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  Magritte. La trahison des images ou ceci n'est pas une pipe. 1929. Collection particulière.

 

PB: Quels critères faisons-nous fonctionner implicitement lorsque nous jugeons qu'un énoncé est vrai?

 

 A)    L'idée vraie est-elle l'idée évidente?

 

  L'évidence est le caractère intrinsèque d'une idée qui fait que je ne peux pas lui refuser mon adhésion. Elle s'impose à mon esprit de telle façon que je ne peux pas en douter.

  Attention: Ne pas confondre certitude et évidence. La certitude caractérise l'état d'un esprit qui, à tort ou à raison, adhère à un contenu de pensée.

  Cf. Renouvier : «Il n'y a pas de choses certaines, il n'y a que des esprits certains ».

 

1)      Descartes

 

  Parti à la recherche d'une certitude susceptible de résister aux plus extravagantes objections des sceptiques, Descartes révoque en doute toutes les certitudes, même les certitudes rationnelles avec l'hypothèse du Malin Génie. Or il parvient à triompher d'un doute aussi radical parce qu'il découvre qu'il peut douter de tout sauf de lui-même en tant qu'il doute. Le cogito, « Je pense donc je suis» s'impose dans son évidence.

  L'évidence est l'idée si claire et si distincte que l'esprit ne peut pas en douter.

  «C'est la conception ferme qui naît dans un esprit sain et attentif des seules lumières de la raison... Ainsi chacun peut voir par intuition qu'il existe, qu'il pense, qu'un triangle est déterminé par trois lignes, qu'un globe n'a qu'une surface et d'autres vérités semblables » Règle III

   L'évidence est saisie dans un acte d'intuition rationnelle. Descartes en fait le critère de la vérité.

   D'où le premier principe de la méthode pour bien conduire son esprit:

« Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute ».

  Le projet cartésien était de reconstruire tout l'édifice du savoir sur des évidences rationnelles car seuls des fondements solides peuvent donner aux constructions rationnelles une légitimité théorique absolue.

 

2)      Les mathématiques.

 

   Dans les mathématiques classiques, les premiers principes sont : les définitions, les axiomes et les postulats.

  L'axiome est une proposition indémontrée et indémontrable qui s'impose à l'esprit par son évidence.

Ex : Euclide définit dans son premier livre huit axiomes:

 

I. Les choses égales à une même chose sont égales entre elles.

II. Si à des choses égales on ajoute des choses égales, les sommes sont égales.

III. Si à des choses inégales, on ajoute des choses égales, les sommes sont inégales.

IV. Si de choses égales, on soustrait des choses égales les restes sont égaux.

V. Les doubles de choses égales sont égaux.

VI. Les moitiés de choses égales sont égales.

VII. Les choses qui se superposent l'une à l'autre sont égales.

VIII. Le tout est plus grand que la partie.

 

  «Tout le monde demeure d'accord qu'il y a des propositions si claires et si évidentes d'elles-mêmes qu'elles n'ont pas besoin d'être démontrées, et que toutes celles qu'on ne démontre point doivent être telles pour être principes d'une véritable démonstration ». Arnauld et Nicole. Logique de Port Royal

   Dans le même esprit Pascal écrit: «La géométrie ne définit aucune de ces choses : espace, temps, mouvement, nombre, égalité, ni les semblables qui sont en grand nombre, parce que ces termes là désignent si naturellement les choses qu'ils signifient à ceux qui entendent la langue que l'éclaircissement qu'on en voudrait faire apporterait plus d'obscurité que d'instruction ».

 

  Jusqu'à la remise en cause des principes mathématiques avec l'invention des géométries non euclidiennes l'axiome se distingue du postulat.

  Un postulat est une proposition indémontrée et indémontrable qu'on demande à l'esprit d'admettre parce qu'elle est la condition de possibilité d'une démonstration.

  Ex : Le cinquième postulat d'Euclide : Par un point pris hors d'une droite, on peut mener une parallèle et une seule à cette droite. (En réalité l'énoncé euclidien est le suivant: « Si une ligue droite qui en coupe deux autres forme d'un même côté avec ces droites des angles internes dont la somme est moindre que deux droits, les deux dernières lignes se couperont ou leurs prolongements, du côté où la somme des angles est inférieure à deux droits »).

 

  Refuser un axiome c'est tomber dans l'absurdité, refuser un postulat c'est seulement refuser une convention commode.

  Au cours du l9°siècle, l'invention des géométries non euclidiennes a conduit au rejet de la notion d'évidence, puisque ce qui était évident dans le système d'Euclide cessait de l'être dans les autres systèmes. On est donc convenu que les propositions de départ des mathématiques sont des postulats mais on a gardé le mot axiome pour cette dénomination.

 

3)      Les difficultés de l'idée d'évidence.

 

   La question est de savoir s'il y a des idées évidentes. Y a-t-il des idées si claires et si distinctes qu'elles puissent résister aux plus extravagantes objections des sceptiques?

  Les idées que nous prenons pour telles, ne sont-elles pas celles qui suscitent en nous un sentiment d'évidence or y a-t-il quelque chose de moins fiable qu'un sentiment ? L'expérience montre que les idées allant dans le sens de nos désirs, de nos intérêts, de nos préjugés, de notre psychologie nous paraissent d'ordinaire évidentes. Lagneau disait en ce sens que «les prisonniers de la caverne sont les prisonniers de l'évidence» et Bachelard qu' «il n'y pas d'évidences premières, il n'y a que des erreurs premières ».

  Certes, il ne faut pas confondre l'évidence rationnelle dont parlent Euclide et Descartes et les évidences sensibles constitutives de la connaissance vulgaire. La première est l'expression d'un arbitraire défini: celui de l'esprit en ce qu'il a d'universel; les secondes de l'arbitraire des subjectivités empiriques; reste que Descartes reconnaissait lui-même: « il y a quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement ».

  D'où la boutade de Leibniz : «Descartes a logé la vérité à l'hostellerie de l'évidence mais il a oublié de nous en donner l'adresse ».

 

  Conclusion: À un certain niveau d'exigence rationnelle il n'y a pas d'idées dont la vérité «saute aux yeux ». L'évidence relève bien davantage d'un sentiment que d'une intuition rationnelle. Or une donnée subjective ne peut pas constituer un fondement objectif de la vérité.

 

 

B)    L'idée vraie est-elle l'idée conforme à la réalité?

 

 

  Dans la conception courante, le jugement vrai est celui qui exprime ce qui est. L'idée vraie serait l'idée adéquate à ce qui est ; « l'idée qui représente adéquatement son objet ». On dit d'ailleurs indifféremment: «c'est vrai » ou «c'est réel ». «En réalité» ou « en vérité ».

  Ce critère se confond avec celui d'objectivité puisqu'au sens littéral objectif signifie : conforme à l'objet.

 

  PB: Si c'est la conformité d'un énoncé à l'objet qui en mesure la vérité qui va en décider? Car qu'est-ce que le réel? Sans doute est-il l'enjeu de toutes nos représentations, de tous énoncés, à l'exception de ceux portant sur un objet imaginaire ou abstrait mais qui peut prétendre le dire tel qu'il est ? Qu'est-ce donc que le réel?

 

1)      Est-ce le réel sensible ?

 

   Nous faisons l'expérience que dans l'approche sensible, le réel éclate en une multiplicité d'apparences tributaires des sujets qui l'appréhendent. Tant que nous allons au réel à travers notre subjectivité empirique nous ne saisissons que des ombres disait Platon. Multiples, diverses, particulières comme le sont les sujets sensibles. Les énoncés correspondant à cette manière de se projeter vers le réel sont affectés des mêmes caractères. D'où le proverbe: «A chacun sa vérité ». Ce qui est aussi la conclusion de Protagoras. Si l'homme empirique est la mesure de toutes choses, on est condamné au relativisme et au scepticisme.

 

  PB : On ne dit pas d'énoncés relatifs à la personnalité de ceux qui les énoncent que ce sont des énoncés vrais. Il nous semble qu'une vérité subjective n'est pas une vérité. Le subjectivisme et le relativisme dissolvent l'idée même de vérité et conduisent au scepticisme. Bref, la vérité doit pouvoir être reconnue par tous ou il n'y a pas de sens à parler de vérité, II s'ensuit que ce n'est pas au niveau du sensible qu'une telle revendication prend sens.

 

2)      Est-ce le réel intelligible ou scientifique ?

 

   Le réel est, pour le savant, ce qu'il essaie d'appréhender en faisant abstraction de la subjectivité empirique.

  «L'art c'est moi, la science c'est nous» disait Claude Bernard. D'où le recours à des procédés d'établissement des faits, à un langage, à des principes théoriques ayant la propriété d'être universellement valables. La science dépouille le réel de son épaisseur sensible, elle quantifie les données, dégage des rapports qu'elle traduit en équations et organise en théories. Elle renvoie ainsi à une réalité rationnellement construite susceptible de faire l'objet d'énoncés valables pour tous. On dit de tels énoncés qu'ils sont objectifs, mais qu'entend-on exactement par là?

 

  Il va de soi que la première définition de l'objectivité scientifique est l'accord des esprits, l'universalité. Henri Poincaré en formulait ainsi le principe: « Rien n'est objectif que ce qui est identique pour tous, or on ne peut parler d'une telle identité que si une comparaison est possible et peut-être traduite en une monnaie d'échange pouvant se transmettre d'un esprit à l'autre. Rien n'aura donc de valeur objective que ce qui sera transmissible par le discours c'est-à-dire intelligible » La valeur de la science.

  Au fond «ce qui nous garantit l'objectivité du monde dans lequel nous vivons, c'est que ce monde est commun avec d'autres êtres pensants ». Poincaré.

 

  PB: Cependant sommes-nous autorisés à passer de cette définition à celle que le mot implique, à savoir la conformité de l'énoncé à l'objet, l'adéquation du discours au réel ? L'option réaliste en matière scientifique est- elle pertinente? En quoi un énoncé universel serait-il plus adéquat à l'objet sur lequel il porte qu'un énoncé particulier?

 

  Cette question suggère que la notion de réalité est une notion faussement simple. Il n'y a pas de réponse péremptoire:

   En effet qu'est-ce que le réel ? Ce que nous ne cessons de viser dans le langage, dans la perception, dans les sciences sans doute ; mais c'est toujours à travers des médiations que nous le saisissons. L'immédiat nous est refusé. Seule une intuition métaphysique pourrait nous le révéler et si Bergson prétend qu'elle est une possibilité humaine la preuve de cette possibilité n'a pas encore été administrée de manière convaincante. Nous saisissons le réel à travers des élaborations conceptuelles, des instruments de mesure et ce que Kant appelle des formes a priori de la sensibilité, des catégories de l'entendement et même des Idées de la raison. Il s'ensuit qu'il est illégitime de croire que nous avons accès au réel tel qu'il est en soi indépendamment de notre manière de l'organiser.

 Ce que  la pratique des sciences corrobore d'une certaine manière en montrant que:

 - Le changement des instruments de mesure peut conduire à un remaniement des modélisations théoriques (comme celles-ci s'effectuent à partir d'hypothèses fondatrices on parle de paradigmes. Les moments de crise dans les sciences correspondent à des changements de paradigmes).

- Le remaniement théorique conduit parfois à concilier ce qui à un certain moment du savoir paraissait contradictoire. Ex : la lumière. Selon la théorie corpusculaire elle est composée de particules (les photons) selon la théorie ondulatoire d'ondes. La mécanique ondulatoire synthétise les deux modèles.

- La mécanique quantique a montré qu'il est impossible dans son domaine d'observer un système sans le perturber. Heisenberg (physicien allemand 1901-1976 auteur des fameuses relations d'incertitude) écrit par exemple «  On ne peut plus du tout parler du comportement de la particule sans tenir compte du processus d'observation. En conséquence les lois naturelles que, dans la théorie des quanta, nous formulons mathématiquement ne concernent plus les particules élémentaires proprement dites mais la connaissance que nous en avons ».

    Ainsi se comprend la position de Max Planck (fondateur de la théorie du  quanta 1858-1947).

   Selon le physicien Léon Brillouin, Max Planck soutenait les trois propositions suivantes :

 Il existe un monde extérieur indépendant de nous.

 Ce monde ne nous est pas directement accessible.

 Nous imaginons des modèles simplifiés qui nous servent de représentation physique de ce monde inaccessible.

   Il y a là une manière de décliner le kantisme. Cf. cours.

  La science ne donne accès qu'à du phénoménal. Il faut substituer à l'option réaliste l'option idéaliste.

  Certains physiciens récusent cet idéalisme et argumentent en faveur d'un « réalisme ouvert ». Telle est la position du physicien Bernard d'Espagnat. Il propose la métaphore du «réel voilé ». Il s'agit de reconnaître que la science porte sur une réalité indépendante de l'esprit humain. Or cette réalité ne se laisse pas informer arbitrairement par la structure de l'esprit humain. Elle lui impose de changer ses catégories ou formes a priori. Ex: la forme de l'espace. « La science n'est pas théorie pure. Contrairement à la philosophie et à l'art d'inventer des jeux, elle n'a pas seulement à respecter des règles de cohérence interne. Elle doit aussi rendre compte de l'expérience, ce qui implique qu'elle ne doit pas entrer en contradiction avec celle-ci ».

   Poincaré de même, ne se contentait pas de définir l'objectivité par l'accord intersubjectif, il ajoutait que la science doit parler du réel et correspondre à des sensations effectives.

   Pour étayer la thèse du réalisme ouvert, d'Espagnat reconduit l'argument de Hilary Putnam (1975) connu sous le nom « d'argument du non miracle ». II consiste schématiquement à dire que si le réalisme était faux, les succès, en particulier techniques, de la science tiendraient du miracle.

 

 

C)    L'idée vraie est-elle l'idée s'accordant logiquement  avec les autres idées ?

 

 L'accord logique des propositions s'appelle la cohérence.

   Ce critère est nécessaire et suffisant dans tous les discours où l'on ne prend pas en considération le contenu des propositions, ce à quoi elles renvoient, mais simplement leur forme.

C'est le cas de la logique, science étudiant les règles de validité de l'enchaînement des propositions. C'est le cas aussi des mathématiques où l'on ne sait pas de quoi l'on parle puisque l'objet mathématique n'est pas donné extérieurement à l'esprit.

   Dans les sciences formelles, le seul critère de la vérité est donc la cohérence.

   Ce n'est pas le cas dans tous les autres discours où la cohérence est nécessaire mais pas suffisante.

  Il faut encore s'assurer de l'accord des propositions avec l'objet sur lequel elles portent. En effet on peut enchaîner des propositions de manière logiquement valide, mais si on déduit correctement une conclusion de prémisses fausses, la conclusion a beau être valide formellement, elle n'en est pas moins fausse dans son contenu s'il n'y a pas accord de la pensée et du réel.

  Ex: On a dit que «le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison ».

  En effet l'étude de certains délires montre que ce sont des discours très cohérents. La logique n'est pas prise en défaut. Dès lors qu'on a admis les prémisses du raisonnement, les enchaînements sont irréprochables mais voilà, ce qui révèle le trouble mental c'est le désaccord de ces prémisses avec l'expérience humaine du réel.

  Cf. La définition que Kant donne de l'aliénation mentale: la perte du sens commun et l'apparition d'une singularité logique. Corrigé : Penser par soi seul est-ce penser librement?

 

 

D)    L'idée vraie est-elle l'idée qui réussit ?

 

   C'est le critère pragmatique de la vérité. Il consiste à dire que la question de savoir si l'homme peut parvenir à la vérité n'est pas une question théorique mais une question pratique. C'est l'application de l'idée dans l'action qui permet de faire le tri entre les idées vraies et les idées fausses.

  Le théoricien du pragmatisme est William James. Est vraie l'idée efficace, l'idée qui réussit. Le seul critère de la vérité est le succès.

  Marx, Freud se réclament de ce critère. Cf. La fin du cours sur le freudisme.

  Ce critère est problématique car on ne peut conclure de la réussite pratique à la vérité de l'idée.

   D'une part, parce qu'un savoir-faire efficace peut, soit ne s'accompagner d'aucun savoir (on a mis au point la technique du levier sans en connaître la loi, l'ignorant en mécanique peut faire redémarrer son moteur par hasard), soit d'un savoir erroné (les enfants de ma génération ont mangé de la cervelle au nom d'une opinion efficace mais fausse) seulement dans certains cas d'un véritable savoir. (La technoscience).

   D'autre part, parce qu'il est dangereux de fonder la vérité sur la réussite pratique. L'expérience montre en effet que les idées les plus folles ont eu leur heure de gloire. Elles ont été efficaces, très efficaces. Pensons à l'idée nazie, à l'idée communiste. Ces exemples révèlent que ce qui fait l'efficacité d'une idée tient souvent au fait qu'elles flattent les intérêts et les passions humains. Ce que consacre le pragmatisme : «Est vrai ce qui est avantageux de n'importe quelle manière », «Est vrai ce qui donne la plus forte satisfaction... La religion est vraie puisqu'elle console» James.

   A la limite cette doctrine détruit l'idée même de vérité car il nous semble que l'avantageux, l'utile est une chose, le vrai une autre. C'est à l'esprit d'en décider, non à la réussite dans l'action. Platon demandait de ne pas confondre les valeurs du corps et les valeurs de l'esprit (expressions métaphoriques) car cette confusion consiste toujours à sacrifier les exigences spirituelles au profit des intérêts empiriques.

  Ex: Il est utile de croire en Dieu. Cela n'exclut pas que cette croyance puisse être une illusion.

 

 

E)     L'idée vraie est-elle l'idée vérifiée ?

 

   Ce critère est fondamental dans les sciences empirico-formelles dont la méthode est la méthode expérimentale. Le point de départ du savant est l'observation des faits, son point d'arrivée, le contrôle par les faits de l'idée suggérée par les faits. Comme l'écrit Claude Bernard «l'esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre deux observations, l'une qui sert de point de départ au raisonnement, l'autre qui lui sert de conclusion ».

  Cependant la notion de vérification est problématique. Elle peut laisser entendre qu'au terme des procédures de vérification l'hypothèse scientifique est confirmée de manière absolue, que la vérité scientifique est une vérité absolue. Or il n'y a pas en science de vérités de ce genre. Cela tient au fait qu'un énoncé scientifique est un énoncé universel et qu'on ne dispose que d'expériences particulières pour le tester. Quel que soit le nombre des expériences de contrôle, il n'est pas possible logiquement de valider une proposition universelle à partir de cas particuliers. Subsiste toujours la possibilité d'observer le fait que Bachelard appelle polémique, le fait contestant l'universalité de l'énoncé.

  Voilà pourquoi Popper demande de substituer au critère de vérification celui de falsification. Ce que l'on appelle la vérification d'une théorie « n'est pas autre chose qu'une tentative de réfutation dont le résultat a été négatif. La théorie n'a pas été réfutée; elle n'a pas été et ne pouvait être prouvée ».

 

  Popper fait de la falsifiabilité le critère de démarcation d'un énoncé scientifique et d'un énoncé métaphysique ou d'un énoncé scientifique et d'un énoncé idéologique.

  Ex: On peut falsifier la théorie de la relativité, on ne le peut pas d'une théorie parlant de l'âme ou de l'existence de Dieu. (Enoncé métaphysique).

  On petit falsifier la théorie de la relativité, on ne peut falsifier une idéologie. «Le marxisme et la psychanalyse sont hors de la science précisément en ce que et parce que, par nature, par la structure même de leurs théories, ils sont irréfutables. Leur pouvoir d'interprétation est infini: il n'est pas un fait historique, pas une observation clinique que de telles théories ne puissent assimiler ». Popper.

  Il s'ensuit que la vérité doit être pensée en science comme rectification des erreurs. La vérité scientifique est une vérité approximative, approchée, non une vérité absolue. En témoigne l'expression consacrée du savant: «Dans l'état actuel de nos connaissances, nous pensons que... »

 

F)     Peut-on parler de vérités du cœur ?

 

  On parle de vérités du cœur essentiellement dans les domaine religieux, moral ou politique.

  Elles portent sur des valeurs ou des objets non donnés dans l'expérience. C'est dire qu'elles sont extérieures au champ de la scientificité.

  Ex : « Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob n'est pas le Dieu des philosophes et des savants ». « Dieu sensible au cœur ». Pascal

 Ex « Les actes de la conscience morale ne sont pas des jugements mais des sentiments » Rousseau.

   Le « cœur » chez Pascal ou « la conscience morale » chez Rousseau étant définis par ces auteurs comme des facultés ayant la spontanéité et l'universalité de « l'instinct », il leur est possible de fonder la prétention à l'universel qu'implique l'idée de vérité. Cependant dans les faits, ces fameuses « vérités du cœur » n'ont rien d'universel et de nécessaire.

  Ex : Dans une situation où il y a antinomie entre la valeur liberté et la valeur égalité que l'un et l'autre honorent, l'homme de droite privilégiera la liberté alors que l'homme de gauche choisira l'égalité.

       Le croyant est persuadé de l'existence de Dieu alors que l'athée l'est  du contraire.

 

  Il s'ensuit qu'on peut se demander s'il n'est pas dangereux, d'une part de mobiliser la notion de vérité dans ces domaines, d'autre part de le faire sur un fondement aussi discutable que le sentiment.

 

  a) La vérité est en effet la norme de la connaissance et en toute rigueur il n'y a de véritable connaissance que scientifique. En mathématique, en physique, on peut produire des énoncés capables de faire l'accord des esprits, qu'il s'agisse de la vérité démontrable des sciences formelles ou de la vérité falsifiable des sciences expérimentales. Ici la prétention à l'universalité est justifiée.

  Mais hors du champ des sciences on n'a affaire qu'à de la croyance. Les convictions religieuses, morales ou politiques des hommes sont relatives à des contextes culturels, des situations d'intérêt, des contingences personnelles. Ici pas de savoir possible. La rigueur de la démonstration et l'exigence de la falsification sont mises hors jeu et doivent laisser la place à l'argumentation. Chacun est condamné, en présence d'un auditoire particulier, à étayer sa position sur des arguments qui peuvent être très sérieux et convaincants. Mais quelle que soit la solidité d'une argumentation, la pertinence d'une thèse ne sera jamais la validité logique ou expérimentale d'une théorie. Celle-ci s'impose à un auditoire universel par son caractère contraignant. Rien de tel en morale ou en politique.

  Les « vérités morales », les « vérités politiques » ou religieuses sont incertaines. Nul ne peut prétendre administrer la preuve décisive, celle qui pourrait entraîner l'adhésion d'un auditoire universel. A la vérité nécessaire et universelle du champ théorique se substitue la vérité probable et particulière du champ pratique. Cela ne signifie pas que, dans ce domaine,  la raison ne puisse plus s'exercer, que l'opinion dans ce qu'elle a d'irréfléchi soit souveraine, mais il faut distinguer l'ordre du rationnel où le raisonnement et la procédure scientifique conduisent à la vérité de manière contraignante et l'ordre du raisonnable.

  Hors de la rationalité pure, la raison ne peut que discriminer les croyances raisonnables de celles qui ne le sont pas. Elle doit se contenter  d'indiquer le préférable et si la justification d'une décision raisonnable a pour mission de convaincre et non de persuader comme c'est le cas dans la propagande ou la publicité, en revanche  la nature non contraignante de la preuve et ce que Max Weber appelle « le polythéisme des valeurs » rendent impossible l'accord de tous les esprits.  C'est pourquoi la dialectique n'est pas une science comme l'a bien vu Aristote contre Platon. Là où il y a débat, il n'y a pas science.

  Dès lors ne serait-il pas prudent dans le domaine de la croyance de s'interdire de recourir à l'idée de vérité ? Car que j'aie une croyance n'est pas un argument pour penser que l'autre doive la partager.

 

  b) Fonder cette prétention sur le sentiment est de plus redoutable pour deux raisons.

  La première tient au fait que rien n'est plus subjectif et versatile qu'un sentiment. Il ne peut donc constituer un fondement objectif et stable de la vérité.

  La deuxième procède de l'observation que les adhésions affectives sont massives et enthousiastes. Elles semblent exclure la capacité de recul nécessaire au doute et à la tolérance. Les adhésions passionnelles sont donc le ressort de tous les fanatismes et l'expérience montre que c'est toujours au nom de la vérité, par amour pour une vérité que les hommes s'entretuent allégrement.

 

   Conclusion : Il n'y a pas de critère infaillible de la vérité.

 

  La question est donc de savoir si prenant acte de cet échec, il faut conclure à la nécessité du scepticisme. Est-il vrai qu'il soit impossible de sortir du doute ou bien faut-il douter de tout sauf de la capacité de l'esprit humain à faire reculer l'erreur et donc, d'une certaine manière à s'avancer sur le chemin de la vérité?

 

 

 

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33 Réponses à “Les critères de l'idée vraie.”

  1. Gibanel Florian dit :

    Notre connaissance de l’univers est elle plus importante avec la science moderne ? Peut on se fier à cette connaisance ? Comment progresse cette connaissance ?

    La science moderne n’a t’elle pas totalement changé notre vision du monde et la maniere de se l’approprier ?

    Si la connaissance n’est pas La vérité mais je pense que les philosophes modernes ont du mal à admettre que l’on a jamais été aussi proche de La vérité et que la science nous en approche de jour en jour.

    La science nous a placé devant l’horizon de La vérité. Ce changement a t’il été bien percu dans la philosophie ?

  2. Simone MANON dit :

    Votre propos articule des questions très différentes. Il va de soi que la connaissance scientifique est aujourd’hui plus développée qu’hier. La méthode de la science, le type de vérité dont elle peut se prévaloir sont des questions traitées dans ce blog. Veuillez lire les cours appropriés.
    Votre jugement sur les philosophes modernes est pour le moins fantaisiste et votre dernière proposition est creuse.

  3. Gibanel dit :

    Bonjour, je me suis précipité à faire un commentaire, sans vraiment comprendre ce cours et surtout en oubliant tout les autres cours sur le sujet. Tout ce travail que vous avez fait est impressionnant.
    Je vous remercie de m’avoir remis à ma place.

  4. Merlin dit :

    Bonjour,

    Petite présentation interressante néanmoins je pense que vous vous trompez sur l’évidence; L’évidence ne concerne bien, comme le dit Descartes, que les « idées claire et distincte » donc premièrement les idées qui sont le socle de toutes investigations : le principe de non contradiction, les axiomes mathématiques de l’intuition pure (et non pas les formalismes impliqués dans la construction symbolique du monde que l’homme effectue par la science! et qui ne trouvent leur justification qu’à postériori pour organiser et permettre la compréhension de faits empiriques).

    Cela dépend en fait de vos capacités d’intuition rationelle, qui normalement sont plutot developpé chez le philosophe. Le philosophe « sent », même sans pouvoir l’exprimer convenablement, qu’un énoncé ou une thèse à ses limites. Il sent de même lorsque, par une clarification croissante de ses pensées, il a atteint une vérité. Que cette vérité soit exprimé de telle ou telle facon dans le vocabulaire spécifique à tel ou tel penseur c’est un autre problème.

    Il faut pour cela, toujours se soumettre à la Vérité, il n’y a que par cette voie que l’on reste ouvert à la Vérité. On peut alors aller plus loin que les idées claires et distinctes qui sont des socles et commencer à pénétrer dans le royaume des vérités philosophiques.

    Les vérités philosophiques constituent une sorte de méta-savoir que seul les esprits les plus élevés peuvent ressentir. Il faut pour cela ce tourner vers l’intelligible et dépasser l’empirique; ou encore passer du niveau ontique au niveau ontologique.

    Je suis toujours frappé par exemple lorsque de grands scientifiques se mettent à philosopher; ils énoncent souvent des propositions d’une grande naiveté, ce dont on ne peut pas les accabler, étant des hommes tournés vers l’empirie.

    Quand on entend par exemple de grands scientifiques ou autre logiciens-philosophes trés en vogue, parler de test expérimentale des principes logiques, des principes moraux, de principes géométriques etc on comprend alors qu’ils n’ont pas du tout compris la teneur de l’expérience, et ce qui la rend possible; ils n’ont pas franchi le cap de l’ontique. De même toutes les tentatives de mélanger science moderne et philosophie, ce qui est trés en vogue actuellement comme avec la mécanique quantique, relativité générale etc ne révèlent qu’une incompréhension de la différence entre ontique et ontologique et relève d’une totale incompréhension de la structure de la science même.

  5. Simone MANON dit :

    Merci pour ces remarques intéressantes qui me paraissent néanmoins fort problématiques. Il me semble inexact de dire que chez Descartes, l’évidence se limite aux idées qui sont le socle de toute investigation, ne serait-ce que parce qu’il fonde la physique sur l’idée claire et distincte d’étendue dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle rend possible la construction symbolique de l’univers (comme une machine où il n’y a rien du tout à considérer que les figures et les mouvements).
    Je ne vous suis pas du tout dans le statut que vous conférez au philosophe, et je ne sais pas quelle est la nature de ce que vous appelez des vérités philosophiques qui « constitueraient une sorte de méta-savoir que seuls les esprits les plus élevés peuvent ressentir ». Se réclamer du sentiment en matière de vérité ne me semble pas rigoureux pour des raisons que j’ai explicitées dans ce cours.
    Enfin j’ai beaucoup d’admiration pour les grands savants comme pour les grands philosophes et pour ce qui est des paroles médiatisées, j’avoue éprouver parfois de la honte en entendant sur les ondes des personnes se réclamant du beau nom de philosophie.

  6. Merlin dit :

    Merci de votre réponse,

    Je vais tenter d’être plus clair.

    Le statut du philosophe est trés particulier, parce que les jugements qu’il porte par exemple sur la structure de la science sont en quelque sorte « flottant » : leur verité n’a pas de rapport à une quelconque vérification empirique mais doit en quelque sorte être éprouvé.

    Une des caractéristiques de la verité c’est qu’elle « perce » parmi l’infinité des possibilités d’erreurs et de confusion; elle vient véritablement éclairer tout ce qui est de son ressort. En ce sens elle est ressentie comme évidence;

    Cependant ce « sentiment d’évidence » n’a rien d’un quelconque sentiment passager et changeant, « psychologique » que l’on sait se rapporter à sa subjectivité; il se traduit au contraire par une obligation ressentie qui ne provient pas de ma subjectivité et s’accompagne aussi d’un plaisir purement intellectuel ( je sais que Spinoza en avait parlé par exemple). On pourrait en fait parler d’une saisie intuitive plutot que d’un sentiment puisqu’il s’agit bien de la réception de quelque chose qui ne se donne pas à la sensibilité mais émerge de la réflexion.

    Bien évidemment, rien ne peut résister aux doutes des sceptiques les plus acharnés; Si l’on ne souhaite pas accepter l’évidence, alors elle ne l’est plus; il faut pour cela rester dans une démarche d’ouverture et d’humilité qui seule peut permettre l’accès à l’intuition rationnelle;

    Cependant le sceptique, en tant qu’il énonce des jugements, se meut déja dans la dimension de la vérité; ou plutot dans la dimension axiomatique et en réalité psychologique de la vérité : a chaque assertion on n’est déja, psychologiquement dans une démarche qui se veut vérité. Et qu’importe s’il se révèle aveugle dans sa démarche à tous ses présupposés tant que nous les percevons trés facilement.

    Inutile dès lors de convaincre un sceptique; La vérité, en tant qu’absolu, n’advient qu’à celui qui est susceptible de la recevoir, qui est dans une démarche positive et humble; en quelque sorte il faut se détacher de sa petite personne, mettre de coté ses gouts, ses préférences, ses haines et méditer, réfléchir en espérant voir jaillir la petite source lumineuse au bout du chemin, ouvrant alors une ribambelle de nouveaux chemins à parcourir.

    A la vérité qui « m’appartient » doit se substituer la vérité qui « m’advient ». C’est la que la lecture d’autre philosophes modernes et anciens se révèle nescessaire pour avancer dans son chemin.

    Je ne sais pas si vous connaissez la notion de « cercle herméneutique » developpé entre autre par Heidegger : elle permet selon moi de mettre au jour le statut de la vérité et son aspect éclairant. Le cercle herméneutique tel que je le comprend, c’est grossièrement ceci : l’Homme est un être-au-monde, le monde, le sens préexiste à l’Homme; cela se traduit par le cercle herméneutique qui veut que lorsque je réflechis sur la structure de quelque chose, je dois en fait en avoir déja une pré-compréhension. Par exemple quand je me demande ce qu’est la science, je dois déja pour mon investigation savoir ce qu’elle est. De même lorsque je cherche l’essence de l’oeuvre d’art, il me faut déja avoir la, sous la main, une oeuvre d’art. La compréhension est un cercle, et la vérité vient mettre au jour des aspect pré-compris des choses. Je me demande même si ce n’est pas a partir de cela que Platon a dévelloppé son idée de réminiscence.

    Pour finir, la philosophie est fondamentalement paradoxale : à la fois elle se veut accession à la vérité, universelle; mais de l’autre, son aspect individuel l’englue dans l’incompréhension mutelle, l’erreur, la calomnie etc . Je crois qu’avant tout elle reste un chemin de vie, une recherche spirituelle dont le partage peut, ne soyons pas pessimiste, permettre à d’autres de s’éléver intellectuellement, mais surtout de retrouver ce fameux étonnement devant les choses que l’on perd si facilement, englué que l’on est dans les soucis quotidiens.

  7. Simone MANON dit :

    Si ce que vous nommiez les « vérités philosophiques » renvoie à l’idée du cercle herméneutique ou à l’idée platonicienne selon laquelle seul peut chercher la vérité celui qui en a une idée, nous sommes d’accord mais alors il ne faut pas discriminer entre des « esprits élevés » et d’autres qui ne le seraient pas. Etre un esprit c’est, en effet, porter en creux en soi une exigence de vérité et cela est universel.
    Cf. Pascal: « nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonisme » mais il précisait aussi « nous avons une impuissance à prouver invincible à tout le dogmatisme ».
    Bien à vous.

  8. Chater Nathalie dit :

    Je découvre avec bonheur ce site que je vais m’empresser de conseiller à mes élèves! Autant qu’ils lisent une philosophie claire et riche, et des indications stimulantes de réflexions et de lectures.
    Je ne connais pas ce texte que vous citez d’Hylary Putnam à propos de « l’argument du non miracle ». Pourriez-vous nous en indiquer la référence exacte?
    Cordialement.

  9. Simone MANON dit :

    Merci pour votre aimable jugement. Je n’ai pas lu Hilary Putman dans le texte. J’utilise le livre de Bernard d’Espagnat: Penser la science ou les enjeux du savoir. Il mobilise Putman ( Philosophical papers, Vol. I, Cambridge University Press, 1975 et Reason, Truth and History, Cambridge University Press, 1981) dans le chapitre 11, p. 200 à 204. Dunod, 1990.

  10. Allison dit :

    Bonjour,
    Merci pour votre site, je trouve votre présentation très intéressante ! Je révise le bac blanc de philosophie (qui a lieu à la rentrée), et je voulais vous demander si on pouvait accéder de manière absolue à la vérité grâce à la démonstration.

  11. Simone MANON dit :

    Il me semble, Allison, que tant ce cours que celui sur la démonstration répondent clairement à votre question.
    Il n’y a pas pour l’homme de voie d’accès absolue à la vérité.
    L’important est que vous compreniez pourquoi.
    Bonnes révisions.

  12. Pauline dit :

    Bonjour Madame,
    Je suis en recherche d’un éclaircissement au sujet de la distinction de Kant entre vérité formelle et vérité matérielle. Nous avons vu en cours un extrait de Logique dans lequel il montre que la définition de vérité est problématique car pour savoir si un objet est conforme à notre connaissance de celui-ci, il faut connaître cet objet, donc on ne peut qu’en fait seulement savoir si notre connaissance est conforme à elle-même.
    Mais alors qu’en conclut-il ? Là, on pourrait croire qu’il veut dire que la vérité matérielle n’existe pas puisqu’on ne peut pas savoir ce qu’est réellement un objet sans le connaître, or dans ce cas il s’agit de vérité formelle puisque c’est l’adéquation de notre connaissance avec elle-même.
    Pourtant je sais que ce n’est pas ce qu’il conclut. Mais j’arrive pas à trouver clairement ce qu’il dit à ce sujet…
    J’espère que vous pourrez m’aider !
    Merci d’avance,
    Pauline.

  13. Simone MANON dit :

    Bonjour Pauline
    Pour bien comprendre l’analyse kantienne, il faut des prérequis, en particulier une initiation à la théorie kantienne de la connaissance.
    Vous savez que Kant distingue la matière et la forme de la connaissance. La matière (ou l’objet) est donnée dans l’expérience mais ce qui rend possible cette expérience, c’est l’imposition à la matière de la forme de l’esprit. Ainsi tout ce qui est donné à l’intuition sensible est soumis à la forme du temps et de l’espace, formes a priori de la sensibilité. Tout ce qui est donné à l’intuition sensible est soumis aux catégories a priori de l’entendement, par exemple la catégorie de causalité, de substance, d’unité, de totalité etc.
    Il s’ensuit que nous n’avons pas accès à l’objet tel qu’il est en soi, mais à l’objet tel qu’il est informé par la structure de notre esprit. kant l’appelle le phénomène et le distingue de l’objet en soi qui est un X inconnaissable.
    Il faut partir de là pour comprendre sa discussion de l’idée de vérité conçue comme accord de la connaissance (ou de la représentation) avec l’objet sur lequel elle porte.
    Pour savoir si cette connaissance est adéquate à l’objet tel qu’il existe hors de la représentation que j’en élabore, il faudrait que je puisse savoir ce qu’est cet objet, abstraction faite de la forme que je lui impose en le percevant ou en en élaborant le savoir. ce qui est, par principe, impossible. Voilà pourquoi il pointe le cercle vicieux: Je ne puis jamais juger que d’une chose, savoir si ma connaissance de l’objet s’accorde avec ma connaissance de l’objet. (Vous pouvez lire sur ce blog la réflexion sur l’idée d’objectivité et sur la théorie kantienne de la connaissance).

    Ce qui le conduit à examiner si l’on peut énoncer un critère général de la vérité.
    Il rappelle que pour répondre à cette question il convient de distinguer la matière et la forme de la connaissance et il va montrer que la logique concerne essentiellement l’entendement abstraction faite de la diversité des objets. Autrement dit, si l’on peut formuler un critère général de la vérité formelle, il est impossible de le faire en ce qui concerne un critère général matériel. Il va même établir qu’il est absurde, contradictoire, d’exiger un tel critère.
    Pourquoi? Parce que les objets donnés dans l’expérience sont particuliers, or pour définir un critère général, il faudrait faire abstraction de la différence des objets. Comment, dans ces conditions, un tel critère pourrait-il servir à les distinguer? Or savoir si une connaissance est adéquate à l’objet consiste à savoir si elle est conforme à tel objet déterminé, particulier. Ex: suis-je autorisé ou non à subsumer ce quadrupède particulier sous le concept de chien? Voilà le problème posé par la vérité matérielle.
    Il s’ensuit que l’entendement qui est le pouvoir des règles peut définir des règles de la vérité formelle (règle de la cohérence ou de l’accord logique des propositions en elles, abstraction faite de leur contenu. Règle de non-contradiction), il ne le peut pas de la vérité matérielle car celle-ci se préoccupe de savoir s’il y a accord entre les énoncés et l’objet sur lequel ils portent.
    A ce niveau, la connaissance met en jeu le jugement qui consiste à subsumer le cas particulier sous la règle générale. Et comme il n’y a pas de règles générales pour régler la bonne application des règles, kant précise que le jugement n’est pas une capacité que l’on puisse apprendre. C’est un don qui ne peut que s’exercer. Voyez le cours sur cette idée pour bien comprendre.http://www.philolog.fr/le-jugement-est-un-don-particulier-qui-ne-peut-pas-du-tout-etre-appris-mais-seulement-exerce-kant/

    En espérant avoir clarifié les choses.
    Bien à vous.

  14. Pauline dit :

    Merci beaucoup pour vos explications ! C’est beaucoup plus clair maintenant, et j’ai enfin la réponse que je cherchais. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que je viens sur ce blog et que je m’étonne de la clarté des explications, et de leur capacité à dissoudre toutes les confusions que je peux avoir.
    Merci encore.

  15. Gui566 dit :

    Bonjour Madame, et merci encore pour votre blog si riche et si bien construit.
    Lisant votre article, je me suis posé deux questions.
    La première a trait au critère de l’évidence. Vous dites bien combien celle-ci peut relever du sentiment plus que de la rationalité, et cependant, si cela est bien vrai des obstacles épistémologiques, les propositions telles que celles d’Euclide semblent préserver un caractère d’universalité bien différent de celui d’une quelconque impression subjective. Leur arbitraire ne se forme-t-il pas sur une compréhension précisément intuitive, fait d’un sujet transcendantal et non pas empirique? Le terme de formes a priori serait sans doute mal venu, et toutefois, lisant un ouvrage de Niels Bohr (Physique atomique et connaissance humaine), il apparaît que dans son cas les difficultés auxquelles il est confronté dans la mécanique quantique ont beau exclure des principes comme celui de causalité, il se voit contraint à la réintégrer en en redéfinissant la portée dans un cadre théorique, formé par la notion de complémentarité, précisément parce que la pensée ne peut s’en passer (j’ignore si vous connaissez ce travail de Bohr, mais ne témoigne-t-il pas d’une impossibilité de passer outre certains schèmes de pensée, que l’on pourrait, me semble-t-il, retrouver chez Euclide (la partie plus grande que le tout par exemple)).
    La seconde aurait trait à la vérité historique. Si il est entendu que l’ouverture infinie à de nouveaux documents pouvant modifier l’interprétation d’un événement lui confère une falsifiabilité irréductible, peut-on pour autant en conclure que ne subsiste pas un socle, ou, si l’on veut, un noyau, autour duquel se forment ces nouvelles interprétations? Autrement dit: on peut bien discuter de la Révolution Française, mais faut-il encore que ces réflexions s’articulent autour d’un pole reconnu, celui de l’existence même de l’événement. Quel statut de vérité lui échoit-il dés lors?
    En vous remerciant encore!
    Bonne journée

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Ce n’est pas parce que je souligne les difficultés de l’idée d’évidence, que je remets en question l’existence d’évidences rationnelles. Descartes, Pascal établissent qu’elles sont saisies intuitivement et je précise bien que leur arbitraire est un arbitraire défini, celui de l’esprit dans sa dimension d’universalité. http://www.philolog.fr/la-demonstration/

    Pour ce qui est du fait historique: comme tout fait, il est ce qui se constate, ce qui s’observe. Dans la mesure où il est un fait passé, seuls les témoins oculaires, ses acteurs peuvent attester de sa réalité dans les récits qu’ils en ont faits. L’historien travaille à partir de sources qui doivent être recoupées pour avoir une fiabilité. Plus elles sont nombreuses et concordantes, moins il peut y avoir de débats autour de l’existence d’un fait. Ceux-ci portent plutôt sur les explications qu’on en donne et comme elles font intervenir l’interprétation, l’idéal d’objectivité est plus difficile à honorer en histoire que dans les sciences dures. Pour parler comme Hume, le statut de la vérité d’un fait est ce qu’il appelle une vérité de fait.
    http://www.philolog.fr/la-connaissance-historique-et-ses-difficultes/
    http://www.philolog.fr/verite-de-raison-et-verite-de-fait/
    Bien à vous.

  17. Gui566 dit :

    Merci beaucoup pour votre réponse !

  18. damien alba dit :

    Bonsoir Madame
    Je sais que vous n’aidez pas au devoir mais j’ai un doute concernant la formule Y a t il …? et vous pourrez peut être me dire si j’ai tout faux.
    Si je remplace Y a t il par : Existe t-il, par exemple dans y a t il un droit au bonheur? et si je me penche sur ce qui existe dans le droit positif, je peux dire que le droit prévoit de ménager les conditions du bonheur mais non de dire aux citoyens en quoi il consiste etc . Mais au-delà, est-il pertinent de remplacer la formule par : peut-on parler au sens strict de droit au bonheur? et interroger le sens des termes eux-mêmes?
    Ce Y a t-il me fait problème… faut-il s’aider du couple En fait / En droit ? pour se demander s’il y a un droit au bonheur réel, possible, souhaitable… ?
    Merci.

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Dans la mesure où la question porte sur l’idée d’un droit, elle peut se reformuler ainsi:
    Dans les systèmes de droit positif, le droit au bonheur est-il reconnu? Ce qui fait tout de suite apparaître la question de fond:
    Y a-t-il sens à parler d’un droit au bonheur? Peut-on concevoir un droit au bonheur?
    La question de fait ouvre nécessairement sur la question de droit, ou théorique.
    Ex: La Déclaration américaine dit: « Le créateur a doté les hommes de certains droits inaliénables parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur ». Jefferson dit « recherche du bonheur », ce qui est déjà fort différent de droit et il emploie cette formule parce qu’en bon puritain elle lui paraît plus morale que droit de propriété. Notre déclaration, dans l’article 2, reprendra la philosophie des droits naturels mais dira clairement « Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression »
    Droit de propriété = protection des conditions permettant à chacun de jouir des produits de son travail, d’améliorer ses conditions d’existence, de s’enrichir, de travailler à sa prospérité.
    Il s’ensuit que la difficulté s’articule autour de l’idée de bonheur. Comment le définir? Est-il sensé de prétendre garantir politiquement un droit au bonheur? etc.
    Tous les énoncés commençant par « Y a-t-il » exigent de rebondir de la question de fait à celle de droit.
    Ex: Y a-t-il des évidences? Y a-t-il des Etats de droit? Y a-t-il des vérités absolues?
    Bien à vous.

  20. damien alba dit :

    Merci infiniment !

  21. Sékou Doumbouya dit :

    merci pour votre soutien

  22. Ghysbrecht dit :

    Bonjour Madame.
    Je suis très vieux et j’essaie d’apprendre l’économie et la philosophie. J’apprécie votre site. Je trouve admirable que quelqu’un de votre niveau accepte ainsi de partager sa connaissance avec ceux qui le désirent.
    Je m’apprête à lire Lordon. Je m’équipe.
    Je relis Spinoza sur les affects, et je re-bute sur la question de « l’idée adéquate ». Le point de départ, comme vous le savez, est l’énoncé de la proposition I de la troisième partie, selon lequel « notre esprit agit en tant qu’il a des idées adéquates et pâtit en tant qu’il a des idées inadéquates ». Comme vous le savez aussi, il faut combiner cela avec la définition IV de la deuxième partie, selon laquelle l’idée adéquate est une « idée qui, en soi, sans rapport à l’objet, a les propriétés ou les dénominations intrinsèques de l’idée vraie », avec l’explication que « je dis intrinsèques pour exclure celle qui est extrinsèque, à savoir l’accord de l’idée avec l’objet dont elle est l’idée » (je suppose qu’il faut lire « je dis propriétés intrinsèques pour exclure l’idée extrinsèquement vraie, c’est-à-dire celle qui s’accorde avec l’objet dont elle est l’idée »).
    Les propositions 23 et suivantes de cette même deuxième partie ne nous aident pas beaucoup me semble-t-il.
    J’ai lu quelque part qu’il fallait rapprocher l’idée « intrinsèquement » vraie de la notion, en logique, de syllogisme « valide », quoique faux dans l’une au moins de ses prémisses et donc dans sa conclusion.
    J’aurais tendance, plutôt, à rapprocher l’idée « intrinsèquement » vraie de la troisième forme de connaissance, la « science intuitive » de la scolie II de la proposition XL (toujours dans la deuxième partie) ; dans cette hypothèse, l’idée « extrinsèquement vraie » serait la connaissance par concept qui tenterait, elle, toujours en vain selon Spinoza, d’établir un « accord avec l’objet » (l’objet étant ici l’objet d’expérience, le phénomène, par opposition à l’a priori). Dans cette hypothèse toujours, l’esprit selon Spinoza n’agirait que dans le transcendant et pâtirait aussitôt qu’il tomberait dans l’immanent.
    Voilà. J’apprécie toujours la précision de vos réponses. Un mot de votre part m’obligerait énormément.
    Merci d’avance.
    Jacques Ghysbrecht.

  23. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Vous essayez de comprendre une pensée difficile car le spinozisme suppose une rigoureuse initiation pour commencer par entrevoir ce qui est signifié.
    En opposant les notions de phénomènes et d’a priori, ou celle de transcendance et d’immanence, vous trahissez une incompréhension profonde du système spinoziste. C’est une philosophie de l’immanence où l’idée d’une transcendance est dénuée de sens. Le réel est ce qui existe. Il n’y a rien hors de lui. Spinoza l’appelle la substance (ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose pour être formé), ou Dieu c’est-à-dire la Nature (Deus sive Natura). « En dehors de Dieu, nulle substance ne peut être ni être conçue »
    L’idée est un mode de l’attribut pensée. Elle est, dit-il, « un concept de l’esprit que l’esprit forme parce qu’il est une chose pensante » Il distingue la notion de concept de celle de perception parce que celle-ci renvoie à l’idée d’une idée produite par l’esprit en tant qu’il est passif c’est-à-dire affecté par une chose extérieure à lui. Ces idées qui procèdent des conditions naturelles de la perception représentent ce qui arrive à notre corps et elles sont nécessairement inadéquates( Cf. Ethique, II, 24.25.26.27…)
    Par exemple, lorsque je dis que le bâton dans l’eau est brisé, j’exprime ce que le bâton est dans son rapport à la manière dont il m’affecte. Cette idée est fausse si je prétends parler du bâton en soi. Cette idée fausse est vraie en Dieu car la comprendre rationnellement, c’est saisir les lois de l’optique qui rendent compte de ma perception et donc comprendre l’enchaînement mécanique des causes me permettant de dire que ce bâton que je vois brisé ne l’est pas en soi. Mais l’idée adéquate du bâton n’est pas formée par la connaissance du premier genre.
    Les idées adéquates sont donc celles qui s’expliquent par la seule essence ou puissance de la pensée. Ce sont des idées vraies qui sont en nous comme elles sont en Dieu. Elles sont représentatives non point de la manière dont notre corps est affecté par les choses mais de ce que nous sommes et de ce que sont les choses.
    Cf. Deleuze: « Ces idées adéquates s’expliquent par notre essence ou puissance, comme puissance de connaître et de comprendre (cause formelle). Elles expriment une autre idée comme cause, et l’idée de Dieu comme déterminant cette cause (cause matérielle). Elles ne sont donc pas séparables d’un enchaînement autonome d’idées dans l’attribut pensée ».
    L’idée adéquate est donc celle qui présente « tous les signes intrinsèques » d’une idée vraie : intrinsèque, cela veut dire propre à l’idée elle-même et non pas dépendant de quelque chose d’extérieur à l’idée. La vérité se définit ici comme cohérence logique alors que la vérité définie comme adéquation de l’idée à son objet (adequatio rei et intellectus) est une « dénomination » extrinsèque. Voir les propositions 41.42.43 où Spinoza explique que la connaissance du second et du troisième genre est nécessairement vraie et que la vérité est signe d’elle-même.
    Cela dit, « l’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses ». L’idée vraie est donc nécessairement adéquate à ce qui est mais ce n’est pas ce critère extrinsèque qui la définit essentiellement.

    Bien à vous.

  24. Ghysbrecht dit :

    Bonjour Madame.
    Merci de cette réponse. Vous avez raison, entièrement : aborder la pensée de Spinoza encombré d’un bagage acquis tant bien que mal en essayant de comprendre le kantisme, était voué à l’échec.
    J’ai relu les textes à la lumière de vos indications. Je crois que je comprends mieux, mais je n’en suis pas sûr. Je vous soumets mes réflexions , avec l’hypothèse que j’en retire sur la signification d’intrinsèque/extrinsèque. Tout cela se trouvait contenu en germe dans vos explications, mais j’essaie de préciser, à partir notamment de votre exemple du bâton réfracté.
    Pour ne pas vous faire perdre trop de temps, j’en ai établi un résumé, purgé de la plupart des citations, que je vous présente en introduction. À vous de voir si vous aurez la patience de lire la version complète….
    L’une des choses que je ne comprends toujours pas, c’est l’existence d’étapes intermédiaires entre la connaissance première, extérieure, et l’appréhension de la réalité dans toute sa complexité. Par quel procédé vais-je passer de la conscience immédiate que le bâton réfracté n’est pas cassé à la connaissance de toutes les lois de l’optique ?
    Merci d’avance, en tout cas, pour ce que vous pourrez faire. Après ceci, je cesserai de vous importuner, du moins sur ce sujet.

    Résumé.
    Qui connaît ? « L’esprit humain n’est pas une substance, mais une partie de l’entendement infini de Dieu. Par conséquent, lorsque nous disons que l’âme humaine perçoit ceci ou cela, nous disons que Dieu,… en tant qu’il s’exprime par la nature de l’âme humaine,… a telle ou telle idée ». Dieu est aussi l’univers matériel. L’homme quand il pense ne participe pas de la nature de Dieu sous l’attribut « étendue » mais sous l’attribut « pensée ». Il est extérieur au bâton réfracté. Il reste toutefois qu’il fait à ce point partie du tout que constitue Dieu sous chacun de ses attributs qu’il connaît « de l’intérieur » plutôt que comme pur sujet ; que sa relation de connaissance avec l’univers apparaît non pas tant comme une interaction que comme une forme d’adhésion.
    Que connaît-on ? Le bâton est un « corps », c’est-à-dire un mode qui exprime l’essence de Dieu en tant qu’on la considère comme une chose étendue, une quantité qui est déterminée par une certaine figure, soit le mode « bâton » et la quantité « un ».
    Quels sont les moyens de connaissance de l’homme ? L’entendement, les affections et les idées. L’entendement est « un mode de penser » qui permet à l’homme de former des idées à partir des objets qui affectent son corps. Les idées, toutefois, « n’ont pas pour cause efficiente leurs objets, c’est-à-dire les choses perçues, mais Dieu lui-même en tant qu’il est une chose pensante ». Les deux modes, l’étendue et la pensée, sont des attributs d’un même être, Dieu ; ils coïncident et coexistent en nous comme en Dieu. Le bâton nous est accessible dans sa réalité.
    Comment y accédons-nous ? La connaissance que nous avons des choses par les idées formées à partir des affections de notre corps est « naturellement » vraie. L’homme connaît par Dieu, pas comme Dieu (les différences se trouvent dans les notions d’antériorité, de perfection, d’infinitude, et de causalité). Il est cependant capable d’arriver à la réalité, ou tout au moins de s’en approcher. La fausseté des idées n’existe pas comme concept. Il faut la chercher dans la « privation de connaissance » que comportent les « idées inadéquates ». Ce sont les idées « mutilées et confuses » du « premier genre » de connaissance, les connaissances fournies par « l’expérience vague » qui vient à l’âme humaine lorsqu’elle est « déterminée extérieurement » sans l’être « intérieurement ». L’âme est déterminée « intérieurement » par « l’intuition simultanée de plusieurs choses ».

    Il apparaît des passages cités que les notions de détermination intérieure/intérieure de l’âme et celles de dénomination intrinsèque/extrinsèque de l’idée se recouvrent. Ainsi, après (ou en même temps) qu’on envisage (extrinsèquement) une chose (l’homme est « extérieur » au bâton), on est amené à en réaliser (intrinsèquement) la vérité. Je perçois le bâton réfracté comme cassé et je sais déjà que c’est une illusion d’optique parce que nous faisons partie du même monde.

  25. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Je ne peux vous faire dans un commentaire un cours de spinozisme.
    Pour sortir de la confusion, il me semble que vous pourriez être éclairé par ce petit ouvrage d’initiation: http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/old2/file/spinoza_pimbe.pdf
    Bien à vous.

  26. Paul dit :

    Bonsoir Madame,
    je sais que vous n’avez pas vocation à faire le travail des étudiants à leur place, mais j’essaye de ne pas totalement délaisser la philosophie pendant cet été et j’ai une question concernant l’intuition. On peut en effet lire dans le rapport d’agrégation de 2012 (lorsque le sujet tombé était justement « L’intuition ») qu’il convenait, pour problématiser le sujet, de faire apparaître les présupposés métaphysiques de l’intuition. Le rapport précise que « les dualismes classiques » prêtés à l’intuition, tels que l’opposition entre l’immédiateté de l’intuition et le travail de médiation par concepts, « tiennent à une métaphysique de l’être plein opposé au néant ». Or j’ai du mal à comprendre ce que cela signifie…Peut-on y voir une référence au cogito cartésien, intuition indubitable de sa propre existence qui s’oppose à l’erreur due au fait que Descartes se dit « participe[r] aussi en quelque manière du néant » (Méditation quatrième), dans la mesure où c’est cette « participation au néant » qui explique que l’homme puisse tomber dans l’erreur ?
    Je vous prie par avance d’excuser une certaine confusion dans la formulation de ma pensée, mais les rapports sont parfois bien lacunaires et il n’est pas toujours aisé de les comprendre…
    En vous remerciant par avance,
    Paul

  27. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me faudrait retravailler la question des diverses théories de l’intuition pour vous faire une réponse autorisée. Je n’en ai pas le temps. Veuillez donc m’excuser.
    Voyez bien que dès lors qu’il y a médiation, il y a écart, distance entre le sujet et l’objet de la connaissance, marque du néant. Ainsi dans le concept, l’être ou le réel n’est pas présent immédiatement à l’esprit dans la plénitude de son être. Il est à distance, séparé de l’esprit qui ne peut que le représenter par une activité consistant à établir des relations, à distinguer, à synthétiser une diversité sensible dans une représentation générale et abstraite. Toute conceptualisation suppose une détermination et toute détermination est négation de ce qui n’est pas elle. Autrement dit si l’intuition métaphysique est l’expérience d’un contact plein avec l’être, la pensée par concept suppose que celui-ci nous est refusé.
    Bien à vous.

  28. Paul dit :

    C’est plus clair, merci de votre réponse !

  29. Paul dit :

    Bonsoir madame,
    Je suis désolé de revenir à la charge, mais philosopher prend bien du temps et la question de l’intuition me tracasse toujours. Lorsque l’auteur de ce rapport d’agrégation dit que les paradoxes généralement prêtés à l’intuition reposent sur une métaphysique de l’être opposé au néant, est-ce possible d’illustrer cette idée à partir de l’analogie de la ligne que l’on trouve chez Platon ? En effet, seules les idées, qui existent pleinement, sont objet d’une connaissance intuitive là où les mathématique ne sont que l’objet de connaissance discursive dans la mesure où elles s’appuient nécessairement sur des images, lesquelles ont un degré de réalité moindre que les idées et donc participent en quelque façon du non-être ?

    Je vous remercie par avance

  30. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, manifestement vous ne semblez pas comprendre correctement.
    L’intuition a aussi sa place en mathématique. L’évidence des premiers principes est intuitive et sans eux aucune démonstration n’est possible. Quant au rapport entre les mathématiques et la métaphysique platonicienne, il faut bien voir que la seule faiblesse des mathématiques est aux yeux de Platon d’aller au vrai « en songe », c’est-à-dire d’être hypothético-déductive. La tâche de la dialectique consiste à inverser la démarche de l’esprit en constituant les hypothèses, non comme des principes fondateurs mais comme ce qu’il faut fonder dans un mouvement régressif vers le principe des principes, le principe anhypothétique, c’est-à-dire l’Idée du Bien. Dans la dianoia comme dans la noêsis les objets sont des intelligibles même s’il est vrai que la supériorité de la noêsis est d’être une étude des Formes pures s’appuyant essentiellement sur la raison sans recours ni aux images (attention: le mathématicien ne raisonne jamais sur l’image mais sur l’intelligible qu’elle figure. L’image n’est donc qu’un auxiliaire) ni à des principes supposés.
    Bien à vous.

  31. […] scientifique et philosophique digne de ce nom. Ils ont interrogé la vérité, ils ont ébranlé la vérité-évidence. Mais de quelle vérité s’agit t-il? De vérité positiviste, conçue comme rapport du […]

  32. Jacques Ghysbrecht dit :

    Bonjour Madame.
    Je vous réécris pour vous remercier de m’avoir envoyé vers Pombé, dont la lecture m’a énormément aidé.
    Je cherchais désespérément, chez l’homme, un point de rencontre entre l’étendue et la pensée, entre les affections du corps et les idées de l’âme. Cette rencontre, je croyais l’avoir trouvée en Dieu, parce qu’en Dieu les deux attributs se rejoignent et parce que j’identifiais abusivement l’entendement humain et l’entendement divin, par communauté de substance, sans comprendre, notamment, la portée de la différence de finitude. Je vois maintenant que la rencontre, tout simplement, ne se produit pas. La séparation demeure. Mais il y a parallélisme et réflexivité, ce qui permet à l’entendement humain, indirectement, d’avoir accès aux choses.
    L’autre question sur laquelle j’achoppais concernait la connaissance du deuxième genre. Je cherchais en vain le processus permettant d’arriver à une connaissance vraie à partir des idées confuses et fragmentaires que fournissent les affections du corps. Ce n’est qu’en lisant Pombé que j’ai compris qu’il est possible d’isoler les éléments communs à ces perceptions éparses et d’arriver ainsi, par synthèses « adéquates » successives, à former des idées vraies sur les choses singulières.
    Tout cela se trouvait dans votre explication du 28 mars mais je n’y avais rien compris.
    C’est très difficile d’arriver à comprendre les textes sans l’aide d’un « passeur », et les bons passeurs sont difficiles à trouver. Je crois cependant qu’il est essentiel de continuer à lire les auteurs en premier lieu.
    Ce travail, qui devait me préparer à comprendre Lordon, n’a servi à rien sur ce terrain, car Lordon lorsqu’il considère les affects (et toutes sa théorie est basée sur ce concept) ne fait à aucun moment de différence entre action et passion.
    Bien à vous.

  33. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Je constate que vous avez clarifié les idées.
    Permettez un conseil: Ne perdez pas votre temps avec des pseudo philosophes. Lisez les grands auteurs et pour ceux qui se réclament d’eux, évitez les imposteurs qui s’emparent d’une pensée à des fins étrangères à l’intentionnalité de celle-ci.
    Bien à vous.

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