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« Quel est  le pouvoir de la fortune dans les affaires humaines, et comment on peut lui résister.

     Je n'ignore pas que beaucoup ont pensé et pensent que les affaires du monde sont gouvernées par la fortune et par Dieu, que la prudence humaine est impuissante à les corriger, et que les hommes n'y ont même aucun remède ; aussi pourraient-ils juger que ce n'est pas la peine de trop s'employer, et qu'il vaut mieux se laisser gouverner par le sort. Cette opinion a été développée ces derniers temps, du fait des grands bouleversements qu'on a vus et que l'on voit chaque jour, impossibles à conjecturer par les forces de l'esprit humain. En y pensant parfois moi-même, il m'est arrivé de partager partiellement ce point de vue. Toutefois, comme il nous reste une part de liberté, je juge que s'il peut être vrai que la fortune est l'arbitre de la moitié de nos actions, elle nous en laisse cependant gouverner l'autre moitié, ou à peu près. Et je la compare à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu’ ils s'irritent, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent de la terre ici, la déposent ailleurs. Tous s'enfuient devant eux, chacun cède à leur assaut, sans pouvoir en rien leur faire obstacle. Bien qu'ils soient ainsi faits, il n’empêche que les hommes, lorsque les temps sont calmes, peuvent prendre certaines dispositions, grâce à des digues et à des remparts, de  telle sorte que si les eaux montaient, ou bien elles seraient canalisées, ou bien elles seraient moins furieuses et dangereuses. Il en va ainsi de la fortune : elle démontre sa puissance là où la valeur n'est pas préparée pour lui résister, et tourne ses assauts où elle sait que n’ont pas été montés des digues et des remparts pour la contenir. Et si vous considérez l'Italie, qui est le siège de ces bouleversements et la source de leur impulsion, vous remarquerez qu’elle est une contrée sans digue et sans rempart. Car si elle était protégée par la valeur qui convient, comme le sont l’Allemagne, l'Espagne et la France, ou bien cette crue n’aurait pas produit les grands bouleversements que le pays connaît, ou bien elle ne se serait pas produite.

   C’est à cela que je veux m'en tenir en ce qui concerne l’opposition à la fortune entendue d'une manière générale. Mais, en bornant mon propos, aux cas particuliers, je dis que l'on voit aujourd'hui tel prince prospérer, et demain s'effondrer sans l'avoir vu changer de nature ni de caractère. Cela vient premièrement des raisons qu’on a longuement discutées plus haut, à savoir que le prince qui se fonde complètement sur la fortune s’effondre lorsque celle-ci change. Je crois de plus, qu'est heureux celui qui adapte sa manière d'agir aux particularités de son époque, et pareillement est malheureux celui dont la manière d'agir est en désaccord avec 1'époque. On voit en effet que les hommes procèdent diversement dans leur recherche des buts que tous visent, à savoir la gloire et les richesses : l'un est circonspect,  l’autre impétueux ; l’un procède avec violence, l'autre avec adresse ; l'un avec patience, l'autre à l'inverse. Et chacun avec ces manières différentes peut réussir. On voit encore de deux individus circonspects, l'un parvenir à réaliser ses desseins, l'autre non ; et semblablement deux individus qui prospèrent par deux procédés différents, l'un étant circonspect, l'autre impétueux. Tout cela n'a d'autre origine que les particularités de l'époque, qui conviennent ou non à leur manière de procéder. De là vient ce que j'ai dit, à savoir que si deux individus se comportent différemment ils arrivent au même résultat, et si deux se comportent de la même manière, l'un atteint son but, l'autre non. De là encore dépend le caractère variable du résultat ; car, si l'un se comporte avec circonspection et patience, et que les circonstances tournent de telle sorte que sa manière de faire est bonne, son bonheur est certain ; mais si les circonstances changent, il s'effondre, parce qu’il ne change pas sa manière de faire. On ne trouve pas d'homme assez prudent pour savoir s'adapter à ces changements, et cela parce que l'homme ne peut s'écarter du chemin sur lequel sa nature le pousse, ou bien parce qu’ayant toujours réussi en empruntant une voie, il ne peut se résoudre à s'en éloigner. C'est pourquoi l'homme circonspect, quand le temps est venu d'agir avec fougue, ne sait pas le faire ; d'où le fait qu'il s'effondre ; car si l'on changeait sa nature avec les circonstances, la fortune ne changerait jamais.

[…]

  Je conclus donc que comme la fortune varie et que les hommes demeurent obstinés dans leurs manières, ils sont heureux lorsqu’ils s'accordent  et malheureux lorsqu’ils sont en désaccord avec elle. Pour ma part, je pense ceci : il vaut mieux être fougueux que circonspect car la fortune est femme, et il est nécessaire si on veut la soumettre, de la battre et de la bousculer. Et l'on voit qu’elle se laisse vaincre plutôt par ceux qui agissent ainsi que par ceux qui procèdent avec froideur. C’est pourquoi toujours, étant femme, elle est l’amie des jeunes gens, parce qu’ils sont moins circonspects, ont plus de vigueur et la commandent avec plus d’audace ».

Machiavel, Le Prince, 1513, § XXV, traduction : Thierry Ménissier.

 

 

«  Qu’il faut savoir varier suivant les temps, si l’on veut toujours trouver la fortune propice.

   J’ai considéré plus d’une fois que les hommes réussissent ou échouent suivant qu’ils savent ou non régler leur conduite sur les circonstances : on voit en effet les uns y aller pleins d’impétuosité, les autres circonspects et prudents : et ces deux démarches étant pareillement éloignées de la seule qui convienne, les fourvoient pareillement. L'homme qui se fourvoie le moins et rencontre le succès est celui dont la démarche rencontre les circonstances favorables, mais alors, comme toujours, il ne fait qu'obéir à la force de sa nature.

   Chacun sait avec quelle prudence, quel éloignement de toute impétuosité, de toute audace romaine, Fabius Maximus conduisait son armée. Sa fortune voulut que son génie s'accordât aux circonstances. En effet, Annibal était arrivé tout jeune en Italie; son étoile se levait à peine; il venait de mettre par deux fois les Romains en déroute; cette république, se trouvant privée de ses meilleurs soldats, démoralisée, ne pouvait que se féliciter d'avoir un capitaine dont la lenteur et la circonspection arrêtassent l'impétuosité de l'ennemi. De même Fabius ne pouvait trouver des circonstances plus favorables à son génie; or, c'est ce qui fut la cause de sa gloire. Et que Fabius, en se comportant ainsi, obéît à son naturel et non à un propos délibéré, on le vit bien quand Scipion voulut terminer d'un coup la guerre en la portant sur le sol africain avec toutes ses armées, et que Fabius s'y opposa longtemps, incapable de se défaire de sa façon et conduite coutumières. Et s'il eût été le roi dans Rome, la guerre avait de grandes chances d'être perdue pour elle, faute de savoir varier la conduite avec les circonstances. Mais Rome était une république qui enfantait des citoyens de tous les caractères; et de même qu'elle produisit un Fabius, excellent lorsqu'il fallait traîner la guerre en longueur, de même elle produisit un Scipion lorsqu'il fut temps de vaincre.

   Ce qui assure aux républiques une plus longue vie et une fortune plus constante qu'aux monarchies, c'est de pouvoir par la variété de génie de leurs citoyens, s'accommoder bien plus facilement que celles-ci aux variations des temps. Un homme habitué à une certaine marche ne saurait en changer, comme nous l'avons dit; dès que viennent des temps qui ne cadrent plus avec sa manière, il est fatal qu'il succombe.

   Pier Soderini, que nous avons cité plusieurs fois, réglait sa conduite sur les principes de l'humanité et de la patience. Il vit prospérer sa patrie tant que les circonstances se prêtèrent à ce régime. Mais vinrent des temps où il fallait rompre avec une politique d'humilité et de patience, et il ne sut pas rompre : il tomba et avec lui, sa patrie. Le pape Jules II se livra pendant tout son  pontificat à la fureur et à l’impétuosité de son caractère et comme les circonstances s’accordaient à merveille avec  cette façon d’agir, il réussit dans toutes ses entreprises ;  fût-il survenu d'autres circonstances qui eussent demandé un autre génie, il se serait nécessairement perdu, parce qu’il n'eût pas changé ni de caractère ni de conduite. Deux choses s'opposent à ce que nous puissions changer : d'abord nous ne pouvons pas résister au penchant de notre nature; ensuite un homme à qui une certaine façon d’agir  a toujours parfaitement réussi, n'admettra pas qu’il doit agir autrement. C’est de là que viennent pour nous les inégalités de la fortune : les temps changent et nous ne voulons pas changer. De là vient  aussi la chute des cités, parce que les républiques ne changent pas leurs institutions avec le temps, comme nous l'avons longuement montré. Elles ont, il est vrai, cette excuse que, pour les y déterminer, il faut que viennent des temps qui  les ébranlent tout entières, et il ne suffit pas qu’un seul homme  y modifie son comportement ».

   Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, III, IX, Trad. E. Barincou, la Pléiade, p. 640 à 642.

 

 

EXPLICATION

 

 Fortune, virtù, ces notions sont récurrentes dans le discours de Machiavel. Il les emprunte à la tradition gréco-romaine mais il en remanie considérablement le sens. D’où les équivoques qu'il convient de dissiper.

 

 I. La Fortune.

 

 

1°) Sens antique.

 Tomis Fortuna, musée de Constanta (Roumanie) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fortuna_(mythologie)

Fortuna, dans la mythologie romaine, est la déesse de la fertilité, de la prospérité. Fille aînée de Jupiter, selon certains mythes, nourrice de celui-ci selon d’autres, elle eut plusieurs lieux de culte à Rome et fut très populaire aux deux premiers siècles de notre ère. Elle est généralement associée au dieu Fors, incarnation masculine du hasard. Fors Fortuna est donc la personnification de la chance, du hasard. Présidant à la distribution des biens et des maux, un de ses attributs est la corne d’abondance, mais on la représente aussi les yeux bandés ou se tenant près d’une roue,  pour souligner que ses dons sont capricieux et que les destinées humaines sont exposées à ses aléas. Elle incarne donc le sort heureux ou malheureux que les hommes subissent avec ce qu’il a d’arbitraire et d’aveugle. Son nom dérive du latin : fors, fortis, qui signifie « ce qui s’apporte ». Dans Horace, on peut lire : « La Fortune se plaisant à une activité cruelle et constante à jouer son jeu capricieux, transporte ses instables privilèges, libérale aujourd’hui pour moi, demain pour un autre » Odes, III, 29, 49-53.

   Le poète se fait l’écho ici du sens grec où Fortune est assimilée à Tyché. Dans cette signification de force aveugle, implacable, elle est plus grecque que latine, car chez les Latins, elle fut plutôt « bonne fortune », divinité protectrice, heureux Destin. Par exemple Fortuna publica est la bonne fortune attachée à la vie publique, fortuna dux au parcours des hommes politiques. Elle est proche alors de l’idée de Providence, comme cela s’atteste dans l’idée chère à de nombreux auteurs antiques (Tite-Live, Plutarque) selon laquelle la grandeur de Rome est due essentiellement à la Fortune. Ce rôle de pilote des choses humaines est figuré par le gouvernail que la déesse tient dans sa main comme si dans le cours des choses humaines, une volonté divine intervenait pour les mener à telle ou telle fin.

 

2°) Sens du recours à cette notion chez Machiavel.

 

  La pensée machiavélienne n’est pas totalement affranchie de ces significations mythiques. Dans certains textes, le terme semble bien connoter l’idée d’une volonté immanente à l’ordre du monde s’annonçant par la médiation de signes.

   C’est patent dans le chapitre 29 du livre II des Discours sur la première décade de Tite-Live. « A considérer attentivement la marche des choses humaines on voit qu’il est des événements auxquels le ciel même semble signifier aux hommes qu’ils n’ont pas à se soustraire. […] Telle est la marche de la fortune : quand elle veut conduire un grand projet à bien, elle choisit un homme d’un esprit et d’une virtù tels qu’ils lui permettent de reconnaître l’occasion ainsi offerte. De même lorsqu’elle prépare le bouleversement d’un empire, elle place à sa tête des hommes capables d’en hâter la chute. Existe-t-il quelqu’un d’assez fort pour l’arrêter, elle le fait massacrer ou lui ôte tous les moyens de rien opérer d’utile » La Pléiade, p. 595-597.

   De même on peut lire dans le chapitre 56 du livre I : «  J’ignore d’où cela vient, mais mille exemples anciens et modernes prouvent que jamais il n’arrive aucun grand changement dans une ville ou dans un Etat, qui n’ait été annoncé par des devins, des révélations, des prodiges ou des signes célestes. Pour ne pas en rapporter un exemple pris hors de chez nous, on sait de quelle manière le frère Girolamo Savonarole prédit l’arrivée de Charles VIII en Italie ; et que dans toute la Toscane, principalement à Arezzo, on vit des hommes qui se livraient combat dans les airs. Chacun sait également que peu avant la mort de feu Laurent de Médicis, la foudre tomba sur le Dôme et cela avec tant de fracas que cet édifice en fut considérablement endommagé. Ne sait-on pas également que, peu avant l’expulsion de Piero Soderini, créé gonfalonier à vie de Florence, le palais même fut frappé par la foudre. On pourrait citer une infinité d’autres exemples que je passe de peur d’ennuyer. Je raconterai seulement ce qui, d’après Tite-Live, précéda l’arrivée des Gaulois à Rome. Un plébéien, nommé Marcus Ceditius, vint déclarer au Sénat que, passant la nuit dans la rue Neuve, il avait entendu une voix plus forte qu’une voix humaine lui ordonner d’avertir les magistrats que les Gaulois venaient à Rome. Pour expliquer la cause de ces prodiges, il faudrait avoir une connaissance des choses naturelles et surnaturelles que je n’ai pas. Il se pourrait peut-être que l’air, d’après l’opinion de certains philosophes, fût peuplé d’intelligences qui, assez douées pour prédire l’avenir, et touchées de compassion pour les hommes, les avertissent par des signes de se mettre en garde contre le péril qui les menace. Quoi qu’il en soit, la vérité du fait existe, et ces prodiges sont toujours suivis des changements les plus remarquables dans les Etats » La Pléiade, p. 499-500.

    Ces passages de l’œuvre sont difficiles à interpréter. Ils peuvent accréditer l’idée d’un Machiavel superstitieux, irrationnel,  comme on l’était souvent dans des époques où l’esprit scientifique n’avait pas encore pénétré les mentalités. L’astrologie était en vogue à la Renaissance et il n’est guère contestable, si l’on s’en tient à la lettre des textes précédents, que la pensée de l’auteur n’y fut pas totalement imperméable. Mais on remarque que ses allusions aux conceptions astrologiques sont suivies d’une déclaration d’incompréhension, comme si l’auteur se sentait plus tenu d’en pointer l’irrationalité que d’en cautionner la croyance, et l’évocation de la Fortune est toujours assortie d’une précision désavouant l’alibi du fatalisme. « Je répète donc, comme une vérité incontestable et dont les preuves sont partout dans l’histoire, que les hommes peuvent seconder la fortune et non s’y opposer ; ourdir les fils de sa trame et non les briser. Je ne crois pas pour cela qu’ils doivent s’abandonner eux-mêmes. Ils ignorent quel est son but ; et comme elle n’agit que par des voies obscures et détournées, il leur reste toujours l’espérance ; et dans cette espérance, ils doivent puiser la force de ne jamais s’abandonner, en quelque infortune et misère qu’ils puissent se trouver » La Pléiade, p. 597.

  Manière de dire que l’homme dispose d’un pouvoir d’agir au sein des choses d’ici-bas et que rien ne le décharge d’exercer sa liberté. Aussi que la liberté de l’acteur politique doive compter avec quelque chose qui n’est pas entièrement en son pouvoir, soit, mais cela ne signifie pas que la fortune soit le tombeau de la liberté humaine.  Le domaine de la politique est un domaine où ce sont des volontés humaines qui interviennent, rien qu’humaines et si celles-ci ne sont pas toutes-puissantes, il ne s’ensuit pas que ce qui leur fait obstacle ou leur est favorable indique la consistance de forces occultes ou de volontés divines.

 Alors quel est le sens du recours machiavélien à l’idée de fortune ? La question se pose car un usage aussi massif d’une notion mythologique n’est guère compatible avec l’idée selon laquelle Machiavel  est le véritable fondateur de la science politique. On sait que cette opinion est partagée par de nombreux commentateurs, en particulier par Cassirer qui compare notre auteur à Galilée. « La science politique de Machiavel et la science naturelle de Galilée sont basées sur un principe commun, écrit-il. Toutes deux ont pour fondement l’axiome postulant l’uniformité ainsi que l’homogénéité de la nature. Celle-ci demeure toujours la même ; tous les événements obéissent à des mêmes lois invariables » Le mythe de l’Etat, 1946, Gallimard, trad. Bertrand Vergely, 1993, p. 214.

   De fait, comme la physique de Galilée applique aux mouvements des astres les lois régissant celui de la pierre qui tombe, Machiavel affirme l’homogénéité du présent et du passé, les choses humaines ayant une nécessité universelle et éternelle qu’il faut connaître pour se donner les moyens d’intervenir efficacement sur elles. Et bien avant Descartes qui soulignera l’intérêt pratique de la science (elle doit « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature »), Machiavel considère que le savoir qu’il élabore est utile pour les acteurs politiques.  Ceux-ci seraient bien inspirés de se mettre à l’école des leçons de l’histoire pour se donner les moyens de la réussite. On se souvient de cette profession de foi, si souvent répétée dans ses discours et citée dans un cours précédent : « Quiconque compare le présent et le passé, voit que toutes les cités, tous les peuples ont toujours été et sont encore animés des mêmes désirs, des mêmes passions. Ainsi, il est facile, par une étude exacte et bien réfléchie du passé, de prévoir dans une république ce qui doit arriver, et alors il faut ou se servir des moyens mis en usage par les anciens, ou, n’en trouvant pas d’usités, en imaginer de nouveaux, d’après la ressem­blance des événements. Mais cette étude est négligée de la plupart des lecteurs, ou bien est au-dessus de leur intelligence; si quelqu’un d’eux est capable de tirer de pareilles conclusions, elles sont toujours ignorées de ceux qui gouvernent, et par là on voit revenir en tous temps les mêmes maux et les mêmes révolutions » Discours sur la première décade de Tite-Live, I,  XXXIX, La Pléiade, p. 467.

    Cependant, si les promesses d’efficacité pratique sont tenues par la science physique qui est au principe de l’extraordinaire puissance de la technique, qu’en est-il du savoir qu’apporte Machiavel ? Est-il de nature à fonder une véritable technique de la conquête et de l’exercice du pouvoir ? Trouve-t-on en lui de quoi assurer le succès politique ou préserver de l’échec ? Il semble bien que Machiavel ait découvert  par sa propre expérience les limites de l’exercice. De toute évidence, le monde des choses humaines, dans sa facticité, ne se laisse pas mettre en équations. Changeant, instable, capricieux, il constitue souvent une pierre d’achoppement pour la volonté soucieuse d’inscrire en lui une forme déterminée, ce qui suscite de sérieux doutes sur  la possibilité d’une science politique. C’est ce constat d’échec qui expliquerait pour Cassirer le recours machiavélien à l’idée de fortune.

   « Toutefois, s'agissant de l'histoire, une telle ressemblance a des limites. En physique, il est toujours possible de raisonner d'après le principe selon lequel les mêmes causes doivent avoir les mêmes effets. On peut prédire un événement à venir avec une absolue certitude : par exemple, une éclipse du soleil ou de la lune. Cela est toutefois remis en question dès que l'on aborde le plan des actions humaines. On peut anticiper l'avenir jusqu'à un certain degré, mais non le prédire. Toutes nos attentes et tous nos espoirs sont trompés; nos actions même les mieux planifiées échouent à avoir le même effet. Comment expliquer cette différence ? Faut-il abandonner le principe du déterminisme universel dans le domaine politique ? Dirons-nous que les choses échappent là à tout calcul prévisionnel ? Qu'il n'y a pas de nécessité dans les événements politiques ? Et que par contraste avec le domaine physique, le champ social et humain est gouverné par la seule chance ?

   On a là une des grandes énigmes que la théorie de Machiavel ait eu à résoudre. Celui-ci s’apercevra que son expérience politique est en flagrante contradiction avec ses principes scientifiques généraux. L’expérience lui avait appris que le meilleur conseil politique est souvent inefficace. Les choses allant leur propre chemin, elles ont tendance à déjouer tout ce que l'on peut souhaiter ou attendre. Même les schèmes les plus sophistiqués et les plus subtils sont susceptibles d’erreur, car ils peuvent soudain, contre toute attente, être dépassés par les événements. Dans les affaires humaines dès lors, une telle incertitude interdit toute science politique, car il s’agit là d'un monde inconstant, irrégulier et capricieux défiant tous nos efforts prévisionnels.

    Machiavel apercevra très clairement cette antinomie, mais il ne pourra ni la résoudre ni l’exprimer de façon scientifique. Sa méthode logique et rationnelle l’abandonnera sur ce point. Il faudra qu'il admette que les choses humaines ne sont pas gouvernées par la raison et qu’elles ne sont donc pas entièrement représentables en ces termes. Il lui faudra ainsi recourir à un autre principe – un principe à moitié mythique : la « Fortune » – Celle-ci deviendra le principe directeur de toutes choses. Et parmi celles-ci, elle sera la plus capricieuse, chaque tentative pour la réduire à certaines règles étant vouée à l’échec. Comme elle sera un élément indispensable de la vie  politique, il deviendra absurde d'espérer pouvoir construire une science de celle-ci, une « science de la Fortune » étant une contradiction dans les termes.

   La théorie de Machiavel parviendra là à un point crucial, car celui-ci pouvait difficilement accepter une telle défaite apparente de la pensée rationnelle. Il n'avait pas simplement l'esprit très clair, il était aussi très énergique et très tenace. Si la Fortune jouait un rôle majeur dans les affaires humaines, il fallait que le philosophe en comprenne la part. C'est pour cela que Machiavel insérera l'un des plus curieux chapitres qui soit dans Le Prince. Qu'est-ce que la Fortune et que signifie-t-elle ? Quelle relation entretient-t-elle avec les forces humaines, l’intelligence ainsi que la volonté humaine » ? Cassirer, Le mythe de l’Etat, 1946, Gallimard, trad. Bertrand Vergely, 1993, p.215-216.

   Curieux chapitre, sans doute, comportant une part d’obscurité, à l’image de ce quelque chose que les hommes ont personnifié sous la forme de Dame Fortune. Ils ont mis un nom sur ce qui marque les limites de la maîtrise humaine. Car l’analyse lucide des faits historiques exige de reconnaître qu’il n’est pas au pouvoir des hommes de dominer absolument le cours des événements, de trouver dans les circonstances des conditions toujours favorables ou d’être soustraits à l’adversité, qu’il s’agisse des aléas de l’existence (maladie ou mort), de la résistance d’autres volontés, du piège des habitudes et de la rigidité de sa propre nature. Or tous ces éléments sont déterminants dans la réussite ou l’échec des acteurs politiques. Aussi grande soit leur virtù, celle-ci n’explique pas tout. D’où la nécessité de décrire ce avec quoi il faut compter. Tout l’effort de Machiavel est de s’y employer avec les seules ressources de sa raison même si celle-ci se heurte ici à une réalité la mettant en échec parce qu’elle est en présence de contingences qu’elle ne peut pas déduire ou anticiper avec certitude.

   Le valeureux  César Borgia ne pouvait pas prévoir la mort de son père, le pape Alexandre VI, son meilleur auxiliaire dans sa conquête de la Romagne, ni qu’il allait tomber malade avant d’achever son œuvre. Mauvaise fortune, alors que le pape Jules II eut la chance d’intervenir à un moment propice à ses desseins et à sa manière fougueuse d’agir. Impossible dans les deux cas de minimiser le concours d’éléments extérieurs à la virtù de l’un et de l’autre dans leur échec ou leur réussite. De toute évidence, les choses humaines sont plus complexes que les phénomènes physiques. Elles n’ont pas la même régularité. Par exemple, des façons d’agir antinomiques (fougue # prudence ; force brutale # patience rusée) peuvent également réussir, ou bien une même façon d’agir réussit dans un cas, échoue dans l’autre. L’entendement est ici au rouet. Il faut convenir que l’action politique intervient sur un ordre de phénomènes où les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets,  où la nécessité en jeu n’est pas totalement transparente à la raison.

 

3°) Sens machiavélien de l’idée de fortune.

 

    Cependant les difficultés que le théoricien rencontre pour rendre intelligible la pratique politique n’autorisent pas à croire que celle-ci soit aux prises avec autre chose que l'objectivité mondaine. Pour Machiavel, il n’y a pas de forces occultes, pas d’êtres surnaturels à faire intervenir pour expliquer les faits, le monde est profane de part en part. Le cosmos n’est plus habité par des divinités ou des déesses. Il est coextensif à l’ordre des choses matérielles et humaines, dans lequel des volontés factuelles font surgir des formes politiques ayant la fragilité des conquêtes de la liberté.

   Il s’ensuit que s’il recourt à l’idée de fortune pour indiquer l’impuissance de la raison théorique ou de la virtù des conquérants à tout prévoir et tout maîtriser, il est conduit à en modifier radicalement la nature. Avec lui, la notion est démythologisée, elle est laïcisée, sécularisée.

   Comme l’écrit Jean-François Duvernoy : «  De Tite-Live à Machiavel, la notion de fortune s’est laïcisée : elle est devenue profane. […] de déesse tutélaire elle devient sous la plume du Florentin absence de cause naturelle, de divinité protectrice, de Destin, elle devient « occasion ». Au mythe d’une Providence Machiavel substitue un mythe de l’homme : c’est la virtù humaine qui fait la politique et constitue les empires. « L’occasion de la fortune » appelle son corrélat : la volonté nue des héros bâtisseurs de mondes, qui sont les civilisateurs prométhéens d’une humanité à construire » Pour connaître la pensée de Machiavel, Bordas, 1974, p. 47.

 

       II.            La virtù.

 

 

1°) Notion antique.

 

  Virtus dérive du latin vir signifiant l’homme au sens du mâle, de la virilité. La vertu est ce qui fait la valeur de l’homme physiquement et moralement. Dans la tradition grecque et romaine la notion connote toujours celles de force ou de puissance.

    La vertu d’un être, c’est sa qualité propre, ce qui appartient à sa nature et l’exprime dans son excellence. Chaque élément du cosmos a sa vertu propre.

   Ex : La vertu du cheval de course, c’est de bien courir ; celle de l’œil est de bien voir.

   D’où le problème des Grecs : quelle est la vertu de l’homme ? Qu’est-ce qui fait l’excellence humaine ?

   La réponse à cette question va si peu de soi que chaque société, chaque époque l’élucide à sa manière. La vertu de l’homme pour la Rome antique est une chose, pour les Florentins de la Renaissance, c’en est une autre et pour les Occidentaux de la société postmoderne, une autre encore. Le relativisme social est ici la règle. Voilà pourquoi les philosophes s’emparent  très tôt de la question avec le souci d’échapper à la relativité des jugements et de définir la vertu humaine en termes universalisables. Mais peuvent-ils tenir un tel pari ? Peuvent-ils fonder le discours moral avec la même rigueur que l’est le discours scientifique ? Les débats internes à la cité philosophique révèlent que non. Et il ne peut pas en être autrement car la Morale avec un grand M (pour la distinguer des mœurs et pointer sa prétention à l’universalité)  repose sur des présupposés  métaphysiques dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne font pas l’accord des esprits.

   En effet pour se prononcer sur ce qui fait l’excellence d’une nature, il faut préalablement préciser  la  manière dont on conçoit cette dernière. Et c’est là que le bât blesse.

   Car qu’est-ce que l’homme ? Qu’en est-il de la nature humaine ? Là où un Socrate répond : « l’homme, c’est l’âme » ou un Aristote : « L’homme est l’animal doué de raison », Machiavel affirme : l’homme est un être de passions, travaillé par l’appétit de la gloire, de la richesse, par une humeur tributaire pour chacun de sa situation d’intérêts dans un corps social.

     Il s’ensuit que notre auteur ne peut pas suivre les Grecs dans leur philosophie morale. Elle relève pour lui d’un doux rêve consistant à décrire un idéal n’ayant de réalité que dans l’imaginaire. Si l’homme était effectivement un être de raison, on pourrait attendre de lui qu’il mette en œuvre les vertus de l’intelligence et les vertus du caractère décrites par un Socrate ou un Aristote mais cette tâche morale à laquelle les philosophes antiques assignent l’être humain, au nom de sa différence et de sa supériorité ontologique, est, pour Machiavel, au-dessus de ses possibilités. « La condition humaine ne le permet pas » affirme-t-il péremptoirement. Ils ont placé l’excellence morale à une hauteur où elle ne peut pas avoir d’effectivité pour le commun des hommes, or c’est la « vérité effective » de celui-ci qui intéresse l’acteur de la scène politique. Ce dernier n’a pas affaire à l’homme sage, courageux, tempérant et juste, que l’analyse des vertus cardinales exalte. Cet homme accompli est une abstraction que nul ne rencontre et qui, s’il existait, rendrait inutile la lutte politique tant le « vivere civile » trouverait dans sa sagesse son assise la plus solide. Mais les faits témoignent que le théâtre où se déploient la vie et l’action des hommes est une arène pleine  de bruit et de fureur et sur cette scène-là, les vertus à déployer sont plus rugueuses, moins éthérées que celles des créatures angéliques peuplant l’empyrée de nos constructions métaphysiques.

 

2°) Notion machiavélienne de virtù.

 

a)      Vertu politique et non vertu morale.

 

    Si les vertus à décrire ne sont pas celles des anges, elles ne sont pas pour autant celles des bêtes, seulement  celles qui définissent l’habileté politique, c’est-à-dire  la capacité d’atteindre ses fins, le talent d’instituer des formes politiques dont certaines sont garantes du bien commun. La perspective exige donc un remaniement radical de la notion de vertu, indexé, comme il a déjà été dit, sur le souci de prendre en considération les hommes tels qu’ils sont et non tels qu’ils doivent être.

  « Nous sommes très redevables à Machiavel et à des auteurs de ce type, écrit Bacon, qui ont ouvertement et sans feinte dit et décrit ce que les hommes faisaient et non ce qu’ils devaient faire », De augmentis scientiarum, Liv. 7, §2, 10.

 Son mérite est d’être attentif aux conduites humaines empiriques, d’où son réalisme ou son pessimisme (selon la lecture qu’on veut bien en faire) le détournant de nourrir des illusions sur les possibilités morales de l’humaine condition. L’observation des faits exige de reconnaître que seules la loi et la contrainte peuvent obtenir des hommes les conduites utiles au « vivere civile ». Le genre de vie incarnant la qualité humaine la plus haute est donc, pour Machiavel, la vie active et non, comme chez les Grecs,  la vie contemplative. Les grands hommes, les hommes de valeur sont, à ses yeux, les hommes politiques, dont la virtù ou la valeur s’accomplit comme art admirable d’arracher les hommes à leur condition prépolitique afin de promouvoir cette modalité d’existence, n’ayant pas d’autre support que la volonté de ses créateurs, qu’on appelle l’existence politique ou la vie civile, 

   L’objet de réflexion de notre auteur est donc la vertu politique, non la vertu morale. Ce qui n’est pas du tout la même chose. Dans les deux cas, si, à l’inverse de Machiavel, on veut bien admettre la possibilité d’une authentique vertu morale, la valeur, l’excellence de l’action s’atteste comme activité réussie mais les terrains d’exercice de l’une et de l’autre ne sont pas homogènes. L’agent moral n’est aux prises qu’avec lui-même et si comme l’autre il a à réduire des forces passionnelles, celles-ci sont limitées au périmètre de sa propre nature, le combat ne débordant pas la sphère de l’intériorité. Il est à la fois le sujet et l’objet de son action. La scène politique, au contraire, met aux prises un conducteur d’hommes avec d’autres hommes, autrement plus rebelles à sa volonté instituante que ne le sont les passions personnelles à la pacification rationnelle. Ne serait-ce que parce qu’elles lui demeurent extérieures et ne peuvent être tenues en respect que par la force de la contrainte. En ce sens, quiconque répugne à faire usage de la violence ou s’encombre de scrupules moraux n’a pas sa place sur cette scène où s’affrontent des forces antagonistes et où la faiblesse est d’avance vaincue.

   Dans le chapitre XV du Prince, Machiavel est très clair sur ce point. « Beaucoup se sont imaginés des républiques et des principautés que jamais on n’a véritablement ni vues ni connues, car il y a un tel écart entre la façon dont on vit et celle dont on devrait vivre, que celui qui délaisse ce qui se fait pour ce qui devrait se faire apprend plutôt à se perdre qu’à se sauver. En effet, l’homme qui en toutes choses veut faire profession de bonté se ruine inéluctablement parmi tant d’hommes qui n’ont aucune bonté. De là il est nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir au pouvoir, d’apprendre à pouvoir ne pas être bon, et d’en user et n’en pas user selon la nécessité. […] Je sais que chacun confessera que ce serait la chose la plus digne de louanges que de trouver dans la personne d’un prince toutes les qualités que l’on reconnaît bonnes parmi celles qu’on vient de décrire ; mais comme on ne peut ni les avoir toutes ni les observer entièrement, puisque la condition humaine ne le permet pas, il est nécessaire pour le prince d’avoir la prudence nécessaire pour savoir fuir la mauvaise réputation des vices qui lui feraient perdre ses possessions, et de se garder si possible de ceux qui ne lui font courir aucun danger. Si c’est impossible, il peut s’y laisser aller avec moins de crainte. Mais qu’il ne se préoccupe pas  d’encourir l’infamie de ces vices sans lesquels il peut difficilement sauver ce qu’il possède ; car, tout bien considéré, telle qualité qui semblera vertu peut précipiter la perte de celui qui s’y conforme ; et telle autre qui semblera vice produira lorsqu’on s’y conforme sécurité et bien-être », Hatier, p. 70 à 72. Trad. Thierry Ménissier.

    Ce constat n’est pas une déclaration d’immoralisme ou une profession de cynisme. Il est simplement une leçon lucide de technique politique. Machiavel analyse, avec le détachement, la neutralité axiologique de l’homme de science, ce qui est utile à la réussite politique. C’est variable selon les circonstances mais sa connaissance de l’histoire ancienne et moderne ainsi que sa propre expérience lui ont appris que le jeu politique n’est pas une affaire d’enfants de chœur. Les hommes étant ce qu’ils sont, qui souhaite ne pas faire les frais de leur méchanceté ne doit pas en sous-estimer la nuisance. Observation banale, n’appelant pas les indignations bruyantes des « belles âmes » ou des fieffés hypocrites, genre Frédéric II de Prusse, auteur d’un Anti-Machiavel, mais annexant la Silésie avec une brutalité et une déloyauté à l’égard de ses alliés  n’ayant rien à envier aux méthodes d’un César Borgia. (Ce personnage ayant joué un rôle important dans la vie et dans la pensée de Machiavel, on peut lire le chapitre du Prince qui lui est consacré en annexe de cet article).

   Machiavel est effectivement fasciné par l’acuité du sens politique de ce dernier. Il le combat pourtant de toutes ses forces comme secrétaire de la Seigneurie mais il voit en lui l’un des seuls Princes qui eussent pu unifier l’Italie. Dans sa lettre à Francesco Vettori du 31 janvier 1515, il écrit : « Le duc de Valentinois, dont j’imiterais toujours la conduite si je devenais prince, avait bien connu cette nécessité quand il mit à la tête de la Romagne Rimiro (de Orco) comme Président ; c’est par cette mesure qu’il en rendit toutes les populations unies, respectueuses de son autorité, attachées à sa puissance, confiantes en sa protection ; et toute l’affection qu’elles portèrent à leur nouveau prince, et elle fut considérable fut le fruit de cette sage mesure » Lettre familière, La Pléiade, p. 1455.

   Cette fascination pour un prince aussi cruel explique en grande partie la mauvaise réputation de Machiavel, le moins machiavélique des hommes, si l’on prend en considération sa vie et sa personnalité. Mais ce qu’il admire dans la stratégie de ce fin politique, c’est sa compréhension de ce qui est nécessaire à l’institution et à la stabilité d’un Etat et son aptitude à ne reculer devant aucun moyen pour y parvenir. Sa sagesse ne vaut que dans un cas de figure, celui d’un prince accédant au pouvoir à la faveur des  circonstances et par les armes d’autrui. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, nul prince valeureux ne peut se conduire autrement s’il veut réussir. Voilà pourquoi il est un modèle comme l’est Romulus, meurtrier de Remus et de Titus Tatius  pour ceux qui sont en situation de fonder une République ou de la réformer totalement. Machiavel tire de ces exemples des règles générales.

   « Quiconque juge nécessaire  dans sa principauté  nouvelle de s’assurer de ses ennemis, de se gagner des amis, de vaincre par la force ou par la fraude, de se faire aimer et craindre des populations, de se faire suivre et respecter par les soldats, d’éliminer ceux qui peuvent et doivent te nuire, de rénover de manière originale les institutions du passé, d’être sévère et bienveillant, magnanime et libéral, d’éliminer les armées indociles, d’en créer de nouvelles, de conserver l’amitié des rois et des princes en sorte qu’ils doivent t’aider de bon cœur ou bien te nuire avec crainte, ne peut trouver d’exemple plus récent que les actions du duc » Le Prince, Hatier, p. 38.

   De même, « il faut établir comme règle générale que jamais, ou bien rarement du moins, on n’a vu une république ni une monarchie n’être bien constituées dès l’origine, ou totalement réformées depuis, si ce n’est par un seul individu ; il lui est même nécessaire que celui qui a fourni les plans fournisse lui seul les moyens d’exécution » Discours sur la première décade de Tite-Live, I, IX, La Pléiade, p. 405.

   Le prince « valeureux » doit donc mettre en œuvre les moyens nécessaires, dans telle condition donnée, à l’accomplissement de ses fins. Que ces moyens puissent heurter la délicatesse morale ne les condamnent pas politiquement. La seule sanction politique irrévocable est l’échec, c’est-à-dire le chaos politique, la faiblesse d’un Etat livré sans défense à l’appétit de ses ennemis, la servitude des peuples, etc.

 

b)      La substance de la virtù.

 

   Le prince valeureux doit exceller dans l’art de manipuler le peuple, de jouer de ses divisions, de le flatter dans ses passions afin de se faire aimer et craindre. Il doit séduire, cohérer une multiplicité et une diversité humaine autour de son projet. Ce qui implique de disposer de la force des armes. La guerre intestine ou la guerre extérieure est en effet consubstantielle au fait politique de telle sorte que nul prince désarmé n’est en situation de gouverner. L’arme de la loi ne suffit pas car les lois sans le support d’une force de contrainte ont tôt fait d’être subverties et n’ont aucune chance d’être instituées. Le réalisme machiavélien n’est, sur ce plan, jamais pris en défaut. Même si, comme en juge Napoléon, Machiavel écrit sur la guerre comme un aveugle raisonne sur les couleurs, l’organisation, la conduite d’une armée sont déterminantes, à ses yeux, dans l’habileté politique. « Les principales fondations qu’ont tous les Etats, qu’ils soient neufs, vieux ou mixtes, ce sont les bonnes lois et les bonnes armées ; or comme il ne peut exister de bonnes lois là où il n’y a pas de bonnes armées, et que là où il y a de bonnes armées, il faut qu’il y ait de bonnes lois, je ne discuterai pas des lois mais j’examinerai les armées » écrit-il dans Le Prince, XII, Hatier, p. 56.

   Le prince valeureux doit donc avoir la force du lion pour résister aux loups, mais la force seule, sans la ruse est impuissante. Machiavel consacre un chapitre célèbre à la nécessité de joindre à la vertu du lion celle du renard.  « Vous devez donc savoir qu’il y a deux manière de combattre : l'une avec les lois, l'autre avec la force. La première est le propre de l'homme, la seconde celui des bêtes ; mais comme souvent la première ne suffit pas, il convient de faire appel à la seconde. C'est pourquoi il est nécessaire à un prince de bien savoir user de la bête et de l’homme. C'est ce que les écrivains anciens ont enseigné aux princes à mots couverts. Ils écrivent qu’Achille et de nombreux autres princes furent placés chez le centaure Chiron afin qu’il leur enseignât sa discipline. Or, avoir un précepteur moitié homme moitié bête ne signifie rien d’autre sinon qu’il faut que le prince sache bien user de l'une et de l'autre nature, car l’une sans l'autre ne peut durer. Comme le prince est donc contraint de savoir bien user de la bête, il doit entre toutes choisir le renard et le lion ; le lion en effet ne se défend pas des pièges, le renard ne se défend pas des loups. Il faut donc être renard pour connaître les pièges et lion pour effrayer les loups. Ceux qui se fondent uniquement sur le lion n’y entendent rien. C'est pourquoi un seigneur prudent ne doit pas tenir sa parole lorsque la promesse qu'il a faite tourne à son désavantage et qu’ont disparues les raisons qui lui avaient fait promettre. Si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon, mais comme ils sont méchants et qu'ils ne tiendraient pas la parole qu'ils t'ont donnée, toi non plus tu n'as pas à tenir celle que tu leur as donnée. D’ailleurs, les raisons de justifier le manquement à la parole donnée n'ont jamais fait défaut aux princes. On pourrait en donner une infinité d’exemples modernes et montrer combien de traités de paix, combien de promesses ont été rendus nuls et non avenus à cause du manque de parole des princes : et c'est celui qui a su le mieux user du renard qui a triomphé. Mais cette nature, il est nécessaire de bien la maquiller, et d'être grand simulateur et dissimulateur ; et les hommes sont si naïfs, et ils obéissent tant aux nécessités présentes que celui qui trompe trouvera toujours quelqu'un qui se laissera tromper » Le Prince, XVIII, Hatier, p. 79.80.

    Le prince valeureux doit aussi être capable de saisir la singularité de la situation dans laquelle se déploie son action, ce que l’on appelle « avoir du flair ». Seule cette capacité intuitive lui permet de saisir le moment opportun pour agir et d’improviser la bonne stratégie. Sans cette aptitude à être au diapason de l’esprit du temps, c’est-à-dire à sentir les humeurs d’un peuple, la puissance respective des forces à exploiter ou à circonvenir, tout projet politique est voué à l’échec. Et comme le terrain d’exercice est par nature agonistique, il faut à l’acteur de la ténacité, du courage, en particulier celui de ne pas hésiter à faire usage de la violence pour briser les résistances en évitant les demi-mesures toujours préjudiciables. Machiavel condamne sévèrement le sens du compromis. Ce qu’il désigne sous l’expression de parti moyen est, dit-il,  « toujours pernicieux dans les affaires de l’Etat, qui ne donne pas un ami de plus, et ne fait pas un ennemi de moins »Discours, III, La pléiade, p. 707.

 

c)      Technique ou morale politique ?

 

    Telles sont les qualités qui constituent la virtù politique. Si l’on prend acte que la plupart de ces compétences ne sont pas moralement reluisantes, la question se pose de savoir pourquoi Machiavel emploie le mot de virtù  dont la connotation morale est très forte. Faut-il penser qu’il ne le mobilise que dans son sens technique ou bien est-il le fondateur d’une nouvelle morale, morale subversive sans doute mais la seule qui soit à la mesure des réalités de la politique ? Le débat reste ouvert sur ce point.

   Pour Cassirer, par exemple, Machiavel demeure un pur technicien de la politique, indifférent à la valeur des fins poursuivies par les grandes figures qu’il médite. Pour lui, la scène politique serait comparable à un échiquier où se joue un drame fascinant, tout son intérêt allant au jeu lui-même, c’est-à-dire aux ruses, aux combinaisons audacieuses assurant la victoire du champion. Cette victoire pourrait aussi bien être celle de la liberté que celle de la servitude, du bien commun que de son contraire. Machiavel ne jugerait pas, son seul but serait « de découvrir le meilleur coup à jouer – le coup gagnant » Le mythe de l’Etat, p. 198. Son discours ne serait pas celui d’un moraliste de la politique mais d’un pur technicien.

   Pourtant, il me semble que la prose machiavélienne a souvent des accents moralistes et qu’elle est résolument prescriptive même si, au sens kantien, c’est de prudence politique (impératifs de l’habileté) dont il est question et non de rigorisme moral. Son objectif est bien de définir des règles pour la pratique politique. Simplement la bonne pratique est celle qui, d’une part est ordonnée au souci de la réussite, d’autre part est tributaire de circonstances toujours particulières. Or, seuls ceux qui ont fait la preuve de la réussite, et seul l’examen de la singularité des circonstances dont ils ont su tirer parti peuvent enseigner cette morale. La vraie morale politique n’est donc pas à déduire a priori des exigences de la raison pure à la manière d’un Kant, elle est à découvrir en se mettant à l’école de l’expérience historique. Mais, au fond, l’un et l’autre ont le même présupposé : la morale n’est pas à inventer, elle est à expliciter, à partir du « fait de la raison » chez Kant, à partir des faits historiques chez Machiavel. Voilà pourquoi, ce dernier  propose à ses lecteurs et surtout à ceux que les circonstances placent hic et nunc en situation d’intervenir sur la scène politique de prendre pour modèles  « les merveilleux exemples que nous présente l'histoire des royaumes et des républiques anciennes; les prodiges de sagesse et de vertu opérés par des rois, des capitaines, des citoyens, des législateurs qui se sont sacrifiés pour leur patrie ». Machiavel. Avant-propos du Livre I du Discours sur la première décade de Tite-Live. La Pléiade, p. 377.

   En parlant de « sagesse », de « vertu », en évoquant la transcendance du bien commun par rapport aux intérêts particuliers (ce que connote l’idée du sacrifice pour la patrie), en reconnaissant à César Borgia  « une intention très élevée », en ne faisant pas mystère dans les analyses des Discours ou dans ses Lettres de son attachement aux valeurs de la république et de son amour de la liberté, notre auteur ne semble pas se cantonner dans le rôle d’un simple technicien de la politique. Il revêt bien le costume d’un moraliste mais d’un moraliste paradoxal dont le tort est de fonder sa morale sur ce qui se fait et non sur ce qui devrait se faire. Il est fidèle en cela à son parti pris doctrinal, reste qu’il est étrange qu’un auteur qui reconnaît la positivité de la liberté de l’homme pour arracher son existence aux désordres de la vie prépolitique, lui en reconnaisse si peu pour arracher son existence politique à l’inhumanité des pratiques observables.

   Car Machiavel ne sous-estime pas la barbarie de certains moyens efficaces mais on a l’impression que, pour lui, le choix de la vie active exige d’accepter de « se salir les mains en mettant ses mains dans les roues de l’histoire » (Weber). Ceux qui s’y refusent doivent tout simplement éviter de se mêler de politique.

   C’est clair dans le chapitre 27 du livre I des Discours où il examine ce que doit faire un prince nouvellement établi dans une province conquise. Déportation des populations, renouvellement radical des magistratures etc. « Ces moyens sont cruels, sans doute, et contraires, je ne dis pas seulement à tout christianisme, mais à toute humanité ; tout homme doit les abhorrer, et préférer la condition de simple citoyen à celle de roi, au prix de perdre tant d’hommes » La Pléiade, p. 442.

   Ce qui ne l’empêche pas de déplorer que les hommes aient si peu de courage pour mettre en œuvre les solutions en question.  « Mais la plupart des hommes se rabattent sur les solutions bâtardes, qui sont les pires de toutes, parce qu’ils ne savent être, ni tout bons, ni tout mauvais ». Ibid., p. 442.

 

 III. L'interdépendance de la virtù et de la fortune.

 

   Au terme du développement précédent, on pourrait penser que la virtù et la fortune sont définissables, chez Machiavel, indépendamment l’une de l’autre, comme si elles avaient une consistance en soi et constituaient deux absolus que la pratique politique fait coexister dans une altérité radicale. Or rien ne serait plus erroné qu’une telle manière de se les représenter. Il convient donc de rendre justice à la subtilité de la pensée machiavélienne en examinant la relation qui leur donne sens. Tous les textes montrent que chacune ne tire sa réalité positive que de son rapport à l’autre, la puissance de l’une étant relative à la faiblesse de l’autre et réciproquement, sans que l’on sache vraiment, en dernière analyse, qui de l’une ou de l’autre en décide.

  Dans certains propos, Machiavel met l’accent sur le pouvoir de la virtù, dans d’autres sur celui de la fortune.

 

 

                        1°)      Primauté de la virtù.

 

 C’est ce que donne à entendre la métaphore de la rivière  dans le chapitre XXV du Prince : 

 « Je la (La fortune) compare à un de ces fleuves impétueux qui, lorsqu’ ils s'irritent, inondent les plaines, détruisent les arbres et les édifices, enlèvent de la terre ici, la déposent ailleurs. Tous s'enfuient devant eux, chacun cède à leur assaut, sans pouvoir en rien leur faire obstacle. Bien qu'ils soient ainsi faits, il n’empêche que les hommes, lorsque les temps sont calmes, peuvent prendre certaines dispositions, grâce à des digues et à des remparts, de  telle sorte que si les eaux montaient, ou bien elles seraient canalisées, ou bien elles seraient moins furieuses et dangereuses. Il en va ainsi de la fortune : elle démontre sa puissance là où la valeur n'est pas préparée pour lui résister, et tourne ses assauts où elle sait que n’ont pas été montés des digues et des remparts pour la contenir. Et si vous considérez l'Italie, qui est le siège de ces bouleversements et la source de leur impulsion, vous remarquerez qu’elle est une contrée sans digue et sans rempart. Car si elle était protégée par la valeur qui convient, comme le sont l’Allemagne, l'Espagne et la France, ou bien cette crue n’aurait pas produit les grands bouleversements que le pays connaît, ou bien elle ne se serait pas produite ».

   Cette image signifie que si toute virtù s’exerce dans un monde marqué par l’instabilité et l’imprévisibilité des événements, ce que connote l’idée de fortune, l’amplitude de cette imprévisibilité et de cette instabilité est tributaire de la virtù de ceux qui y sont confrontés. Qui ne prévoit pas les risques d’inondation, ne construit pas des digues pour domestiquer l’impétuosité des flots s’expose en effet à en subir la violence. Ce n’est pas le cas de celui qui sait anticiper les dangers et se prémunir à temps de leurs effets dévastateurs. Ainsi, si l’Italie est aujourd’hui en proie aux désordres politiques, aux invasions des troupes étrangères, si les princes ont perdu leurs Etats, ce n’est pas à la fortune qu’il faut imputer ces désastres mais à leur absence de virtù. « Que nos princes, qui de longues années durant se sont maintenus au pouvoir, n’accusent pas la fortune de l’avoir perdu mais leur mollesse. Comme en période calme ils n’ont jamais pensé que les temps pouvaient changer (c’est là un défaut commun des hommes : dans la bonace, de ne pas tenir compte de la tempête) quand vint ensuite le temps de l’adversité, ils pensèrent à fuir et non à se défendre. […] Les seules défenses qui sont bonnes, sûres, durables, sont celles qui dépendent de toi-même et de ta valeur » Le Prince, XXIV. Ici la virtù est décrite dans ce qu’elle intègre d’intelligence, de capacité de prévision et de projection dans le temps.  L’homme valeureux se reconnaît à son art d’anticiper le cours des choses, de mettre en œuvre dans le présent les moyens assurant dans l’avenir la pérennisation de son œuvre. L’inertie du temps dans ses effets destructeurs n’est donc pas absolument fatale. La virtù a une prise sur elle dès lors qu’elle en déjoue à l’avance la nécessité. La grandeur de Rome en donne la preuve car elle est l’effet  de  la sagesse de ses fondateurs ayant su instituer des principes suffisamment souples « pour se perfectionner à l’aide des événements » Discours, I, II, La Pléiade, p. 383.

   De même, il n’y a pas de virtù politique qui ne s’exerce sans l’occasion fournie par les circonstances, autre connotation de la notion de fortune, mais c’est moins l’occasion qui fait la virtù que la virtù qui sait apprécier la situation présente et en tirer parti. Si le peuple d’Israël n’avait pas été réduit en esclavage par les Egyptiens, Moïse  n’aurait pas pu être un guide vers la terre promise mais s’il n’avait pas su persuader les siens de le suivre, « l’occasion se serait présentée en vain ». C’est vrai pour tous ceux qui sont devenus princes par leur propre valeur et non par la fortune tels Moïse, Cyrus, Romulus, Thésée et leurs semblables. « En examinant leurs actions et leur vie, on ne voit pas que la fortune leur ait fourni autre chose qu’une occasion, qui leur donna matière où ils purent introduire la forme qui leur semblait la bonne ; sans cette occasion la valeur de leur force  de caractère se serait éteinte, et sans leur valeur l’occasion se serait présentée en vain ». Le Prince, VI.

   Machiavel précise ici que, loin d’être l’écueil de la virtù, les rigueurs de la fortune en sont le creuset. C’est dans l’adversité qu’elle se forme et prend possession d’elle-même. Un caractère bien trempé se construit dans les épreuves, il y fortifie son courage et sa pugnacité. Qui ne rencontre aucun obstacle s’amollit et donne prise à ce que l’homme valeureux a appris à défier. « Nous avons déjà montré, souligne Machiavel,  combien les hommes tirent d’avantages de la nécessité, et combien d’actions glorieuses lui doivent leur origine. Comme l’ont montré quelques philosophes qui ont traité de la morale, les mains et la langue des hommes, ces deux nobles artisans de sa grandeur, ne l’auraient jamais porté à la perfection où nous la voyons, sans l’aiguillon de la nécessité Discours, III, XII, La Pléiade, p. 648.  Les difficultés n’abattent pas les grands hommes, elles décuplent leur fermeté d’âme, les malheurs ne découragent pas les grands peuples, ils les fortifient. Ainsi la vertu guerrière des Romains s’est forgée dans les guerres continuelles qui les opposèrent à des ennemis aussi acharnés qu’eux à défendre leur liberté et c’est cette virtù plus que la fortune qui est au principe de l’accroissement de l’empire de Rome. Sur ce point, notre auteur s’oppose fermement aux auteurs anciens qui « ont pensé que la fortune avait, plus que la virtù, contribué à l’accroissement de l’empire de Rome. […] Non seulement je ne suis point de cet avis, écrit-il, mais je le trouve même insoutenable. En effet, s’il ne s’est jamais trouvé de république qui ait fait autant de conquêtes que Rome, il est reconnu que jamais Etat n’a été constitué pour en faire autant qu’elle. C’est à la valeur de ses armées qu’elle a dû ses conquêtes » Discours, II,  § I, La pléiade, p. 513.

 

 

                    2°)             Primauté de la fortune.

 

    Dans d’autres textes, on a l’impression que Machiavel est plus sensible aux diverses fatalités marquant la limite du pouvoir de la virtù. Non point que la fortune soit conçue comme une entité disposant d’un pouvoir d’action. La volonté est la prérogative de l’homme, non de l’objectivité mondaine. Celle-ci a une inertie et si elle contrarie les projets humains, c’est souvent, on l’a vu, imputable à un manque de courage ou d’intelligence de la part des hommes. Les faiblesses de ceux-ci font la puissance de certains éléments de la réalité empirique, dont le déterminisme n’est pas, par principe, le tombeau de la liberté humaine. Il peut en être l’auxiliaire pour l’homme virtuoso. Ainsi celui qui saurait toujours s’adapter aux circonstances, qui tiendrait compte des changements continuels des évènements, ne les subirait pas, il leur commanderait. « J’ai toujours considéré plus d’une fois que les hommes réussissent ou échouent suivant qu’ils savent ou non régler leur conduite sur les circonstances » dit-il dans les Discours, III, IX, La Pléiade, p. 640, et dans Le Prince, XXV, il affirme même : « Si l’on changeait sa nature avec les circonstances, la fortune ne changerait jamais ».

   On ne peut aller plus loin dans l’expression de la confiance dans les pouvoirs de la volonté capable d’imposer sa loi au réel. Mais les choses se compliquent lorsqu’on découvre ce qui est au principe de la virtù elle-même, de ses réussites et de ses échecs. Machiavel soutient que c’est l’accord ou non avec les circonstances qui en décide mais dans les deux cas, l’acteur ne fait « qu’obéir à la force de sa nature ».

   Or Fabius Maximus ou Scipion, pour reprendre les exemples de Machiavel, sont-ils entièrement responsables, de ce que l’auteur appelle leur nature ? En quoi la circonspection de l’un, si adaptée aux premiers temps de la guerre contre Hannibal, ou l’impétuosité de l’autre bien décidé à en découdre avec l’ennemi dépendent-elles entièrement de leur virtù, si l’on entend par là ce qu’un homme fait de lui-même par sa propre liberté ? Fabius obéit à son naturel, non à « un propos délibéré » prend soin de préciser Machiavel, comme si la valeur que l’on avait cru attribuée précédemment au courage et à l’intelligence devait l’être à un don de Dame Fortune. Ainsi la fortune n’est pas seulement en jeu dans la versatilité des circonstances, elle l’est aussi dans le fait de faire naître des profils humains en accord ou non avec elles. En employant le mot « nature », en pointant la rigidité de cette dernière, Machiavel signifie que, dans sa confrontation à la fortune, la virtù ne mesure pas que ses propres manquements, elle lui est encore redevable des qualités natives la rendant possible. En suggérant que les dispositions de l’homme valeureux sont des dispositions naturelles, Machiavel semble restituer au déterminisme de la nature, ce que l’on avait préalablement mis à l’actif de la liberté.

   Si l’on rajoute qu’il insiste en plus sur le déterminisme des habitudes : « Un homme habitué à une certaine marche ne saurait en changer ; dès que viennent des temps qui ne cadrent plus avec sa manière, il est fatal qu’il succombe », on s’aperçoit que la marge de la liberté humaine se rétrécit au profit de l’empire de la fortune.

   D’autant plus, lorsqu’on tire les leçons de l’aventure du virtuoso Borgia. Machiavel montre qu’il n’a dû la réussite de son action qu’à sa valeur  car il s’est vite aperçu que nul ne pouvait durer grâce aux armes d’autrui. Reste que son échec final est à attribuer à la mauvaise fortune. Quelle que soit sa valeur, il ne dépend pas d’un homme de ne pas tomber malade et de mourir prématurément. Même si contrairement à ce qu’il avoue, il avait anticipé ce fait, cela n’aurait rien changé à l’affaire et Machiavel ne lui en fait évidemment pas grief. Il veut seulement souligner qu’il y a des limites au pouvoir de la virtù.  « Mais si à la mort d'Alexandre il avait été en bonne santé, toute chose lui aurait été facile. Et lui-même m'a dit, au moment où Jules II fut élu, qu'il avait pensé à ce qui pouvait arriver, le pape mort, et qu'à tout il avait trouvé un remède, sauf qu’il ne pensa jamais, en plus de la mort de son père, être lui aussi sur le point de mourir ». Le Prince, VII. 

 

                  3°)         La fortune est l’arbitre de la moitié de nos actions, la liberté de l’autre moitié.

 

    C'est ce qu'il affirme après avoir avoué  combien  l'idée d'une providence à l'œuvre dans le monde l'a parfois séduit.  «Toutefois, comme il nous reste une part de liberté, je juge que s'il peut être vrai que la fortune est l'arbitre de la moitié de nos actions, elle nous en laisse cependant gouverner l'autre moitié, ou à peu près ».

   L'usage de l'expression «à peu près » est d'une grande honnêteté. Elle souligne qu'il est vain de prétendre distribuer la part respective de la fortune et de la virtù dans l'action avec une précision qui n'est pas à notre portée. L'essentiel consiste seulement à ne pas sous-estimer la part qui revient à la virtù afin d'exercer  la liberté dont nous disposons.

 

Conclusion:

 

   On peut conclure que malgré les flottements de son discours, Machiavel défend un parti pris volontariste tempéré par une conscience aiguë de certaines fatalités. Il n’invite jamais à céder à la tentation du fatalisme et exalte l’énergie débordante des créateurs politiques. Les entraves à leur volonté prométhéenne sont multiples, mais la fougue de la jeunesse et la puissance du désir politique peuvent en faire plier certaines.

   L’ultime leçon de Machiavel se recueille sans doute dans cette profession de foi :  « Pour ma part, je pense ceci : il vaut mieux être fougueux que circonspect, car la fortune est femme, et il est nécessaire, si on veut la soumettre, de la battre et de la bousculer. Et l’on voit qu’elle se laisse vaincre plutôt par ceux qui agissent ainsi que par ceux qui procèdent avec froideur. C’est pourquoi toujours, étant femme, elle est l’amie des jeunes gens, parce qu’ils sont moins circonspects, ont plus de vigueur et la commandent avec plus d’audace » Le Prince, XXV.

 

ANNEXE:

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cesare Borgia par Bartoloméo Veneto. Bergame at the Galeria della Academia Carrarahttp://www.google.fr/imgres?imgurl=http://miscelleniousvic.files.wordpress.com/2012/01/cesare-corregio.jpg&imgrefurl=http://miscelleniousvic.wordpress.com/2012/01/&h=600&w=497&sz=56&tbnid=uLB1GX9pPIKPQM:&tbnh=106&tbnw=88&zoom=1&usg=__fbh6vibXnYQUHruKzuzspXU4SNw=&docid=gjLiTSfye_U9eM&sa=X&ei=v5GcUrT_HNGl0wXo_IDIDw&sqi=2&ved=0CJMBEP4dMBA

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Chapitre VII :

 

Des Principautés nouvelles que l’on acquiert avec les armes et la fortune d’autrui.

 

    Ceux qui passent d'une condition privée au rang de prince uniquement par le moyen de la fortune le deviennent avec peu d’efforts, mais se maintiennent avec beaucoup ; ils ne rencontrent aucune difficulté en chemin, parce qu’ils y volent, mais elles naissent toutes quand ils sont en place. Il en va ainsi lorsqu'un État est concédé à quelqu’un par l'argent ou par la grâce de celui qui le concède : c'est ce qui advint à beaucoup d'hommes en Grèce, dans les cités d’Ionie et de l'Hellespont, où ils furent faits princes par Darius afin qu'ils tiennent le pays pour sa sécurité et pour sa gloire ; semblables furent encore ces empereurs qui partis de la condition privée parvenaient à l'empire grâce à la corruption des soldats. Ces princes se maintiennent uniquement grâce à la volonté et à la bonne fortune de ceux qui leur ont concédé leur État, et ce sont deux choses très changeantes et instables - et ils ne savent ni ne peuvent tenir leur rang. Ils ne le savent pas car, sauf s'ils sont des hommes très ingénieux et très valeureux, il n’est pas logique qu’ayant toujours connu une condition privée ils sachent commander. Et ils ne le peuvent pas, car ils ne disposent pas de forces qui peuvent leur être amies et fidèles. De plus, les États qui sont créés subitement, comme toutes les autres choses de la nature qui naissent et croissent rapidement, ne peuvent avoir les racines et les ramifications nécessaires ; de sorte que le premier orage les fauche. À moins que ces hommes, devenus princes si rapidement, soient à ce point valeureux que ce que la fortune leur a offert, ils sachent tout d'un coup se préparer à le conserver, et ces fondations que les autres ont établies avant de devenir princes, ils les établissent après coup.

   Pour ma part, je veux ajouter à l'une et l'autre de ces manières, qui concernent donc le fait de devenir prince ou par sa valeur ou par la fortune, deux exemples tirés de nos souvenirs les plus récents : ceux de François Sforza et de César Borgia. François, en employant les moyens appropriés et du fait de sa grande valeur, passa de la condition privée à celle de duc de Milan ; et ce qu’il avait acquis avec mille difficultés, il le conserva avec peu d'efforts. D'autre part, César Borgia, nommé familièrement duc de Valentinois, acquit son Etat  grâce à la bonne fortune de son père, et il le perdit quand elle disparut ; cependant il entreprit tout ce que devait faire un homme prudent et valeureux pour enraciner solidement les possessions que les armes et la fortune d'autrui lui avaient permis d'obtenir. Car, comme on l'a dit ci-dessus, celui qui n’établit pas ses fondations avant peut le faire par la suite en déployant une grande valeur, bien que cela se fasse toujours en embarrassant l'architecte et au risque de l'édifice. Si l'on considère donc toutes les actions du duc, on verra qu'il avait établi de solides fondations à sa future puissance ; je ne juge pas qu'il soit superflu de les examiner, car pour ma part je ne saurais donner de meilleurs préceptes à un prince nouveau, que l'exemple de ses actions : et si ses entreprises ne lui profitèrent pas, ce ne fut pas de sa faute, cela provint d'une extrême et extraordinaire malignité de fortune.

   Alexandre VI, en voulant faire du duc son fils un grand seigneur, avait beaucoup de difficultés, aussi bien présentes qu'à venir. D'abord, il ne voyait aucun moyen de le rendre maître d'un Etat qui ne soit un, État de l'Église - et s'il s'était résolu à en choisir un qui appartint à l'Église, il savait que le duc de Milan et les Vénitiens ne l'auraient pas supporté ; en effet, Faenza et Rimini étaient déjà sous la protection des Vénitiens. Il voyait, outre cela, que toutes les armées italiennes, et spécialement celles dont il aurait pu se servir, étaient entre les mains de ceux qui devaient craindre la grandeur du pape : et ainsi il ne pouvait s'y fier, comme elles étaient aux Orsini, aux Colonna, et à leurs complices. Il était donc nécessaire qu'il déstabilise cette situation et qu’il désorganise les États de ces gens, afin de pouvoir devenir le maître d'une partie de leurs territoires. Cela lui fut facile, car il rencontra les Vénitiens qui, mus par d'autres raisons, s'étaient engagés à faire repasser les Français en Italie. Non seulement le pape n’empêcha rien mais il facilita les choses, par l'annulation du mariage ancien du roi Louis XII. Le roi passa donc en Italie avec l'aide des Vénitiens et le consentement d'Alexandre. Il ne fut pas plus tôt à Milan que le pape obtint de lui des troupes pour son entreprise de Romagne - à laquelle le roi consentit, car elle renforçait son prestige. Une fois qu'il eut conquis la Romagne et abattu le parti Colonna, comme il voulait se maintenir dans sa conquête et en faire d'autres, le duc se trouvait empêché par deux choses : l'une, que ses armées ne lui semblaient pas fidèles, et l'autre, la volonté des Français. C'est-à-dire qu’il craignait que les troupes des Orsini, sur lesquelles il s'était appuyé, lui fassent défaut, et non seulement empêchent des acquisitions futures, mais aussi lui retirent les présentes, et que le roi à son tour ne procède de même. Il sut à quoi s'attendre de la part des Orsini, lorsque, après la prise de Faenza, il assaillit Bologne, et qu'il les vit partir au combat sans ardeur. Quant au roi, il prit conscience de la manière dont il était disposé lorsque, ayant conquis le duché d'Urbino, il partit à l'assaut de la Toscane : le roi le pria de se retirer de cette entreprise. À la suite de quoi le duc décida de ne plus dépendre des armes ni de la fortune d'autrui. En premier lieu, il affaiblit les partis des Orsini et des Colonna à Rome ; comme tous leurs partisans étaient des gentilshommes, il se les gagna en leur offrant des charges civiles et militaires, selon leur qualité ; ainsi en quelques mois leur ardeur partisane s'éteignit, et elle se tourna tout entière vers la personne du duc. Après cela, il attendit l'occasion d'éliminer les chefs Orsini, en ayant terminé avec ceux de la maison Colonna. Elle ne tarda pas à se présenter, et il en usa au mieux. En effet, les Orsini, s'étant aperçus un peu tard que la grandeur du duc et de l'Eglise était leur ruine, se réunirent à la Magione, près de Pérouse ; de là naquirent la rébellion d'Urbino, les tumultes de Romagne, et mille dangers pour le duc. Il les déjoua tous avec l'aide des Français. Une fois son prestige retrouvé, en ne se fiant ni à la France, ni à une autre force extérieure, pour n’avoir pas à les mettre à l'épreuve, il eut recours à la tromperie. Et il sut si bien maquiller son dessein que les Orsini eux-mêmes, par l'intermédiaire du Seigneur Paolo, se réconcilièrent avec lui. Le duc ne négligea aucune manière pour le rassurer, lui offrant argent, vêtements, chevaux ; tant et si bien que leur naïveté les conduisit à Sinigaglia entre ses mains (Dans ce village, près de Rimini, César Borgia réussit à la fin de décembre 1502 à faire exécuter ses lieutenants rebelles). Ces chefs une fois éliminés, et leurs partisans réduits à la condition de partisans du duc, celui-ci avait jeté de fort bonnes fondations à sa puissance, car il possédait toute la Romagne et le duché d'Urbino, et surtout il lui semblait avoir la Romagne pour amie et gagné tous ces peuples, puisqu’il avait commencé à leur donner le goût de leur propre bien-être.

   Et comme ce point est digne d'être noté et propre à être imité par d'autres, je ne veux pas le laisser de côté. Après que le duc eut pris la Romagne, comme il l'avait trouvée gouvernée par des seigneurs impuissants qui avaient plutôt volé que gouverné leurs sujets et leur avaient donné matière à désunion plutôt qu'à union (au point que le pays était plein de vols, d'affaires troubles et de bien d'autres causes de sédition), il jugea que si on voulait la rendre pacifique et obéissant à l'autorité souveraine, il était nécessaire de lui donner un bon gouvernement. C'est pourquoi il y nomma Messire Ramiro de Lorca, homme cruel et expéditif, auquel il donna les pleins pouvoirs. En peu de temps celui-ci réduisit le pays, le pacifia et l'unifia, en se forgeant une terrible réputation. Puis le duc jugea qu’une autorité si excessive n'était pas nécessaire, parce qu'il craignait qu'elle devienne odieuse ; il institua au milieu de la province un tribunal civil, le dota d'un président d'excellence, veilla à ce que chaque cité ait son avocat. Et comme il avait conscience que les rigueurs passées avaient engendré quelques haines contre lui, afin de purger le cœur de ces populations et de se les gagner en tout, il voulut montrer que si une certaine cruauté avait eu lieu de se manifester, elle n'était pas de son fait, mais celui de la nature cruelle de son ministre. Sur ce il saisit la première occasion, et à Cesena un matin il le fit couper en deux sur la grand-place, avec un billot de bois et un couteau sanglant à ses côtés. La férocité d'un tel spectacle rendit la population à la fois contente et stupide.

   Mais revenons là d'où nous sommes partis. Je dis que, comme le duc se trouvait à partir de ce moment très puissant et en partie gardé des dangers présents, puisqu'il s'était personnellement armé et qu'il avait en grande partie éliminé ces armées qui, voisines, auraient pu lui nuire, il lui restait, s'il voulait faire progresser ses conquêtes, à se garder du roi de France ; il avait en effet conscience à quel point le roi, qui s'était tardivement rendu compte de son erreur ne l’aurait pas supporté. Et il commença de ce fait à chercher des amitiés nouvelles, et à tergiverser avec les Français lors de leur campagne dans le royaume de Naples contre les Espagnols qui assiégeaient Gaète. Et son intention était de s’assurer d'eux ; ce qu'il aurait bientôt réussi, si son père avait vécu.

   Ce furent là ses manières de gouverner en ce qui concerne les choses présentes. Mais pour les futures, il avait en premier lieu à redouter qu’un nouveau successeur à la tête de l'Église ne soit pas son ami, et cherche à lui reprendre ce qu'Alexandre lui avait donné. Il pensa s'en assurer de quatre manières : premièrement, éliminer les familles entières des seigneurs qu’il avait dépouillés, pour ôter au pape cette possibilité ; deuxièmement, se gagner tous les gentilshommes  de Rome, comme on l'a dit, afin de pouvoir par leur intermédiaire freiner le pape ; troisièmement, tenir en main le sacré Collège, le plus qu’il pouvait; quatrièmement, acquérir tant de pouvoir avant que le pape meure, qu'il puisse par lui-même résister au premier choc. De ces quatre points, à la mort d'Alexandre il en avait réalisé trois ; le quatrième était sur le point de l'être. En effet, il tua autant de seigneurs dépouillés qu’il put en atteindre, et peu se sauvèrent ; il s’était gagné les gentilshommes romains, et dans le Collège il avait grande influence. Et en ce qui concerne ses nouvelles acquisitions, il avait envisagé de devenir seigneur de Toscane, possédait déjà Pérouse et Piombino et assurait la protection de Pise. Comme il n'avait plus à se garder des Français (ils avaient été dépouillés du royaume de Naples par les Espagnols, si bien que les deux belligérants étaient dans l'obligation d'acheter son amitié), il allait sauter sur Pise. Après quoi, Lucques et Sienne auraient cédé tout de suite, mi par envie à l'égard des Florentins, mi par peur ; et les Florentins n'auraient eu aucun remède. S'il avait réussi (et il allait réussir l'année même où Alexandre mourut), il aurait acquis tant de force et de prestige que par lui-même il se serait maintenu, et n'aurait plus dépendu de la fortune ni des forces d'autrui, mais de sa puissance et de sa valeur. Mais Alexandre mourut cinq années après avoir commencé à tirer l'épée. Il laissa son fils avec la Romagne comme seul État consolidé, et avec tous les autres en l'air, au milieu de deux puissantes armées ennemies, et malade à mort. Et il y avait dans la personne du duc tant de férocité et de valeur, il savait si bien comment on peut gagner ou perdre les hommes, et les fondations qu'il avait établies en si peu de temps étaient si solides, que s'il n'avait pas eu contre lui ces deux armées, ou s'il avait été en bonne santé, il se serait joué de toutes ces difficultés. On vit bien que ses fondements étaient bons : car la Romagne l'attendit plus d'un mois ; il demeura à Rome à demi mourant en toute sûreté ; bien que les Baglioni, Vitelli et Orsini y vinssent, ils n'entreprirent rien contre lui ; et il put faire en sorte que le pape ne fut pas celui qu'il ne voulait pas, à défaut de pouvoir faire pape celui qu'il voulait. Mais si à la mort d'Alexandre il avait été en bonne santé, toute chose lui aurait été facile. Et lui-même m'a dit, au moment où Jules II fut élu, qu'il avait pensé à ce qui pouvait arriver, le pape mort, et qu'à tout il avait trouvé un remède, sauf qu’il ne pensa jamais, en plus de la mort de son père, être lui aussi sur le point de mourir.

  J'ai recueilli toutes les actions du duc, et je ne saurais le reprendre ; même, il me semble souhaitable, comme je l'ai fait, de le présenter comme imitable à tous ceux qui par fortune et avec les armes d'autrui ont accédé au pouvoir. Car comme il était d'un grand courage et que son intention était élevée, il ne pouvait se comporter autrement ; seules s'opposèrent à ses desseins la brièveté du règne d'Alexandre et sa maladie. Quiconque juge nécessaire dans sa principauté nouvelle de s'assurer de ses ennemis, de se gagner des amis, de vaincre par la force ou par la fraude, de se faire aimer et craindre des populations, de se faire suivre er respecter par les soldats, d'éliminer ceux qui peuvent ou doivent te nuire, de rénover de manière originale les institutions du passé, d'être sévère et bienveillant, magnanime et libéral, d'éliminer les armées indociles, d'en créer de nouvelles, de conserver les amitiés des rois et des princes en sorte qu’ils doivent ou bien t'aider de bon cœur ou bien te nuire avec crainte, ne peut trouver d'exemple plus récent que les actions du duc. On peut seulement lui reprocher la création de Jules II comme souverain pontife, par laquelle il fit un mauvais choix. Car, comme je l'ai dit, s'il ne pouvait faire un pape à sa guise, il pouvait obtenir que quelqu'un ne le devienne pas ; et il n'aurait jamais dû accepter l'accession à la papauté d'un des cardinaux à qui il avait nui, ou d'un de ceux qui, une fois pape, avaient à craindre de lui. Car les hommes nuisent ou par peur ou par haine. Ceux à qui il avait nui étaient, entre autres, les cardinaux de Saint-Pierre ès Liens, Colonna, Saint-Georges, Ascanio ; tous les autres, une fois papes auraient eu à le craindre, sauf Rouen et les Espagnols, ceux-ci du fait des liens de parenté et par obligation, celui-là du fait de sa puissance, ayant derrière lui le roi de France. C'est pourquoi le duc, confronté à tout cela, devait faire pape un Espagnol, sinon accepter que ce fût Rouen et non Saint-Pierre ès Liens (= Julien della Rovere élu sous le nom de Jules II et surnommé le pape terrible). Il se trompe, celui qui croit que chez les grands les nouveaux bienfaits font oublier les injures anciennes. Le duc se trompa donc dans cette élection ; ce fut la cause de sa ruine finale »

 Le Prince, Trad. Thierry Ménissier. Hatier p. 30 à 39.

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11 Réponses à “Les notions de fortune et de virtù chez Machiavel.”

  1. Pascale dit :

    Bonjour Simone,

    Dans l’élan et avant toute lecture de votre nouvelle proposition,
    nulle remarque donnant grain à moudre ni question mais
    juste un signe de remerciement.
    J’avais entendu il y a quelques temps, une émission
    précisément sur ce thème, j’avais pris des notes,
    me promettant d’approfondir. Vous me facilitez la tâche.
    Merci, tout simplement, pour ce travail découvert à l’instant
    et que je m’empresse d’imprimer.
    Bien à vous,

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour Pascale
    Si vous trouvez quelque chose dans mon article qui ne colle pas avec vos notes, il faudra me le dire.
    Bien à vous.

  3. Alexis dit :

    Bonjour,
    C’est un exposé très intéressant que vous venez de faire. Je suis déçu de ne pas l’avoir découvert plus tôt car j’ai rendu aujourd’hui même un devoir universitaire sur Machiavel, principalement sur les chapitres 4, 5 et 6 des Discours et les chapitres 15 à 18 puis 24 à 26 du Prince. Je suis malgré tout content de voir une autre approche, plus approfondie que la mienne sur le sujet car il est vrai que Machiavel est un auteur très intéressant, qu’on l’aime ou qu’il nous scandalise.
    Les deux concepts expliqués ici sont particulièrement intéressants pour comprendre sa vision car il les utilise assez souvent dans les chapitres mentionnés.

    Merci encore pour ce blog que je consulte assez régulièrement et qui m’aide actuellement à comprendre un peu mieux le concept de volonté générale chez Rousseau vis un autre article.

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci pour ce sympathique message.
    Tous mes vœux de réussite dans vos études.
    Bien à vous.

  5. Lemaire dit :

    Bonjour Madame,
    2°) Sens du recours à cette notion chez Machiavel
    Dans la citation du discours vous écrivez : contre les périls qui les menace, au lieu de « qui les menacent ».
    J’ai vérifié dans La Pléiade, où j’ai trouvé : contre le péril qui les menace…
    Simple lapsus calami, mais votre blog est d’une telle qualité que je me permets cette remarque.
    Cordialement

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci de votre vigilance.
    Je suis infiniment reconnaissante à l’égard de tous ceux qui m’aident à corriger les fautes ou les coquilles.
    Bien à vous.

  7. Henri Montaudié dit :

    Bonsoir,
    Je tiens à vous dire merci pour ce cours formidable. Quel travail!
    J’ai lu le Prince, et en relisant le chapitre XV j’ai de nouveau buté sur la phrase qui va de « il est nécessaire pour le Prince d’avoir la prudence nécessaire » > jusqu’à > moins de crainte ». J’ai beau relire ce passage je ne le comprends pas car j’y vois une contradiction quand il écrit : « et de se garder si possible de ceux qui lui font courir aucun danger » ??
    De plus je me demande, car je n’ai pas tout lu, quel est le but ultime de l’action politique pour le conseiller Machiavel? Est-ce seulement la paix civile? en somme que les citoyens broutent gentiment dans le même pré? ou pense-t-il que l’action politique a aussi pour but d’élever le peuple en le rendant autonome, sachant qu’une telle autonomie en fortifiant le peuple rendrait impossible l’emploi des moyens qu’il préconise pour le gouverner ?
    En vous remerciant

  8. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, il n’y a aucune contradiction dans le propos de Machiavel. Il réfléchit sur la condition politique telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être. Ce qui le conduit à écrire un nouveau Miroir des Princes proprement subversif par rapport à la tradition des Miroirs. L’idée force que je développe dans cet article consiste à comprendre que la morale (technique?) politique ne doit pas s’encombrer de scrupules moraux sauf de manière apparente car dans le monde humain l’apparence est reine. http://www.philolog.fr/comment-concevoir-les-rapports-de-la-morale-et-de-la-politique/
    Dans le chapitre qui vous fait problème le propos et clair:  » L’homme qui en toutes choses veut faire profession de bonté se ruine inéluctablement parmi tant d’hommes qui n’ont aucune bonté ».
    L’axiome fondamental de Machiavel est la méchanceté de la nature humaine. Le Prince n’échappe pas à la règle et ses vices sont seulement plus visibles que ceux des êtres qui sont moins exposés. La manière dont il apparaît à ceux qu’il gouverne est déterminante et comme la condition humaine ne permet pas qu’il ait toutes les qualités que le peuple reconnaît bonnes sa virtù à l’égard de ses vices comporte deux aspects.
    D’une part, il lui faut jouer des apparences afin de ne pas subir une mauvaise réputation dommageable à ses fins politiques. Remarquez que Machiavel souligne le caractère nécessaire d’une telle prudence (sagesse). César Borgia par exemple instrumentalise Rémi d’Orque pour les basses besognes et prévient ensuite la haine que sa cruauté suscite en le suppliciant. Ainsi gagne-t-il les faveurs du peuple en s’innocentant apparemment d’une cruauté dont il est le maître d’œuvre. Il a donc su « fuir la mauvaise réputation » d’une cruauté qui aurait pu retourner le peuple contre lui.
    D’autre part certains de ses vices n’ont pas directement d’incidences politiques. Par exemple, pour coller à l’actualité, sa misogynie s’il en fait preuve. Il est souhaitable du point de vue de la réussite politique qu’il ne la montre pas trop mais si c’est impossible pour lui, il peut s’y laisser aller puisqu’il n’a pas à craindre vraiment d’en payer politiquement la note.
    Cette observation a pour fonction d’introduire la prescription suivante: Le Prince doit craindre ce qui lui fait encourir les vrais dangers et non ce qui est sans danger pour lui. Or la crainte du blâme des vices sans lesquels la réussite politique est compromise, voilà ce qu’il doit craindre par-dessus tout car les choses humaines étant ce qu’elles sont, ce qui apparaît une vertu morale peut conduire au désastre là où ce qui apparaît un vice (la fausse promesse, l’assassinat) peuvent sauver politiquement la situation. Il ne doit donc craindre qu’une chose: ce qui produit la faillite politique.
    Celle-ci se décline toujours comme chaos politique, guerre civile, dépendance extérieure, déclin etc. Or le « vivere civile », l’instauration d’une citoyenneté médiatisée par l’obéissance est ce qui éloigne ces maux. C’est la fin qui compte, non les moyens parfois condamnables qui nous préservent de la violence prépolitique. Machiavel est un républicain sincère mais il ne raisonne pas dans des situations idéales, il demande de prendre acte des contingences historiques qui appellent chacune à leur manière les conduites adaptées.
    Oui, Machiavel aspire à une république où les citoyens se gouvernent de manière autonome mais le tort de votre propos est de présupposer une bonté humaine qui dispenserait la politique de mettre en œuvre des moyens immoraux. C’est ce doux rêve que notre auteur congédie même pour la meilleure des républiques.
    Bien à vous.

  9. Henri Montaudié dit :

    Bonjour
    Merci encore de me répondre, c’est une chance de communiquer avec un auteur. Mon propos n’était pas très clair à la fin. En réalité je ne présuppose pas que les hommes sont naturellement bons. Prenez la Chine par exemple où j’ai vécu. Plus le peuple est éduqué, instruit, ouvert sur le monde, plus le gouvernement lui donne les moyens de développer son intelligence et de s’élever moralement, plus l’opinion est critique à l’égard du pouvoir quand il extorque, expulse, emprisonne arbitrairement ceux d’entre eux qui s’expriment librement, avocats, intellectuels, artistes etc. La limite du modèle républicain de Machiavel c’est peut être cela, la nécessité de maintenir le peuple dans une forme d’ignorance et de dépendance pour ne pas s’exposer à la révolution. ?

  10. Simone MANON dit :

    Re-bonjour
    Je crois que nous nous comprenons mal. Un pouvoir qui emprisonne arbitrairement ses ressortissants est tout sauf le pouvoir d’une république au sens d’un Etat de droit (même si l’expression a quelque chose d’anachronique pour parler de Machiavel). C’est une tyrannie, contraire à ce que Machiavel entend par le « vivere civile ». Heureusement qu’il y a des citoyens pour le critiquer, ce qui n’exige pas nécessairement un haut niveau de formation intellectuelle.
    En revanche, ce que Machiavel veut faire entendre, c’est que dans la république la mieux instituée, la conquête et l’exercice du pouvoir ne peuvent dispenser l’acteur politique de recourir à des moyens condamnables moralement: le mensonge, la ruse, les stratégies malhonnêtes de déstabilisation des adversaires, le recours à ce qui peut être vécu pour une violence par ceux qui ne reconnaissent pas la légitimité du pouvoir, etc.
    Ex: les assassinats ciblés avoués par François Hollande dans le cadre de la lutte contre le terrorisme.- Les mensonges éhontés des candidats lors des campagnes électorales.- L’ignominie de certains propos dans la dernière campagne électorale américaine.
    Mais il s’agit de flatter les passions humaines, à défaut de quoi on se condamne à l’échec. En s’interdisant de telles pratiques, la « belle âme » renonce à intervenir dans l’histoire et laisse la monde inchangé. Ce qui l’expose à l’accusation d’alliée objective du mal sévissant dans le monde.(Cf. critique de Hegel). Au fond celui qui veut rester les mains pures accepte de ne pas avoir de mains.
    La grande valeur du politique est la réussite. Elle a ses exigences. Voyez aujourd’hui combien de nombreuses personnes ne veulent pas obéir aux décisions ayant une légitimité institutionnelle. En hésitant de recourir à la force contraignante, l’Etat renonce à son autorité. Peut-on s’en réjouir?
    Machiavel nous invite seulement à ne pas sous-estimer le prix moral qu’il faut payer pour avoir des mains efficaces…Cette fatalité procède de notre nature. Nous ne sommes pas des êtres de raison mais des êtres de passions.
    Bien à vous.

  11. Henri Montaudié dit :

    Bonsoir,
    Délicates transpositions d’un siècle à l’autre, d’un régime à l’autre. (Hollande s’en prend aux terroristes mais ne s’en prend pas aux Nuit Deboutistes. Machiavel aurait fait appel à un type pour les décimer je crois.)
    Si j’ai choisi de comparer la Chine et la République de Machiavel, c’est que « tout comme » la république de Machiavel, la Chine a toutes les apparences d’un Etat ou la liberté est respectée. On s’y sent libre et on y vit très bien jusqu’au jour où des proches vous appellent et vous disent que leur terre leur a été brutalement volée, que leur ami a été battu sur la place Tiananmen, ou qu’un enfant a été enlevé à sa mère. La Chine passe son temps à flatter les passions de son peuple, elle le divertit, lui permet de s’enivrer, de danser, de chanter, de se glorifier, elle distribue les diplômes aux étudiants sans mérite, mais par ailleurs elle sait comment faire régner une sourde terreur chez chacun. Ce balancier entre flatteries et menaces, récompenses et châtiments permet à l’Etat chinois d’asseoir durablement son autorité et cette technique me fait penser aux manoeuvres du Prince. Ma conviction est que la République de Machiavel est factice et que la liberté du peuple y est une chimère. Selon moi, sa fin n’est pas le bien commun, c’est le pouvoir, coûte que coûte. Mais je crois que vous ne serez pas d’accord avec ça.
    Encore merci

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