Socrate ou l'expérience philosophique. Patocka.
septembre 16th, 2008 by Simone MANON
« Socrate est, par tout son être, un Athénien, enraciné dans la dernière étape tragique de l’histoire de sa polis. Il a le calme, la supériorité, la modestie, la satisfaction d’un libre citoyen de l’Etat-cité. II est courageux, discipliné, accoutumé aux périls quotidiens que comporte la vie du citoyen. Mais Socrate a connu aussi le déclin de la cité. Au temps de sa grandeur, dans la première moitié du V° siècle, la polis était régie par la « loi divine » dont parlait Sophocle* et dont Héraclite* avait dit autrefois que c’est d’elle que s’alimente tout l’humain Dans les temps anciens, le poète, dont le rhapsode était l’interprète, occupait une place marquante comme héraut de la loi divine. Ce qui est en cause dans la discussion d’Ion avec Socrate, c’est la relation entre deux manières différentes d’interpréter cette loi.
Sophocle déjà met en scène, dans le personnage de Créon, un représentant du rationalisme grec qui veut élever l’entendement humain au-dessus de la conviction mythique touchant la finitude essentielle, la déficience, l’unilatéralité de notre regard. La démocratie athénienne radicalisée dans la seconde phase de la guerre du Péloponnèse est aussi une radicalisation du rationalisme. Le rationalisme reflète une crise de l’unité civique, une revalorisation de l’opinion privée; le conflit des opinions est appelé à remplacer l’unité sacrée de la loi de la cité. Socrate utilise les moyens de la discussion rationaliste, impie et irrespectueuse de la tradition, il se sert de toutes les astuces qu’admet le jeu des questions et des réponses pour surmonter l’anarchie rationaliste. Il découvre en effet, dans le discours, dans la discussion, dans la parole (logos), un véhicule de l’unité essentielle. Si l’on n’utilise pas le langage comme simple moyen d’entente pratique dans l’immédiat, si l’on cherche à pénétrer jusqu’à son essence, l’on découvre ce qui en fait un discours pourvu de sens, ce qui rend possible que différentes personnes, simultanément ou à différents moments, pensent par son moyen tout à fait la même chose, ce qui permet de maintenir l’identité de la pensée et permet aussi, à celui qui pense, de se maintenir dans la stabilité et la déterminité. L’enquête entreprise à l’aide du logos, dans ce sens plus profond, doit donc nécessairement mettre à découvert la différence entre la simple opinion, ressortissant à la certitude de soi que donnent les succès pratiques, et le savoir effectif, intérieurement un, invariable et consonant. L’ancienne unité, entretenue par les poètes et leurs interprètes, pâlit devant ce nouvel instrument, cette nouvelle méthode de l’unité ».
Jan Patocka. L’Art et le Temps. 1992.
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