Flux pour
Articles
Commentaires
Sonia Delaunay. Composition. 1964.

     L’homme est heureux lorsqu’il est comblé dans ses désirs et le bonheur est la fin vers laquelle il tend naturellement. En revanche il est si peu disposé à la moralité que la loi morale légifère en lui sous la forme d’une obligation, c’est-à-dire d’une injonction contrariant le mouvement naturel et exigeant de s’en rendre indépendant dans la détermination de sa volonté. Notre expérience la plus familière ne nous invite donc guère à penser que la moralité consiste à rechercher le bonheur. Au contraire, moralité connote, dans le monde moderne, devoir et le mot ne résonne pas comme une promesse de réjouissances. Chacun sait trop bien qu’il faut, dans certaines situations, consentir au sacrifice d’un  désir pour faire son devoir. Par exemple, j’aimerais bien accepter la petite fortune que l’on me propose pour obtenir de moi une entorse à la loi. J’imagine déjà tous les désirs que je pourrais combler avec cette somme que je ne parviendrai pas à économiser en plusieurs années de travail. Pourtant ma conscience me dit que ce qui satisferait mes désirs me condamnerait moralement et porterait un coup dur à l’estime que je peux me porter. Au fond j’expérimente que, selon la formule kantienne, « la majesté du devoir n’a rien à faire avec la jouissance de la vie ». Je fais donc mon devoir mais ce n’est pas de bonne grâce car il faut beaucoup de perfection morale pour faire avec plaisir ce qui requiert un effort moral.

Continuez à lire »

 

 

 

 « Quelles sont les fins qui sont en même temps des devoirs?
 
   Ces fins sont ma perfection propre et le bonheur d’autrui.
   On ne peut inverser la relation de ces termes et faire du bonheur personnel d’une part, lié à la perfection d’autrui d’autre part, des fins qui seraient en elles-mêmes des devoirs pour la même personne.   
   Le bonheur personnel, en effet, est une fin propre à tous les hommes (en raison de l’inclination de leur nature), mais cette fin ne peut jamais être regardée comme un devoir, sans que l’on se contredise. Ce que chacun inévitablement veut déjà de soi-même ne peut appartenir au concept du devoir; en effet le devoir est une contrainte en vue d’une fin qui n’est pas voulue de bon gré. C’est donc se contredire que de dire qu’on est obligé de réaliser de toutes ses forces son propre bonheur.

   C’est également une contradiction que de me prescrire comme fin la perfection d’autrui et que de me tenir comme obligé de la réaliser. En effet la perfection d’un autre homme, en tant que personne, consiste en ce qu’il est capable de se proposer lui-même sa fin d’après son concept du devoir, et c’est donc une contradiction que d’exiger (que de me poser comme devoir) que je doive faire à l’égard d’autrui une chose que lui seul peut faire.

Continuez à lire »

Jacques Villon. 1875.1963. Les grands fonds. 1945. Musée d'art du Luxembourg.  

  «  Madame

 
    Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir s’il est mieux d’être gai et content, en imaginant les biens qu’on possède être plus grands et plus estimables qu’ils ne sont, et ignorant ou ne s’arrêtant pas à considérer ceux qui manquent, que d’avoir plus de considération et de savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu’on devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne douterais point qu’on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que ce pût être, et j’approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou les étourdissent avec du pétun*. Mais je distingue entre le souverain bien, qui consiste en l’exercice de la vertu, ou (ce qui est le même), en la possession de tous les biens, dont l’acquisition dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d’esprit qui suit de cette acquisition. C’est pourquoi, voyant que c’est une plus grande perfection de connaître la vérité, encore même qu’elle soit à notre désavantage, que l’ignorer, j’avoue qu’il vaut mieux être moins gai et avoir plus de connaissance. Aussi n’est-ce pas toujours lorsqu’on a le plus de gaieté, qu’on a l’esprit plus satisfait ; au contraire, les grandes joies sont ordinairement mornes et sérieuses, et il n’y a que les médiocres et passagères, qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n’approuve point qu’on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l’âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s’apercevant qu’ils sont faux. Et encore qu’il pourrait arriver qu’elle fût si continuellement divertie ailleurs, que jamais elle ne s’en aperçût, on ne jouirait pas pour cela de la béatitude dont il est question, pour ce qu’elle doit dépendre de notre conduite, et cela ne viendrait que de la fortune.»
                                    Descartes. Lettre à Elisabeth, 6 octobre 1645.

* Pétun : tabac.

Continuez à lire »

 

 

  «  J’ai remarqué dans les vicissitudes d’une longue vie que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m’attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelque vifs qu’ils puissent être ne sont cependant et par leur vivacité même, que des points bien clairsemés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état, et le bonheur que mon cœur regrette n’est point composé d’instants fugitifs mais un état simple et permanent, qui n’a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme au point d’y trouver enfin la suprême félicité.   Continuez à lire »

John Stuart Mill. 

  « Depuis l’hiver de 1821, époque à laquelle j’avais lu pour la première fois Bentham, et surtout dès les premiers temps de la Revue de Westminster, j’avais un objectif, ce qu’on peut appeler un but dans la vie : je voulais travailler à réformer le monde. L’idée que je me faisais de mon propre bonheur se confondait entièrement avec cet objet.

Continuez à lire »

Eduardo Chillida. 1924.2002. Modulation de l'espace. 1963.  

 

    Comme tout grand philosophe, Descartes a toujours joint le souci pratique au souci théorique. Très tôt, il a la profonde conviction qu’ils se rejoignent dans la recherche des principes et qu’à l’égal d’une science rationnellement construite, on doit pouvoir élaborer une morale rationnelle. Un rêve fait dans la nuit du 10 au 11 novembre 1619 est à cet égard, éloquent. Le jeune homme voit, symbolisés par un dictionnaire et un recueil de poèmes latins « toutes les sciences ramassées ensemble » et « la philosophie et la sagesse jointes ensemble ». Le dictionnaire représente le savoir, le recueil de poèmes la morale.

Continuez à lire »

Serge Poliakoff. Composition 1964. 

 

 Introduction détaillée.

  
« L’expérience instruit toujours, je l’avoue ; mais elle ne profite que
pour l’espace de temps qu’on a devant soi. Est-il temps au moment
qu’il faut mourir d’apprendre comment on aurait dû vivre ? »
Rousseau. Troisième Promenade des Rêveries du Promeneur
Solitaire.
 
  
  La question est étonnante à plus d’un titre.

L'implorante. Camille Claudel. 1893.1905. 

   

   Réfléchir c’est rompre avec l’immédiateté du vécu, c’est pour la pensée faire retour sur quelque chose afin d’en interroger le sens, la valeur ou bien le fondement. Ici la réflexion porte sur  nos désirs. Non pas les désirs comme s’il s’agissait de penser en terme général l’objet désir mais nos propres désirs. C’est dire que ce qui est interrogé nous concerne de manière intime et totalement personnelle.

   La question est de savoir « ce que peut nous apporter » une telle réflexion. Avec l’expression « peut » l’énoncé suggère que différents possibles sont à envisager. L’effort  entrepris peut être stérile ou fécond ; attristant ou réjouissant. Qu’en est-il de la réflexion sur mes désirs ? Ai-je quelque chose à y gagner ou à l’inverse beaucoup à perdre ?

Continuez à lire »

hadot_foto  

  

 « Après ce trop bref exposé se rapportant à la représentation du sage dans les grandes écoles philosophiques, je voudrais maintenant essayer d’en dégager la signification historique et anthropologique.

Continuez à lire »

 

   

   Dans son beau livre intitulé L’Amour et l’Amitié, Allan Bloom remarque qu’avec le personnage de La Tempête, Prospero, « Shakespeare essaye de résoudre le problème le plus difficile pour un dramaturge : représenter un homme sage sans faire de lui un bouffon, ni un fourbe, ni surtout pire que tout un raseur. Que l’art fût presque incapable de rendre la sagesse attrayante, c’est là un problème qui préoccupa particulièrement Platon et Rousseau. Les dialogues platoniciens offrent une sorte de solution partielle de ce problème » P.292, Ed. de Fallois.
 

« Articles plus récents - Articles plus anciens »