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Benjamin Constant

 

   1)      Peut-on suivre Kant dans l'énoncé d'une morale du devoir aussi rigoriste ?

 

  Si la moralité se fonde dans le commandement inconditionnel et absolu de la raison, indépendamment de toute inclination ou de tout intérêt sensibles, la terre a-t-elle jamais porté un seul être moral ? Kant a au moins le mérite de répondre non à cette question. Dès lors, quel est l'intérêt d'une morale qui, à force de se vouloir pure, semble hors de portée de l'humaine condition ? On connaît la formule du poète Charles Péguy: « Le kantisme a les mains pures MAIS IL N'A PAS DE MAINS »  (Victor-Marie comte Hugo, (1910) la Pléiade, t.III, p. 331)

 

  L'erreur de Kant consiste, me semble-t-il, à méconnaître que la raison n'a pas par elle-même de force. « La raison n'a que la lumière, il faut que l'impulsion vienne d'ailleurs » disait Auguste Comte. Cet ailleurs renvoie à notre part sensible. Sans le désir d'honorer l'exigence morale, il est douteux qu'un homme puisse se conduire moralement. Ici Platon est plus profond. Il montre que le profil moral d'une personne se joue au niveau du désir, selon que non éduqué, il restera prisonnier de la part inférieure de l'humaine nature, ou qu'éduqué il soutiendra de toute son énergie les aspirations de la part supérieure. Cf. Cours : Le sac de peau.

 

2)      Peut-on légitimer ce dualisme radical de la nature et de la raison ?

 

  Spinoza n'est-il pas plus crédible, lorsqu'il dit que la raison ne veut rien contre la nature et que tout ce qui permet l'affirmation et l'augmentation de la puissance d'exister est bon ?

  Dans le même esprit, le soupçon nietzschéen n'a-t-il pas quelque pertinence lorsqu'il nous invite à lire dans le rigorisme kantien « un relent de cruauté », typique de l'idéal ascétique contre la vie ou dans le sentiment d'obligation l'effet d'une discipline ?

 

3)      Peut-on suivre Kant lorsqu'il définit la valeur morale de l'action par la seule pureté de l'intention ?

 

  Cela signifie qu'une action peut être dite moralement bonne même si ses conséquences sont désastreuses. Or ne sommes-nous pas comptables des conséquences de notre action autant que de la pureté de nos intentions ?

  Il y a là un vrai problème conduisant Max Weber à distinguer deux types d'éthique. Ce qu'il appelle l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité.

 

  La première, de type kantien, consiste à s'en tenir absolument aux principes, le monde dût-il en périr.

  La seconde n'est pas absence de principe ou de conviction mais capacité de prendre certaines libertés dans leur respect si les conséquences de leur application risquent d'être coûteuses.

   Cf. Texte de Max Weber : « Toute activité orientée selon l'éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement opposée. Elle peut s'orienter selon l'éthique de la responsabilité ou selon l'éthique de la conviction. Cela ne veut pas dire que l'éthique de la conviction est identique à l'absence de responsabilité et l'éthique de la responsabilité à l'absence de conviction. Il n'en est évidemment pas question. Toutefois il y a une opposition abyssale entre l'attitude de celui qui agit selon les maximes de l'éthique de la conviction - dans un langage religieux nous dirions : « le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l'action il s'en remet à Dieu » -, et l'attitude de celui qui agit selon l'éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». Vous perdrez votre temps à exposer, de la façon la plus persuasive possible, à un syndicaliste convaincu de la vérité de l'éthique de la conviction que son action n'aura d'autre effet que celui d'accroître les chances de la réaction, de retarder l'ascension de sa classe et de l'asservir davantage, il ne vous croira pas. Lorsque les conséquences d'un acte fait par pure conviction sont fâcheuses, le partisan de cette éthique n'attribuera pas la responsabilité à l'agent, mais au monde, à la sottise du monde ou encore à la volonté de Dieu qui a créé les hommes ainsi. Au contraire le partisan de l'éthique de la responsabilité comptera justement avec les défaillances communes de l'homme (car, comme le disait fort justement Fichte, on n'a pas le droit de présupposer la bonté et la perfection de l'homme) et il estimera ne pas pouvoir se décharger sur les autres des conséquences de sa propre action pour autant qu'il aura pu les prévoir. Il dira donc : « Ces conséquences sont imputables à ma propre action ». Le métier et la vocation d'homme politique. Plon, 1o/18, 1959, p. 172.

 

  Si on examine le rigorisme kantien à la lumière de cette analyse, on peut dire qu'il y a chez Kant, comme dans toute éthique de la conviction, une forme d'intégrisme, celui-ci consistant toujours à refuser de transiger avec les contraintes du réel.

   Prenons l'exemple du mensonge. Benjamin Constant a sévèrement critiqué Kant dans son texte : Tout le monde n'a pas droit à la vérité. Extrait de Des réactions politiques. 1796. « Le principe moral, par exemple, que dire la vérité est un devoir, s'il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible » écrit-il. Certes, c'est là un principe juste dont le rejet saperait toute confiance entre les hommes et tout lien social, mais posé en principe inconditionné il serait tout aussi destructeur. Qu'adviendrait-il de la vie sociale si chacun était toujours sincère avec l'autre ? La simple politesse n'exige-t-elle pas de taire ce qui pourrait froisser la sensibilité de l'autre ? La prise en considération des situations concrètes exige de reconnaître la possibilité de certaines exceptions à la règle.

  Ex : Faut-il toujours dire la vérité à un malade ? Faut-il dire la vérité à un malfaiteur si cela doit nuire à quelqu'un ? Constant répond non, et en conclut qu'il n'y a de devoir de dire la vérité qu'à l'égard de celui qui y a droit.

 PB : On voit bien la justesse de la critique néanmoins est-il toujours possible d'évaluer avec justesse les conséquences d'une entorse au principe de la moralité? Le mensonge que je croyais bienveillant sera peut-être plus nuisible à ceux à qui je mens que je ne pouvais l'imaginer. Empiriquement il est impossible d'être certain de son innocuité remarque Kant. En revanche, je peux être certain que le manque de véracité porte atteinte à l'humanité et sape  la confiance que les hommes peuvent avoir les uns dans les autres. Prendre des libertés avec l'exigence morale est donc toujours nocif puisque cela remet en cause la possibilité d'un monde moral tandis qu'il n'est jamais sûr que l'abandon des principes soit bénéfique. Kant en conclut qu'on ne doit se permettre cette facilité sous aucun prétexte.

 

4)      Faut-il considérer qu'il n'y a de morale que du devoir ?

 

a)      Ne peut-on pas fonder l'action morale sur des sentiments?

 

  De nombreux auteurs défendent le principe d'une morale des sentiments. C'est le cas du christianisme qui enseigne avec St Augustin « Aime et fais ce que tu voudras ». L'agapè (l'amour de bienveillance, la charité) est pensée ici comme le seul fondement sublime de la morale.

   Pour Rousseau « les actes de la conscience morale sont des sentiments non des jugements ». Le sentiment moral procède de la tendance de tout homme à fuir la souffrance et à pouvoir imaginer celle des autres. Aussi est-il enclin à avoir pitié et à éviter de faire du mal aux autres. D'où un principe de morale peut-être moins sublime que l'exigence rationnelle mais infiniment plus efficace pour limiter les prétentions de l'amour de soi.

   De même, Smith accorde à la capacité de sympathiser avec les passions des autres un rôle déterminant dans le jugement moral et la moralité. La convenance morale est ce qui fait l'accord des sympathies et la vertu procède du souci d'agir en conformité avec le degré d'affect dont est capable le spectateur impartial. Cf. Cours.

 

  PB : Il ne s'agit pas de nier que les sentiments peuvent disposer à la moralité et que celle-ci est sans doute affaire de cœur autant que d'intellect. Sans affect, sans pitié, sans sympathie, sans amour l'homme serait un monstre d'insensibilité et il n'est pas sûr que la moralité aurait à y gagner,  mais il ne suit pas de là que les sentiments soient suffisants pour fonder la moralité.

 

  D'abord parce que les sentiments sont nombreux et contradictoires. L'homme est sujet à la haine, tout autant qu'à l'amour, à l'antipathie tout autant qu'à la sympathie. Est-ce un sentiment qui permet de discriminer le bon et le mauvais sentiment du point de vue moral ?

   Ensuite parce que les affects lient les hommes vivant dans une certaine proximité. Je peux aimer mes proches, sympathiser avec eux et avoir de la pitié lorsqu'ils souffrent. Mais pour tous les autres ? Le jugement n'est-il pas nécessaire pour élargir les affects positifs à l'humanité en général ?

  Prenons l'exemple de « Justes » tels que André Trocmé, pasteur de Chambon-sur-Lignon et de sa femme Magda, organisateurs dans leur village du sauvetage de milliers de juifs pendant l'occupation nazie. Magda présente sa conduite comme « naturelle », « allant de soi » comme si la sympathie avec la souffrance d'êtres en danger suffisait à fonder ce qu'il  faut bien appeler un héroïsme moral. Nul doute que Magda a écouté son cœur mais l'erreur serait d'oublier que ce cœur était un cœur éduqué par une formation religieuse d'une très grande rigueur.

   Enfin ce que l'on fait par sentiment, on ne le fait pas par obligation, or peut-on penser une morale étrangère à toute forme d'obligation ?

  Par exemple, si l'amour est un fondement suffisant de la morale, pourquoi le précepte : « Aime ton prochain comme toi-même » est-il formulé à l'impératif ?

  Et si l'on entend par amour le sentiment d'amour, un devoir d'aimer n'est-il pas un non sens ? Cf. Cours.

 

b)      Ne peut-on pas fonder l'obligation morale sur l'intérêt ?

 

  C'est le parti pris de l'utilitarisme ou morale de l'intérêt. Cf Cours suivant.

 

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50 Réponses à “Problématisation de la morale kantienne.”

  1. Camille dit :

    Bonjour
    Je dois rendre dans le cours de la semaine une dissertation portant dont l’ennoncé est  » La morale s’apprend-elle ? ». Il est une question que je me pose et à laquelle je ne trouve aucne réponse claire -peut-être parce que je cherche mal-et que je n’aurais pas le temps de poser à mon professeur avant de rendre ma copie. Si vous pouviez m’éclairer sur ce sujet je vous en serais donc très reconnaissante !
    Ma questin est donc le suivante : Kant considère-t-il la morale comme innée ou plutot a priori -j’ai toujours quelques difficultés à établir la différence entre ces deux notions, ou est elle entièrement le résultat d’une éducation rigoureuse ?
    Je me pose cette question parce que nous avons abordé la question de la raison en cours dans cette problématique et que je pense avoir mal compris son enjeu. Ce que j’ai cru comprendre c’est que la morale découlait ded la raison (si l’on réfléchit de façon raisonnable et rationnelle on ne peut pas faire le mal) et comme, -et là toujours je ne sais pas si j’ai bien compris – la raison est a priori, chaque homme la possède, la morale le serait aussi … Je ne sais pas si cette question vous parviendra à temps mais si par chance vous pouvez la lire avant jeudi j’apprécierai énormément une réponse !

    Merci beaucoup d’avance ( excusez-moi si je m’exprime mal, il est déjà relativement tard et j’ai un peu du mal à me concentrer …)

    Camille

  2. Simone MANON dit :

    Il ne faut surtout pas confondre inné et a priori.
    A priori s’oppose à a posteriori. Est a priori ce qui est antérieur à l’expérience, ce qui ne découle pas d’elle. A posteriori au contraire ce qui découle de l’expérience, ce qui la suppose. Ce n’est pas dans l’expérience que le sujet découvre la loi morale. Il la trouve en lui en qualité d’être de raison. (Que la nature raisonnable soit une fin en soi et doive être traitée ainsi est un postulat de la raison pratique affirme Kant).
    La raison est en l’homme la faculté des principes c’est-à-dire la faculté de l’universel. Par sa raison l’homme se représente la loi morale et celle-ci l’oblige. Il y a là, dit Kant, un « fait de la raison ».
    Mais, bien que naturelle, la raison implique des apprentissages pour prendre possession d’elle-même. C’est pourquoi la notion d’innéité fait problème. Inné s’oppose à acquis. En toute rigueur la raison n’est pas acquise puisqu’elle est naturelle mais sans un processus éducatif, des acquisitions linguistiques, elle ne peut pas être développée.
    Voyez sur ce blog la notion d’obligation pour éclairer votre lanterne.

  3. Lucas dit :

    Bonjour, j’aimerais beaucoup avoir votre avis sur ce passage de la métaphysique des moeurs (la doctrine du droit) traitant de l’infanticide. Kant y affirme qu’un enfant né hors-mariage est né hors la loi et donc ne peut profiter de sa protection. Autrement dit, le fait de tuer cet enfant est un meutre mais on ne peut condamner son auteur. Pour un défenseur de la peine de mort, ce laxisme m’étonne, qu’en pensez vous ?

    D’autre part, n’y a t’il pas là de quoi justifier les propos de Eichmann lors de son procés à Jérusalem (cf Arendt) ? En effet, Hitler, en ayant été élu, est le garant de la souveraineté national, légitimement apte à définir les contours de la loi. Si alors, celui-ci a décidé que les juifs étaient hors la loi, de même que pour l’infanticide, leur éradication ne serait pas condamnable. Le Kantisme me semble profondément compatible avec le national-socialisme, j’estime qu’il manque dans les textes de Kant un droit de désobéir, plus qu’une autonomie de la volonté, un droit de l’exprimer et d’agir en la respectant.

    Merci d’avance pour votre réponse

    Lucas

  4. Simone MANON dit :

    Je vous répondrai après les fêtes.

  5. Lucas dit :

    Très bien merci. Je vous souhaite de bonnes fêtes !

  6. Simone MANON dit :

    Faire d’un théoricien du rationalisme juridique, de la nature raisonnable comme fin en soi (pas de possibilité de fonder une distinction entre aryens et juifs) et de l’idée d’une objectivité pratique, un allié du national-socialisme est pour le moins ironique. Sans vouloir vous offenser ce rapprochement est même, à mes yeux, absurde. Je sais bien que de tels « scoops » sont fort à la mode du côté de certains philosophes médiatiques, mais laissons là ce genre d’impostures et essayons modestement et honnêtement de lire les auteurs.
    La doctrine kantienne du droit s’enracine dans les principes a priori de la raison pure. Dans l’introduction de la doctrine du droit Kant formule la loi universelle du droit : « Agis extérieurement de telle sorte, que le libre usage de ton arbitre puisse coexister avec la liberté de tout un chacun suivant une loi universelle » (Vrin, p. 105).
    Le parti-pris de la rationalisation et de l’universalisation du droit est sans concession chez Kant, ce qui est incompatible avec le principe de sa germanisation.
    La fondation transcendantale du droit concerne aussi bien le droit naturel (que Kant reproche au jusnaturalisme de trop souvent fonder sur une anthropologie empirique) que le droit positif. Certes, notre philosophe affirme clairement l’hétérogénéité de l’ordre juridique et de l’ordre moral mais enfin il est difficile d’en faire un défenseur du positivisme juridique. Il ne cesse d’établir que le juridique se déduit a priori de la loi de la raison nous faisant obligation de sortir de l’état de nature et d’instituer un ensemble de règles assurant la coexistence et donc la limitation réciproque des libertés.
    Vous savez qu’il formule les principes de la constitution qui « doit être dérivée a priori par la raison de l’idéal d’une association juridique des hommes sous des lois publiques ». Ces principes sont les suivants : « La liberté de chaque membre de la cité comme homme. L’égalité de celui-ci avec tout autre comme sujet. L’indépendance de tout membre de la communauté comme citoyen ». Théorie et Pratique.
    La réflexion kantienne sur le droit implique donc à la fois le principe d’une déduction transcendantale et celui d’une prise en considération d’un élément d’empiricité : l’existence des choses et des personnes. D’où la distinction entre le droit privé et le droit public.

    Vos questions portent sur le droit public et pointent en creux le problème sur lequel achoppe Kant, à savoir celui du passage du droit pur au droit statutaire c’est-à-dire de la schématisation des principes a priori de la raison dans une réalité mettant en jeu des éléments non concevables a priori. Kant reconnaît lui-même qu’ « une discipline de ce genre serait fort utile et même indispensable pour juger de la rationalité du droit empirique » et pour éviter qu’il ne se réduise à « une œuvre artificielle, purement mécanique, nullement objective (c’est-à-dire découlant des lois de la Raison) mais simplement subjective (issue de l’arbitraire du Pouvoir) » Opus postumum, AK, XXI, 178.
    Il s’ensuit que soit vous vous placez dans la perspective qui est la sienne, à savoir celle de la philosophie transcendantale et vous respectez l’auteur dans la cohérence de son propos, soit vous adoptez un point de vue historico-politique et il est facile d’en faire apparaître les limites.

    Pour ce qui est du devoir d’obéissance à la souveraineté politique :
    C’est une conséquence logique de sa théorie du droit politique. En vertu de sa fondation rationnelle pure, la loi du souverain est inviolable et sacrée. Si ce n’était pas le cas, on ne serait pas sorti de l’état de nature et de la violence de tous contre tous. En droit, l’opposition du peuple est donc une contradiction dans les termes.
    Voyez la page 198. Kant précise bien sa perspective : « De ces trois puissances considérées dans leur dignité ». Cette dignité procède de l’Idée régulatrice de la constitution civile parfaite qui doit toujours guider le législateur, à défaut de quoi les ordres juridiques perdent leur juridicité.
    La volonté du législateur, (et vous savez qu’il affirme qu’ « il n’y a que la volonté d’un peuple qui puisse être législatrice ») est dite irréprochable, le pouvoir du gouvernement irrésistible et la sentence du juge suprême irrévocable.

    Pour ce qui est du droit de punir. Toujours en théorie, il se demande si le droit de punir en ce qui concerne l’infanticide ou le crime d’honneur est absolument de la compétence de la justice criminelle. Il y a de quoi être étonné, je vous le concède. Je vais essayer de trouver des commentaires de kantiens autorisés sur ce point pour m’assurer de la rectitude de mon interprétation.
    D’abord remarquez sa prudence : « il reste encore douteux », « il semble » dit-il.
    Il ne s’agit pas de comprendre que l’infanticide et le crime d’honneur ne sont pas en soi des crimes, passibles moralement de la peine de mort. « L’impératif catégorique de la justice pénale (l’homicide contraire à la loi d’un autre homme doit être puni de mort) subsiste toujours » écrit-il. Je vous rappelle que l’impératif catégorique commande inconditionnellement ou absolument.
    Moralement pas d’exception mais juridiquement problème. Ce problème découle du fait que ces crimes ont à voir avec un sentiment qui n’est pas étranger à la moralité. Le sentiment de l’honneur est en effet le sentiment de sa propre valeur. C’est celui de l’estime de soi dont on ne peut méconnaître l’importance dans l’articulation de l’anthropologie et de la morale (Ici Kant est proche de Descartes).

    Or « la législation ne peut écarter la honte d’une maternité en dehors du mariage » ou le déshonneur de celui qui ne lave pas personnellement le sien. Cela signifie que les exigences de la moralité ne sont pas entièrement prises en compte dans la législation ou bien que celle-ci entretient culturellement une conception barbare de ce qui fonde l’honneur d’un homme. Kant n’hésite pas à dire que c’est comme si les personnes en jeu se trouvaient dans l’état de nature, autrement dit n’étaient pas reconnues dans leur personnalité morale et juridique (ce qui est aussi le cas de l’enfant né hors mariage).
    D’où l’aporie : ce qui est fondé moralement (plan de l’objectivité pratique) n’étant pas en accord avec ce que les mœurs d’un peuple considèrent comme juste (plan des mobiles subjectifs), la justice criminelle est exposée soit à l’accusation de cruauté, soit à celle d’indulgence.

  7. Marvin dit :

    Bonsoir.

    Tout d’abord, je voudrais avant tout vous remercier pour ce blog qui me permet bien souvent de complément au cours donné par mon professeur de philosophie.

    Je me permet donc de vous demandez de l’aide pour ma dissertation de philosophie à rendre dans peu de temps. « La morale s’enseigne t-elle ? »

    Ayant lu plusieurs de vos articles sur la morale et sur Descartes, j’en suis venu au fait que la morale ne s’apprend pas, elle fait plutôt parti de chacun d’entre nous. En ce sens, Kant montre qu’agir moralement serait d’agir en fonction des lois, sans intérêts et surtout, indépendament des inclinaisons naturelles telle que les sentiments par exemple. Mise à part le fait qu’il met en avant le fait qu’être un être moral nous empêche indirectement d’être heureux, il montre qu’agir raisonnablement revient à agir moralement (idée d’une finalité supra naturelle). Or, il en convient donc de se demander si la raison s’apprend t-elle ou est-elle innée ?
    Est-il juste de dire que Descartes met en avant l’idée qu’être morale, c’est d’être sage ? « j’entend la plus haute et la plus parfaite morale, qui présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse. » Or, la sagesse ne s’apprend pas. La morale ne s’enseigne donc pas ?

    Au contraire, serait-il juste de dire que la morale s’enseigne au travers des moeurs sociales et des normes et valeurs inculqués par la société ? Je me base d’ailleurs sur la 1ère maxime proposée par Descartes dans son Discours de la méthode, III.

    Toutes vos indications me permettant de répondre au mieux à cette dissertation sont les bienvenues.

    En attente d’une réponse de votre part, je vous remercie d’avance.

  8. Simone MANON dit :

    Désolée, Marvin, je n’interviens pas dans le travail des élèves.
    Bien à vous.

  9. NOAH EKENE dit :

    Bonjour!
    je suis très ravis de votre brillant commentaire sur la question de la morale kantienne. a y regarder de plus près, Kant serait parti de la morale pour fonder sa métaphysique qu’il a d’ailleurs sévèrement critiquée. le paradoxe que je ne comprend pas est le suivant: comment kant veut-il fonder la morale sur la raison en meme temps qu’il nie les possibilités de la raison à pénétrer en toute chose? est ce à dire tout simplement que la morale chez Kant est un idéal inaccessible? Merci de me trouver une réponse à cette question.

  10. Simone MANON dit :

    Votre propos, Noah, n’est pas exempt de confusion. Vous voyez des paradoxes là où il n’y en a pas.
    Le problème de Kant quant à la métaphysique, (discipline correspondant à «une tendance naturelle de l’homme » dans la mesure où elle prend en charge des questions essentielles pour l’homme) a été de comprendre pourquoi elle n’a jamais pu s’avancer sur la voie sûre d’une science.
    Ce qui l’a conduit à l’idée critique selon laquelle la métaphysique doit renoncer à la connaissance de l’absolu et doit se définir comme l’étude des conditions de possibilité de la connaissance (critique de la raison pure) et de l’action (critique de la raison pratique).
    Dans la troisième partie des « Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science », il écrit : La métaphysique, comme disposition naturelle de la raison, est réelle, mais en elle-même (comme le prouve la solution analytique des trois principales questions), elle n’est que dialectique et trompeuse. Si donc nous voulons en tirer les principes, et, dans leur usage, suivre l’apparence, à la vérité naturelle, mais fausse néanmoins, la science n’en pourra jamais sortir ; il n’en résultera qu’un vain art dialectique qui donne l’avantage à une école sur une autre, mais où aucune ne peut jamais acquérir un assentiment légitime et durable.
    Afin donc qu’elle puisse, comme science, prétendre non seulement à une légitime persuasion, mais à une connaissance et à une conviction, une critique de la raison même doit exposer toute la provision des notions a priori, leur division suivant leurs origines diverses (la sensibilité, l’entendement et la raison), donner en outre une table complète de ces notions, leur analyse avec tout ce qui peut s’ensuivre, mais en cela surtout la possibilité de la connaissance synthétique a priori, par le moyen de la déduction des notions, les principes de leur usage, enfin les limites de cet usage, et le tout en un système parfait. La Critique contient donc, et seule elle est dans ce cas, tout le plan bien examiné et prouvé, tous les moyens même d’exécution en soi, d’après lesquels une métaphysique peut être réalisée comme science ; elle n’est pas possible par d’autres voies et moyens »
    Vous constatez donc que Kant ne ruine pas les pouvoirs de la raison mais donne la mesure de ceux-ci jusque dans l’intelligence de ses propres limites.
    La raison n’est pas seulement législatrice en matière de connaissance, elle l’est aussi en matière d’action et comme l’auteur élabore une critique de la raison pure, il se consacre à une critique de la raison pratique.
    D’où part-il? Comme dans la connaissance, du FAIT, et il en interroge les conditions de possibilité. Ce fait, dont Kant écrit qu’il est « un fait de la raison », c’est l’expérience du devoir, à savoir la conscience de la loi morale qui légifère en nous sous la forme d’une voix d’airain, c’est-à-dire du « tu dois ». Son caractère a priori et sa dimension universelle montre que ce n’est pas un concept empirique, qu’il vaut pour tout être raisonnable, même pour l’être infini.
    Il s’ensuit que même si l’expérience donne des doutes sur l’effectivité d’une volonté se déterminant à l’action par la seule représentation de la loi morale, le devoir est une exigence de la raison pure. Il prescrit ce qui doit être et postule le « tu peux ». Cf. http://www.philolog.fr/liberte-et-obligation-kant/
    En espérant un peu avoir clarifié les choses.
    Bien à vous.

  11. Kokou dit :

    bonjour Madame j’aimerais savoir une une chose : pourquoi Kant rejette l’éthique du bonheur alors ce que nous désirons dans la vie quotidienne c’est le bonheur qui doit être en accord avec la vertu selon Aristote. nous voyons également l’éthique antique tel que les stoïciens et les épicuriens repose sur le bonheur. pourquoi objecter une telle thèse selon Kant merci

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me semble que l’exposé de la morale kantienne répond clairement à votre question. Comme je ne vois pas l’intérêt de recommencer le cours je vous y renvoie. Voyez donc l’article qui lui est consacré afin de comprendre le sens du rigorisme kantien.
    Voyez aussi le cours intitulé: morale antique, morale moderne.
    Bon travail.

  13. Victor dit :

    Bonjour,
    j’ai lu un extrait des Fondements de la métaphysique des moeurs de Kant (« le concept de bonheur est un concept si indéterminé [….] en réalité infinie ») j’ai plusieurs idées confuses sur ce que pense Kant du bonheur et j’aimerai avoir les idées plus claires.
    Voici ce que j’ai compris: pour Kant il n’y a pas de règle à suivre pour atteindre le bonheur en revanche nos expériences peuvent nous aider à atteindre le bonheur. Et puis à la fin de l’extrait je crois avoir compris cela: les expériences sont faites d’actions or une action à plusieurs issues (ou conséquences) autrement dit infinies. -> Le bonheur ne peut être limité.

    Pourriez-vous m’éclairer d’avantage, svp?
    Cordialement

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, vous ne comprenez pas clairement.
    Que veut dire: « un concept indéterminé », des éléments empiriques, des conseils de la prudence etc.? Seule l’analyse détaillée des propositions vous permettra de comprendre.
    Voyez le premier paradoxe dans: http://www.philolog.fr/les-paradoxes-du-bonheur/.Ainsi que http://www.philolog.fr/lobscur-objet-du-besoin-humain-ou-les-apories-du-bonheur-national-brut/
    Bon travail.
    PS: davantage s’écrit ainsi.

  15. Victor dit :

    Bonjour,
    tout d’abord je vous remercie de m’avoir répondu.
    Après avoir lu les liens (voir ci-dessus) cela m’a beaucoup aidé à comprendre, je vous en suis reconnaissant.
    Tout de même, il y a deux notions qui sont encore un peu flou:
    les éléments empiriques signifient que cela vient de l’expérience et les impératifs de la prudence, c’est les impératifs qui donnent le moyen d’atteindre le bonheur.
    Pour l’instant, je ne fait que définir ces deux notions. Mais tout deviens plus complexe dans le texte de Kant.
    Pour Kant, les impératifs de la prudence ne peuvent être suivie pour atteindre le Bonheur car ces derniers considèrent le bonheur comme un concept déterminé puisqu’elles donnent les moyens pour l’atteindre (il fait sûrement référence à l’Eglise catholique, ou même à l’antiquité) . En revanche, lorsqu’il dit que « le bonheur […] est fondé uniquement sur des principes empiriques » cela veut dire que nous devons nous appuyé sur l’expérience pour atteindre le bonheur. Mais on ne peut pas conclure que telle action nous mènera forcément droit au bonheur puisque chaque action a une « issue » infinie donc pour Kant la façon d’accéder au bonheur est valable au nombre d’issue (ou conséquence) des actions c’est à dire infinie.
    Il n’y a pas contradiction dans les propos de Kant, lorsqu’il dit: « toutes choses qui, selon les enseignements de l’expérience, contribuent en thèse générale pour la plus grande part au bien-être. Il suit de là que les impératifs de la prudence, à parler exactement, ne peuvent commander en rien,… » (personnellement , je sais que Kant ne se contredit pas mais que c’est moi qui ai mal compris)

    Merci d’avance pour vos explications
    Cordialement

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    D’abord permettez-moi d’attirer votre attention sur l’incorrection de votre expression. Il est urgent de faire l’effort nécessaire à son amélioration.
    Ensuite, si vous avez lu quelques commentaires, vous avez dû découvrir que ce site n’est pas un site d’aide au devoir.
    Vous avez une explication à faire d’un texte de Kant. Je souligne à nouveau que seule l’explication méthodique de chacune des propositions de ce texte peut vous permettre de comprendre ce que dit l’auteur. Mais ce n’est pas ce que vous faîtes. Vous préférez projeter sur lui ce qu’il ne dit pas et qui n’est guère autre chose que vos propres préjugés. Au lieu de supputer ridiculement des références kantiennes à l’église catholique ou à l’antiquité, analysez ce qu’il dit. Vous comprendrez ce qui pour l’instant vous résiste.
    Voici quelques questions pour aider à cette compréhension:
    Quels sont les éléments empiriques constituant le concept de bonheur? Répondez avec précision en étant attentif à ceux que nomme l’auteur.
    Qu’impliquerait la maîtrise des conditions permettant en toutes les occurrences de la vie de les sauver?
    Est-ce à la portée de l’homme?
    Qu’enveloppe l’idée du bonheur que n’épuise pas l’ensemble de ses éléments empiriques?
    Quelle est la différence entre des « principes déterminés » et « des conseils empiriques »?
    Quels sont les exemples que Kant donne de ces conseils empiriques?Quelles sont leurs limites?
    Quelle est la conséquence que Kant tire de ces considérations? Notez la locution qui indique cette opération de l’esprit.
    Kant distingue: les principes empiriques des principes rationnels; un idéal de l’imagination d’un idéal de la raison;les conseils de la prudence des commandements de la moralité; des principes analytiquement déduits d’un concept déterminé de principes non analytiquement déductibles parce que l’esprit ne dispose pas d’un concept déterminé etc. Quel est le sens de toutes ces précisions?
    Voilà tout ce que je peux faire pour vous car ce n’est pas le rôle d’un professeur d’expliquer à la place de l’élève, surtout lorsque l’enjeu est de rendre un devoir qui sera noté.
    Bon courage.

  17. martial ramdy dit :

    peut -on vivre sans la morale en société?

  18. Simone MANON dit :

    Souhaitons que le traitement par votre propre effort de cette question vous conduise à réfléchir sur les règles élémentaires de la politesse, lorsqu’on s’adresse à quelqu’un. En tout cas ce serait urgent de les découvrir!

  19. Eckhartus dit :

    Bonjour,
    Permettez moi de faire remonter la question que vous a posé Lucas sur le rapport entre l’impossibilité de désobéir sous peine de discréditer la source du droit (ou encore la condamnation kantienne de la révolution) et la possibilité de l’acceptation du nazisme. Je trouve qu’il n’y a pas de réponse directe au problème dans votre réponse. Il ne s’agit pas de savoir si la morale kantienne peut légitimer le nazisme car la question est ridicule mais de savoir s’ils peuvent coexister, et ce n’est pas la même question. Et pourtant, la réponse est capitale, à l’heure de nos philosophes médiatiques, comme vous l’avez suggéré …. Imaginons que je sois un soldat du Reich qui a pour mission de mettre les juifs dans un wagon. N’y a t-il pas un conflit entre l’impératif catégorique qui me demande de me constituer en sujet moral et l’obéissance à l’ordre qui m’est donné et qui est, cependant, conforme au droit ?
    Autrement dit, que dois-je faire concrètement, moi qui reconnais dans la Loi une source d’obligation pour moi et qui cependant ne peut désobéir à l’ordre donné sous peine de briser le fondement du droit et faire courir le risque de l’état de nature ? Je vous pose la question car je n’arrive pas, pour mon compte, à trouver une réponse vraiment assurée. Je vous remercie par avance pour votre aide.
    En vous adressant mes meilleurs vœux pour cette nouvelle année.
    Bien cordialement

  20. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Ma réponse à Lucas porte surtout sur la compréhension de l’étonnant propos kantien sur l’infanticide et sur la mise en évidence de l’absurdité de l’affirmation suggérant une compatibilité du kantisme et de la barbarie nazie.
    Ni en droit (perspective que j’ai développée), ni en fait cette compatibilité ne peut être étayée. Comme l’a montré Hannah Arendt, la pratique nazie est hors des catégories de la pensée humaine de telle sorte que les analyses dans lesquelles celle-ci s’est traditionnellement déployée sont mises hors jeu par cette parenthèse tragique.
    Cela dit, comment concilier la condamnation kantienne du droit de désobéissance au droit (et donc de la révolution http://www.philolog.fr/kant-et-la-revolution-a-propos-des-revoltes-arabes/) avec l’impératif moral nous faisant obligation de nous poser comme sujet moral? Car même dans le cadre de systèmes juridiques n’étant pas exempts de juridicité (au sens kantien), il peut arriver que soit expérimenté un conflit des devoirs.
    Il me semble que la solution pour Kant est d’ordre rigoureusement personnelle et suppose le privilège de la loi morale sur la loi juridique.
    N’est-ce pas ce qu’indique en creux le passage de la critique de la raison pratique où il prend l’exemple du Prince mettant une personne en demeure de faire un faux témoignage au péril de sa vie si elle ne s’exécute pas? http://www.philolog.fr/liberte-et-obligation-kant/
    Chacun découvre dans ce conflit, (avec cette réserve qu’une loi juridique dénuée de toute rationalité perd sa juridicité et donc supprime l’idée même de conflit), qu’il est libre, foncièrement libre de sauver sa dignité en acceptant de mourir ou de sauver sa vie au mépris des exigences de sa personnalité morale.
    Kant fait refluer la solution du plan collectif (droit de rebellion contradictoire avec l’idée même d’un ordre juridique) au plan personnel (responsabilité morale de la personne) ayant le mérite, à mes yeux, de s’inscrire dans la tradition socratique du « mieux vaut subir l’injustice que la commettre » et de l’idée que la morale est d’abord souci de soi. http://www.philolog.fr/solitude-esseulement-isolement-hannah-arendt/
    Il se peut que ma réponse vous paraisse infondée. Je vous remercie d’avance pour les objections qui vous viendront à l’esprit.
    Bien à vous.

  21. Rome dit :

    Bonjour,

    Ceci n’est pas en lien direct avec cet article ; pourtant, quelque chose m’intrigue dans votre propos précédent. Vous avez mentionné qu’Hannah Arendt a montré que le nazisme est « hors des catégories de la pensée humaine ». Cependant, je n’arrive pas à saisir le sens logique d’une telle conclusion, qui me semble absurde. Mais, je ne connais pas assez Arendt pour pouvoir m’exprimer avec justesse sur son propos ; ainsi, pourriez-vous, s’il vous plaît, me fournir la source où elle explique cela?

  22. Rome dit :

    Bonjour,
    Voici un extrait de « Théorie et Pratique » de Kant qui permettrait de faire coexister sa pensée avec le nazisme:

    «Il suit de là que toute résistance au pouvoir législatif suprême, toute révolte traduisant en acte le mécontentement des sujets, tout soulèvement éclatant en rébellion est le crime le plus grand et le plus condamnable qu’on puisse commettre dans un corps commun ; parce qu’il en ruine les fondements. Et cette interdiction est inconditionnelle ; de telle sorte que, même si ce pouvoir ou son agent, le chef de l’État, ont été jusqu’à violer le contrat originaire et se sont ainsi privés aux yeux des sujets du droit d’être législateur en autorisant le gouvernement à se comporter avec la dernière violence (tyranniquement), pourtant aucune résistance à la violence par la violence n’est permise au sujet. La raison en est que dans une constitution civile déjà existante le peuple n’est plus en droit decontinuer à statuer sur la manière d’y gouverner. Car, supposé qu’il ait ce droit et que son jugement soit contraire au jugement du chef réel de l’État, qui doit décider de quel côté est le droit ? Aucun des deux ne le peut faire, étant juge de sa propre cause. Il faudrait donc qu’il y eût encore au-dessus du chef un chef qui tranchât entre lui et le peuple, ce qui est contradictoire.

    Il ne se peut pas non plus qu’intervienne ici une sorte de droit de nécessité (jus in casu necessitatis) qui d’ailleurs, comme prétendu droit de faire une infraction au droit en cas d’extrême nécessité (physique), est un non-sens, ni que soit livré au peuple la clef de la barrière qui limite son pouvoir propre. Car le chef de l’État peut, pour justifier son dur procédé à l’égard des sujets, arguer de leur insoumission, tout comme ils peuvent croire justifier leur révolte contre lui en se plaignant de subir un sort injustifié : et qui doit donc trancher ici ? Celui qui se trouve en possession de l’administration suprême de la justice publique, et c’est précisément le chef de l’État, lui seul peut le faire, et donc personne dans le corps commun ne peut avoir le droit de lui contester cette possession.

    […] il n’est guère douteux que si les soulèvements auxquels la Suisse, les Pays-Bas ou encore la Grande-Bretagne doivent leur constitution actuelle, qui passe pour si heureuse, avaient échoué, ceux qui en liraient l’histoire ne verraient dans le supplice de leurs auteurs, aujourd’hui si loués, que le châtiment mérité par de grands criminels d’État. C’est que la considération du succès se mêle habituellement à nos jugements sur les fondements du droit, quoique le succès soit incertain, tandis que les fondements sont certains. Or il est clair qu’en ce qui concerne ces principes –même si on admet que par un soulèvement de ce genre aucune injustice n’est commise envers le souverain du pays (qui aurait violé le pacte fondamental réellement conclu avec le peuple que serait pour eux par exemple une joyeuse entrée) – le peuple, par cette manière de chercher son droit, a agi injustement au plus haut point ; parce que (érigée en maxime) elle rend incertaine toute constitution juridique et conduit à l’état d’absence complète de loi (status naturalis) où tout droit cesse pour le moins d’avoir effet. — Je veux seulement remarquer que ce penchant qui porte tant d’auteurs sensés à parler en faveur du peuple (pour sa perte) vient en partie de l’illusion habituelle qui consiste, quand il est question du principe du droit, à lui substituer dans ses jugements le principe du bonheur, en partie aussi de ce que, là où on ne peut trouver aucun document officiel attestant un contrat réellement proposé au corps commun, accepté par le chef de l’État et sanctionné par les deux, ils ont pris l’Idée d’un contrat originaire, que la raison a toujours présente comme un fondement, pour quelque chose qui a dû réellement avoir lieu, et ainsi ils pensent conserver toujours au peuple le droit de le dénoncer à son gré dans le cas d’une violation certes grossière, mais dont lui-même est juge. »

  23. Eckhartus dit :

    Bonjour, je trouve votre réponse superbe au contraire. Elle m’apparaît relever du bon sens, dans le meilleur sens de terme, cartésien si l’on peut dire (et si rare, quasiment en voie de disparition). Ce problème du conflit entre l’impératif moral et l’impossibilité de désobéissance semble être le fondement des critiques de l’éthique kantienne à la façon Onfray, pour ne pas le citer. Évidemment, la meilleure façon de le résoudre est de poser une hiérarchie ou une antériorité de l’éthique sur le juridique. Ce qui semble être présent quasiment dans toute l’œuvre de Kant et c’est sans doute une des déclinaisons possibles de la formule du « primat de la raison pratique » de la CRPr. qui a eu une postérité si grande dans le post-kantisme. En faisant une recherche Google, j’ai vu que Foessel et Mai Lequan s’étaient penchés sur le sujet et c’est vraiment en leur honneur car les questions de ce genre sont en général passées sous silence au profit d’une relecture d’aspects déjà connus et commentés milles fois, et évidement cela contribue grandement à la persistance de préjugés que certains qualifient déjà d’obscurantistes (mais sans amener de véritables démonstrations!). Lequan constate que Kant admet les révolutions « pourvu qu’elles réussissent historiquement à imposer un nouvel ordre juridico-politique durable, qu’elles contribuent au progrès moral des droits de l’homme, du citoyen et du peuple, et que l’idéal qu’elles portent soit unanimement salué par le peuple ou par ses voisins » (p. 270) . Mais, comment savoir si une révolution va réussir à rétablir un ordre juridico-politique durable ? Comment savoir lorsque je dois désobéir à l’ordre qui m’apparaît dans son infamie, alors que si j’établis une l’exception ou une entorse à la règle, je ne peux en aucun cas connaître les conséquences de mes actions ?
    On est obligé de poser une antériorité de la conviction pour parler comme Weber. Autrement dit, il doit y avoir en amont cette hiérarchie que vous supposez, à juste titre à mon avis. Merci beaucoup pour votre retour, et pour ce que vous faites en général, cela fait plaisir de pouvoir trouver une oreille et une parole pour quelques problèmes philosophiques.
    Bien amicalement.

  24. Simone MANON dit :

    Réponse à Rome
    Pour ce qui est d’Hannah Arendt, voyez le chapitre « écueil du non sens » dans la dissertation: peut-on tout pardonner?
    Pour ce qui est du texte de Kant dont les idées sont explicitées dans l’article: « Kant et la révolution », il ne montre qu’une chose: que la logique juridique exclut d’introduire dans la constitution le droit de révolte. C’est tout. Il n’établit pas la compatibilité du kantisme et du nazisme, pour la raison que j’ai explicitée dans ma réponse à Eckhartus. Celui-ci insiste sur l’antériorité de l’éthique sur le juridique et il me semble que rendre justice à Kant, c’est d’abord comprendre cela.
    Bien à vous.

  25. Simone MANON dit :

    Réponse à Eckhartus
    Merci pour cette réponse qui explicite la mienne. Il y a au coeur de ces préoccupations l’idée que la violence est un mal, que les peuples recourent parfois à elle pour résoudre leurs problèmes mais qu’aucun moraliste ne peut lui ouvrir un boulevard sans se trahir dans ses exigences les plus fondamentales. Voilà pourquoi mes sympathies vont toujours vers ceux qui n’ont aucune complaisance pour elle dès lors qu’elle est violence du peuple contre le peuple (car Kant dit bien qu’il s’agit toujours d’une faction contre une autre), vers ceux qui défendent donc le principe du réformisme et qui, dans les cas tragiques, en appellent à la responsabilité morale de la personne. Cette option consiste à préférer verser son propre sang que celui des autres. Son intérêt me parait d’avoir sa limite en elle-même car s’il arrive à certains d’appeler allégrement à verser le sang des autres, ils me semblent plus parcimonieux avec le leur.
    Bien à vous.

  26. Rome dit :

    Merci pour votre réponse ; je tâcherai donc de relire Kant.

  27. Quentin dit :

    Bonjour,

    Je vous prie d’abord de bien vouloir excuser la longueur peu engageante de ce commentaire : emporté par mon élan et par l’importance que j’accorde à ce sujet, je viens de constater à la relecture qu’il n’est pas impossible vous poussiez un gros soupir en le découvrant…et que vous le mettiez de côté. Néanmoins, je n’ai pas réussi à enlever grand chose et prends donc le risque d’être un peu décourageant au premier abord.

    Ainsi, près de 3 ans après sa parution, je viens seulement de prendre connaissance de votre limpide article et des nombreux commentaires qui l’éclairent.
    Cependant, le sentiment qui domine après ces longues minutes de lecture, c’est celui de la frustration, dans la mesure où je n’arrive pas à trouver une réponse satisfaisante à ce qui m’a toujours gêné dans la doctrine morale kantienne.

    Votre article s’achève en effet par l’évocation de ce qui me semble être la plus importante limite à la mise en œuvre « pratique » de sa doctrine : le conflit d’impératifs moraux, que Benjamin Constant a choisi d’illustrer par le cas pratique évoqué ici (interdiction du mensonge versus interdiction de complicité de crime).
    Or, les éléments de réponses que vous formulez, bien que directement extraits de la réponse de Kant lui même, ne me semblent pas absolument convaincants dans la mesure où :
    1. je persiste à croire qu’il n’est pas « universellement acceptable » d’accepter de se rendre complice d’un crime, d’où l’incohérence ;
    2. In fine, il ne livre aucun argument qui permettrait de faire ce que tout être rationnel et moral ferait « dans la vraie vie » : protéger la vie d’un innocent.

    Autrement dit, je trouve gênant qu’à travers cet exemple, Kant ne se révèle finalement pas très humaniste, lui qui place pourtant l’homme au cœur de son système et qui présuppose que celui-ci est seul capable de se sauver lui même (en prenant conscience, par sa seule raison, de ce que doit être une action « bonne »).

    J’ai donc cherché à combler ma frustration en cherchant sur internet si Constant avait répondu à la réponse, autrement dit, si un débat (une discussion diraient les anciens) s’était engagé à ce sujet. A mon grand malheur, impossible de trouver quoi que ce soit.

    J’ai trouvé cependant un article d’Eric Fiat, publié en 2001, dont je ne peux résister à vous livrer l’extrait suivant puisqu’il exprime mieux que je ne le ferais le fond de ma pensée :
    «
    Le bon sens, qui fait passer l’humanisme avant le rationalisme, n’a donc pas tout à fait tort, qui voit dans l’application stricte des principes kantiens sécheresse de coeur : il existe, d’évidence, des cas où le mensonge est un droit, peut-être même un devoir et des cas où l’exception est un droit, voire peut-être un devoir.

    Le kantien répondra que blesser la vérité, c’est aussi blesser autrui, que commencer à se donner un droit à l’exception est fort dangereux, puisque c’est précisément toujours à titre exceptionnel que ment le plus effronté des menteurs! Il est vrai!

    A nouveau, la perplexité nous prend face à un Kant, pur et dur, avec ce que la pureté a d’admirable et ce que la dureté a d’inquiétant. Ce philosophe, parce qu’il fonde la morale sur la seule raison, nous murmure que le mensonge est toujours immoral, toujours irrespectueux d’autrui. Mais n’y a-t-il pas là quelque chose comme un usage imprudent de la raison ?

    Nous mesurons ici à nouveau à quel point le tragique – l’indécidable, la contradiction vécue dans la crainte et le tremblement – fait partie de la vie éthique. Qu’il y ait des cas où la question du mensonge et de la sincérité est tragique, est une évidence trop bien connue par les soignants, et il faut dire avec force que le tragique n’est pas soluble dans l’éthique.

    Cela ne doit cependant pas nous décourager de rechercher les fondements d’une éthique du mensonge, laquelle tenterait de concilier devoir de véracité et droit à l’exception.

    Au fond, il faudrait trouver un moyen qui fasse que l’exception demeure exceptionnelle…

    Et puis, il ne serait déjà pas si mal de retenir de la lecture d’Emmanuel Kant la décision de ne plus se permettre que quelques mensonges pieux, laissant à d’autres le vil et médiocre mensonge par amour de soi.
    »

    Je ne doute pas que Kant s’inscrive en faux avec de tels propos. Néanmoins, que répondrait-il à mes 2 points évoqués plus haut ? Autrement dit, comment résout-il ce qu’il ne paraît pas avoir intégré : le conflit de plusieurs impératifs moraux ?

    J’ai donc l’honneur de solliciter votre point de vue sur ce sujet qui, à mes yeux, est d’importance, car il me semble finalement engager en grande partie la validité du système kantien, tout du moins dans sa dimension morale (« pratique » dirait-il…).

    Remarque : j’imagine qu’il serait possible d’esquiver en partie la question en brandissant l’argument que vous avez évoqué dans un de vos commentaires :
    « soit vous vous placez dans la perspective qui est la sienne, à savoir la philosophie transcendantale et vous respectez l’auteur dans la cohérence de son propos, soit vous adoptez un point de vue historico politique et il est facile d’en faire apparaître les limites ».
    J’avoues ne pas bien comprendre : que vaudrait un système dont la mise en œuvre se révèle incohérente, pour ne pas dire dangereuse ?…
    L’autre élément de réponse que j’entrevoie consisterait à dire, en adoptant un schéma wébérien, que Kant adopte une « éthique de conviction » et non « de responsabilité ». Soit, mais ses convictions me semblent avoir des traductions concrètes finalement bien dangereuses…

    Question bonus :
    En creux, sur le point précis qu’évoque Constant, perce la question de la dénonciation. Je saisis donc l’occasion pour une petite digression à ce sujet.
    L’acte de dénonciation ne fait pas l’objet d’un consensus « universel » puisque, si les cultures latines la tiennent en horreur (« On ne dénonce pas son petit camarade ! Tu seras donc puni de la même façon que lui ! »), d’autres, plus nordiques, considèrent cela comme naturel et nécessaire (« Tu n’as pas respecté la loi, tu mérites donc d’être puni pour cela, et ma dénonciation contribuera à dissuader toute infraction. »).
    D’où ma question bonus : bien peu nombreux sont ceux qui peuvent se prétendre absolument kantien, mais les français le seraient-ils encore moins ?

  28. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Voyez l’analyse du texte de Rousseau sur le mensonge et les commentaires. http://www.philolog.fr/y-a-t-il-des-mensonges-innocents/
    Le problème que vous posez est un vrai problème mais il est important de le poser correctement. Or les critiques du rigorisme kantien ont rarement ce souci.
    Par exemple, il n’est pas fondé de le formuler dans les termes où vous le faîtes car il va de soi qu’il n’est pas universellement acceptable de se rendre complice d’un crime. Il n’est jamais honnête de discuter une thèse en la caricaturant. Le devoir de véracité est inconditionnel mais il n’implique pas l’obligation de répondre à un malfaiteur. Vous pouvez garder le silence si vous avez la certitude de nuire à une personne en disant la vérité.Ce qui est une manière de répondre à votre deuxième question.
    L’existence nous met souvent en situation de conflit des devoirs mais cela n’autorise pas à prétendre qu’il y a antinomie entre l’humanisme et le rationalisme. Il signifie surtout que l’humanisme rationaliste prend acte des apories du conséquentialisme et de l’impureté des sujets moraux tout en refusant de les cautionner. Son horizon est la République des fins et il est vrai que celle-ci n’est pas fondée sur notre aspiration au bonheur mais sur l’exigence morale. Or que celle-ci nous fasse scrupule de faire entorse au devoir de véracité, c’est un fait de la raison. Mais devoir de véracité n’exclut pas devoir de réserve ou de silence, même si c’est au prix de sa propre vie, dans certaines situations manifestement risquées pour les autres.
    Bien à vous.

  29. Quentin dit :

    Bonsoir,

    Je vous remercie de votre réponse, formulée sans concession : c’est agaçant sur le moment mais tellement plus constructif…
    J’ai cependant eu quelques difficultés à bien la comprendre car certains outils me manquaient. J’ai donc pris le temps de me replonger dans quelques lectures et vous formule en retour les quelques commentaires suivants :

    1. Au préalable, je précise que ce que j’ai compris de l’approche conceptuelle de la morale kantienne me paraît d’une puissance remarquable et je mesure l’impact d’une telle pensée sur nos sociétés, notamment dans la sécularisation de la morale. C’est donc avec beaucoup d’humilité qu’à défaut de pouvoir me positionner au niveau conceptuel (ce qu’en tant que non professionnel de la philosophie, je suis bien incapable de faire), j’essaye de réfléchir à sa traduction « pratique ». Pour paraphraser Charles Péguy, à défaut de discuter sur sa condition de géant, j’essaye de voir comment il utilise ses mains.

    2. Bien entendu, le risque est alors la simplification et donc la caricature. Dans le cas présent, mon propos est sans doute simplificateur, mais s’il a pu paraître caricatural, c’est sans doute que j’ai exagérément forcé le trait au point de paraître opposer rationalisme et l’humanisme, ce qui n’était pas mon intention : je demandais simplement à comprendre comment l’humanisme rationaliste kantien peut aboutir à des conclusions qui semblent précisément peu humanistes, dans la mesure où elles semblent ne pas respecter inconditionnellement la vie. En effet, c’est une chose de demander à l’individu de s’effacer devant le groupe et de lui demander d’être capable de sacrifice ; c’en est une autre de ne pas poser en principe inaliénable que le respect de la vie humaine prime sur le respect d’impératifs moraux. Telle est la façon dont j’aurais pu poser le problème, même si je ne doute pas que ce ne soit pas encore philosophiquement tout à fait satisfaisant…

    3. Votre réponse permet de répondre en partie à mes états d’âme : « l’horizon de l’humanisme rationaliste kantien est la république des fins, elle même sous tendue par l’exigence morale et non notre bonheur ». Autrement dit, il bannit sans condition tout conséquentialisme, y compris les risques qu’une telle attitude pourrait porter à la vie d’autrui.

    4. Mon problème pourrait dès lors se reformuler de la façon suivante :
    Certes, Kant n’est ni eudémoniste ni hédoniste au niveau individuel : la recherche du bonheur de chaque individu n’est absolument pas l’objectif de sa morale (puisque la « bonne » action est précisément « désintéressée » et qu’elle aspire à « l’universel » et non au « particulier »). En revanche, même votre article sur l’utilitarisme (doctrine dont on se sent sans doute plus naturellement proche) ne m’a pas permis de comprendre en quoi son objectif n’est pas le bonheur commun : chercher à satisfaire les conditions de coexistence pacifique, chercher l’établissement de cette fameuse « république des fins », n’est-ce pas justement cela ?
    Dans l’affirmative, je doute pourtant que son rigorisme satisfasse son objectif (cf ma remarque sur le fait de ne pas faire primer la vie sur l’application de principes).
    Dans la négative, que recherche-t-il ? Que vaudrait une morale qui ne vise pas à nous rendre collectivement heureux ?

    5. Sur cette question du fondement de la morale, je n’ai pas trouvé grand chose sur votre blog concernant la casuistique. Ce terme ferait il référence à quelque chose de si insignifiant ? Pourtant, même si j’ai bien compris qu’en tant qu’approche de nature empiriste, elle provoque une réaction de dégout de la part de Kant, au delà de l’aversion qu’elle déclenche chez lui, le principe me paraît plein de bon sens : pourquoi ne pas trouver les fondements à partir de ce qui semble intuitivement bon et non élaborer une théorie brillante dont on voit que sa mise en œuvre n’est pas cohérente avec ce qui semble justement intuitivement bon ?

    Merci de bien vouloir m’éclairer sur ces 2 points (objectif véritable de la morale kantienne et bannissement de toute approche casuistique ?)

    Merci d’avance (même si je pressens encore quelques rudoiements…),

    Cordialement.

  30. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La distinction kantienne entre les deux finalités de l’existence humaine est irréductible. Le bonheur est notre finalité naturelle mais nous ne pouvons être réduits à cette dimension. Comme nature raisonnable, l’homme a une finalité supranaturelle et celle-ci se nomme moralité. La jouissance de la vie est une chose, l’obéissance au devoir en est une autre. http://www.philolog.fr/morale-antique-morale-moderne/
    Ces deux fins sont hétérogènes quoiqu’en dise l’utilitarisme. Tout en plus Kant reconnaît-il que la moralité est ce qui nous rend digne d’être heureux. Mais enfin, observe-t-il, le monde tel qu’il va ne montre guère qu’il suffit d’être vertueux pour être heureux. Ce n’est pas parce que vous accomplissez votre devoir que vous êtes à l’abri du cancer ou de l’abandon de l’être que vous aimez ou du suicide de votre enfant etc. C’est d’ailleurs ce scandale qui fonde aux yeux de Kant l’espérance religieuse d’un monde où le bien sera récompensé et le mal puni.

    Je ne vois pas en quoi le souci d’agir en se demandant si l’on peut universaliser la maxime de sa conduite est attentatoire à la vie des autres.
    Je ne vois pas non plus ce qui vous autorise à faire du respect inconditionnel de la vie un principe humaniste. Le combat pour mourir dans la dignité (euthanasie), pour l’interruption volontaire de grossesse se mène ou a été mené au nom de principes humanistes.
    Quant à la casuistique, ce n’est pas parce qsue je ne traite pas de la question que je la bannis. Je laisse simplement à d’autres le soin de la développer.
    Bien à vous.

  31. Quentin dit :

    Bonsoir,

    Reçu pour la casuistique.
    Reçu également pour les bienfaits de l’espérance religieuse en tant qu’elle permet d’espérer une compensation aux peines que le rigorisme impose.
    Pour ce qui est de la difficulté que j’évoque à concilier son rigorisme avec le primat de la vie humaine, je faisais encore allusion à l’exemple que prend B. Constant (dénoncer un innocent qui se cache ou éventuellement se taire au risque de sa propre vie alors que le mensonge pourrait « raisonnablement » épargner tout le monde). Il est vrai qu’en écrivant « respect de la vie », je m’expose aux pbiques éthiques que vous évoquez alors que ce n’est pas ce que visait mon propos.

    Pour le reste, j’ai besoin d’un peu de temps pour digérer l’article que vous mettez en lien. Je l’ai parcouru (trop) rapidement mais n’ai pas tout fait bien perçu en quoi distinguer bonheur et morale suffisait à justifier que la morale puisse être un but en soi : il y a là un débat téléologique que je n’ai pas bien saisi.
    Je vais profiter du WE de Pâques pour trouver le temps d’y réfléchir….

    Merci en tout cas de la réactivité de vos réponse qui dénote un vrai respect envers celui qui s’interroge ; et même si tout n’est pas encore parfaitement clair pour moi, j’ai l’impression que votre travail de « maïeuticienne des idées » commence à faire son oeuvre.

  32. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Pour mieux comprendre la question de la double finalité de l’existence humaine, telle qu’il est permis de la penser en termes kantiens, voyez surtout:
    http://www.philolog.fr/kant-la-destination-de-letre-dote-dune-raison-et-dune-main/
    http://www.philolog.fr/la-tentation-de-la-misologie/
    Bien à vous.

  33. bsr madam simone manon,juste vs dire merci pr ce ke vs faite pr nou car grace a vs jai compri la pensee de kant ds tou ces detail.merci e longue vi a vs.

  34. Louison Deroux dit :

    Madame,
    Je n’ai pas lu la (très longue) correspondance qui précède, j’espère apporter ici deux questions nouvelles. Au début de l’article vous interrogez la pertinence d’une morale kantienne fondée sur la raison, faisant remarquer que les lumières de la raison éclairent mais n’ont pas de force de persuasion en elles-mêmes. Votre remarque est très intéressante, mais peut-on parler de la raison pratique comme on parlerait de la raison théorique? Cette raison pratique n’est-elle pas plus proche de la conscience qu’elle ne n’est de la raison pure? Kant emploie pour l’illustrer des métaphores relatives à l’ouïe. Cette raison agit sur moi telle une voix intérieure, elle s’impose avec la force de l’évidence, car elle est là, « en moi ». Elle peut donc agir sur moi sans que j’aie recours à la médiation d’une réflexion. Qu’en pensez-vous?
    Ma seconde question porte sur Platon : Platon, dites-vous, n’a pas commis la même erreur que Kant, il n’a pas séparé le désir de la vertu car il a compris que la vertu impliquait le désir de bien se conduire. Pourtant je lisais dans un ouvrage sur Platon que « Le critère de la vertu, le moyen de l’acquérir est (toujours chez Platon) la possession d’un savoir. » Son point de vue n’est-il pas plus dogmatique que celui de Kant? J’ai peur de m’y perdre. Comment être sûr que le désir (« monstre polycéphale ») est au principe de l’action juste? A quel dialogue faites-vous référence ici?
    Merci et bonne journée!!!

  35. Louison Deroux dit :

    PS : Le désir platonicien de faire le bien, désir dialectisé > sublimé, est-il encore un désir ?

  36. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Pour ce qui est de Kant: Il n’y a pas deux raisons. Il n’y en a qu’une, caractérisée par l’exigence d’universalité, que ses principes s’appliquent à la connaissance (raison pure) ou à l’action (raison pratique). La loi morale que se représente la raison se donne à nous sous la forme d’un commandement formel (=n’ayant aucun contenu). Ex: « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » ou encore « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature »
    Seule une opération de la réflexion peut nous permettre d’universaliser le principe de notre action. Il n’y aucune évidence dans cette exigence, seulement une responsabilité à assumer en sujet autonome, capable de se rendre indépendant de ses inclinations sensibles et de ses impressions immédiates.

    Pour ce qui est de Platon: Oui le platonisme défend l’idée que la vertu est science, la méchanceté ignorance (= intellectualisme moral). http://www.philolog.fr/peut-on-vouloir-le-mal/
    Néanmoins, l’ignorance implique l’aliénation. Dans l’allégorie de la caverne, Platon montre que dans sa condition immédiate, l’homme est prisonnier de multiples chaînes. Entre autres de sa part sensible, de ses appétits primaires. La conquête de la science et de la vertu suppose libération en soi d’un désir, qui, pour avoir besoin d’être éduqué n’en est pas moins un désir naturel. L’aspiration au vrai et au bien est même le désir fidèle à sa nature autrement dit le désir ayant recouvré la mémoire de son essence spirituelle.
    Voyez le Banquet ou le Phèdre
    L’image du sac de peau. http://www.philolog.fr/le-sac-de-peau-platon/
    Le mythe de l’androgyne. http://www.philolog.fr/le-mythe-de-landrogyne-commentaire/
    Bien à vous.

  37. Kda Kdaffy dit :

    L’exigence morale s’impose á conscience: elle est incontournable et se présente á la conscience sous forme de l’obligation ou d’un devoir souvent pénible. L’homme est alors contraint de poser des actes conformes au devoir moral negligeant meme ses propres intérets, ses passions, adopte malgré lui des attitudesaltruistes. Le devoir moral serait donc transcendant. Mais d’oú vient-I’ll qu’il nous dépasse et nous oblige?

  38. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Voyez la partie consacrée à la thèse kantienne dans cet article pour éclairer votre lanterne. http://www.philolog.fr/obligation-ou-devoir/
    Manifestement vous ne semblez pas voir la différence entre une contrainte et une obligation. Le même cours vous permettra de comprendre que dire que « l’homme est contraint de poser des actes conformes au devoir » est un contresens.
    Enfin n’oubliez pas que lorsqu’on s’adresse à quelqu’un on ne se dispense pas de quelques formules de politesse du genre « s’il vous plaît » ou « merci d’avance ».
    Bien à vous.

  39. julie dit :

    Bonjour,
    Je voudrais savoir ce qu’est la « considération de prudence ». je voudrais avoir un complément pour mon cours et mon professeur à fait une allusion à ce sujet.
    merci cordialement

  40. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La prudence est, au sens antique, la sagesse. Les Anciens entendent par là le souci de la vie bonne (vertueuse) et heureuse. Ils ne distinguent donc pas la vertu et le bonheur. La prudence est l’habileté dans le choix des moyens propres à assurer le bonheur.
    Pour Kant au contraire, la vertu ou la moralité est une chose, le bonheur une autre. Toute son analyse de la moralité consiste à établir que, dès lors qu’un agent moral fait intervenir dans le principe de son action, une considération de prudence, son action n’a pas de valeur morale.
    Voyez la distinction entre ce qu’il appelle un mobile pathologique et un principe pratique, (de détermination de la volonté), dans ce cours. http://www.philolog.fr/la-morale-kantienne-rigorisme-et-formalisme/
    Et surtout reportez-vous à ce cours: http://www.philolog.fr/morale-antique-morale-moderne/
    Bien à vous.

  41. Smathas dit :

    Bonjour,
    Suit à des constats de crise des valeurs chez les jeunes, je me pose la question de savoir, les conséquences de la morale kantienne face à cette crise (nous remarquons la nouvelle éthique de la mondialisation avec toutes ces portées, où avec les découvertes de la technoscience, de la médicine et des courants de pensées qui instrumentalise l’homme, la dignité de l’homme est renversée.)

  42. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre question est pour moi inintelligible.
    Je ne sais pas ce que vous mettez sous l’expression « morale kantienne », ni ce que vous entendez par éthique de la mondialisation ou de la technoscience.
    Lorsque Kant dit qu’il faut traiter l’humanité en sa personne et en la personne d’autrui toujours en même temps comme une fin, jamais seulement comme un moyen, il pointe en creux, avec l’expression « jamais seulement » toutes les situations où nous fonctionnons les uns pour les autres comme des instruments aussi. L’échange planétaire ou l’efficience de la technoscience ne changent pas fondamentalement les choses sur le plan des principes. L’exigence morale est l’exigence de la liberté de l’être raisonnable quels que soient les contextes dans lesquels il a à assumer ses responsabilités. Cette assomption était aussi rare hier qu’elle l’est aujourd’hui ou qu’elle le sera demain. Kant suggère même que la terre n’a jamais porté un être vraiment moral.
    Bien à vous.

  43. Smathas dit :

    Bonjour,
    Merci pour votre remarque. Je suis tout à fait d’accord avec Kant. Car, dans sa vision de la moralité où il affirme qu’une action n’est moralement bonne que dans la mesure où elle est accomplie par pur respect du devoir, à l’exclusion de tout motif tiré de la nature et de la sensibilité. Alors, peut-on dire que les jeunes agissent-ils par devoir ou par intérêt aujourd’hui?

  44. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La question est de savoir s’il y a sens à poser la question dans ces termes.
    L’expérience morale au sens kantien où elle est l’expérience du devoir est-elle encore une expérience vécue? Si l’on prend acte que, pour la plupart des personnes, la notion d’obligation est confondue avec celle de contrainte, que les mœurs témoignent d’une perte de signification de l’idée d’un être raisonnable, que l’éducation exalte la primauté du désir, que la mentalité ambiante est à la relativisation et à la critique de toute forme de loi, je ne crois pas qu’il y ait encore beaucoup de sens à invoquer le précepte d’une action faite par devoir.
    Bien à vous.

  45. Smathas dit :

    Bonjour,
    Je suis très reconnaissant pour votre apport à l’égard de mes préoccupations épistémologiques. Merci pour l’éclaircissement que vous m’aviez apporté.

  46. Quentin dit :

    Bonjour Madame,

    Cela fait maintenant plus de 3 ans que je vous ai sollicité pour quelques éclaircissement sur la morale kantienne (3 commentaires sur cette page, à compter du 13 mars 2013). Ces éléments me reviennent à l’esprit de temps à autre, et notamment tout récemment alors que je lisais « Human Nature and Conduct » de John Dewey, œuvre dans laquelle ce philosophe pragmatique offre une approche de la morale quelque peu différente de Kant…
    J’ai donc recherché sur votre blog si vous y faisiez allusion, sans succès. Ai-je mal cherché ?
    De façon plus générale, je n’ai rien trouvé sur le pragmatisme. Là encore, ai-je mal cherché ?

    Je vous souhaite un bon WE,
    QVRS.

  47. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il n’y a pas d’article consacré au pragmatisme sur ce blog. Vous avez bien cherché.
    Bien à vous.

  48. taiwe dit :

    bonjour madame. excusez moi.c’est vrai que cet article ne porte pas sur la religion chez Kant mais sur sa morale.cependant, il se trouve que Kant assimile sa morale à la religion. Si c’est cela, peut-on dire que la religion de Kant est fondée sur la morale? ou encore la religion kantienne ne se fonde que sur la morale? je vous remercie. Et, bonne fête des fins d’année.

  49. Simone MANON dit :

    Bonjour
     » La religion (considérée subjectivement) est la connaissance de tous nos devoirs comme commandements divins » écrit Kant dans la religion dans les limites de la raison.
    Or la morale, l’expérience du devoir, doit être pensée en terme d’autonomie. La loi morale n’a pas d’autre fondement que la raison humaine. La représentation de la loi morale, l’expérience de son caractère impératif sont des FAITS de la raison. Il s’ensuit que « La morale, qui est fondée sur le concept de l’homme en tant qu’être libre, s’obligeant pour cela même, par sa raison, à des lois inconditionnées, n’a besoin ni de l’Idée d’un Être différent, supérieur à lui pour qu’il connaisse son devoir, ni d’un autre mobile que la loi même, pour qu’il l’observe »
    Par exemple, c’est notre idée de la perfection morale qui permet de reconnaître dans l’exemple du Christ la sainteté, ce n’est pas son exemple qui nous l’enseigne. « Même le Saint de l’Evangile doit être d’abord comparé avec notre idéal de perfection morale avant qu’on le reconnaisse pour tel » Fondements de la métaphysique des mœurs.
    Cette analyse conduit Kant à soutenir que non seulement la religion ne fonde pas la morale, mais que c’est la morale qui fonde la religion. Elle fonde l’espérance religieuse, ( réconciliation ultime du bonheur et de la vertu) Elle rend nécessaires l’Idée de Dieu, celle de la liberté ou d’un ordre suprasensible comme postulats de la raison pratique. « La morale conduit immanquablement à la religion » écrit-il.
    Bien à vous.

  50. taiwe dit :

    bonjour madame,
    merci pour ces eclaircissements

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