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   Nous aimons la compagnie des personnes dont on dit qu’elles ont du jugement. Tout se passe comme si la justesse de leur appréciation, en politique, en art ou dans un autre domaine donnait une visibilité à la qualité de leur esprit. Elles nous semblent avoir du bon sens ou selon l’expression familière de  la « jugeote ». Les Grecs en faisaient une dimension de la vertu. Le héros homérique n’est pas seulement celui qui se distingue par de glorieux exploits mais aussi celui que l’on célèbre  pour ses paroles ou conseils avisés. C’est dire que la rectitude du jugement n’est pas la chose du monde la mieux partagée. La question est de savoir pourquoi.

 

   Est-ce, comme le veut Descartes, le signe que la volonté ne doit pas prendre position sur quoi que ce soit avant que l’entendement n’ait fait la lumière? La solution aux erreurs de jugement serait donc dans la méthode (éviter la précipitation et la prévention. Ne rien recevoir pour vrai qui ne soit évident) et dans l’effort de connaître. Mais alors les savants devraient être des hommes de bon jugement. Le médecin, fort de tous les savoirs qu’il a acquis au cours d’une dizaine d’années d’étude, le juriste armé de son érudition juridique, le spécialiste d’une science devraient être des hommes de jugement. Or il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi.

    Voilà pourquoi les analyses de Kant sur la faculté de juger me semblent très éclairantes. Dans les maximes du sens commun, il autonomise cette faculté par rapport à l’entendement et à la raison. Il lie son exercice à la mentalité élargie ou à la présupposition d’un sens commun, et dans Théorie et pratique,  il fait d’elle le moyen terme assurant l’unité synthétique de la théorie et de l’expérience, de la théorie et de la pratique. « Il est clair qu’entre la théorie et la pratique, il faut encore un intermédiaire formant le lien et le passage de l’une à l’autre, si complète que puisse être la théorie; car au concept d’entendement, qui contient la règle, doit s’ajouter un acte de la faculté de juger permettant au praticien de décider si le cas tombe sous la règle ou non; et comme on ne peut proposer toujours à nouveau à la faculté de juger des règles qui lui servent à diriger la subsomption (car cela irait à l’infini), on conçoit qu’il puisse exister des théoriciens qui ne peuvent jamais devenir praticiens de leur vie parce que le jugement leur fait défaut : par exemple des médecins ou des juristes, qui ont fait de bonnes études, mais qui ne savent pas comment ils doivent s’y prendre lorsqu’ils ont un conseil à donner ».

   Voici donc deux textes de la Critique de la raison pure propres à préciser l’analyse kantienne du jugement.     

 

TEXTES.

 

   « L’entendement n’a été défini plus haut que négativement : un pouvoir de connaître non sensible. Or, nous ne pouvons, indépendamment de la sensibilité, participer à aucune intuition. L’entendement n’est donc pas un pouvoir d’intuition. Mais, en dehors de l’intuition, il n’y a pas d’autre manière de connaître que par concepts. Donc la connaissance de tout entendement, pour le moins de l’entendement humain, est une connaissance par concepts, non intuitive, mais discursive. Toutes les intuitions, en tant que sensibles, reposent sur des affections, et les concepts, par conséquent, sur des fonctions. Or, j’entends par fonction l’unité de l’acte qui range diverses représentations sous une représentation commune. Les concepts reposent donc sur la spontanéité de la pensée, comme les intuitions sensibles, sur la réceptivité des impressions. Or, de ces concepts, l’entendement ne peut faire aucun autre usage que de juger par leur moyen. Comme aucune représentation, sauf l’intuition seule, ne se rapporte immédiatement à l’objet, un concept ne se rapporte donc jamais immédiatement à un objet, mais à quelque autre représentation de cet objet (que ce soit une intuition ou même déjà un concept). Le jugement est donc la connaissance médiate d’un objet, par conséquent la représentation d’une représentation de cet objet. Dans tout jugement il y a un concept qui est valable pour plusieurs concepts et qui parmi eux comprend aussi une représentation donnée, laquelle enfin se rapporte immédiatement à l’objet. Ainsi, par exemple, dans ce jugement : tous les corps sont divisibles, le concept du divisible s’applique à divers autres concepts parmi lesquels il se rapporte surtout à celui de corps, celui-ci, à son tour, à certains phénomènes qui se présentent à nous. Ainsi ces objets sont représentés indirectement par 1e concept de la divisibilité. Tous les jugements sont, d’après cela, des fonctions de l’unité parmi nos représentations, puisqu’à une représentation immédiate se substitue une représentation plus élevée qui contient la première ainsi que plusieurs autres et qui sert à la connaissance de l’objet, de sorte que beaucoup de connaissances possibles sont réunies en une seule. Mais nous pouvons ramener à des jugements tous les actes de l’entendement, de telle sorte que l’entendement en général peut être représenté comme un pouvoir de juger. En effet, d’après ce qui a été dit plus haut, il est un pouvoir de penser. Or, penser, c’est connaître par concepts et les concepts se rapportent, comme prédicats de jugements possibles, à quelque représentation d’un objet encore indéterminé. Ainsi, le concept de corps signifie quelque chose, par exemple, un métal, qui peut être connu par ce concept. Il n’est donc un concept qu’à la condition de contenir d’autres représentations au moyen desquelles il peut se rapporter à des objets. Il est donc le prédicat d’un jugement possible, par exemple de celui-ci : tout métal est un corps. On trouvera donc toutes les fonctions de l’entendement, si on parvient à déterminer complètement les fonctions de l’unité dans les jugements. »

   Kant. Critique de la raison pure, Traduction Tremesaygues et Pacaud, Puf, p. 87.88. 

 

 

  « Si l’on définit l’entendement en général le pouvoir des règles, le jugement sera le pouvoir de subsumer sous des règles, c’est-à-dire de décider si une chose est ou n’est pas soumise à une règle donnée (casus datae legis). La logique générale ne renferme aucun précepte pour le jugement et n’en peut pas renfermer. En effet, comme elle fait abstraction de tout contenu de la connaissance, il ne lui reste qu’à exposer séparément d’une manière analytique la simple forme des connaissances d’après les concepts, les jugements et raisonnements, et qu’à établir ainsi les règles formelles de tout usage de l’entendement. Que si elle voulait montrer d’une manière générale comment on doit subsumer sous ces règles, c’est-à-dire décider si quelque chose y rentre ou non, elle ne le pourrait, à son tour, qu’au moyen d’une règle. Or, cette règle, précisément parce qu’elle est une règle, exigerait une nouvelle éducation du jugement ; on voit donc que si l’entendement est capable d’être instruit et armé par des règles, le jugement est un don particulier qui ne peut pas du tout être appris, mais seulement exercé. Aussi le jugement est-il la marque spécifique de ce qu’on nomme le bon sens (Mutterwitzes) et au manque de quoi aucun enseignement ne peut suppléer ; car, bien qu’une école puisse présenter à un entendement borné une provision de règles, et greffer, pour ainsi dire, sur lui des connaissances étrangères, il faut que l’élève possède par lui-même le pouvoir de se servir de ces règles exactement, et il n’y a pas de règle que l’on puisse lui prescrire à ce sujet et qui soit capable de le garantir contre l’abus qu’il en peut faire quand un tel don naturel manque*. C’est pourquoi un médecin, un juge ou un homme d’Etat peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles de pathologie, de jurisprudence ou de politique, à un degré capable de les rendre de savants professeurs en ces matières, et pourtant se tromper facilement dans l’application de ces règles, soit parce qu’ils manquent de jugement naturel, sans manquer cependant d’entendement et que, s’ils voient bien le général in abstracto, ils sont incapables de distinguer si un cas y est contenu in concreto, soit parce qu’ils n’ont pas été assez exercés à ce jugement par des exemples et des affaires réelles. Aussi l’unique et grande utilité des exemples est-elle qu’ils aiguisent le jugement. En effet, pour ce qui regarde l’exactitude et la précision des vues de l’entendement, ils leur portent plutôt généralement quelque préjudice parce qu’ils ne remplissent que rarement d’une manière adéquate la condition de la règle (comme casus in terminis) et qu’ils affaiblissent en outre maintes fois la tension de l’entendement nécessaire pour apercevoir dans toute leur suffisance les règles dans l’universel et indépendamment des circonstances particulières de l’expérience, de sorte qu’on finit par s’accoutumer à les employer plutôt comme des formules que comme des principes. Les exemples sont donc les béquilles du jugement et celui-là ne saurait s’en passer à qui manque ce don naturel. »

        Kant, Critique de la raison pure, Traduction Tremesaygues et Pacaud, Puf, p. 148.149.

 

*Le manque de jugement est proprement ce que l’on appelle stupidité, et à ce vice il n’y a pas de remède. Une tête obtuse ou bornée en laquelle il ne manque que le degré d’entendement convenable et de concepts qui lui soient propres, peut fort bien arriver par l’instruction jusqu’à l’érudition. Mais, comme alors, le plus souvent, ce défaut accompagne aussi l’autre, il n’est pas rare de trouver des hommes très instruits qui laissent incessamment apercevoir dans l’usage qu’ils font de leur science ce vice irrémédiable.

 

Eclaircissements.

 

   Pourquoi faut-il que la fonction essentielle de l’entendement soit aussi la plus difficile ? Car il est juste de dire que le jugement est la fonction essentielle de l’esprit. Dès que nous pensons, dès que nous parlons, nous jugeons, et il faut comprendre par là que nous soumettons le réel à la législation de l’esprit. De fait, en vertu du pouvoir qui lui est propre, l’entendement unifie le divers sensible en lui appliquant ses concepts qu’il s’agisse de ses concepts purs ou a priori tels que la causalité, la substance, l’unité, la pluralité, ou de ses concepts empiriques. Construits à partir de l’expérience, (a posteriori), ces derniers résument les divers jugements précisant leur compréhension et leur extension. (A l’exception des noms propres tous les mots du langage sont des concepts. Cf. La définition kantienne du concept dans la Critique de la raison pure, Puf, p. 152).

  C’est dire que le concept n’est pas l’objet d’une intuition. Il repose sur une activité, une fonction, écrit Kant et il précise qu’il faut entendre par là : « l’unité de l’acte qui range diverses représentations sous une représentation commune ».  Et de ces concepts « l’entendement ne peut faire aucun autre usage que de juger par leur moyen » (Kant).

   Voilà pourquoi l’entendement peut être indifféremment défini comme une spontanéité de la connaissance par rapport à la réceptivité de la sensibilité, un pouvoir de penser ou de former des concepts ou un pouvoir de juger. Ce que Kant synthétise dans l’expression : l’entendement est un pouvoir des règles.

   Il faut partir de cette définition pour bien saisir le remaniement que Kant opère de la théorie du jugement. Jusqu’à lui, celui-ci est analysé comme acte prédicatif. Tout jugement est un jugement « prédicatif » ou d’attribution consistant à attribuer à un sujet (S) un prédicat (p) par l’intermédiaire du verbe être. (Ex : l’homme est un être mortel. Cette œuvre est belle. Cette loi est juste etc.).

   Kant substitue à l’idée d’attribution celle de subsomption. Avec cette notion, notre philosophe place l’esprit dans une position de législateur mettant de l’ordre dans ses représentations en appliquant les concepts ou les catégories générales de l’entendement aussi bien aux intuitions sensibles qu’aux concepts eux-mêmes. Subsumer signifie en effet : faire entrer le particulier sous le général ou l’universel ou le fait sous la loi.

    Or y a-t-il une règle permettant de normer l’application des règles de l’entendement à l’expérience,  « c’est-à-dire de décider si une chose est ou n’est pas soumise à une règle donnée » ? Là est en effet toute la difficulté du jugement. Car l’expérience est toujours singulière et si l’on se mêle de la subsumer sous un concept dont elle n’est pas un cas particulier, on se trompe. Faire un mauvais usage des concepts et des lois ou manquer de jugement, c’est donc une seule et même chose. Aussi est-il possible d’être fort savant dans un domaine donné (médecine, physique, jurisprudence) et inapte à appliquer les règles de la connaissance générale aux cas particuliers. Kant souligne que c’est le propre de la stupidité et il prétend qu’il n’y a pas de remède à un tel vice.

    Il n’y a pas de remède car il est impossible de définir la règle qu’il convient de respecter pour faire une bonne application des règles de l’entendement. C’est impossible, d’une part parce que la logique est la science des règles formelles du discours. Faisant abstraction des contenus des propositions, elle ne peut prescrire un principe à une faculté ne mettant pas seulement en jeu la forme des énoncés mais aussi la matière donnée par l’expérience. C’est impossible d’autre part parce que si l’on pouvait définir une règle normant l’application des règles de l’entendement, il faudrait à nouveau définir une règle normant l’application de la règle d’application des règles et ainsi à l’infini.

    En l’absence d’une règle définissable on ne peut donc pas apprendre à bien juger. Il y faut une qualité d’esprit relevant du don plus que des apprentissages. Il y faut, au fond, du bon sens, et tous les hommes ne brillent pas par cette aptitude à appliquer à bon escient les règles de l’entendement. Néanmoins qu’on ne puisse pas apprendre à bien juger ne signifie pas que le jugement ne puisse pas s’affermir par l’exercice.

   Les hommes peuvent en effet se tromper dans l’application des règles aux cas concrets :

  • « Soit parce qu’ils manquent de jugement naturel, sans manquer cependant d’entendement et que s’ils voient bien le général in abstracto, ils sont incapables de distinguer si un cas y est contenu in concreto,
  • Soit parce qu’ils n’ont pas été assez exercés à ce jugement par des exemples et des affaires réelles »

    Kant cite le cas du médecin, du juriste, de l’homme d’Etat susceptibles d’être fort savants dans leur connaissance respective tant qu’il s’agit de manier les représentations générales et abstraites, autrement dit les concepts et les lois. En revanche dès qu’il s’agit d’en faire usage sur des cas concrets, dans des situations réelles, leur manque de jugement témoigne que la connaissance, fût-elle très pointue, ne suffit pas. Entre la théorie et  l’expérience, il faut un moyen terme et celui-ci est fourni par la faculté de juger.

 D’où l’intérêt pour celle-ci de s’exercer sur des cas concrets. En ce sens, il y a une utilité des exemples bien qu’il ne faille pas méconnaître leur danger. Ils n’illustrent jamais dans leur pureté formelle la règle ou le concept et peuvent empêcher les esprits de saisir ceux-ci dans leur précision et leur exactitude intellectuelle. Le risque est alors que les principes théoriques dégénèrent en simples formules pragmatiques. Ce qui fait le lit de l'ignorance tout en étant sans véritable gain pour la faculté de juger car nul ne sait mieux appliquer la règle que celui qui en maîtrise la rigueur théorique.  Mais pour celui qui manque de jugement naturel, les exemples peuvent être comparés à « des béquilles du jugement ». La métaphore signifie que comme la béquille est ce qui soutient le boiteux au défaut de sa jambe, la validité exemplaire de certains cas concrets peut aider une faculté de juger défaillante en exhibant l'universel dans le particulier. Elle fournit ainsi matière à aiguiser l’aptitude à penser le particulier sous l’universel chez celui qui est en est  singulièrement dépourvu.

 

Jugement déterminant et jugement réfléchissant.

  

   « La faculté de juger en général est la faculté qui consiste à penser le particulier comme compris sous <unter> l’universel. Si l’universel (la règle, le principe, la loi) est donné, alors la faculté de juger qui subsume sous celui-ci le particulier est déterminante (il en est de même lorsque, comme faculté de juger transcendantale elle indique a priori les conditions conformément auxquelles seules il peut y avoir subsumption sous cet universel). Si seul le particulier est donné, et si la faculté de juger doit trouver l’universel <qui lui correspond>, elle est simplement réfléchissante.

   La faculté de juger déterminante sous les lois universelles transcendantales, que donne l’entendement, ne fait que subsumer; la loi lui est prescrite a priori et il ne lui est pas nécessaire de penser pour elle-même à une loi pour pouvoir subordonner le particulier dans la nature à l’universel. — Toutefois, il y a tant de formes diverses de la nature et pour ainsi dire tant de modifications des concepts transcendantaux universels dans la nature, qui restent indéterminées par les lois que l’entendement pur donne a priori, ces lois ne concernant que la possibilité d’une nature (comme objet des sens), que pour cela aussi il doit y avoir des lois, qui certes, comme lois empiriques, peuvent être contingentes au regard de notre entendement <Verstandeseinsicht>., mais qui cependant, pour mériter d’être dites des lois (comme l’exige aussi le concept d’une nature), doivent pouvoir être considérées comme nécessaires à partir d’un principe d’unité du divers, encore que celui-ci nous soit inconnu. — La faculté de juger réfléchissante qui se trouve obligée de remonter du particulier dans la nature jusqu’à l’universel a donc besoin d’un principe, qu’elle ne peut emprunter à l’expérience précisément parce qu’il doit fonder l’unité de tous les principes empiriques sous des principes également empiriques, mais supérieurs et par suite la possibilité d’une subordination systématique de ces principes les uns aux autres. La faculté de juger réfléchissante ne peut que se donner à elle-même comme loi un tel principe transcendantal, sans pouvoir l’emprunter ailleurs (parce qu’elle serait alors faculté de juger déterminante), ni le prescrire à la nature, puisque la réflexion sur les lois de la nature se règle sur la nature et que celle-ci ne se règle pas sur les conditions suivant lesquelles nous cherchons à en acquérir un concept tout à fait contingent par rapport à elle.

   Or ce principe ne peut être autre que le suivant : puisque les lois universelles de la nature ont leur fondement dans notre entendement, qui les prescrit à la nature (il est vrai seulement d’après son concept universel en tant que nature), les lois empiriques particulières, relativement à ce qui demeure en elles d’indéterminé par les lois universelles, doivent être considérées suivant une unité telle qu’un entendement (non le nôtre il est vrai) aurait pu la donner au profit de notre faculté de connaître, afin de rendre possible un système de l’expérience d’après des lois particulières de la nature. Ce n’est pas que l’on doive pour cela admettre réellement un tel entendement (car c’est, en effet, à la faculté de juger réfléchissante seulement que cette idée sert de principe pour réfléchir et non pour déterminer), mais au contraire cette faculté, ce faisant, se donne une loi seulement à elle-même, et non à la nature.

   Or comme le concept d’un objet, dans la mesure où il comprend en même temps le fondement de la réalité de cet objet, se nomme une fin et que l’on nomme finalité de la forme d’une chose l’accord de celle-ci avec la constitution des choses qui n’est possible que d’après des fins, le principe de la faculté de juger, en ce qui concerne la forme des choses de la nature sous des lois empiriques en général, est la finalité de la nature en sa diversité, ce qui signifie que par ce concept on se représente la nature comme si un entendement contenait le principe de l’unité de la diversité de ses lois empiriques.

   La finalité de la nature est ainsi un concept particulier a priori, qui a son origine uniquement dans la faculté de juger réfléchissante. On ne saurait, en effet, attribuer aux produits de la nature une chose telle qu’une relation de la nature à des fins ; on ne peut faire usage de ce concept que pour réfléchir sur la nature au point de vue de la liaison des phénomènes en celle-ci, liaison donnée d’après des lois empiriques. Au demeurant ce concept est tout à fait distinct de la finalité pratique (de l’art humain ou même des mœurs), bien qu’il soit pensé d’après l’analogie avec celle-ci »

    Kant. Critique de la faculté de juger, Vrin, p. 27.28.29..Traduction : Alexis Philonenko.

 

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18 Réponses à “Le jugement est un don particulier qui ne peut pas du tout être appris, mais seulement exercé. Kant.”

  1. G dit :

    J’ai commencé la critique de la faculté de juger, je souhaite m’assurer d’avoir bien compris le problème posé. J’en suis à peine à la fin de l’analytique du beau. Votre article tombe bien, la lecture est difficile. Il y a deux ans j’ai lu la critique de la raison pure. C’est la première œuvre philosophique que j’ai lue en entier. Vous pouvez imaginer mon niveau. J’hésite à la reprendre avant d’aller plus loin pour bien maîtriser les concepts de Kant et l’usage qu’il en fait dans ses raisonnements. En attendant ais-je tort dans le raisonnement suivant ?

    Kant nous présente d’abord l’entendement comme le pouvoir de juger, un pouvoir que dans la suite de son raisonnement il distingue de la faculté de juger. L’entendement établit des règles formelles, rendant possible l’appréhension du divers par le sujet connaissant, et la faculté de juger est le bon usage de l’entendement, elle subsume les phénomènes sous les bonnes règles établies par l’entendement. La faculté de juger est donc l’acte de connaissance en lui-même. Or comment appliquer les règles strictes, fermement établies par l’entendement à l’infini diversité des phénomènes observables dans la nature ? L’entendement n’est pas en mesure de donner un principe de subsomption, en tant que sujet connaissant nous sommes finis, notre potentiel est limité, or la nature est infini. (D’où ce fameux proverbe : cela dépasse l’entendement). Tout le problème de la faculté de juger consiste donc à poser un principe qui, malgré l’infini diversité du réel, nous encourage toujours à aller plus loin dans sa connaissance. L’entendement ne peut fournir un tel principe, néanmoins nous fonctionnons comme si la nature nous appelait à la connaître. Nous ne pourrons jamais la connaître pleinement, mais le désir de la connaître est censé perduré. Il faut donc nécessairement poser comme principe une adéquation entre elle et nos facultés, une cordial entente entre l’infini et notre finitude, c’est-à-dire une finalité, un désir constamment renouvelé de tendre à quelque chose. Cette finalité supposée dont nous n’avons pas connaissance est un principe d’humilité. Il n’y a que la beauté du monde pour justifier notre présence.

  2. Simone MANON dit :

    Il me semble que votre propos n’est pas exempt de confusion.
    1) J’ai précisé que l’entendement est indifféremment défini par Kant comme un pouvoir de connaître non sensible, une spontanéité, un pouvoir de penser, de former des concepts, un pouvoir de juger, ce que synthétise l’idée qu’il est un pouvoir des règles.
    Pour appliquer les concepts, comme pour les élaborer, en ce qui concerne les concepts empiriques, il faut juger.

    2)La faculté de juger ne s’épuise pas dans l’entreprise de la connaissance. Elle intervient aussi, Hannah Arendt dirait essentiellement, dans la faculté de penser. La distinction du penser et du connaître est fondamentale dans la pensée kantienne.

    3) Vous faîtes un usage non critique (au sens kantien) de l’idée d’infini et ce faisant vous êtes victime de ce que Kant appelle une illusion transcendantale, (celle-ci consiste à prendre un principe subjectif pour une réalité objective).
    L’infini est une Idée de la raison, non une donnée empirique (objet d’une intuition sensible). Une Idée est une représentation de la raison ( ici de la nature comme totalité c’est-à-dire comme diversité soumise à l’unité et à la totalisation opérée par la raison) à laquelle ne correspond aucun objet dans l’expérience. C’est dire qu’on peut penser l’infini, on ne peut le connaître. Car la connaissance consiste à maintenir l’usage les principes de l’esprit dans les limites de l’expérience. Seul le superstitieux croit que l’expérience n’est pas subsumable sous les catégories de l’esprit, autrement dit que la connaissance n’est pas possible en faisant usage du seul entendement. Voyez le texte en lien: les maximes du sens commun.

    4) En matière de théorie de la connaissance, Kant défend une position idéaliste non réaliste. Voyez la distinction entre le phénomène et la noumène. L’article suivant peut vous éclairer. http://www.philolog.fr/lexperience-est-elle-le-fondement-de-la-connaissance-le-criticisme-kantien/

    J’espère que ces quelques remarques vous aideront à vous approprier cette pensée difficile.
    Bien à vous.

  3. Xavier dit :

    Chère Madame,

    « (A l’exception des noms propres tous les mots du langage sont des concepts. Cf. La définition kantienne du concept dans la Critique de la raison pure, Puf, p.152). »

    > Est-ce que pour Kant un mot (hors noms propres) peut se décliner en plusieurs concepts ? Sinon, n’est-ce pas plutôt une notion indéterminée ?
    Il est possible que j’aie sorti le propos de son contexte, si tel est le cas veuillez m’en excuser.

    Très respectueusement,
    Xavier.

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Les mots du langage courant sont des concepts mais ils se caractérisent par leur polysémie et leur fonction diacritique. Ils n’ont pas l’univocité des concepts scientifiques.
    C’est sans doute ce que vous voulez dire en disant qu’un mot peut se décliner en plusieurs concepts= peut avoir plusieurs sens.
    Bien à vous.

  5. Julien Arnaud dit :

    Bonjour madame, ma question ne porte pas directement sur cet article mais plutôt sur un point assez fameux de la philosophie transcendantale de Kant qui me pose problème.

    Voilà, soyons directs : Je m’interroge sur le statut de la métaphysique dans la philosophie de la connaissance de Kant.
    Il est fréquent d’entendre que Kant a achevé de détruire la métaphysique par sa fameuse phrase : »toute connaissance débute avec l’expérience ». En effet, dans la mesure où la métaphysique se définit chez lui comme la discipline spéculative de la raison pure et donc coupée de toute expérience sensible, elle ne peut prétendre au vrai, ce qui fait d’elle « un champs de bataille permanent » sur lequel les mêmes questions sont éternellement débattues. Tout ceci semble clair…

    Pourtant, la pensée de Kant a ceci de nouveau qu’elle affirme l’existence des jugements synthétiques a priori c’est à dire de propositions extensives, explicatives et donc de connaissances antérieures ou du moins non dépendantes de l’expérience sensible (car a priori). Les mathématiques en sont l’exemple le plus clair : la proposition arithmétique 7 + 5 = 12 n’est pas uniquement analytique, le nombre 12 n’est pas contenu dans les chiffres 7 ou 5, il y a bien synthèse et pas simplement décomposition ou analyse de concept (cf. introduction paragraphe 5 de la raison pure). Ainsi, en arithmétique ou en géométrie, il est possible de produire une connaissance hors de l’expérience sensible. La raison semble capable de se donner à elle même ses propres objets hors du donné sensible.

    Mais alors qu’en est-il de la métaphysique? Elle aussi fonctionne selon des jugements synthétiques a priori. Comment expliquer des lors qu’elle ne puisse prétendre au caractère véridique des mathématiques. Est-ce parce que les mathématiques prennent leurs objets dans les deux formes de l’intuition pure que sont l’espace (pour la géométrie) et le temps (pour l’arithmétique)? les objets que la métaphysique se donne (Dieu, l’imagination, l’immortalité de l’âme) sont-ils trop « ambitieux »?

    Félicitations pour votre site que je consulte régulièrement 🙂

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    « Il est bien vain de vouloir affecter de l’indifférence pour des recherches dont l’objet ne saurait être indifférent à la nature humaine » remarque Kant. Il ne faut donc pas dire que Kant ruine la métaphysique, ce qui est vrai pour la métaphysique classique, mais qu’il s’efforce de fonder une « métaphysique qui pourra se présenter comme science future ».
    Cette métaphysique ou critique qu’il s’efforce de construire « n’est autre chose que l’inventaire systématiquement ordonné, de toutes les connaissances que nous devons à la raison ».

    Votre question fait apparaître deux confusions.
    La première concerne les mathématiques. Kant développe une conception intuitionniste et non logique de celles-ci. Il montre que contrairement à la logique, tout n’est pas affaire seulement de forme ou de concept en mathématiques. Il faut toujours une intuition. La raison mathématique n’est ni pure raison, ni pure sensibilité. Ainsi pour démontrer les propriétés de la figure, on ne peut se contenter de déduire ce qui est contenu dans le concept de figure. (Auquel cas on aurait affaire à un jugement analytique). Mais la figure mathématique n’est pas pour autant purement sensible car on ne saisit pas ses propriétés en se contentant de la regarder. Cf. Seconde préface à la CRP: « Le premier qui démontra le triangle isocèle (qu’il s’appelât Thalès ou comme l’on voudra) eut une révélation ; car il trouva qu’il ne devait pas suivre pas à pas ce qu’il voyait dans la figure, ni s’attacher au simple concept de cette figure comme si cela devait lui en apprendre les propriétés, mais qu’il lui fallait réaliser (ou construire) cette figure, au moyen de ce qu’il y pensait et s’y représentait lui-même a priori par concepts (ie par construction), et que, pour savoir sûrement quoi que ce soit a priori, il ne devait attribuer aux choses que ce qui résulterait nécessairement de ce que lui-même y avait mis, conformément à son concept ».
    L’intuition est le mode par lequel la pensée se rapporte directement à des objets. Il n’y a donc intuition que si un objet nous est donné. Mais l’objet n’est pas nécessairement objet d’une intuition empirique, (nécessairement a posteriori), comme Kant l’établit en ce qui concerne l’espace et le temps. L’espace et le temps sont des formes a priori de la sensibilité ou des intuitions pures c’est-à-dire des façons propres à l’esprit humain de voir ou de percevoir les choses. Ce sont des cadres universels et nécessaires à l’intérieur desquels se situent les intuitions empiriques. Ils ne sont pas ce qui dérive de l’expérience mais ce qui la rend possible. D’une chose quelconque, avant de l’avoir perçue, je sais qu’elle aura trois dimensions, d’un état d’âme quelconque, même sans l’avoir éprouvé, je sais qu’il aura une certaine durée et qu’il ne reviendra pas.
    Puisque la géométrie a pour objet l’espace qui est une intuition pure, on comprend qu’elle puisse énoncer des jugements synthétiques a priori. Le caractère intuitif de l’espace explique que ces jugements soient synthétiques et puisque l’intuition est pure la synthèse est a priori.
    Il s’ensuit qu’il ne faut pas dire que la raison est capable de se donner elle-même ses objets en dehors de toute intuition. Il n’y a pour l’homme que des intuitions sensibles, point d’intuitions intellectuelles. Dans une intuition intellectuelle, l’esprit se donnerait lui-même l’objet qu’il voit. Or un tel mode de connaissance n’appartient qu’à l’Etre suprême. L’intuition humaine suppose qu’un objet soit donné qui affecte notre esprit. « C’est donc au moyen de la sensibilité que des objets nous sont donnés, et seule elle fournit des intuitions » écrit Kant.
    Ce qui ne signifie pas que toutes les intuitions soient empiriques, comme il a été dit précédemment. Il y a aussi des intuitions pures comme celles de l’espace et du temps.

    La deuxième confusion concerne la nature des propositions de la métaphysique.
    L’idée cardinale de Kant est précisément qu’à la différence des mathématiques et de la physique, la métaphysique ne peut pas s’avancer dans la voie sûre d’une science parce qu’elle ne peut pas produire des propositions synthétiques a priori. Ses jugements sont analytiques.
    D’où la nécessité de « fixer enfin le domaine entier de la raison pure, ses bornes comme son contenu de façon complète et d’après des principes universels » (Prolégomènes…) car « toute connaissance des choses, tirée uniquement de l’entendement pur ou de la raison pure, n’est qu’illusion; il n’y a de vérité que dans l’expérience » (Prolégomènes)
    Bien à vous.

  7. louis Marie Bernard dit :

    Je reviens toujours vers vous ,votre clarté , votre pédagogie,…ainsi pour Kant et le jugement réfléchissant pont unissant l’abime entre les deux critiques,merci,c’est plus clair (j’ai un peu ramé avec Deleuze et Luc Ferry),je peux aller vers H Arendt toute voile dehors.

  8. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message.
    Bien à vous.

  9. damien alba dit :

    Bonsoir,
    Comme vous me l’avez conseillé j’ai lu ce cours sur le jugement chez Kant, très intéressant, comme toujours avec Kant.
    Avez-vous lu l’article consacré à la rencontre de l’acteur Sean Penn et du baron de la drogue mexicain, El Chapo Guzman, ce matin dans le Monde ? J’ai trouvé désolant que Sean Penn y cite Montaigne pour faire valoir ce qu’il doit appeler son sens de la tolérance. Citer Montaigne revient visiblement dans l’esprit de l’acteur Hollywoodien à brandir l’argument de la diversité des cultures contre les méchants moralisateurs occidentaux, comme si le commerce des drogues dures au Mexique pouvait être mis au même rang que les mariachis ou les férias.
    Cordialement , Dam’

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je partage votre jugement. Pauvre Montaigne servant de caution à une imposture qui est le fonds de commerce de tant d’idéologues, de personnalités du spectacle et de journalistes fabriquant jour après jour une opinion qui est au diapason de leur indigence spirituelle et morale.
    Bien à vous.

  11. Olivier dit :

    Bonjour Madame,

    j’ai du mal à lier l’affirmation de Kant selon laquelle « le jugement est un don qui ne peut pas être appris, mais seulement exercé », avec sa table des jugements et des catégories. En effet, puisqu’à chaque jugement correspond un concept pur a priori ou catégorie, et qu’à chacune de ces catégories correspond un schème qui permet l’application de cette catégorie à l’intuition sensible, pourquoi ne peut-on pas considérer que ces schèmes sont précisément les règles permettant d’exercer le jugement ? Par exemple, le schème de la persistance du réel dans le temps correspond à la catégorie substance/accident, qui elle-même découle du jugement dit « catégorique » (jugement de relation). Dès lors, pourquoi ne puis-je pas énoncer cette règle générale, qu’il me faut user du jugement catégorique quand mon intuition sensible me rapporte des impressions d’un objet persistant dans le temps ?

    Par ailleurs, est-ce que cette affirmation de Kant à propos d’un tel « bon sens » qui ne s’apprend pas ne renvoie-t-il pas au caractère injustifié de sa liste des jugements ? Kant reproche à Aristote sa manière « rapsodique » d’énumérer les catégories, mais est-ce que son recours à l’argument du bon sens ne retombe pas dans le même travers, puisque cela lui permet de se dispenser de justification de la liste des jugements ? Autrement dit, Kant fait découler les catégories des jugements ; il propose donc bien une justification des catégories contrairement à Aristote. Mais ne fait-il pas que déplacer le problème un cran en arrière, puisqu’il ne peut justifier la liste des jugements autrement que par le « bon sens » ? Mais peut-être que je me trompe, et que l’argument du bon sens ne sert pas à justifier la liste des jugements ?

    Veuillez m’excuser du caractère décousu de mes questions, je vous remercie pour vos articles, votre attention, et la grande pédagogie de votre blog

    Bien cordialement

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    J’ai du mal à comprendre les rapports que vous établissez.
    Ce n’est pas parce qu’il y a des conditions transcendantales du jugement qu’on n’a pas à l’exercer. C’est comme si, sous prétexte que la marche met en jeu sans en avoir nécessairement conscience, des muscles et des tendons, on n’avait pas besoin de les mettre en mouvement de telle ou telle façon. Relisez dans l’Analytique des principes, l’introduction intitulée du jugement transcendantal en général. Le propos est limpide.
    On peut discuter sur certains points la table des catégories mais on ne peut pas dire qu’elle est injustifiée ou que Kant mobilise ici le thème du bon sens. Il prend soin d’énoncer le fil conducteur servant à la constituer. Celui-ci est la table des formes logiques du jugement. Il souligne qu’elle est supérieure à la table aristotélicienne en ce qu’elle est fondée sur un principe systématique fourni par la considération des formes élémentaires de notre capacité de juger qui lui permettra dans la déduction transcendantale de justifier la validité objective des concepts purs de l’entendement, ( que tous les objets en tant qu’ils sont objets d’une expérience possible tombent sous les catégories).
    Pour l’idée kantienne de bon sens:
    « L’entendement commun – considéré, lorsqu’il est simplement un entendement sain (encore inculte), comme la moindre qualité qu’on est toujours en droit d’attendre de quiconque revendique le nom d’être humain – a donc l’honneur blessant de se voir attribuer le nom de sens commun (sensus communis ), en sorte qu’on entend par le qualificatif commun (non seulement dans notre langue qui, en l’occurrence, fait apparaître une réelle ambiguïté mais aussi dans beaucoup d’autres) rien de plus que ce qui est vulgaire (vulgare), ce qui se rencontre partout et dont la possession n’est en rien un mérite ou un privilège. Or, sous l’expression de sensus communis, il faut entendre l’idée d’un sens commun à tous, c’est-à-dire l’idée d’une faculté de juger qui dans sa réflexion tient compte, lorsqu’elle pense (a priori) du mode de représentation de tous les autres êtres humains, afin d’étayer son jugement pour ainsi dire de la raison humaine dans son entier et ainsi échapper à l’illusion qui, produite par des conditions subjectives de l’ordre du particulier, exercerait sur le jugement une influence néfaste. » CFJ, §40
    http://www.philolog.fr/kant-lethique-de-la-pensee/
    http://www.philolog.fr/peut-on-convaincre-autrui-de-la-beaute-dun-objet-kant/
    Bien à vous.

  13. Olivier dit :

    Bonjour Madame,

    je vous remercie pour votre réponse. Votre explication sur les catégories et votre citation sur le bon sens m’éclairent, merci beaucoup !

    Je n’ai pas été assez clair pour mon interrogation sur l’exercice du jugement. Je comprends bien que, pour être inné, le jugement n’en a pas moins besoin d’être exercé, comme vous le dîtes bien avec votre exemple de la marche et des tendons. Ce que je ne comprends pas, c’est lorsque Kant dit qu’il n’y a pas de règles pour appliquer ce jugement. Il compare avec le médecin qui connaîtrait la théorie de sa médecine mais pas l’application. Or, l’impression que j’ai (mais qui doit être fausse sans doute), c’est que les schèmes correspondant au 12 catégories de l’entendement sont précisément ces règles d’application, qui devraient permettre d’apprendre de manière infaillible à exercer son jugement. Par exemple, le schème de la causalité doit permettre à quelqu’un, même qui n’est pas encore exercé, de lier une succession dans le temps au concept pur de la causalité. Ainsi je ne comprends pas comment Kant peut dire : « Le jugement est-il la marque spécifique de ce qu’on appelle le bon sens, et au manque de quoi aucun enseignement ne peut suppléer » Normalement, avec les règles d’application des catégories, n’importe qui peut, non seulement exercer son jugement, mais l’exercer selon des règles, je ne comprends donc pas son invocation au « bon sens ».

    Merci beaucoup pour vos articles et vos explications, qui me sont d’une aide précieuse pour ma compréhension de Kant.

    Bien à vous

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Voyez ma réponse à votre autre message.
    Le schème n’est pas une règle d’application des concepts purs de l’entendement, il est ce qui rend possible cette application en étant un troisième terme qui est homogène, d’un côté, à la catégorie, de l’autre, aux phénomènes. Il n’est en aucun cas ce qui vous dispense d’élaborer la connaissance et d’exercer votre jugement.
    Ex: nous lions le phénomène « désordre social en France aujourd’hui » à d’autres phénomènes selon des rapports de causalité. Ce n’est là qu’une forme à laquelle il faut donner un contenu (le concept de cause sans intuition est totalement vide) et ce n’est pas la même chose de juger que ce désordre est assignable à la radicalisation d’une centrale syndicale en perte de vitesse, ou à la dérive démocratique d’individus devenus ingouvernables ou à une souffrance sociale réelle etc.
    La condition de possibilité d’application de la catégorie de cause à l’expérience en général n’est pas une règle vous permettant de subsumer tel objet sous tel concept. Il faut identifier le phénomène à expliquer par une attention à l’expérience et construire le concept empirique sous lequel il est subsumable. Vous avez donc à prendre la mesure de la complexité des phénomènes, à synthétiser une diversité phénoménale dans un concept afin de subsumer tel concept sous tel autre ou telle donnée concrète sous tel concept.
    Bien à vous.

  15. Olivier dit :

    Bonjour

    Merci pour votre réponse, qui me permet de lever un sérieux obstacle qui me retenait dans la compréhension de ce texte de Kant. Je faisais en effet la confusion à propos du schème, que je prenais pour une règle d’application de la catégorie à l’expérience alors qu’il n’en est qu’une condition de possibilité. Grâce à un moyen terme (le temps), il permet de comprendre pourquoi toute intuition se fait dans le cadre a priori des catégories de notre entendement, mais ne nous dit rien sur la manière dont nous devons synthétiser le contenu phénoménal de cette intuition. Votre exemple est très clair sur ce point.

    Ma confusion porte sur le passage suivant :

    « car au concept d’entendement, qui contient la règle, doit s’ajouter un acte de la faculté de juger permettant au praticien de décider si le cas tombe sous la règle ou non ; et comme on ne peut proposer toujours à nouveau à la faculté de juger des règles qui lui servent à diriger la subsomption (car cela irait à l’infini) »

    J’avais cru le terme « règle » désignait le schème, je vois bien que c’était une erreur. J’ai du mal néanmoins à traduire par un exemple concret le raisonnement de Kant. J’essaye : Si un médecin possède le concept d’une maladie, « grippe », et qu’il possède aussi la règle permettant de dire si un patient souffre de grippe, il doit en effet effectuer un acte de la faculté de juger pour décider si le cas de tel patient tombe sous la règle. Cette règle pourrait s’énoncer comme suit : « si le patient possède tels symptômes : fièvre que l’on peut sentir en touchant le front, suée perceptible à l’oeil, accélération des battements du coeur sensible au toucher du poignet, etc, alors son état peut qualifié de grippe ». Mais l’application de cette règle me paraît suffisante pour décider si le cas peut être ou non rangé sous le concept, dès lors je ne comprends pas pourquoi Kant évoque, même pour la rejeter, l’éventualité de devoir proposer des règles qui iraient à l’infini. Je ne vois pas non plus la nécessité de se référer à un bon sens qui, comme vous le soulignez, « relève plus du don que de l’apprentissage ».

    Il me semble que n’importe qui qui aurait fait l’apprentissage du concept de « grippe » et de sa règle d’application composée de l’observation de tels symptômes, doit être en mesure de subsumer un cas sous ce concept. A la limite, des défauts physiologiques (problème de vision, toucher trop peu sensible…), ou bien le « parasitage » de l’observation par des préjugés, pourraient l’en empêcher. Mais cela ne relève pas (c’est du moins mon impression) d’un manque de ce « don naturel » qu’est le bon sens. Cela relève plutôt, dans le premier cas, d’un défaut du corps, et dans le second, d’un manque d’apprentissage à penser par soi-même.

    Qu’est-ce que Kant entend par des règles qui s’ajouteraient aux règles, et qui tendraient ainsi à aller « à l’infini » ? Si j’essaye de traduire cela dans mon exemple, je ne vois pas comment ajouter même une seule règle à l’observation des symptômes. Comment inventer une règle qui dirait comment voir si « en touchant le front, je sens de la chaleur (fièvre) » ? Je ne vois pas la possibilité de régression à l’infini qu’évoque Kant.

    Veuillez m’excuser pour tous ces errements, et en vous remerciant pour votre grande patience

    Cordialement

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous restez toujours dans la même confusion et comme nul ne peut comprendre à votre place acceptez que je ne répète pas à l’infini la même chose.
    IL N’Y A PAS DE REGLE D’APPLICATION DES CONCEPTS. L’entendement est la capacité de former des concepts. C’est en ce sens qu’il est dénommé un pouvoir des règles ou qu' »il possède la règle ». De ces concepts, il est dit plus haut que « l’entendement ne peut en faire aucun autre usage que de juger par leur moyen ». Or le réel est suffisamment ambigu pour que le jugement soit une opération difficile demandant de la clairvoyance, de l’attention à de petits détails de telle sorte par exemple, qu’il arrive à certains médecins ayant peu de bon sens de subsumer sous le concept de grippe des affections d’une autre nature. Pendant plus d’un an une de mes amies a été soignée pour ostéoporose alors qu’elle était atteinte d’un lymphome et une autre a été hospitalisée en soins intensifs pour AVC alors qu’elle souffrait d’un trouble de l’oreille interne.
    Bien à vous.

  17. YACMI CHIADJEU dit :

    Bonjour Professeur.
    Je suis Merlin YACMI et j’ai beaucoup de joie à vous lire.
    Je veux apprendre la philosophie de KANT.
    Par quel ouvrage dois-je débuter la lecture?
    Merci.

  18. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous pouvez commencer par
    Fondements de la métaphysique des mœurs. 1783.
    Qu’est-ce que les Lumières? 1784.
    Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique. 1784.
    Anthropologie du point de vue pragmatique. 1798.
    Pour les trois critiques, les introductions pour vous mettre en appétit.
    Bien à vous.

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