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   C’est un livre passionnant, pétri d’une culture historique, d’enquêtes ethnographiques du proche et du lointain, d’une méditation anthropologique sur la diversité des rapports de l’homme et de la nature que nous donne à lire Charles Stépanoff. Il pose un doigt insistant sur les contradictions qui caractérisent la modernité occidentale, avec son hyper sensibilité à la violence, dont les chasses, indistinctement, paient le prix fort alors même qu’aucune société humaine n’est indemne d’une certaine violence anthropique, la nôtre moins que toutes celles qui l’ont précédée ou qui, subsistant aujourd’hui, sont mises en cause dans un mode d’existence traditionnel pourtant infiniment moins dévastateur que celui auquel appartiennent ses contempteurs.

  «  Par un paradoxe monumental dont il s'agit de prendre la mesure, nous avons atteint individuellement un degré de sensibilité et d'intolérance à la violence sans précédent, alors même que nous appartenons collectivement à un Occident dont la formidable puissance destructrice est sans égale clans l'histoire de la vie. Il n’y a pas d'un côté un Occident uniformément dévastateur et de l'autre des peuples indigènes vivant en amitié avec la nature, mais différentes manières de concevoir, de distribuer er d’organiser la violence anthropique, celle que toute existence humaine entraîne dans son sillage.

    L’Occident moderne a inventé un mode d'exercice de la violence anthropique caractérisé par l'articulation de deux formes originales de relation au vivant: l'une s'est appelée l'amour de la nature, qui condamne et rejette la violence, et l’autre  l'exploitation de la nature, qui fait de la violence conquérante un but et une valeur en tant que condition de l'abondance et du progrès.

   L'amour de la nature est une attitude caractérisée par la bienveillance, l'admiration et la volonté de protection. Ce rapport désintéressé se manifeste par exemple dans la sanctuarisation de territoires sous forme de réserves naturelles et dans la sacralisation de certains vivants comme les animaux de compagnie.

   L’exploitation de la nature désigne le traitement du milieu vivant comme un ensemble de ressources matérielles dans lesquelles l'humain peut puiser à loisir pour en faire des marchandises destinées à alimenter des marchés mondiaux. La relation de production qu’elle instaure est possessive et civilisatrice : elle consiste à s'approprier la nature et à œuvrer à son amélioration pour en augmenter les rendements, comme on le voit dans l'industrie extractive ou la production d'animaux et de plantes améliorés génétiquement.

   Ces deux attitudes ont une longue histoire, et je montrerai que l’on peut déjà en discerner les prémices dans deux postures religieuses prémodernes, celle de l'ermite qui se retire de la société dans  un désert sauvage et devient l’ami des bêtes et celle du moine qui défriche une nature menaçante pour la civiliser. Ces deux traitements du vivant ont connu depuis la Renaissance un développement historique parallèle et leur antagonisme apparent ne doit pas cacher une complémentarité profonde : tous deux sont devenus constitutifs d'une ontologie moderne séparant l'humain de la nature qui, d’habitat qu'elle était, devient soit un spectacle à contempler, soit une lucrative ressource.

   Par manque de recul, on tend à croire aujourd’hui que l’amour protecteur du vivant serait une réaction récente contre les dernières décennies de dévastation. En réalité, exploitation et admiration contemplative se sont nourries l'une l'autre au cours de l'âge moderne. Au XVIII ° siècle les jardins paysagers à « l'anglaise » mettant en scène une nature élégante et libre sont financés par les fortunes de l'industrie minière et de la sidérurgie qui polluent des régions entières de l’Angleterre. En  France, au XIX° siècle, c'est la richesse des investisseurs des chemins de fer qui mécène l'école des peintres de Barbizon et c’est le train à vapeur, donc le charbon, qui fait  découvrir les charmes de la forêt de Fontainebleau aux classes moyennes parisiennes et permet d'y créer la première réserve naturelle protégée en France. Le colonialisme a étendu cette double attitude à travers le monde entier. Les puissances coloniales, tout en menant une déforestation accélérée et en exploitant les ressources naturelles de l'Afrique, y introduisent les parcs nationaux et la protection de la faune. En Alaska, les peuples chasseurs sont confrontés à deux menaces dont l'anthropologue Nastassja Martin a mis en lumière l’intrication : l'extraction pétrolière et la sanctuarisation écologique, deux faces d'une même pièce – le  mode d'être occidental qui fait de l'environnement un domaine séparé de l’humain et en expulse les habitants autochtones dont le mode de vie n’est pas fondé sur ce divorce.

   Le cas des animaux domestiques en Occident est éclairant car il permet de comprendre que l’attitude de bienveillance protectrice a été dans certains cas une condition préalable à l’avènement de l’exploitation industrielle, plutôt qu’une réaction à son encontre. On verra dans ce livre que c’est parce que le sentiment de compassion et l’intolérance au sang se sont répandus au XVIII° siècle dans les élites sociales que la dissimulation des abattoirs, le grand enfermement des animaux et la mécanisation de la violence au XIX° ont été à la fois nécessaires, possibles et rentables économiquement. En quittant les fermes et les rues des villes, la violence s’est désocialisée, mécanisée et démultipliée.

   Deux formes originales de traitement des animaux se sont ainsi généralisées à une époque récente. D’un côté, l’animal de rente, éloigné des habitations humaines, désocialisé dans des bâtiments industriels, et réduit à une fonction productive : tel est l’animal-matière. De l’autre, l’animal de compagnie et nourri, intégré à la famille humaine, toiletté, médicalisé, privé de vie sociale et sexuelle avec ses congénères, rendu éternellement immature par une castration généralisée : il est l’animal-enfant. Si ces deux traitements, animal-enfant et animal-matière, peuvent sembler antagonistes, il appartient à l’anthropologie de comprendre par quelles relations historiques, quelles interdépendances économiques et quelles affinités ontologiques ils sont en réalité nécessairement complémentaires. L’accès en masse des chiens et des chats au statut d’animaux de compagnie, confinés dans des habitations humaines où ils ne peuvent plus se nourrir par eux-mêmes, a été rendu possible par l’industrialisation de leur alimentation et la baisse du coût de production de la viande. Nous nourrissons nos animaux-enfants de la chair et du sang de nos animaux-matière. La déshumanisation des conditions de vie de nos anciens animaux de ferme n’est pas en contradiction avec la personnification de nos animaux de compagnie, elle en est la condition de possibilité.

    […] Nous voyons que la modernité n’a pas seulement instauré un partage ontologique entre le naturel et le culturel ; du point de vue de l’écologie des relations, elle a créé  une déchirure morale entre ce qui est voué à l’exploitation productive (les terres agricoles, les animaux de rente, les forêts industrielles) et ce qui, débordant au-delà de l’humanité, est digne de relations morales, d’affects et de protection (les personnes, les animaux de compagnie, les espèces et les espaces protégés). La sensibilité protectrice anime nos idéaux, tandis que l’exploitation productiviste nous nourrit : indissociables, elles sont l’âme et le corps de notre modernité. L’exploitation-protection – appelons-la exploitection – est  le pendant écologique  du binôme métaphysique nature-culture» p. 8 à 11.  La Découverte. Sciences sociales du vivant. Septembre 2021. 384 pages.

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   J’avoue n’avoir jamais eu une conscience aussi aiguë des paradoxes que cette étude pointe. J’ai particulièrement apprécié le souci de l’auteur de rendre justice à des pratiques, par exemple celles des chasses paysannes ou celles des tribus sibériennes que les animalistes ou les écologistes condamnent sans nuances, aveuglés qu’ils sont par leurs partis pris ou une sentimentalité inconsciente de ses conditions de possibilité. L’auteur adopte un regard d’ethnologue sur ces derniers comme sur les habitants des confins du Perche, de la Beauce et des Yvelines que la pandémie covidienne l’a condamné à substituer à son objet d’étude de prédilection : les peuples autochtones de Sibérie. Cela nous vaut une découverte de modes de vie méconnus des citadins où l’appartenance à un territoire, la familiarité avec la flore, la faune, la glaise est une réalité vécue dans  sa chair. On a l’impression d’avoir rendez-vous avec les vrais écologistes, les vrais amis des bêtes, en tout cas avec ceux qui, dans notre espace culturel sont aux premières loges pour prendre la mesure de la crise écologique. La disparition des oiseaux, du petit gibier (perdrix, lapins, lièvres, etc.) n’est pas pour eux une connaissance abstraite. C’est la remise en cause de leur style de vie lié à un réseau de relations avec les animaux qui les nourrissent et qu’ils nourrissent.

   Cette enquête d’immersion de l’auteur pendant deux ans  (entre 2018 et 2020) dans ce milieu est l’occasion pour lui de retracer l’historique de la chasse. Mot bien improprement employé au singulier tant les pratiques de chasse sont hétérogènes selon qu’on a affaire aux chasses royales et nobiliaires d’Ancien Régime, aux chasses paysannes ou aux chasses bourgeoises d’aujourd’hui ou encore à celles des peuples sibériens ou amérindiens.

   Chaque chapitre devrait faire l’objet d’un compte rendu particulier tant la richesse de leurs enseignements ne saurait se résumer sans en trahir la précision, les nuances, la finesse descriptive qu’il s’agisse de celle  des rites, des symboles, de la mythologie les caractérisant.

   Passionnant le chapitre sur le lien entre le pouvoir cynégétique et l’exercice du pouvoir souverain, sur les larmes du cerf, sur "le baptême du chasseur", sur le désastre de la transition historique d’une chasse-cueillette à une chasse-gestion rationalisée où l’on prend conscience d’une véritable crise du sauvage, le gibier étant désormais nourri, parqué par l’homme dans des espaces clos, certaines espèces comme le loup étant transformé en animal domestique sur le dos des éleveurs ovins qui rémunérés par l’Etat en sont les nourrisseurs ou comme le sanglier sur le dos des cultivateurs qui en sont les éleveurs passifs.

  Bref il faut lire de toute urgence ce livre superbement écrit, dont les analyses sont difficilement discutables même quand elle déstabilise les préjugés les plus tenaces. Par exemple celui  qui faisait du chasseur paysan « le plus redoutable des ravageurs » alors même qu’on était et qu’on est toujours réticents à incriminer ce qui doit l’être :  les pratiques de remembrement  des terres, la destruction des haies, le progrès agricole, la mécanisation et l’usage des engrais chimiques sans oublier ce qui prétendait être le remède, à savoir  la gestion rationalisée de la chasse.

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2 Réponses à “Charles Stépanoff: L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage”

  1. DE NEBEHAY FRANK dit :

    Je souhaiterais vous proposer de participer à une conférence.
    Comment vous joindre ?
    Je vous remercie.

    Frank de Nebehay

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    J’ai déjà répondu sur l’article consacré au mythe de Prométhée que je n’accepte plus de faire des conférences.
    Avec mes regrets
    Bien à vous

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