« La question [posée par l'ouvrage de Sartre] est celle du rapport entre l’homme et son entourage naturel ou social. Il y a là-dessus deux vues classiques. L’une consiste à traiter l’homme comme le résultat des influences physiques, physiologiques et sociologiques qui le détermineraient du dehors et feraient de lui une chose entre les choses. L’autre consiste à reconnaître dans l’homme, en tant qu’il est esprit et construit la représentation des causes mêmes qui sont censées agir sur lui, une liberté acosmique.
D’un côté l’homme est une partie du monde, de l’autre il est conscience constituante du monde. Aucune de ces deux vues n’est satisfaisante. A la première on opposera toujours après Descartes que, si l’homme était une chose entre les choses, il ne saurait en connaître aucune, puisqu’il serait, comme cette chaise ou comme cette table, enfermé dans ses limites, présent en un certain lieu de l’espace et donc incapable de se les représenter tous. Il faut lui reconnaître une manière d’être très particulière, l’être intentionnel, qui consiste à viser toutes choses et à ne demeurer en aucune. Mais si l’on voulait conclure de là que, par notre fond, nous sommes esprit absolu, on rendrait incompréhensibles nos attaches corporelles et sociales, notre insertion dans le monde, on renoncerait à penser la condition humaine. Le mérite de la philosophie nouvelle est justement de chercher dans la notion d’existence le moyen de la penser. L’existence au sens moderne, c’est le mouvement par lequel homme est au monde, s’engage dans une situation physique sociale qui devient son point de vue sur le monde. Tout engagement est ambigu, puisqu’il est à la fois l’affirmation et restriction d’une liberté: je m’engage à rendre ce service, cela veut dire à la fois que je pourrais ne pas le rendre et que je décide d’exclure cette possibilité. De même mon engagement dans la nature et dans l’histoire est à la fois une limitation de mes vues sur le monde et ma seule manière d’y accéder, de connaître et de faire quelque chose. Le rapport du sujet et de l’objet n’est plus ce rapport de connaissance dont parlait l’idéalisme classique et dans lequel l’objet apparaît toujours comme construit par le sujet, mais un rapport d’être selon lequel paradoxalement le sujet est son corps, son monde et sa situation, et, en quelque sorte, s’échange ».
Merleau-Ponty. La querelle de l’existentialisme dans Sens et non sens. Gallimard, 1996, p.88.89.
Thème : L’existentialisme et la question de la liberté.
Questions : Qu’en est-il du rapport de l’homme et du monde ? Les deux manières classiques de le concevoir ne sont-elles pas aporétiques et le mérite de la philosophie existentielle n’est-il pas de surmonter les impasses auxquelles elles nous confrontent ?
Thèse : Merleau-Ponty commence par rappeler, en les schématisant avec talent, les thèses en débat et pointe les problèmes qu’elles posent, ((L’explication de la première partie qui va jusqu’à « on renoncerait à penser la condition humaine » sera consacrée à l’exposé des deux thèses en présence et des apories auxquelles elles confrontent l’esprit) avant de rendre hommage aux analyses sartriennes. Leur force est de sauver la liberté de l’existant contre les partisans du déterminisme sans avoir le tort d’en faire une liberté acosmique. La liberté concrète est celle d’un être-en-situation dans le monde, exposé par son insertion en lui aux multiples déterminations liées à sa facticité. Mais aucune de ces déterminations ne le détermine absolument.Totalement déterminé, l’homme est aussi totalement libre et cela tient au fait qu’il n’est pas, il existe.
C’est dire qu’avec la notion d‘existence, l’existentialisme renouvelle la manière de penser la liberté. Il s’agit de comprendre qu’exister consiste à se tenir hors de soi dans le projet. L’existence est intentionnalité, projet aux prises avec l’extériorité, manière de s’engager dans une situation qu’on n’a pas choisie mais dont le sens ne préexiste pas aux fins que la liberté se donne. Aucun élément du monde n’est en soi un obstacle ou un auxiliaire, une promesse ou une menace. Il n’est dévoilé comme tel qu’en fonction des fins vers lesquelles l’existant dépasse le donné et actualise sa liberté dans ses actes. La liberté de l’être en situation dans le monde n’est donc pas celle d’un souverain délié de ses rapports concrets aux choses. Il n’est pas la pure substance pensante cartésienne ou le sujet transcendantal kantien en situation de surplomb dans un monde qu’il constitue comme objet passif de connaissance. Il est inséré dans le monde des objets, son inhérence spatiale, temporelle, son opacité de corps-sujet sont irréductibles, et pourtant il n’est pas ses attributs sous une forme déterminée. Il est en débat avec ce qu’il éclaire comme menace d’engluement ou promesse de victoire. Par sa spontanéité de pour-soi il est condamné à « reprendre et à assumer ses attributs et à faire d’eux des dimensions de son être ». D’où l’idée d’échange sur laquelle s’achève la réflexion. ( L’explication de la deuxième partie doit approfondir ces significations par l’analyse méthodique du propos de l’auteur.)
Cf.
« L’argument décisif utilisé par le bon sens contre la liberté consiste à nous rappeler notre impuissance. Loin que nous puissions modifier notre situation à notre gré, il semble que nous ne puissions pas nous changer nous-mêmes. Je ne suis « libre » ni d’échapper au sort de ma classe, de ma nation, de ma famille, ni même d’édifier ma puissance ma fortune, ni de vaincre mes appétits les plus insignifiants ou mes habitudes. Je nais ouvrier, Français, hérédo-syphilitique ou tuberculeux. L’histoire d’une vie, quelle qu’elle soit, est l’histoire d’un échec. Le coefficient d’adversité des choses est tel qu’il faut des années de patience pour obtenir le plus infime résultat. Encore faut-il « obéir à la nature pour la commander », c’est-à-dire insérer mon action dans les mailles du déterminisme. Bien plus qu’il ne paraît «se faire », l’homme semble « être fait» par le climat et la terre, la race et la classe, la langue, l’histoire de la collectivité dont il fait partie, l’hérédité, les circonstances individuelles de son enfance, les habitudes acquises, les grands et les petits événements de sa vie.
Cet argument n’a jamais profondément troublé les partisans de la liberté humaine : Descartes, le premier, reconnaissait à la fois que la vo1onté est infinie et qu’il faut « tâcher à nous vaincre plutôt que la fortune ». C’est qu’il convient ici de faire des distinctions; beaucoup des faits énoncés par les déterministes ne sauraient être pris en considération. Le coefficient d’adversité des choses, en particulier, ne saurait être un argument contre notre liberté, car c’est par nous, c’est-à-dire par la position préalable d’une fin, que surgit ce coefficient d’adversité. Tel rocher, qui manifeste une résistance profonde si je veux le déplacer, sera, au contraire, une aide précieuse si je veux l’escalader pour contempler le paysage. En lui-même – s’il est même possible d’envisager ce qu’il peut être en lui-même – il est neutre, c’est-à-dire qu’il attend d’être éclairé par une fin pour se manifester comme adversaire ou comme auxiliaire. Encore ne peut-il se manifester de l’une ou l’autre manière qu’à l’intérieur d’un complexe-ustensile déjà établi. Sans les pics et les piolets, les sentiers déjà tracés, la technique de l’ascension, le rocher ne serait ni facile ni malaisé à gravir; la question ne se poserait pas, il ne soutiendrait aucun rapport d’aucune sorte avec la technique de l’alpinisme. Ainsi, bien que les choses brutes (ce que Heidegger appelle les « existants bruts ») puissent dès l’origine limiter notre liberté d’action, c’est notre liberté elle-même qui doit préalablement constituer le cadre, la technique et les fins par rapport auxquels elles se manifesteront comme des limites. Si le rocher, même, se révèle comme «trop difficile à gravir », et si nous devons renoncer à l’ascension, notons qu’il ne s’est révélé tel que pour avoir été originellement saisi comme « gravissable »; c’est donc notre liberté qui constitue les limites qu’elle rencontrera par la suite. Certes, après ces remarques, il demeure un residuum innommable et impensable qui appartient à l’en-soi considéré et qui fait que, dans un monde éclairé par notre liberté, tel rocher sera plus propice à l’escalade et tel autre non. Mais bien que ce résidu soit originellement une limite de la liberté, c’est grâce à lui – c’est-à-dire à l’en-soi brut, en tant que tel – qu’elle surgit comme liberté »
Sartre. L’Etre et le Néant. Tel Gallimard p. 526.527.528.
Autour de ce Sujet :


Bonjour Madame,
Selon vous, peut-on considérer que, paradoxalement, l’existentialisme n’est pas source de liberté car le sujet ayant « trop le choix », il ne sait pas quoi choisir et peut se voir, par là même, dans l’impossibilité de choisir une finalité à son existence? Par ailleurs, existentialisme et normes juridiques sont-ils inconciliables?
Je vous remercie de votre réponse et surtout de la pertinence et de la richesse de vos documents qui me sont d’une aide précieuse.
Il est contradictoire de dire qu’existentialisme et liberté s’opposent. L’existentialisme est une philosophie de la liberté et cela est indiscutable. Il n’est pas non plus sensé de dire qu’on a « trop le choix ». On est libre ou on ne l’est pas mais on n’est jamais « trop libre ». En revanche il est juste de dire que cette liberté est angoissante, ne serait-ce que parce qu’elle nous fait faire l’expérience de notre finitude. Choisir de donner tel sens à notre vie c’est renoncer à lui en donner un autre et cela ne va pas sans difficulté.
Enfin il faut bien comprendre que la liberté de l’existant est sans cesse menacée d’engluement dans ce qui la nie et que Sartre appelle l’inerte. C’est le cas des institutions. Elles peuvent procéder de l’insurrection des libertés mais dès qu’elles sont instituées, elles ont une inertie qui appelle l’exercice de la liberté soit pour consentir à leur justice soit pour en dénoncer l’injustice.
Madame,
Je tiens d’abord à vous remercier de m’avoir permis de comprendre mon erreur. Toutefois, j’éprouve quelque difficulté à cerner la notion d’inertie que vous développez dans votre réponse. D’autre part, qu’entendez-vous par « insurrection des libertés »?
Mes cours de philo de terminale me manquent, je m’en remets à votre dévouement.
Merci encore!
Oubliez cette notion d’inertie. Elle renvoie dans ma réponse à ce qui est donné extérieurement à l’existant et par rapport à quoi il est en situation. Or la situation est un mélange de contrainte et de liberté. Voyez cette notion dans le répertoire.
Les institutions (ce que vous appelez les normes juridiques) sont des productions humaines. Elles mettent en jeu la liberté des acteurs historiques. C’est en ce sens que je parlais de l’insurrection des libertés, expression qui fait penser à l’acte révolutionnaire si cher à Sartre.
Je ne cerne pas la corrélation entre institutions juridiques et insurrection des libertés… Selon mes souvenirs, d’après Sartre, dieu n’existe pas donc c’est à chacun de nous de poser ses propres valeurs morales; ainsi, ce qui est bon, beau, selon moi, ne l’est peut être pas pour autrui qui peut, au contraire, considérer que mes motivations sont mauvaises. Partant, ne peut-on pas croire que l’existentialisme est source de désordre, de confusion au sein d’une société et, par là même, de fragilisation du lien social voire, pour aller plus loin, du pacte social cher aux philosophes des Lumières?
Merci infiniment!
Mais enfin ce sont les hommes qui font leur histoire. Un changement d’institutions ne se fait pas par l’opération du St Esprit mais par la volonté d’agents libres. Les contrats ont des auteurs, les lois sont posées par des hommes qui se sont donné les moyens d’investir le pouvoir d’Etat. Ils s’unissent pour réaliser leurs projets et ils le font librement. Reste que l’histoire leur échappe parfois, non pas, comme l’écrit Sartre, parce qu’ils ne la font pas mais parce que d’autres la font aussi.
Bonjour Madame,
quelles sont les critiques que l’on peut faire à l’existentialisme et les limites que l’on peut lui opposer? Je pense notamment à la théorie de l’inconscient qui empêcherait l’homme d’avoir « vraiment » le choix et de subir une part de déterminisme, qu’en pensez-vous?
Merci de votre aide précieuse!
La critique de Philippe Cabestan que je donne à lire dans le cours sur l’être en situation dans le monde me paraît très pertinente.
Pour ma part, je ne peux pas suivre Sartre sur la question des valeurs. La liberté de chacun est bien engagée pour les reconnaître mais pas pour les créer absolument. Ce n’est pas moi qui décide que la somme des angles du triangle vaut deux droits ou qu’il y a autant d’injustice à traiter inégalement des choses égales qu’à traiter également des choses inégales.
Sur la question du déterminisme, Sartre s’est expliqué amplement. Il refuse l’idée d’inconscient en voyant dans le recours à cette idée une stratégie de mauvaise foi. Vous connaissez le célèbre déclaration de sa conférence « l’existentialisme est un humanisme » sur le lâche et le salaud.
Merci Madame,
Qu’a apporté l’existentialisme à nos sociétés contemporaines? Peut-ton développer la théorie du transgenre qui viendrait se greffer sur l’existentialisme et très en vogue aux Etats Unis; peut-on ainsi croire que l’existentialisme est source d’évolution des moeurs et des mentalités et, à ce titre, acteur de notre histoire?
Je vous remercie bien sincèrement de votre dévouement, votre site m’a bien manqué durant la semaine, bon dimanche à vous.
Je suis désolée, je ne peux pas indéfiniment répondre à vos questions.
Bien à vous.
Bonjour, Madame . Quel est le mot le plus important du texte et quel est le point de vue de l’auteur face à celui-ci ?
Ce n’est pas au professeur mais à l’élève à qui le professeur a posé cette question de répondre. C’est la seule façon pour vous de progresser. Il me semble que les quelques précisions qui suivent le texte sont de nature à vous éclairer. Bon courage.
Je sais bien, mais ce mot n’est ni conscience, monde, choses, déterminisme, liberté, existence. Or il n’a plus d’autre mot important! Comment faire l’essai si je n’ai même pas le mot sur lequel je dois faire mon essai? J’ai beau lire et relire votre thèse, je ne comprend pas… Merci.
Mais pourquoi éliminez-vous un mot comme existence? N’est-il pas central dans le propos de Merleau-Ponty? Et ne voyez-vous que l’auteur rend hommage à Sartre d’avoir avec l’idée d’existence surmonté les impasses des deux façons classiques d’envisager les rapports de l’homme et du monde?
Bonjour madame, moi aussi je me demande quel est le mot le plus important de ce texte pour pouvoir faire un essai dessus. Seulement, d’après les consignes de notre professeur ce mot ne doit être ni conscience,choses,monde, déterminisme, liberté et existence. Ne pouvant donc pas utiliser le mot existence je me demande bien lequel choisir… J’espère que vous pourrez me venir en aide merci d’avance.
Ce que vous demande votre professeur est aussi obscur pour moi que pour vous. Peut-être attend-il de vous que vous isoliez le mot homme ou l’expression condition humaine. Son exigence est certainement en rapport avec le cours qu’il est en train de faire.
Ne faîtes pas confiance à ma suggestion, il se peut qu’elle n’ait aucune pertinence.
Merci de votre aide
Bonjour madame,
Moi aussi j’ai un essais à faire sur le mot le plus important du texte (je cite l’énoncé): » en dehors de ceux de conscience, de monde, de choses, de déterminisme, de liberté et d’existence qui le supposent ou qui l’impliquent. »
Comme vous j’avais pensé à condition humaine mais c’est une expression et non un mot, sinon j’ai aussi pensé à engagement .
J’espère que vous allez pouvoir m’aider, merci d’avance
Je ne peux rien vous dire d’autre que ce que j’ai répondu à vos camarades. Effectivement la notion d’engagement peut être retenue, au sens où vous précisez « qui le supposent ou qui l’ impliquent ».
Il me semble, en lisant l’Être et le Néant, que Sartre véhicule une morale purement catégorique pour classifier un choix dit de « bonne foi ». En revanche, Sartre ne polarise t-il pas la morale en quelque sorte, proclamant une distinction claire de ce qui est de « mauvaise foi » ou de « bonne foi », c’est-à-dire affirmer qu’un choix est immoral ou moral dépendamment de son impact sur l’Humanité?
Définir la morale de Sartre n’est pas une mince affaire dans la mesure où il distingue lui-même trois périodes dans sa pensée morale et que la seconde est une critique de la première dénoncée comme mystificatrice et aliénante. Cf. St Genet: » Toute morale qui ne se donne pas explicitement comme impossible aujourd’hui contribue à la mystification et à l’aliénation des hommes »
Mais vous vous en tenez à la première période, celle de l’Etre et le Néant.
Il y décrit effectivement une morale ontologique de la liberté dans un style kantien. Liberté législatrice qui se choisit non seulement elle-même, mais en même temps l’humanité entière. On peut bien parler d’impératif catégorique, celui de l’authenticité et d’un humanisme universaliste mais cet impératif est insuffisant pour déterminer un choix concret, d’où l’ouverture vers une morale historique qu’il n’est pas facile de concilier avec la première.
Voyez le très bon article suivant: http://leportique.revues.org/index737.html