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Les critères de l'idée vraie.

  Magritte. La trahison des images ou ceci n'est pas une pipe. 1929. Collection particulière.

 

PB: Quels critères faisons-nous fonctionner implicitement lorsque nous jugeons qu’un énoncé est vrai?

 

 A)    L’idée vraie est-elle l’idée évidente?

 

  L’évidence est le caractère intrinsèque d’une idée qui fait que je ne peux pas lui refuser mon adhésion. Elle s’impose à mon esprit de telle façon que je ne peux pas en douter.

  Attention: Ne pas confondre certitude et évidence. La certitude caractérise l’état d’un esprit qui, à tort ou à raison, adhère à un contenu de pensée.

  Cf. Renouvier : «Il n’y a pas de choses certaines, il n’y a que des esprits certains ».

  

1)      Descartes

 

  Parti à la recherche d’une certitude susceptible de résister aux plus extravagantes objections des sceptiques, Descartes révoque en doute toutes les certitudes, même les certitudes rationnelles avec l’hypothèse du Malin Génie. Or il parvient à triompher d’un doute aussi radical parce qu’il découvre qu’il peut douter de tout sauf de lui-même en tant qu’il doute. Le cogito, « Je pense donc je suis» s’impose dans son évidence.

  L’évidence est l’idée si claire et si distincte que l’esprit ne peut pas en douter.

  «C’est la conception ferme qui naît dans un esprit sain et attentif des seules lumières de la raison… Ainsi chacun peut voir par intuition qu’il existe, qu’il pense, qu’un triangle est déterminé par trois lignes, qu’un globe n’a qu’une surface et d’autres vérités semblables » Règle III

   L’évidence est saisie dans un acte d’intuition rationnelle. Descartes en fait le critère de la vérité.

   D’où le premier principe de la méthode pour bien conduire son esprit:

« Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute ».

  Le projet cartésien était de reconstruire tout l’édifice du savoir sur des évidences rationnelles car seuls des fondements solides peuvent donner aux constructions rationnelles une légitimité théorique absolue.

 

2)      Les mathématiques.

 

   Dans les mathématiques classiques, les premiers principes sont : les définitions, les axiomes et les postulats.

  L’axiome est une proposition indémontrée et indémontrable qui s’impose à l’esprit par son évidence.

Ex : Euclide définit dans son premier livre huit axiomes:

 

I. Les choses égales à une même chose sont égales entre elles.

II. Si à des choses égales on ajoute des choses égales, les sommes sont égales.

III. Si à des choses inégales, on ajoute des choses égales, les sommes sont inégales.

IV. Si de choses égales, on soustrait des choses égales les restes sont égaux.

V. Les doubles de choses égales sont égaux.

VI. Les moitiés de choses égales sont égales.

VII. Les choses qui se superposent l’une à l’autre sont égales.

VIII. Le tout est plus grand que la partie.

 

  «Tout le monde demeure d’accord qu’il y a des propositions si claires et si évidentes d’elles-mêmes qu’elles n’ont pas besoin d’être démontrées, et que toutes celles qu’on ne démontre point doivent être telles pour être principes d’une véritable démonstration ». Arnauld et Nicole. Logique de Port Royal

   Dans le même esprit Pascal écrit: «La géométrie ne définit aucune de ces choses : espace, temps, mouvement, nombre, égalité, ni les semblables qui sont en grand nombre, parce que ces termes là désignent si naturellement les choses qu’ils signifient à ceux qui entendent la langue que l’éclaircissement qu’on en voudrait faire apporterait plus d’obscurité que d’instruction ».

 

  Jusqu’à la remise en cause des principes mathématiques avec l’invention des géométries non euclidiennes l’axiome se distingue du postulat.

  Un postulat est une proposition indémontrée et indémontrable qu’on demande à l’esprit d’admettre parce qu’elle est la condition de possibilité d’une démonstration.

  Ex : Le cinquième postulat d’Euclide : Par un point pris hors d’une droite, on peut mener une parallèle et une seule à cette droite. (En réalité l’énoncé euclidien est le suivant: « Si une ligue droite qui en coupe deux autres forme d’un même côté avec ces droites des angles internes dont la somme est moindre que deux droits, les deux dernières lignes se couperont ou leurs prolongements, du côté où la somme des angles est inférieure à deux droits »).

 

  Refuser un axiome c’est tomber dans l’absurdité, refuser un postulat c’est seulement refuser une convention commode.

  Au cours du l9°siècle, l’invention des géométries non euclidiennes a conduit au rejet de la notion d’évidence, puisque ce qui était évident dans le système d’Euclide cessait de l’être dans les autres systèmes. On est donc convenu que les propositions de départ des mathématiques sont des postulats mais on a gardé le mot axiome pour cette dénomination.

 

3)      Les difficultés de l’idée d’évidence.

 

   La question est de savoir s’il y a des idées évidentes. Y a-t-il des idées si claires et si distinctes qu’elles puissent résister aux plus extravagantes objections des sceptiques?

  Les idées que nous prenons pour telles, ne sont-elles pas celles qui suscitent en nous un sentiment d’évidence or y a-t-il quelque chose de moins fiable qu’un sentiment ? L’expérience montre que les idées allant dans le sens de nos désirs, de nos intérêts, de nos préjugés, de notre psychologie nous paraissent d’ordinaire évidentes. Lagneau disait en ce sens que «les prisonniers de la caverne sont les prisonniers de l’évidence» et Bachelard qu’ «il n’y pas d’évidences premières, il n’y a que des erreurs premières ».

  Certes, il ne faut pas confondre l’évidence rationnelle dont parlent Euclide et Descartes et les évidences sensibles constitutives de la connaissance vulgaire. La première est l’expression d’un arbitraire défini: celui de l’esprit en ce qu’il a d’universel; les secondes de l’arbitraire des subjectivités empiriques; reste que Descartes reconnaissait lui-même: « il y a quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement ».

  D’où la boutade de Leibniz : «Descartes a logé la vérité à l’hostellerie de l’évidence mais il a oublié de nous en donner l’adresse ».

 

  Conclusion: À un certain niveau d’exigence rationnelle il n’y a pas d’idées dont la vérité «saute aux yeux ». L’évidence relève bien davantage d’un sentiment que d’une intuition rationnelle. Or une donnée subjective ne peut pas constituer un fondement objectif de la vérité.

 

 

B)    L’idée vraie est-elle l’idée conforme à la réalité?

 

 

  Dans la conception courante, le jugement vrai est celui qui exprime ce qui est. L’idée vraie serait l’idée adéquate à ce qui est ; « l’idée qui représente adéquatement son objet ». On dit d’ailleurs indifféremment: «c’est vrai » ou «c’est réel ». «En réalité» ou « en vérité ».

  Ce critère se confond avec celui d’objectivité puisqu’au sens littéral objectif signifie : conforme à l’objet.

 

  PB: Si c’est la conformité d’un énoncé à l’objet qui en mesure la vérité qui va en décider? Car qu’est-ce que le réel? Sans doute est-il l’enjeu de toutes nos représentations, de tous énoncés, à l’exception de ceux portant sur un objet imaginaire ou abstrait mais qui peut prétendre le dire tel qu’il est ? Qu’est-ce donc que le réel?

 

1)      Est-ce le réel sensible ?

 

   Nous faisons l’expérience que dans l’approche sensible, le réel éclate en une multiplicité d’apparences tributaires des sujets qui l’appréhendent. Tant que nous allons au réel à travers notre subjectivité empirique nous ne saisissons que des ombres disait Platon. Multiples, diverses, particulières comme le sont les sujets sensibles. Les énoncés correspondant à cette manière de se projeter vers le réel sont affectés des mêmes caractères. D’où le proverbe: «A chacun sa vérité ». Ce qui est aussi la conclusion de Protagoras. Si l’homme empirique est la mesure de toutes choses, on est condamné au relativisme et au scepticisme.

 

  PB : On ne dit pas d’énoncés relatifs à la personnalité de ceux qui les énoncent que ce sont des énoncés vrais. Il nous semble qu’une vérité subjective n’est pas une vérité. Le subjectivisme et le relativisme dissolvent l’idée même de vérité et conduisent au scepticisme. Bref, la vérité doit pouvoir être reconnue par tous ou il n’y a pas de sens à parler de vérité, II s’ensuit que ce n’est pas au niveau du sensible qu’une telle revendication prend sens.

 

2)      Est-ce le réel intelligible ou scientifique ?

 

   Le réel est, pour le savant, ce qu’il essaie d’appréhender en faisant abstraction de la subjectivité empirique.

  «L’art c’est moi, la science c’est nous» disait Claude Bernard. D’où le recours à des procédés d’établissement des faits, à un langage, à des principes théoriques ayant la propriété d’être universellement valables. La science dépouille le réel de son épaisseur sensible, elle quantifie les données, dégage des rapports qu’elle traduit en équations et organise en théories. Elle renvoie ainsi à une réalité rationnellement construite susceptible de faire l’objet d’énoncés valables pour tous. On dit de tels énoncés qu’ils sont objectifs, mais qu’entend-on exactement par là?

 

  Il va de soi que la première définition de l’objectivité scientifique est l’accord des esprits, l’universalité. Henri Poincaré en formulait ainsi le principe: « Rien n’est objectif que ce qui est identique pour tous, or on ne peut parler d’une telle identité que si une comparaison est possible et peut-être traduite en une monnaie d’échange pouvant se transmettre d’un esprit à l’autre. Rien n’aura donc de valeur objective que ce qui sera transmissible par le discours c’est-à-dire intelligible » La valeur de la science. [1]

  Au fond «ce qui nous garantit l’objectivité du monde dans lequel nous vivons, c’est que ce monde est commun avec d’autres êtres pensants ». Poincaré.

 

  PB: Cependant sommes-nous autorisés à passer de cette définition à celle que le mot implique, à savoir la conformité de l’énoncé à l’objet, l’adéquation du discours au réel ? L’option réaliste en matière scientifique est- elle pertinente? En quoi un énoncé universel serait-il plus adéquat à l’objet sur lequel il porte qu’un énoncé particulier?

 

  Cette question suggère que la notion de réalité est une notion faussement simple. Il n’y a pas de réponse péremptoire:

   En effet qu’est-ce que le réel ? Ce que nous ne cessons de viser dans le langage, dans la perception, dans les sciences sans doute ; mais c’est toujours à travers des médiations que nous le saisissons. L’immédiat nous est refusé. Seule une intuition métaphysique pourrait nous le révéler et si Bergson prétend qu’elle est une possibilité humaine la preuve de cette possibilité n’a pas encore été administrée de manière convaincante. Nous saisissons le réel à travers des élaborations conceptuelles, des instruments de mesure et ce que Kant appelle des formes a priori de la sensibilité, des catégories de l’entendement et même des Idées de la raison. Il s’ensuit qu’il est illégitime de croire que nous avons accès au réel tel qu’il est en soi indépendamment de notre manière de l’organiser.

 Ce que  la pratique des sciences corrobore d’une certaine manière en montrant que:

 – Le changement des instruments de mesure peut conduire à un remaniement des modélisations théoriques (comme celles-ci s’effectuent à partir d’hypothèses fondatrices on parle de paradigmes. Les moments de crise dans les sciences correspondent à des changements de paradigmes).

– Le remaniement théorique conduit parfois à concilier ce qui à un certain moment du savoir paraissait contradictoire. Ex : la lumière. Selon la théorie corpusculaire elle est composée de particules (les photons) selon la théorie ondulatoire d’ondes. La mécanique ondulatoire synthétise les deux modèles.

– La mécanique quantique a montré qu’il est impossible dans son domaine d’observer un système sans le perturber. Heisenberg (physicien allemand 1901-1976 auteur des fameuses relations d’incertitude) écrit par exemple «  On ne peut plus du tout parler du comportement de la particule sans tenir compte du processus d’observation. En conséquence les lois naturelles que, dans la théorie des quanta, nous formulons mathématiquement ne concernent plus les particules élémentaires proprement dites mais la connaissance que nous en avons ».

    Ainsi se comprend la position de Max Planck (fondateur de la théorie du  quanta 1858-1947).

   Selon le physicien Léon Brillouin, Max Planck soutenait les trois propositions suivantes :

 Il existe un monde extérieur indépendant de nous.

 Ce monde ne nous est pas directement accessible.

 Nous imaginons des modèles simplifiés qui nous servent de représentation physique de ce monde inaccessible.

   Il y a là une manière de décliner le kantisme. Cf. cours. [2]

  La science ne donne accès qu’à du phénoménal. Il faut substituer à l’option réaliste l’option idéaliste.

  Certains physiciens récusent cet idéalisme et argumentent en faveur d’un « réalisme ouvert ». Telle est la position du physicien Bernard d’Espagnat. Il propose la métaphore du «réel voilé ». Il s’agit de reconnaître que la science porte sur une réalité indépendante de l’esprit humain. Or cette réalité ne se laisse pas informer arbitrairement par la structure de l’esprit humain. Elle lui impose de changer ses catégories ou formes a priori. Ex: la forme de l’espace. « La science n’est pas théorie pure. Contrairement à la philosophie et à l’art d’inventer des jeux, elle n’a pas seulement à respecter des règles de cohérence interne. Elle doit aussi rendre compte de l’expérience, ce qui implique qu’elle ne doit pas entrer en contradiction avec celle-ci ».

   Poincaré de même, ne se contentait pas de définir l’objectivité par l’accord intersubjectif, il ajoutait que la science doit parler du réel et correspondre à des sensations effectives.

   Pour étayer la thèse du réalisme ouvert, d’Espagnat reconduit l’argument de Hilary Putnam (1975) connu sous le nom « d’argument du non miracle ». II consiste schématiquement à dire que si le réalisme était faux, les succès, en particulier techniques, de la science tiendraient du miracle.

 

 

C)    L’idée vraie est-elle l’idée s’accordant logiquement  avec les autres idées ?

 

 L’accord logique des propositions s’appelle la cohérence.

   Ce critère est nécessaire et suffisant dans tous les discours où l’on ne prend pas en considération le contenu des propositions, ce à quoi elles renvoient, mais simplement leur forme.

C’est le cas de la logique, science étudiant les règles de validité de l’enchaînement des propositions. C’est le cas aussi des mathématiques où l’on ne sait pas de quoi l’on parle puisque l’objet mathématique n’est pas donné extérieurement à l’esprit.

   Dans les sciences formelles, le seul critère de la vérité est donc la cohérence.

   Ce n’est pas le cas dans tous les autres discours où la cohérence est nécessaire mais pas suffisante.

  Il faut encore s’assurer de l’accord des propositions avec l’objet sur lequel elles portent. En effet on peut enchaîner des propositions de manière logiquement valide, mais si on déduit correctement une conclusion de prémisses fausses, la conclusion a beau être valide formellement, elle n’en est pas moins fausse dans son contenu s’il n’y a pas accord de la pensée et du réel.

  Ex: On a dit que «le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison ».

  En effet l’étude de certains délires montre que ce sont des discours très cohérents. La logique n’est pas prise en défaut. Dès lors qu’on a admis les prémisses du raisonnement, les enchaînements sont irréprochables mais voilà, ce qui révèle le trouble mental c’est le désaccord de ces prémisses avec l’expérience humaine du réel.

  Cf. La définition que Kant donne de l’aliénation mentale: la perte du sens commun et l’apparition d’une singularité logique. Corrigé : Penser par soi seul est-ce penser librement? [3]

 

 

D)    L’idée vraie est-elle l’idée qui réussit ?

 

    C’est le critère pragmatique de la vérité. Il consiste à dire que la question de savoir si l’homme peut parvenir à la vérité n’est pas une question théorique mais une question pratique. C’est l’application de l’idée dans l’action qui permet de faire le tri entre les idées vraies et les idées fausses.

  Le théoricien du pragmatisme est William James. Est vraie l’idée efficace, l’idée qui réussit. Le seul critère de la vérité est le succès.

  Marx, Freud se réclament de ce critère. Cf. La fin du cours sur le freudisme.

  Ce critère est problématique car on ne peut conclure de la réussite pratique à la vérité de l’idée.

   D’une part, parce qu’un savoir-faire efficace peut, soit ne s’accompagner d’aucun savoir (on a mis au point la technique du levier sans en connaître la loi, l’ignorant en mécanique peut faire redémarrer son moteur par hasard), soit d’un savoir erroné (les enfants de ma génération ont mangé de la cervelle au nom d’une opinion efficace mais fausse) seulement dans certains cas d’un véritable savoir. (La technoscience).

   D’autre part, parce qu’il est dangereux de fonder la vérité sur la réussite pratique. L’expérience montre en effet que les idées les plus folles ont eu leur heure de gloire. Elles ont été efficaces, très efficaces. Pensons à l’idée nazie, à l’idée communiste. Ces exemples révèlent que ce qui fait l’efficacité d’une idée tient souvent au fait qu’elles flattent les intérêts et les passions humains. Ce que consacre le pragmatisme : «Est vrai ce qui est avantageux de n’importe quelle manière », «Est vrai ce qui donne la plus forte satisfaction… La religion est vraie puisqu’elle console» James.

   A la limite cette doctrine détruit l’idée même de vérité car il nous semble que l’avantageux, l’utile est une chose, le vrai une autre. C’est à l’esprit d’en décider, non à la réussite dans l’action. Platon demandait de ne pas confondre les valeurs du corps et les valeurs de l’esprit (expressions métaphoriques) car cette confusion consiste toujours à sacrifier les exigences spirituelles au profit des intérêts empiriques.

  Ex: Il est utile de croire en Dieu. Cela n’exclut pas que cette croyance puisse être une illusion.

 

 

E)     L’idée vraie est-elle l’idée vérifiée ?

 

   Ce critère est fondamental dans les sciences empirico-formelles dont la méthode est la méthode expérimentale. Le point de départ du savant est l’observation des faits, son point d’arrivée, le contrôle par les faits de l’idée suggérée par les faits. Comme l’écrit Claude Bernard «l’esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours placé entre deux observations, l’une qui sert de point de départ au raisonnement, l’autre qui lui sert de conclusion ».

  Cependant la notion de vérification est problématique. Elle peut laisser entendre qu’au terme des procédures de vérification l’hypothèse scientifique est confirmée de manière absolue, que la vérité scientifique est une vérité absolue. Or il n’y a pas en science de vérités de ce genre. Cela tient au fait qu’un énoncé scientifique est un énoncé universel et qu’on ne dispose que d’expériences particulières pour le tester. Quel que soit le nombre des expériences de contrôle, il n’est pas possible logiquement de valider une proposition universelle à partir de cas particuliers. Subsiste toujours la possibilité d’observer le fait que Bachelard appelle polémique, le fait contestant l’universalité de l’énoncé.

  Voilà pourquoi Popper demande de substituer au critère de vérification celui de falsification. Ce que l’on appelle la vérification d’une théorie « n’est pas autre chose qu’une tentative de réfutation dont le résultat a été négatif. La théorie n’a pas été réfutée; elle n’a pas été et ne pouvait être prouvée ».

 

  Popper fait de la falsifiabilité le critère de démarcation d’un énoncé scientifique et d’un énoncé métaphysique ou d’un énoncé scientifique et d’un énoncé idéologique.

  Ex: On peut falsifier la théorie de la relativité, on ne le peut pas d’une théorie parlant de l’âme ou de l’existence de Dieu. (Enoncé métaphysique).

  On petit falsifier la théorie de la relativité, on ne peut falsifier une idéologie. «Le marxisme et la psychanalyse sont hors de la science précisément en ce que et parce que, par nature, par la structure même de leurs théories, ils sont irréfutables. Leur pouvoir d’interprétation est infini: il n’est pas un fait historique, pas une observation clinique que de telles théories ne puissent assimiler ». Popper.

  Il s’ensuit que la vérité doit être pensée en science comme rectification des erreurs. La vérité scientifique est une vérité approximative, approchée, non une vérité absolue. En témoigne l’expression consacrée du savant: «Dans l’état actuel de nos connaissances, nous pensons que… »

 

F)     Peut-on parler de vérités du cœur ?

 

  On parle de vérités du cœur essentiellement dans les domaine religieux, moral ou politique.

  Elles portent sur des valeurs ou des objets non donnés dans l’expérience. C’est dire qu’elles sont extérieures au champ de la scientificité.

  Ex : « Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob n’est pas le Dieu des philosophes et des savants ». « Dieu sensible au cœur ». Pascal

 Ex « Les actes de la conscience morale ne sont pas des jugements mais des sentiments » Rousseau.

   Le « cœur » chez Pascal ou « la conscience morale » chez Rousseau étant définis par ces auteurs comme des facultés ayant la spontanéité et l’universalité de « l’instinct », il leur est possible de fonder la prétention à l’universel qu’implique l’idée de vérité. Cependant dans les faits, ces fameuses « vérités du cœur » n’ont rien d’universel et de nécessaire.

  Ex : Dans une situation où il y a antinomie entre la valeur liberté et la valeur égalité que l’un et l’autre honorent, l’homme de droite privilégiera la liberté alors que l’homme de gauche choisira l’égalité.

       Le croyant est persuadé de l’existence de Dieu alors que l’athée l’est  du contraire.

 

  Il s’ensuit qu’on peut se demander s’il n’est pas dangereux, d’une part de mobiliser la notion de vérité dans ces domaines, d’autre part de le faire sur un fondement aussi discutable que le sentiment.

 

  a) La vérité est en effet la norme de la connaissance et en toute rigueur il n’y a de véritable connaissance que scientifique. En mathématique, en physique, on peut produire des énoncés capables de faire l’accord des esprits, qu’il s’agisse de la vérité démontrable des sciences formelles ou de la vérité falsifiable des sciences expérimentales. Ici la prétention à l’universalité est justifiée.

  Mais hors du champ des sciences on n’a affaire qu’à de la croyance. Les convictions religieuses, morales ou politiques des hommes sont relatives à des contextes culturels, des situations d’intérêt, des contingences personnelles. Ici pas de savoir possible. La rigueur de la démonstration et l’exigence de la falsification sont mises hors jeu et doivent laisser la place à l’argumentation. Chacun est condamné, en présence d’un auditoire particulier, à étayer sa position sur des arguments qui peuvent être très sérieux et convaincants. Mais quelle que soit la solidité d’une argumentation, la pertinence d’une thèse ne sera jamais la validité logique ou expérimentale d’une théorie. Celle-ci s’impose à un auditoire universel par son caractère contraignant. Rien de tel en morale ou en politique.

  Les « vérités morales », les « vérités politiques » ou religieuses sont incertaines. Nul ne peut prétendre administrer la preuve décisive, celle qui pourrait entraîner l’adhésion d’un auditoire universel. A la vérité nécessaire et universelle du champ théorique se substitue la vérité probable et particulière du champ pratique. Cela ne signifie pas que, dans ce domaine,  la raison ne puisse plus s’exercer, que l’opinion dans ce qu’elle a d’irréfléchi soit souveraine, mais il faut distinguer l’ordre du rationnel où le raisonnement et la procédure scientifique conduisent à la vérité de manière contraignante et l’ordre du raisonnable.

  Hors de la rationalité pure, la raison ne peut que discriminer les croyances raisonnables de celles qui ne le sont pas. Elle doit se contenter  d’indiquer le préférable et si la justification d’une décision raisonnable a pour mission de convaincre et non de persuader comme c’est le cas dans la propagande ou la publicité, en revanche  la nature non contraignante de la preuve et ce que Max Weber appelle « le polythéisme des valeurs » rendent impossible l’accord de tous les esprits.  C’est pourquoi la dialectique n’est pas une science comme l’a bien vu Aristote contre Platon. Là où il y a débat, il n’y a pas science.

  Dès lors ne serait-il pas prudent dans le domaine de la croyance de s’interdire de recourir à l’idée de vérité ? Car que j’aie une croyance n’est pas un argument pour penser que l’autre doive la partager.

 

  b) Fonder cette prétention sur le sentiment est de plus redoutable pour deux raisons.

  La première tient au fait que rien n’est plus subjectif et versatile qu’un sentiment. Il ne peut donc constituer un fondement objectif et stable de la vérité.

  La deuxième procède de l’observation que les adhésions affectives sont massives et enthousiastes. Elles semblent exclure la capacité de recul nécessaire au doute et à la tolérance. Les adhésions passionnelles sont donc le ressort de tous les fanatismes et l’expérience montre que c’est toujours au nom de la vérité, par amour pour une vérité que les hommes s’entretuent allégrement.

 

   Conclusion : Il n’y a pas de critère infaillible de la vérité.

 

  La question est donc de savoir si prenant acte de cet échec, il faut conclure à la nécessité du scepticisme. Est-il vrai qu’il soit impossible de sortir du doute ou bien faut-il douter de tout sauf de la capacité de l’esprit humain à faire reculer l’erreur et donc, d’une certaine manière à s’avancer sur le chemin de la vérité?