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L’Etat.

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 I)                   Etat et liberté.

 

  L'Etat est une forme historiquement déterminée du Pouvoir politique. C'est  un organisme abstrait. Aucun individu, aucun parti ne peut dire : « L'Etat c'est moi ». Il n'est la propriété de personne. Ceux qui l'occupent ne sont que les dépositaires passagers de quelque chose qui les transcende et qu'ils servent, dans l'Etat moderne, selon des règles juridiques strictes. Ce quelque chose est le Pouvoir politique. Son titulaire est l'Etat, pur être de raison que les hommes ont inventé pour détacher le Pouvoir, si terrifiant dans sa nudité, si nécessaire pourtant à la prise en charge des intérêts d'un groupe, des hommes qui l'exercent. Georges Burdeau affirme que : « Les hommes ont inventé l'Etat pour ne pas obéir aux hommes », pour affranchir les rapports d'autorité de ce qu'il y a d'humiliant pour un homme d'avoir à se soumettre à la volonté d'un autre homme ».

  Au fond, l'institution de l'Etat moderne s'efforce de résoudre le problème suivant : Comment sauver la liberté fondamentale de l'être humain définie comme liberté-indépendance ?

    PB : Que faut-il entendre par là ? Que nul homme, dira Rousseau, n'est né pour être courbé sous le joug d'autres hommes. L'homme est libre. La seule dépendance qui soit naturelle et qui, pour cette raison n'est pas humiliante, est la dépendance par rapport à la nature. L'homme a, en effet, des besoins fondant le caractère nécessaire de cette dépendance là. Mais nulle volonté humaine n'est destinée par nature, à être soumise à la volonté d'un autre. Et pourtant le travail, la nécessité de se défendre, la société font que les hommes sont en relation les uns avec les autres. Comment peut-on être liés les uns aux autres, sans que ce lien soit le tombeau de la liberté ? Comment être associé à d'autres hommes en restant aussi libre que dans un supposé état de nature ? (Cf. « Trouver une forme d'association [...] par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » Rousseau). La réponse est simple. En courbant toutes les volontés humaines, aussi bien celle des gouvernants que celle des gouvernés, celle des puissants, des riches que celle des faibles et des pauvres sous l'autorité des lois.

 

  « Il n'y a donc point de liberté sans Lois, ni là où quelqu'un est au-dessus des Lois [...] Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n'obéit qu'aux Lois et c'est par la force des Lois qu'il n'obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu'on donne dans les Républiques au Pouvoir des Magistrats (= tous ceux qui ont une responsabilité dans les affaires de l'Etat) ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l'enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un Peuple est libre, quelque forme qu'ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l'homme mais l'organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain ». Rousseau. Lettres de la Montagne.1764.

 

II)                Etat et autorité.

 

  Si toutes les sociétés comportent un Pouvoir, celui-ci n'a donc pas toujours les mêmes formes. Dans les sociétés primitives, ce qui en tient lieu est le pouvoir coercitif de la tradition. Dans la société féodale il s'incarne dans un homme s'imposant par ses qualités personnelles. C'est la monarchie qui construit concrètement l'Etat (un territoire, les fonctions régaliennes d'un pouvoir central : justice, impôt, monnaie, armée) mais dans la monarchie, l'Etat n'a pas encore de consistance comme être abstrait. Certes, la théorie des Deux Corps du Roi (Cf. Note1 en fin de cours) élaborée par la théologie médiévale, a pour fonction de distinguer dans le Roi, la personne physique (un individu, un corps mortel) et la personne morale (la communauté politique survivant à la mort de la personne physique du roi. D'où la célèbre expression « le roi est mort, vive le Roi), mais les deux personnes sont réunies en une seule et même si la formule est apocryphe, un Louis XIV peut dire : « L'Etat c'est moi ».

  L'Etat moderne est donc la dépersonnalisation achevée du Pouvoir. Il est le titulaire abstrait et permanent du Pouvoir dont  les gouvernants ne sont que les agents d'exercice.

  Si on appelle autorité, un pouvoir vécu comme légitime, l'histoire montre qu'il y a trois grands fondements de l'autorité politique. Max Weber les dégage dans une célèbre étude. (Cf. texte du Manuel : § La justice et le droit. Réflexion 1.)

La tradition : ensemble de coutumes sanctifiées par l'habitude. Ex : le Seigneur terrien. Le Patriarche.

Le charisme : qualités exceptionnelles d'un dirigeant fondant le pouvoir qu'il exerce sur les autres. Ex : Le Prophète. L'homme providentiel. Le grand démagogue.

La légalité : définition d'un statut légal des fonctions de pouvoir. Celui-ci est institué comme une compétence positive. Ex : le serviteur de l'Etat moderne.

Cf. Note 2 en fin de cours.

 

III)             L'Etat et ses dérives.

 

  La fonction essentielle de l'Etat est d'assurer la sécurité intérieure et la sécurité extérieure, d'organiser la vie collective conformément à la conception dominante de la justice et du bien commun. Cette organisation s'opère par le moyen du droit. Selon la doctrine libérale radicale, l'Etat doit être un Etat minimum se limitant aux fonctions régaliennes. Un tel Etat n'existe pas et n'a jamais existé nulle part. Dans les faits, l'Etat, même libéral est toujours intervenu dans l'économie (protectionnisme. Investissement de fonds publics pour soutenir un secteur d'activité en difficulté, patriotisme économique). Dès lors qu'il se préoccupe de mettre les individus à l'abri du besoin et du risque, il devient un Etat-Providence. (Pourvoyeur de prestations de services dont la vocation est d'assister les faibles, de réguler les mécanismes du marché, de réduire les inégalités sociales liées à l'exercice des libertés par des transferts de revenus).

  La forme souhaitable de l'Etat est menacée par deux dangers contraires : le sous-développement (l'anarchie) le sur-développement (le totalitarisme).

 

1)      L'anarchisme.

 

  NB : Il ne s'agit pas ici de décrire les formes multiples et variées de l'anarchisme. Il y a un anarchisme de droite et un anarchisme de gauche. Un anarchisme violent et nihiliste inspiré par un projet communiste (Lisez par exemple le catéchisme du révolutionnaire de Serge Netchaïev (1868)  un anarchisme moral d'essence  libérale, etc.

  Le propre de l'anarchisme est de refuser l'Etat au nom d'une société fondée sur l'unique base de la volonté individuelle. On trouve une exaltation de l'individu comme valeur suprême dans la pensée de l'anarchiste libertaire Max Stirner (1839.1856. En 1843 il publie le livre qui assure sa célébrité : L'Unique et sa propriété. Cf. Manuel § la société, l'Etat. Réflexion 2. Ouvrez le site sur Google : Max Stirner ou l'extrême liberté individualiste anarchiste).

  L'anarchisme pense la société comme une communauté fraternelle de relations amicales. Son erreur procède de son idéalisme, de sa foi en une humanité capable d'autonomie. Il refuse de prendre acte d'un fait, si bien décrit par Kant, le théoricien pourtant de l'autonomie morale : « L'homme est un animal qui, lorsqu'il vit parmi d'autres membres de son espèce a besoin d'un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l'égard de ses semblables »  8° Proposition de IHUC.

  Il s'ensuit que la condition de la liberté civile est la restriction de la liberté sauvage, par le moyen de la loi. Celle-ci doit être instituée et pour ne pas rester un vœu pieux, elle doit être imposée aux volontés récalcitrantes. Tel est le rôle de l'Etat. Son pouvoir est rendu nécessaire par la méchanceté des hommes et même si ceux-ci étaient bons par nature, l'Etat serait encore nécessaire pour coordonner l'ensemble des activités individuelles, fût-ce sous une forme minimale. Or un Max Stirner refuse même l'Etat libéral, car comme tout Etat, celui-ci incarne une souveraineté nécessairement ennemie de la souveraineté individuelle. (Cf. : « la volonté individuelle et l'Etat sont des puissances ennemies, entre lesquelles aucune « paix éternelle » n'est possible »).

  La faiblesse, voire l'absence d'Etat vont de pair avec l'émergence des mafias, le féodalisme, la guerre civile. Ces situations tragiques, en ce qu'elles sont, à coup sûr, le tombeau de la liberté-indépendance, font apparaître l'Etat, beaucoup moins, comme un Léviathan (Monstre marin évoqué dans la Bible, dans le Livre de Job), selon la formule de Hobbes, ou comme « le plus froid de tous les monstres froids » selon celle de Nietzsche ; que comme un artifice propre à nous sauver de multiples maux. Les contempteurs de l'Etat, remarquait Hannah Arendt, ne devraient jamais oublier le prix qu'il faut payer en peurs et en violences lorsqu'il n'est pas là pour remplir ses fonctions.

 

 2)   Le totalitarisme.

 

  La compréhension du concept de totalitarisme ne va pas de soi dans le monde des penseurs politiques, historiens ou sociologues. Le terme remonte à Mussolini et Gentile qui qualifient l'Etat fasciste d' « Etat totalitaire » au début des années 1920. La conceptualisation du phénomène politique, inédit dans l'histoire, « d'une terrifiante originalité » (Arendt) que furent le stalinisme et le nazisme date des années 1950. Il ne faut pas confondre totalitarisme et despotisme ou tyrannie. Car un despotisme laisse subsister la société civile dans sa relative indépendance par rapport à l'Etat. Les gens peuvent continuer à pratiquer leurs activités de la manière qui leur paraît efficace, ils peuvent penser ce qu'ils veulent, pratiquer la religion qui est la leur. Pourvu qu'ils ne se mêlent pas de politique (dépolitisation) la vie peut continuer son cours « normal ». L'originalité de l'horreur totalitaire consiste dans le fait que les divisions traditionnelles de l'espace privé et de l'espace public, de la société civile et de l'Etat, des classes sociales ou du moins des partis politiques sont supprimées. Ces régimes ne connaissent plus sous le nom de peuple ou de société qu'une masse d'individus atomisés qu'il s'agit de mobiliser grâce à un appareil de domination reposant sur la terreur et l'idéologie. H. Arendt et d'autres auteurs insistent sur le rôle des masses dans ce type de régime. R. Aron caractérise le totalitarisme par cinq éléments : un parti se réservant le monopole de l'activité politique, une idéologie érigée en vérité officielle, le double monopole des moyens de violence et de persuasion, l'absorption de la plupart des activités économiques par l'Etat et leur soumission à l'idéologie, une terreur à la fois policière et idéologique.

  Cette analyse montre que le contraire du totalitarisme n'est pas la démocratie, c'est la pluralité, l'acceptation de l'hétérogénéité sociale, des divisions traditionnelles d'une société. L'Etat totalitaire doit sa monstruosité à sa volonté de construire une nouvelle société d'où toute division, altérité, antagonisme sont exclus. Cet aspect a été particulièrement approfondi par les analyses de C. Lefort. A la question « quel projet anime le totalitarisme » ? Lefort répond : « Le modèle s'impose d'une société qui s'instituerait sans divisions, disposerait de la matrice de son organisation, se rapporterait à elle-même dans toutes ses parties, serait habitée par le même projet d'édification du socialisme ». Il va de soi qu'un tel système refusant toute extériorité par rapport à l'Etat (ni la société civile, ni le droit, ni la connaissance ne peuvent avoir d'autonomie. Le vrai, le juste sont ce que définit le parti comme tel) ne peut procéder que d'une volonté prométhéenne devenue folle.

  L'Etat totalitaire est donc la croissance démesurée de l'Etat, dont la caractéristique est de ne laisser aucun aspect de la vie individuelle ou sociale, hors de la volonté du « Parti-Etat » se prenant fantasmatiquement pour le « Pouvoir-Un » ou « le Peuple-Un ».

 

 

 Note 1: Lire l'étude de Kantorowicz : les Deux Corps du Roi (1957).

  L'historien cite de nombreux textes juridiques anglais de l'époque Tudor. Ex : « Le Roi a deux capacités, car il a deux Corps dont l'un consistant en Membres naturels, comme en ont tous les autres Hommes, et en cela il est sujet aux Passions et à la Mort, comme les autres Hommes ; l'autre est un corps politique, dont les Membres sont ses sujets, et lui et ses sujets forment ensemble la Corporation, comme l'a dit Southcote, et il est incorporé à eux et eux à lui, et il est la Tête et ils sont les Membres, et il détient seul le pouvoir de les gouverner ; et ce Corps n'est sujet ni aux passions, comme l'est l'autre Corps, ni à la Mort, car, quant à ce Corps, le Roi ne meurt jamais, et sa Mort naturelle n'est pas appelée dans notre Droit (comme l'a dit Harper) la Mort du Roi, mais la Démise du Roi ; ce mot (Démise) ne signifie pas que le Corps politique du Roi est mort, mais qu'il y a une séparation des deux Corps, et que le Corps politique est transféré et transmis du Corps naturel maintenant mort, ou maintenant arraché à la Dignité royale, à un autre Corps naturel. De sorte que ce mot indique un transfert du corps politique du Roi de ce Royaume d'un Corps naturel à un autre ».

 

Note 2: Lire l'étude de Roger Caillois: Le pouvoir charismatique, Adolphe Hitler comme idole (1951).

   « TOUT pouvoir est une magie réelle, si l’on appelle magie la possibilité de produire des effets sans contact ni agent, en provoquant pour ainsi dite une parfaite et immédiate docilité des choses. Or les choses ne sont pas dociles, il faut des forces pour les mouvoir et, pour ces forces, des points d’application. Aussi l’incantation du sorcier demeure-t-elle inoffensive, s’il n’y ajoute pas quelque manœuvre plus sûre. Mais les hommes sont plus obéissants que les choses : on peut beaucoup obtenir d’eux par des paroles ou par des signes. Il n’est pas d’expérience plus courante. La magie, c’est l’idée qu’on peut commander aux choses comme aux êtres.

 

                                                     NATURE ET FORMES DU POUVOIR.

   Il n’y a pas de pouvoir entièrement fondé sur la contrainte : le consentement est toujours le principal. Qu’est-ce qui arrête au carrefour la file des automobiles quand l’agent lève son bâton blanc? Certainement pas la force physique de l’agent. Quelque obscur raisonnement sur la nécessité que la circulation soit réglementée? C’est en effet là qu’on en arriverait si tous les conducteurs étaient des philosophes. Mais combien sont-ils qui ont réfléchi au problème et qui ont décidé après délibération de se conformer aux injonctions des agents ? Non, ils obéissent d’instinct au plus faible, mais qui détient l’autorité.

    Telle est l’image de tout pouvoir. On imagine parfois qu’il existe des despotes qui maintiennent leurs peuples en respect avec des mitrailleuses et qui forcent chacun à s’acquitter de sa tâche particulière sous la menace du fusil. Ce n’est finalement qu’une commodité, qu’une simplification de l’esprit. En fait, les mitrailleuses ne jouent jamais si grand tôle. Elles ont rarement l’occasion d’entrer en action. En outre, il est douteux qu’elles puissent obliger une multitude au travail. Elles peuvent seulement tuer beaucoup de monde. Aussi, ce ne sont pas tellement les mitrailleuses qui comptent, c’est plutôt l’idée des mitrailleuses. Et encore plus l’idée qu’elles sont au service du gouvernement. Je ne demande rien de plus: je veux seulement donner à penser qu’en toute relation de pouvoir, l’idée compte plus que la force. Sans cela, d’ailleurs, le pouvoir appartiendrait aux hommes qui manœuvrent les mitrailleuses, non aux officiers qui les commandent, encore moins à celui de qui ces officiers prennent les ordres et qui a généralement les mains nues.

   Certains pacifistes se persuadent d’une manière encore plus étrange que la majorité des gens vont à la guerre contraints et forcés, sous la surveillance de gendarmes qui ont, ou peu s’en faut, le revolver au poing. Pourtant il est clair que les soldats sont plus nombreux et mieux armés que la police, laquelle est en tout cas moins redoutable que l’ennemi. Pour qui ne veut pas se battre ou se battre le moins possible, le choix ne semble pas douteux. Mais les gendarmes représentent l’autorité. D’ailleurs il ne parait pas qu’il soit besoin de recourir à ces moyens extrêmes pour mobiliser un peuple. Le pouvoir s’exerce auparavant, et par un simple imprimé. Si les pacifistes sont tentés par la fable des gendarmes,  c’est justement qu’ils se refusent à imaginer que les gens acceptent d’aller risquer de se faire tuer et essayer de tuer autrui sur la décision d’une douzaine et demie de personnages solennels assis autour d’une table. Ils s’expriment ainsi pour discréditer le pouvoir et rendre les choses incompréhensibles. Car ces personnages ne sont pas n’importe lesquels. Ils sont le gouvernement, c’est-à-dire précisément ce pouvoir qu’il convient d’expliquer.

   Il reste qu’une déclaration de guerre, une mobilisation générale et l’obéissance unanime de millions d’hommes à de tels ordres, qui mettent leur vie en jeu, fournissent en effet une des plus claires démonstrations de l’apparence ou, peut-être, de la réalité magique du pouvoir, suivant qu’on colore ou non l’adjectif de cette nuance surnaturelle dont ma définition s’efforce de le priver.

   Les sources et par conséquent les formes du pouvoir sont multiples. Depuis Max Weber, on les range sous trois rubriques principales, le pouvoir légitime, le pouvoir fonctionnel, le pouvoir charismatique. Le premier s’appuie sur une tradition. La naissance y destine. C’est le pouvoir des dynasties de souverains. Un prestige irrationnel y est attaché. La personne du prince est tenue pour sacrée. Il ne doit de compte à personne. Il règne par la grâce de Dieu. Sa majesté le protège de toute atteinte. Ce type, qui souffre des variantes nombreuses et des restrictions souvent considérables, correspond à une société qui se présente comme une communauté organique. Elle se considère un peu comme une grande famille et admet en conséquence une sorte d’autorité paternelle.

   La seconde espèce de pouvoir est attachée à la fonction. Celle-ci est définie par la loi, ainsi que ses prérogatives, ses devoirs et ses limites. En principe, elle est occupée par le plus compétent, par celui en qui ses concitoyens reconnaissent les plus remarquables aptitudes de direction. On constate un tel pouvoir dans les sociétés de type contractuel, c’est-à-dire dans celles qui se définissent par l’échange des prestations et l’unité des intérêts: le pouvoir s’y confond avec l’administration du bien public, II est confié pour un temps limité à des fonctionnaires responsables et contrôlés.

   Au contraire, le pouvoir charismatique est attaché à la personne du chef. Sa puissance n’est soumise à aucun contrôle. Elle lui vient de la faveur populaire et ne repose que sur la fascination qu’il exerce. Elu par acclamations, il prospère par l’enthousiasme qu’il entretient chez ses fidèles. Il commande arbitrairement et passe pour incarner les destinées du groupe, dont il apparaît comme le répondant mystique. Ce genre de pouvoir est caractéristique d’une société en mouvement, c’est-à-dire d’une association d’hommes réunis par une ambition identique dans la poursuite d’une entreprise commune. Ils voient dans leur conducteur à la fois l’instrument de la providence et une garantie de réussite. Aussi celui-ci se présente-t-il presque obligatoirement comme un chef de guerre, un conquérant ou un prophète. C’est en premier lieu un entraîneur d’hommes.

   Ni la mentalité, ni la complexité des sociétés modernes ne semble admettre un pouvoir de cette sorte. En général, les deux premières espèces de puissance se partagent leur gouvernement. Dans presque toutes, l’une et l’autre se combinent en proportions variables, où parfois le type traditionnel l’emporte et parfois le type fonctionnel. Jusque dans la guerre et dans la religion, il en est ainsi : le pouvoir des généraux ou des évêques dépend entièrement de leurs fonctions, nullement de leur popularité. Le pouvoir charismatique paraît à peu près éliminé. On le dirait plutôt un souvenir des premiers âges de l’humanité. Il ressuscite de loin en loin avec un grand bruit d’armes et dans un grand déploiement de violence pour produire sur la scène de l’histoire un fondateur de religion comme Mahomet ou un meneur de hordes comme Gengis-Khan. Pourtant, un examen plus attentif montre que, s’il affecte des formes plus modestes, il n’a nullement disparu. Il joue notamment un rôle appréciable dans la vie des partis, où le prestige personnel des chefs n’est pas sans influence. Mais, quand ils parviennent au gouvernement, la coutume veut qu’ils s’assagissent, c’est-à-dire que les nécessités du pouvoir fonctionnel remplacent pour eux les élans du pouvoir charismatique [..]»

     Roger Caillois. Le pouvoir charismatique, Adolphe Hitler comme idole dans Quatre essais de sociologie contemporaine, 1951, Olivier Perrin éditeur, p 49à 53.

 

 

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27 Réponses à “L’Etat.”

  1. marie dit :

    On peut rapprocher cette vision avec celle de Platon dans « le politique » dans le sens où pour lui, l’homme politique est celui qui tisse ensemble toutes les sciences et que c’est l’art de la totalité. Etant donné que dans l’âme il existe des vertus contraires donc une pluralité de tendances qui peuvent faire surgir la haine, l’homme politique doit nécessairement tisser ensemble les contraires. Est-une vision « anti-totalitarisme » ? Vous n’avez pas parlé de la tyrannie mais sa principale caractéristique n’est-elle pas que le tyran n’a pas de savoir et pourtant il possède le pouvoir ?

  2. Simone MANON dit :

    Je ne sais pas de quelle vision vous parlez. Le propre de la tyrannie (forme corrompue pour les Grecs de la monarchie) est d’exercer la souveraineté de manière arbitraire, au service de l’intérêt du tyran et non de celui du peuple. Pour Platon le régime idéal serait incarné par une royauté d’essence morale, dont il est possible de construire théoriquement l’idée mais dont on ne voit pas qui, en pratique, pourrait s’en prévaloir.
    Ne confondez pas totalitarisme et despotisme ou tyrannie.
    Voyez qu’il est toujours dangereux de se réclamer d’une « science politique », ce qui à certains égards, peut être considéré comme l’erreur et le danger du platonisme.

  3. BAZIN Sullyvan dit :

    Bonjour.

    C’est une très intéressante analyse que vous nous offrez là, comme toujours. Attention au lien conduisant au catéchisme révolutionnaire de Netchaïev : il ne fonctionne pas (enlever le tréma du -i). Vous concluez en définissant l’Etat-totalitaire comme une croissance démesurée, une hypertrophie du politique (thèse défendue par Carl Schmitt ?)… Ce n’est pourtant pas là la perspective de H. Arendt, qui perçoit le totalitarisme davantage comme le résultat d’un dépérissement du politique… Me trompé-je ? Comment comprendre un tel écart d’interprétation ?

    Merci encore !

  4. Simone MANON dit :

    Il ne faut se tromper ni sur Schmitt, ni sur Arendt. L’un élabore une philosophie de l’Etat reposant sur l’idée que la distinction ami-ennemi lui est consubstantielle, l’autre donne une définition du politique dont l’essence est la pluralité humaine, l’agir ensemble de sujets capables de penser et de vouloir de manière autonome.
    Il n’y a pas de contradiction entre ces deux énoncés: l’Etat totalitaire est une croissance démesurée de l’Etat et le signe d’un dépérissement du politique car l’un est la condition de l’autre. Là où les hommes agissent collectivement de concert comme membres de la pluralité humaine, l’embrigadement sous un parti unique d’êtres interchangeables, massifiés et fanatisés n’est pas possible.
    Merci de m’avoir indiqué le dysfonctionnement du lien concernant le catéchisme révolutionnaire.

  5. Léo dit :

    Madame, bonjour,
    Tout d’abord, je vous espère en bonne santé (je sais que l’heure n’est plus aux voeux de bonne année mais tant pis! Je vous souhaite une bonnée année 2011).
    Je voulais vous dire qu’à la lecture de cet article, je me rends compte de la qualité de l’enseignement que vous nous avez proposé l’an dernier (non pas que j’en doutais, mais je vois maintenant à quel point ces cours font écho à ceux que je reçois cette année, en Figures du pouvoir ou en Sciences Politiques – notamment la théorie des deux corps du roi, ou la typologie des différents types de domination chez Weber).
    Je suis cette année à Sciences Po Paris, et je ne cache pas que vous avez été une des personnes à m’avoir le plus motivé pour y parvenir.
    Je vous souhaite une bonne journée,
    Bien à vous,
    Léo Epstein

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour Léo
    Vos voeux et votre plaisir manifeste dans vos études me réjouissent.
    Je vous remercie et vous souhaite également une année féconde en découvertes, en bonheur intime et en jouissance du fait même d’exister. J’espère que vous avez des professeurs passionnants et que vous prenez le temps de profiter des possibilités qu’offre la vie parisienne.
    En cette période de bouleversements géopolitiques, vous avez matière à stimuler la réflexion. Je n’ai pu m’empêcher, dans mon dernier article, de proposer une petite méditation sur les révoltes arabes. Ce qui se passe ne peut nous laisser indifférents et justifie ma foi indéfectible dans l’idée d’universalité humaine.
    Avec mon meilleur souvenir et mes félicitations encore pour votre brillante réussite en philosophie.

  7. Guillaume dit :

    Bonjour Madame,

    Je voulais tout d’abord vous remercier pour ces nombreux articles mis en lignes, ensuite, en lisant cet papier, je me suis posé une question (plusieurs en vérité mais une me taraude l’esprit plus particulièrement):
    vous écrivez à la fin du paragraphe sur le totalitarisme: « le contraire du totalitarisme n’est pas la démocratie, c’est la pluralité. »

    A la lecture de votre article, je ne peux que confirmer vos dires mais alors, dans ce cas là, peut-on considérer que l’on peut avoir une forme d’état à la fois totalitaire et démocratique? ou alors, bien que n’étant pas contraires, ceux-ci ne peuvent pas s’accorder?

    Merci à vous.
    Cordialement.
    Guillaume Barsagol

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour Guillaume
    La formule que vous relevez a surtout pour vocation de pointer l’essence du totalitarisme, c’est-à-dire sa haine de l’hétérogénéité sociale, sa volonté de soumettre la totalité du corps social à une pensée unique et à des modalités d’existence déterminées par le fantasme d’une seule et unique norme. Ce qui est donc antinomique avec les divisions traditionnelles de la société et la démocratie au sens où celle-ci est l’ expression politique de la diversité naturelle de toute société.
    Mais, comme l’a montré Tocqueville, l’ordre démocratique, surtout défini comme état social (égalité des conditions), n’est pas exempt de dangers. En particulier, sous la pression de la passion égalitariste, il peut devenir liberticide. Tout ce qui déroge à la pensée ou à la norme définies par le plus grand nombre est suspect, politiquement incorrect. Tocqueville a parlé de despotisme démocratique. Avec Hitler et Lénine/Staline, ce despotisme est devenu un totalitarisme au sens précis.
    Il s’ensuit que la tendance qui est en puissance, si l’on n’y prend garde (selon les analyses de Tocqueville), dans l’ordre démocratique s’est actualisée dans la volonté de puissance d’un parti prétendant incarner la voix et les intérêts du Peuple. Or le pouvoir du Peuple est, formellement, la définition de la démocratie. D’où l’expression :démocratie populaire pour les régimes de l’Est.
    Voilà pourquoi il convient de bien comprendre que le contraire de l’Etat totalitaire est une société pluraliste autorisant la plus grande hétérogénéité sociale et protégeant les droits des individus. D’un côté une idéologie holiste, de l’autre une idéologie individualiste, au sens défini par Louis Dumont. D’un côté une unification violente du corps social dans le fantasme morbide d’une rédemption espérée, de l’autre un corps social pluriel exprimant sa diversité, l’hétérogénéité de ses intérêts dans des partis et des conflits dont l’antagonisme doit être dépassé par la délibération collective et le principe majoritaire.

    On peut donc conclure ainsi:
    En droit, totalitarisme et démocratie sont antinomiques.
    En fait, l’opposition n’est plus aussi radicale qu’il y paraît dès lors qu’on prend acte des passions populaires et des démons (la jalousie, l’envie, la haine) travaillant la démocratie comme état social.
    Bien à vous.

  9. Simon dit :

    Bonjour madame,

    Quand Hegel explique (en gros) que l’Etat, c’est la Raison qui s’objective, et donc un pas vers la réalisation de l’Esprit, qu’entend-il par Etat ?
    Je crois qu’il emprunte quelques notions à Rousseau, mais sans jamais admettre les théories du Contrat Social …

    Bien cordialement

  10. Simone MANON dit :

    Bonjour Simon
    Voyez le cours suivant (l’articulation du sociétal et de l’étatique) et ses commentaires. Développer la théorie hégélienne de l’Etat exigerait de construire un cours. Je vous conseille la lecture du livre d’ Eric Weil: Hegel et l’Etat.
    Bien à vous.

  11. Pierre dit :

    Bonsoir chère Simone,
    Peut-on justement définir démagogue et populiste comme des synonymes?
    Bien à vous,
    Pierre

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour Pierre
    La campagne électorale que nous sommes en train de vivre doit inviter à prendre la mesure de ce qui est appelé « populisme » et des apories auxquelles nos institutions sont confrontées.
    Dans une première approche, on identifie rapidement populisme et démagogie. Ce qui me paraît une manière de se tirer à bon compte d’une difficulté. Laquelle? De la disjonction entre la représentation politique et ceux qu’elle est censée représenter. Réelle ou imaginaire, cette disjonction me semble un fait majeur et invite à se poser des questions difficiles:
    Qu’est-ce que le peuple? Pourquoi des pans entiers de ce peuple (les classes populaires par exemple, pas seulement car il y a beaucoup de bobos dans les troupes de Mélenchon) ont-ils l’impression d’être exclus de la représentation politique? Pourquoi faut-il que ce soit dans des discours de haine, de ressentiment, dans des appels à la violence qu’ils se reconnaissent le mieux? Pourquoi de nombreux ténors braillent-ils plutôt que de parler? Les passions politiques sont-elles si déchaînées qu’elles doivent compromettre le recul nécessaire à l’exercice de la raison? Tout ce que j’observe m’étonne et même me terrifie. Je ne suis pas sûre que la république française sorte indemne, du point de vue des vertus démocratiques, de ce psychodrame sinistre. Certes tout cela exprime une demande de justice, un refus d’inégalités criantes sur lesquelles les médias ont sans cesse mis la loupe mais cette explication ne suffit pas.
    La montée de ce qui est qualifié de populisme (et qui est toujours le discours de l’adversaire politique) me semble le symptôme d’une maladie du corps social largement entretenue par des discours malfaisants mais ceux-ci n’auraient pas d’écho s’ils en étaient seulement la cause. Ils en sont tout autant l’effet.
    Je vous invite à lire le livre de Pierre Rosanvallon sur le populisme ou du moins cet article:http://www.laviedesidees.fr/Penser-le-populisme.html
    Bien à vous.

  13. Pierre dit :

    Merci pour cette réponse.
    A bientôt,
    Pierre

  14. Pierre dit :

    Bonsoir chère Simone,
    Je partage aussi cet effroi au vu de l’exploitation grandissante de la naïveté de certains… Aussi, je crois plus que jamais que l’école, notamment via l’apprentissage de la philosophie, des lettres et de l’histoire, a un rôle à jouer pour prévenir les jeunes citoyens des tentations populistes… Néanmoins, force est de constater que l’excellence qu’elle est censée produire est en constante perte de vitesse.
    Bien à vous,
    Pierre

  15. Simon dit :

    Bonsoir madame,

    D’après vous qu’est ce qui distingue la démocratie / le suffrage universel des régimes populistes / du plébiscite ?
    Dans les deux cas, on met le peuple au centre de l’attention. Mais tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a une différence, et que si l’idée de pouvoir au peuple est noble, celle de populisme est dégradante. J’ai lu le lien que vous avez donné à Pierre, mais ça ne m’a pas trop éclairé.

    Bien cordialement,
    Simon

  16. Simon dit :

    J’ai une autre question concernant Rousseau : il considère que le peuple perd sa liberté lorsqu’il délègue son pouvoir législatif à des représentants.
    Est-ce que vous pensez que c’est ce que nous faisons quand nous élisons des députés ?

    Cordialement,
    Simon

  17. Simone MANON dit :

    Bonjour Simon
    La démocratie est un régime où le peuple est souverain, où ceux qui gouvernent sont tenus de revenir périodiquement devant lui pour être reconduits ou remerciés.
    Le peuple signifie en ce sens: ensemble des membres associés dans un corps politique. On ne fait pas intervenir d’élément social dans sa définition comme c’est le cas dans l’idéologie de la lutte des classes qui fait éclater l’unité abstraite du peuple en riches et pauves; ou bien dans l’idéologie sexiste qui le distribue entre hommes et femmes, ou dans l’idéologie culturaliste qui oppose les chrétiens et les musulmans etc.
    Ce qui signifie que le sujet-citoyen est défini abstraitement comme un être de raison capable , pour faire société avec les autres, de s’arracher aux caractéristiques concrètes de son inscription sociale afin de raisonner dans le silence des passions.
    Ce sujet abstrait, théorisé par le rationalisme humaniste qui est au principe de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, n’est pas une donnée naturelle. C’est ce qui devait être institué par l’école républicaine grâce à un enseignement rigoureux , laïque, scrupuleux dans le souci de se tenir à l’écart des idéologies travaillant le corps social. J’ai pu observer que l’école a cessé d’honorer cette éthique et qu’elle est devenue très poreuse aux passions sociales.
    Je ne pense que ce que nous observons soit la seule conséquence de cette trahison des idéaux républicains de l’école, mais enfin la montée du populisme me semble liée à la faiblesse de l’armature spirituelle et morale des individus.
    Le populisme n’est peut-être rien d’autre que la subversion de la raison par les passions. Il s’ensuit que le langage de la modération, la capacité d’écouter les arguments de l’autre en ne le soupçonnant pas d’emblée d’être un imbécile ou un salaud, le rapport critique à soi-même, l’absence de dogmatisme sont mis hors jeu.
    Ce danger est consubstantiel à la démocratie, c’est pourquoi un Montesquieu voit dans la démocratie représentative un rempart à la violence passionnelle de la démocratie directe.
    Le jugement de Rousseau a varié sur ce point. Il dit qu’on n’est vraiment libre que dans l’usage de sa liberté donc dans l’élection et qu’ensuite on a perdu sa liberté. Mais il souscrit aussi au principe de la représentation pour les grands peuples où la démocratie directe n’est pas possible et il admet que la représentation ou les corps intermédiaires sont un principe de modération.
    Bien à vous.

  18. Simon dit :

    Merci, j’ai bien compris. C’est un peu ce que dit Platon lorsqu’il critique ce qu’il définit comme la démocratie : une tyrannie des passions ; des sophistes qui s’adressent aux affects des foules, et non pas à leur raison, afin de légitimer leur présence au pouvoir etc. J’ai encore deux questions qui me viennent à l’esprit et qui sont liées à celles que je vous ai posées.
    D’abord, en ce qui concerne les corps intermédiaires, comment s’assurer qu’ils ne sont pas en fait des lobbys corrompus qui, au lieu de modérer le jugement du peuple (toujours susceptible d’être passionnel), font valoir l’intérêt particulier d’un groupe ? Je sais que c’est un reproche qu’on trouve beaucoup dans les théories du complot (type Soral & cie) et au sein des pouvoirs d’extrême droite, mais justement, comment peut-on réfuter cet argument ?

    Enfin, puisque chez Rousseau, on voit bien que ce qui rend possible la liberté civile, c’est le pouvoir législatif, pourquoi dans notre Vème République, la présidentielle a-t-elle bien plus d’importance que les législatives ?

    Bien cordialement,
    Simon

  19. Pierre dit :

    Bonsoir chère Simone,
    En ces temps d’élections où les propos sont souvent employés sans grande pertinence, pouvez-vous m’indiquer la distinction qu’il faut faire entre la démocratie et la république. J’ai le sentiment que la république fait montre de davantage d’exigences à l’égard des citoyens, qu’en pensez-vous?
    Une nouvelle fois merci, à bientôt,
    Pierre

  20. Simone MANON dit :

    Bonjour Simon
    On ne peut jamais être assuré de rien, pas plus sur la scène politique qu’ailleurs.
    Peut-être faudrait-il, pour se prémunir contre les risques de dérive des institutions humaines, limiter sérieusement la durée des mandats et leur cumul dans les fonctions représentatives et éviter qu’elles fonctionnent comme des moyens de promotion sociale pour ceux qui les exercent.
    Par nature les corps intermédiaires ont vocation à défendre les intérêts (particuliers) de ceux qu’ils représentent mais dans la délibération collective, ils sont placés de telle sorte qu’ils doivent concilier ces intérêts avec ceux des autres. L’exigence de l’intérêt général devrait donc être plus concrète pour eux par la vertu de leur statut médiateur.
    Pour ce qui est du poids respectif du législatif et de l’exécutif dans notre constitution, vous savez bien qu’on ne peut pas comprendre la décision de renforcer l’exécutif sans se rappeler qu’il s’agissait de sortir des impasses du régime des partis. Le souci était celui de l’efficacité. La conciliation du légitime et de l’efficace suppose nécessairement des sacrifices soit d’un côté, soit de l’autre.
    Quant à l’élection au suffrage universel du président de la République, c’est pour moi, le signe que la République française n’a pas rompu avec la nostalgie de la monarchie ou de l’homme providentiel. La maturité politique voudrait qu’on n’en soit plus là, mais…
    Bien à vous.

  21. Simone MANON dit :

    Bonjour Pierre
    Votre question demanderait des développements que je ne vais pas faire ici.
    Il y a une distinction purement spéculative à faire entre l’idée de république et celle de démocratie
    Une république peut ne pas être démocratique, une démocratie peut ne pas être républicaine. Ainsi une monarchie peut être républicaine dès lors que le monarque conduit l’Etat selon l’exigence de l’intérêt commun. Une démocratie peut être despotique au sens de Tocqueville ou de ce que l’on a pu observer dans les démocraties populaires.
    Comme le souligne Kant, la république est une Idée de la raison. http://www.philolog.fr/la-republique-comme-idee-pure-de-la-raison-kant/
    Elle définit l’objet du politique qui est la chose commune ou le bien commun.
    Mais qu’est-ce que le bien commun? Peut-on considérer que seule une élite peut en avoir le sens? C’était la conception platonicienne théorisée dans l’hypothèse limite du roi-philosophe. Le disciple de Platon, Aristote, discutait déjà la légitimité de cette analyse et l’expérience a montré qu’il faut se méfier de ceux qui prétendent être plus que d’autres dans le secret des dieux.
    Platon précisait aussi qu’il ne naît pas, parmi les hommes, de roi sur le modèle de la reine dans la ruche.
    Alors qui peut mieux que l’ensemble des membres associés dans un corps politique se prononcer sur la manière dont ils se représentent l’intérêt commun? D’où l’idée démocratique qui déplace la question de la légitimité de l’objet du politique (la chose commune) à sa source (le peuple).
    Le problème est que les particuliers confondent souvent l’intérêt particulier et l’intérêt général. D’où la nécessité d’une formation intellectuelle pour exercer à l’ascèse des passions. Nécessité aussi, du côté des prétendants au pouvoir, d’en appeler à la raison des citoyens, d’éviter le dogmatisme des idéologies. Les conditions ne sont guère réalisées ni d’un côté, ni de l’autre, voilà pourquoi la démocratie a toujours fait l’objet de critiques et néanmoins, si elle n’est pas le meilleur des régimes, elle est le moins pire comme on l’a dit et répété.
    Je vous avoue que ce n’est pas sans inquiétude que je constate la remise en cause du fait démocratique par beaucoup de nos bien-pensants. Sans doute ont-ils la nostalgie des régimes qui leur permettaient d’avoir des positions dominantes.
    Bien à vous.

  22. Pierre dit :

    Merci pour cette réponse, j’aime toujours autant vous lire!
    A bientôt,
    Pierre

  23. Simon dit :

    J’ai quand même l’impression que cette idée qui consiste à dire que le peuple n’est pas assez raisonnable pour qu’il y ait une démocratie directe, est proche de l’idée aristocratique qui dit que le peuple n’est pas assez mature pour gouverner et qu’il a besoin d’un chef qui le protège et auquel il est subordonné ; sauf que dans le cas de la démocratie, il ne s’agit pas d’un chef mais d’un « représentant ». Pourtant la frontière paraît mince. C’est bien compliqué …

  24. Simone MANON dit :

    Mais où lisez-vous, Simon, une telle affirmation dans mes réponses?
    La démocratie directe est impossible, non point en raison du caractère déraisonnable de ses membres mais en raison de leur trop grand nombre. Ce qui était possible avec 40000 citoyens environ (estimation du nombre des citoyens dans l’Athènes démocratique) ne l’est pas avec une population de millions voire de milliards de personnes. Ce sont des contraintes matérielles, non des contraintes morales qui rendent nécessaire la représentation mais cela n’empêche pas de reconnaitre que celle-ci a des vertus (et des dangers).
    Par ailleurs, l’assimilation que vous opérez du  » chef » et du « représentant » n’a aucune rigueur. D’une part parce qur les députés représentent des conceptions du bien commun plurielles, la délibération politique ayant vocation à en débattre et à réaliser des compromis, d’autre part parce que le législatif ne doit pas être confondu avec l’exécutif.
    Bien à vous.

  25. Simon dit :

    Ce n’est pas quelque chose que j’ai lu dans vos propos ou une pensée que je vous attribue, c’est un problème qui se posait dans ma tête. Je comprends mieux l’argument du nombre.

    Merci encore pour toutes ces précisions,
    Simon

  26. Thibault dit :

    Bonsoir Madame Manon,
    c’est la première fois que je laisse un commentaire sur ce blog, disons que je ne suis pas un lecteur très actif. Néanmoins je tenais à vous remercier (moi qui étais inconnu pour vous il y 20 secondes 🙂 ) pour la qualité de votre blog.
    La pile de savoir, de connaissances que vous mettez à disposition à travers ce blog est tout simplement extraordinaire, et témoigne d’une générosité sans faille de votre personne. Vos différents posts qui recouvrent toutes les notions abordées en préparation au baccalauréat, m’ont été d’une grande utilité.
    Je peux dire que vous êtes l’un des principaux artisans de ma réussite à l’épreuve de philosophie. En effet, j’ai reçu la note de 20/20, et je vous assure que vous y êtes pour beaucoup.
    J’espère que vous permettrez à beaucoup d’autres apprentis-philosophes, de s’ouvrir à cette noble matière qu’est la philosophie et dont trop souvent les élèves (mes camarades) ne portent pas intérêt. Votre prose est d’un français très pur, et les phrases sont tournées de telle sorte que tout apparaît plus clairement.
    Vous m’avez été d’une grande aide, et je continuerai à lire ce blog assidûment (je n’ai pas encore eu le temps de lire tous les articles !)
    Bien à vous et encore merci

  27. Simone MANON dit :

    Toutes mes félicitations, Thibault, pour votre brillante réussite.
    Bonnes vacances et bonne poursuite d’études.
    Avec tous mes remerciements pour ce sympathique message.

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