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 Spinoza

 

 Contrairement à Platon qui fait du désir le résultat d'une mutilation de notre essence, Spinoza affirme que «  Le désir est l'essence de l'homme ». Le désir est l'humanité même. L'homme est par nature une puissance d'exister, un mouvement pour persévérer dans l'être c'est-à-dire pour exister encore et toujours plus. Tout existant est un conatus, c'est-à-dire un effort pour persévérer dans l'être, un conatus d'auto affirmation. Le conatus au sens spinoziste n'est pas une volonté de puissance (Nietzsche) mais une force qui s'affirme et poursuit son propre accroissement parce que celui-ci est vécu comme Joie.

 

   Commentant Spinoza, Deleuze écrit : « Le conatus ne doit pas être interprété comme tendance à passer à l'existence ...mais comme tendance à persévérer dans l'existence »

  Il s'ensuit qu'il n'y a rien hors du désir dont il manquerait. En réalité c'est lui qui produit ce manque parce qu'en constituant tel objet comme désirable, il déploie la puissance d'exister. Il n'y a pas de désirable en soi. C'est le désir qui est la source de la désidérabilité des objets, c'est lui qui est à la source des évaluations. Nous ne désirons pas une chose parce que nous jugeons qu'elle est bonne, nous jugeons qu'elle est bonne parce que nous la désirons.

Spinoza récuse par cette analyse l'indépendance de la faculté de juger (l'entendement) par rapport au désir et la liberté de la volonté. L'homme est désir, conatus, effort pour déployer son existence. Son essence est de désirer c'est-à-dire de vouloir et de juger bon ce qu'il désire.

Chaque essence ou nature est singulière. Il n'y a pas de désirable en soi, il n'y a que du désirable pour chacun de nous. L'éthique spinoziste disqualifie les notions absolues et universelles de bien et de mal au profit de celles de bon et de mauvais, d'utile et de nuisible. « La musique est bonne pour le mélancolique, mauvaise pour qui éprouve de la peine, mais pour le sourd elle n'est ni bonne ni mauvaise » Ethique IV. Préface.

  Le spinozisme est donc une philosophie de l'immanence. Le seul être qui soit, est le réel. Il n'y a pas de transcendance dont nous serions la nostalgie. Il n'y a que de l'être, et le propre de cet élément de l'être que je suis est d'affirmer son existence. Les affects exprimant l'affirmation de son être et son accroissement sont du ressort de la joie. (Ainsi de l'amour, de l'amitié, de l'admiration, de l'estime de soi et d'autrui, du plaisir, de la jouissance etc.). Ceux qui expriment une diminution de la puissance d'exister sont du ressort de la tristesse. (Ainsi de la souffrance, de la haine, de la jalousie, de la crainte, de l'angoisse, du remords, de l'humilité etc.).

 

  Le problème pour Spinoza est de comprendre pourquoi, plutôt que d'affirmer l'existence sur le mode de la joie c'est-à-dire de l'affirmation et de l'augmentation, le désir puisse l'exprimer sous la forme de la tristesse c'est-à-dire de la négation et de la diminution de la puissance d'exister. Pour rendre intelligible ce fait Spinoza propose de distinguer le désir actif et le désir passif.

  Je suis passif lorsque mon affirmation ne procède pas de la nécessité de ma nature, mais de la nécessité d'une nature extérieure à moi et qui agit sur moi. Je suis donc enclin, sous l'effet de cette passion à me projeter vers des fins ou des objets qui peuvent m'attrister au lieu de me réjouir.

  Le désir est actif lorsqu'il exprime la nécessité de ma nature.

  Ex : Sous l'influence de mes parents, je peux désirer faire des études longues alors que l'étude m'ennuie profondément. Soumis à la séduction de telle personne je peux m'attacher à elle alors qu'elle me rend profondément malheureux.

 

  Le drame dans ces cas de figure, c'est que j'imagine que certains objets sont bons pour moi, alors qu'ils sont mauvais. Je n'ai pas une idée adéquate de mon désir et je me fourvoie dans des expressions aliénées de ma puissance d'exister. La solution est de s'efforcer d'avoir une idée adéquate de son propre désir, ce qui est possible grâce à la raison car elle est une faculté de comprendre.  Ainsi «  Chacun a le pouvoir de se comprendre lui-même et de comprendre ses affects d'une façon claire et distincte sinon totalement, du moins en partie, et il a par conséquent le pouvoir de faire en sorte qu'il ait moins à les subir » Ethique V Prop.4, scolie.

  Seule un critique rationnelle de l'imagination permet donc au désir d'avoir une idée adéquate de lui-même, d'être actif c'est-à-dire d'accomplir la puissance d'exister sous la forme de la joie.

 

  Le spinozisme est une philosophie de la joie et... de la liberté. Etrange affirmation si on ne conçoit la liberté que comme libre arbitre. Car le libre arbitre est, pour Spinoza, une illusion et il ne s'agit pas d'y revenir. Mais « Je dis qu'une chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature ; et contrainte une chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir ». Lettre à G.H. Schuller

Spinoza donne donc une définition paradoxale de la liberté. La liberté ne s'oppose pas à la nécessité car elle est la nécessité comprise et agie (en connaissance de cause). Le contraire de la liberté n'est pas la nécessité c'est la contrainte. Libre, l'être agissant selon la nécessité de sa nature, contraint celui qui est déterminé à agir par une cause extérieure. Or tel est le cas de la nécessité passionnelle. Agir sous l'empire des affects, c'est subir, c'est agir selon une nécessité extérieure à ma nécessité propre. Seul celui qui vit sous le commandement de la raison, qui comprend la nécessité des choses et la sienne propre peut être libre et heureux. C'est le propre d'une vie réfléchie qui jouit d'elle-même et de tous les biens qui sont à sa portée. Car vivre et se réjouir, voilà l'authentique vertu. L'homme réfléchi s'efforce d'affirmer la nécessité de sa nature et de l'accorder à celle des autres car rien n'est plus réjouissant que de vivre dans l'adéquation à soi et dans l'adéquation aux autres.

 

  NB : Cette idée que la liberté consiste à se libérer par la connaissance de ce qui nous aliène pour agir selon sa nécessité propre est aussi l'analyse de Freud. Cf. Cours

Cf. http://www.philolog.fr/eloge-du-plaisir-spinoza/#more-3534

 

 

 

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71 Réponses à “Le désir comme puissance d’être. Spinoza.”

  1. Bonjour, si j’ai bien compris notre conatus exprime notre nature la plus profond. Mais Spinoza répond-il à l’origine de notre nature? D’où vient la nature de Picasso? De Zidane? Est-ce un Soi de type Jungien? Un habitus Bourdieusien?
    Cordialement.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, vos hypothèses n’ont rien de spinozistes.
    La nature de tel ou tel est l’effet d’une cause immanente que Spinoza appelle Dieu ou la nature car « Tout ce qui est, est en Dieu, et sans Dieu, rien ne peut ni être, ni se concevoir » affirme Spinoza. Tout ce qui existe est donc l’expression de la puissance ou de la perfection divine.
    Spinoza distingue la nature naturante et la nature naturée mais il s’agit d’une seule et même chose considérée sous des angles différents. Les effets (telle ou telle réalité existante) ne peuvent pas être conçus indépendamment et séparément de leur cause.
    Cf. Le scolie de la proposition 29 de la première partie de l’Ethique : « Avant d’aller plus loin, je veux expliquer ici ce qu’il nous faut entendre par Nature naturante et Nature naturée, ou plutôt le faire observer. Car j’estime que ce qui précède a déjà mis en évidence que, par Nature naturante, il nous faut entendre ce qui est en soi et se conçoit par soi, autrement tels attributs de la substance, qui expriment une essence éternelle et infinie, c’est-à-dire Dieu considéré en tant que cause libre. Et par naturée, j’entends tout ce qui suit de la nécessité de la nature de Dieu, autrement dit de chacun des attributs de Dieu, en tant qu’on les considère comme des choses qui sont en Dieu, et qui sans Dieu ne peuvent ni être ni se concevoir ».
    Voyez aussi le court traité. Le chapitre VIII, intitulé de la Nature naturante, de la première partie.
    « Avant d’aller plus loin et de passer à un autre sujet, nous diviserons toute la nature en deux parties, la nature naturante et la nature naturée.
    Par nature naturante, nous entendons un être qui, par lui-même et sans le secours d’aucune autre chose (comme les propriétés ou attributs que nous avons déjà décrits), peut être connu clairement et distinctement, tel qu’est Dieu : c’est en effet Dieu que les Thomistes désignent par cette expression ; mais la nature naturante comme ils l’entendaient était un être en dehors de toute substance.
    La nature naturée se divisera en deux parties, l’une générale, l’autre particulière. La première se compose de tous les modes qui dépendent immédiatement de Dieu (nous en traiterons dans le chapitre suivant) ; la seconde consiste dans les choses particulières qui sont causées par les modes généraux, de telle sorte que la nature naturée, pour être bien comprise, a besoin d’une substance. »
    En espérant susciter le désir d’une lecture approfondie de Spinoza.
    Bien à vous.

  3. FRANCOIS dit :

    Bonjour Madame, j ‘avoue être en admiration par la construction du système spinoziste pour tenter d’ évacuer la liberté humaine et affirmer le déterminisme total selon la nécessité de la nature. Cependant , une chose me taraude quand même : comment Spinoza peut il d’ un coté nier le libre arbitre et de l autre dire que pour connaitre la béatitude du sage il faut passer de la connaissance du premier genre à la connaissance du second puis à la connaissance du troisième genre . Il s’ agit bien d une décision volontaire , si tout est déterminé , je n’ ai pas le choix de cette ascension . Or Spinoza nous dit bien que chacun peut se libérer par lui même . Comment sortir de ce paradoxe ? Merci pour votre éclairage.

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La nécessité de la nature inclut aussi bien pour l’homme la nécessité rationnelle que la nécessité passionnelle.
    Il faut bien comprendre que la raison est une faculté présente en tout homme, qu’elle est un pouvoir de comprendre et que dès que l’on comprend rationnellement on exerce la puissance de notre nature, puissance par laquelle on s’auto-affecte de joie.
    C’est par la médiation de cet affect (qui est moins une passion qu’une action) qu’on se libère de la servitude passionnelle.
    Pour approfondir cette question cliquez sur le lien: liberté et nécessité, Spinoza.
    Voyez les derniers commentaires. Ils peuvent peut-être vous éclairer.
    Bien à vous.

  5. FRANCOIS dit :

    Madame, je vous remercie de m’ avoir renvoyé à l ‘article « liberté et nécessité ». Je crois comme Mathieu dans les dialogues que vous avez échangés avec lui que j’ai du mal à ne pas faire de la nécessité une fatalité. Je suis complètement le raisonnement de Mathieu que j’aurai pu faire mien et j’ai poursuivi la réflexion à l ‘aide de quelques « sources autorisées » du système spinoziste avec lesquelles j’ai tenté une explication que je soumets à votre critique à l ‘ aide d’un exemple. Prenons la situation de Pierre atteint de phobies sociales ,si invalidantes , que sa puissance d’agir dans le monde se trouve considérablement affectée . La question que je me suis posée est la suivante : était il nécessaire que Pierre soit dans cet état aujourd’hui ?ou aurait il pu être autre? Si l’on admet le déterminisme absolu(comme Spinoza) la prédiction – il y a 5ans- que Pierre serait atteint de névrose aujourd’hui était vrai . Mais ce n’est pas parce que c’était vrai il y a 5 ans que Pierre est névrosé aujourd’hui ; c’ est parce qu’ il est névrosé aujourd’hui que c’était vrai il y 5ans. Aussi tout est nécessaire au présent mais sa nécessité est si j’ose dire hypothétique : elle est soumise à la condition d’ un principe ou d’un réel. La nécessaire phobie de Pierre aujourd’hui reste soumise à la contingence des évènements sociaux, génétiques , épigénétiques et environnementaux qui ont conduits Pierre à son handicap. Mais si Pierre avait déployé sa puissance rationnelle, il serait passé concernant sa maladie de la connaissance du premier genre( passivité des événements extérieurs) à la connaissance par les causes . Si je suis Spinoza, cette connaissance rationnelle est affectée d’une joie qui augmente ma puissance d’exister et donc d’agir de telle façon que Pierre eut pu entreprendre une thérapie qui aurait fait démentir son état actuel. Ici ,la nécessite ne s’oppose pas à la liberté ; si je laisse se déployer mon déterminisme intérieur( celui de la raison) , ou mon conatus , je peux en agissant me libérer du déterminisme extérieur ( même intériorises quand il s’agit des passions). Le nécessitarisme n est pas le fatalisme qui dit que tout est écrit à l avance , de sorte que l avenir serait aussi impossible à changer que le passé. Le fatalisme n’ est qu’ un contre sens sur l’ éternité : c ‘est soumette le réel au vrai , quand toute action fait l ‘inverse .

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre raisonnement me semble problématique dans la mesure où il recourt sans précaution analytique à l’idée de contingence.
    Le déterminisme établit qu’il y a entre les phénomènes des rapports nécessaires. Tout ce qui se produit dans l’univers est l’effet d’une cause qui est elle-même l’effet d’une cause et ainsi à l’infini. Il ne dit pas qu’il y a un seul ordre de causalité de telle sorte qu’un entendement humain qui n’est pas omnicient ne peut pas prévoir à l’instant t l’état du même système à l’instant t’.
    La nécessité rationnelle étant chez l’homme tout aussi efficiente que la nécessité mécanique, s’il met en oeuvre la puissance de son esprit, l’homme peut substituer l’actif au passif, c’est-à-dire actualiser une liberté définie par Spinoza comme le propre de celui qui agit selon la nécessité de sa nature (esclave, celui qui agit selon une nécessité extérieure à la sienne).
    Le déterminisme, fût-il aussi absolu que celui de Spinoza, n’est donc pas un fatalisme car celui-ci pose que quoi qu’on fasse, les choses se produiront inéluctablement.
    Cf. http://spinoza.fr/determinisme-et-fatalisme-chez-spinoza-extraits-de-pierre-macherey/
    Bien à vous.

  7. [...] » Le désir comme puissance d’être. Spinoza [...]

  8. Tuo Zié Emmanuel dit :

    Bonjour professeur,
    Merci pour cette explication. J’effectuais alors des recherches sur le thème que voici: vérité et conatus chez spinoza et j’y ai découvert que chez Spinoza le conatus se résumait en cette phrase: <> cependant cela reste confus dans mon esprit. Ainsi, j’aimerai si possible avoir des explications sur cette phrase et sur le thème sur-évoqué. Merci

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Pour comprendre il vous faut lire et approfondir Spinoza.
    Vous avez de nombreux articles sur ce blog propres à vous aider dans votre effort de compréhension mais personne ne peut le fournir à votre place. Utilisez l’index pour les trouver.

    Tout ce qui est se caractérise par le conatus c’est-à-dire par la tendance à persévérer dans son être, à affirmer sa vie. Mais l’homme n’étant pas « un empire dans un empire » est exposé à subir des passions et donc à former des idées inadéquates l’égarant dans la compréhension de ce qui affirme sa vie. Seule la connaissance du vrai porte le conatus à son plus haut degré de perfection, c’est-à-dire à une existence se déployant sous le signe de la joie.
    Bien à vous.

  10. anny dit :

    Bonjour de nouveau,
    Plusieurs jours ont passé et j’ai approfondi un peu ma connaissance du « spinozisme ». J’avoue avoir dû souvent me référer à des explications d’auteurs plutôt qu’aux textes si difficiles du philosophe (par ex : Deleuze, qui en brosse un portrait passionnant, l’homme martyr si intelligent et libéré de tout système…de toute opulence… si brillant…)…
    Il m’en est jailli deux idées : on pourrait trouver un semblant de bonheur (le bonheur désespéré de Comte-Sponville..) en : acceptant ce qui est et qu’on ne peut changer ; et deuxio: en faisant de notre agir (indépendant des causes extérieures) notre force d’âme, notre puissance de joie et d’exister. On serait à la jonction du passif acceptant et de l’actif puissant, ce qui nous rendrait plus heureux. On ferait surtout de la puissance de l’affect « tristesse » une puissance de la joie, de la béatitude éternelle, non assujettis aux causes extérieures, du fait de notre « désir » de bonheur. Le système de Spinoza me semble très hermétique, mais on peut le ressentir et le trouver alors magique. Je pense qu’il peut nous aider à surmonter les épreuves de la vie, à nous rendre plus courageux, moins paresseux, plus réfléchis. La puissance d’être est aussi cela ? Cette force de l’agir positif ? C’est l’essence même du spinozisme ???
    Merci encore de vos explications qui sont si utiles à cette étude complexe.
    Anny

  11. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous devez avoir bien conscience que seules la lecture et la méditation de l’œuvre d’un philosophe permettent de s’approprier sa pensée. Les commentateurs sont bien utiles mais ils ne sauraient se substituer à l’auteur lui-même.
    Vous semblez progresser dans votre approche du spinozisme, néanmoins certaines formules que vous employez indiquent une mauvaise compréhension.
    1) La joie n’a rien avoir avec ce que vous appelez « un semblant de bonheur ». C’est un vécu entièrement positif. Un « semblant » ou une apparence de joie est une absence de joie.
    2) Votre difficulté tient peut-être au fait que vous ne voyez pas clairement que le salut est lié à la connaissance. Comprendre la nécessité rationnelle de ce qui est exclut, d’une part, toute forme de passivité, d’autre part, le désir de changer l’ordre des choses. La connaissance est joie, amour intellectuel de la nature, béatitude. Vos expressions: « accepter ce qui est et qu’on ne peut changer », « passif acceptant » sont à cet égard problématiques.
    3) La tristesse est exclusive de la joie par nature. Il ne faut donc pas dire que la sagesse consiste à faire de l’affect de tristesse une puissance de joie. Cela est rigoureusement impossible. Elle consiste à s’affranchir des passions tristes par la connaissance rationnelle car seule celle-ci porte le conatus à son plus haut degré de perfection.

    Bien à vous.

  12. fugier annie dit :

    Chère Professeur,
    Merci de ces explications, je n’ai donc pas encore saisi ce qu’est la joie selon Spinoza ; il est vrai que ses phrases longues me sont compliquées, son langage est assez spécial, ses mots ont souvent un sens différent de ce qu’on leur donne d’habitude, il faudrait presque un dictionnaire spinoziste.
    Bien séparer la joie de la tristesse, donc et s’affirmer en connaissance, voilà le prochain travail de compréhension de cette philosophie qui me fascine tant, mais qui reste d’un accès difficile pour les novices, tout de même.
    Vous êtes une des rares à répondre clairement à nos questions, j’apprécie vraiment, cela m’aide beaucoup à avancer ; puissé-je un jour faire profiter mon entourage de cette quête d’un peu de sagesse qui m’est chère ! Au moins la manifester un peu plus dans la vie quotidienne, et serait-ce là l’un des buts de la philosophie concrète de l’éthique ?
    Bien sincèrement à vous,
    Annie.

  13. Simone MANON dit :

    Bonjour Annie
    Vous avez raison. Spinoza est un philosophe difficile d’accès comme le sont en général les créateurs de systèmes. On entre dans un système ou on reste à la porte.
    Il faut beaucoup de temps pour en cueillir les fruits. Tous mes vœux pour que vous puissiez avoir cette chance.
    Félicitations pour l’entreprise dans laquelle vous vous êtes engagée.
    Bien à vous.

  14. Laurent dit :

    Bonjour,
    merci pour votre site tres clair.
    Une question me pose probleme au sujet de la pensee de Spinoza.
    La conception de la liberté comme acceptation de la nécessité est parfaitement claire. Neanmoins, cela présuppose que l homme soit libre de sa pensée, que comme Descartes on ait trouvé une base solide sur laquelle fonder notre reflexion.
    Bref selon SPinoza sommes nous libres de penser ou sommes nous determines par ces causes qui nosu échappent à penser comme nous pensons ?
    Auquel cas, nous sommes totalement déterminés du dehors puisque meme la capacité a accepter cette détermination nous est imposée.
    Bref si l on va au fond de l’argument de Spinoza, ne se réfute t il pas lui meme ?
    JE ne sais pas si je suis tres clair.
    En tout cas merci pour tout.
    Amicalement
    LAurent

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Non, Spinoza ne se réfute pas lui-même car chaque homme dispose d’une raison. Or la raison est un pouvoir de connaître selon des principes rationnels. Par exemple, c’est la raison qui nous permet de comprendre que nous ne sommes pas un empire dans un empire mais un être soumis à de multiples déterminations, déterminations nous inclinant à penser d’abord par idées inadéquates. D’où notre tendance à imaginer au lieu d’exercer notre esprit correctement. Mais une pensée d’imagination cesse de nous duper sitôt que nous avons conscience de sa faiblesse, de la même manière qu’une passion cesse d’être une passion sitôt que nous en formons une idée claire et distincte.
    C’est donc la compréhension rationnelle qui nous libère, cette capacité étant une possibilité de tout homme sitôt qu’il la met en œuvre et découvre que son conatus en est par là-même augmenté. (Joie opposable à tristesse)
    Bien à vous.

  16. Amadis dit :

    Bonjour,

    je tente d’approfondir la pensée spinoziste et pour cela ai lu l’Éthique et quelques commentaires d’auteurs sur le sujet, mais je n’arrive toujours pas à saisir l’enjeu de l’accessibilité à la sagesse selon Spinoza, car, de premier abord, il me semble contradictoire avec sa doctrine métaphysique de la causalité absolue, de la nécéssité. En effet, du moment où Spinoza affirme que le l’univers est tout entier ce qu’il est et rien d’autre (qu’il n’y a pas de possibles), bref que tout est déterminé, comment peut-il sembler affirmer que la sagesse (le troisième genre de connaissance — si j’ai bien compris il s’agit de la connaissance intuitive, donc non médiée, de notre essence, de notre degré de puissance, qui fonde notre rapport singulier et distinct) est accessible à tous, avec l’effort requis, ou encore dire inciter les gens à être courageux, ou, plus clairement, même si les mots ne sont pas de Spinoza lui-même, comment M. Misrahi peut-il affirmer ceci à propos du système spinoziste:  »parce que le spinozisme n’est pas un élitisme, tous peuvent accéder à sa pénitude »? De telles choses me semblent contradictoires, car dire que  »tous peuvent », ne présuppose pas l’existence de possibles? Ne devrait-on pas plutôt simplement constater que certaines personnes y ont accès et d’autres non, car elles ont été déterminées ainsi?

    Merci.

    J’aimerais également vous souligner mon admiration pour tout le travail que vous avez accompli et que vous continuer d’accomplir au quotidien non seulement en raison du nombre d’articles, mais également, et surtout, en raison de la qualité et de la variété de ceux-ci, et ce, pourrait-on dire, malgré l’ingratitude de certains commentaires.

  17. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La sagesse est accessible à tous parce qu’elle est connaissance et vertu or « agir par vertu absolument n’est rien d’autre qu’agir d’après les lois de sa propre nature. Or nous sommes actifs dans la mesure seulement où nous comprenons. Donc agir par vertu n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre, conserver son être sous la conduite de la Raison, et cela d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre » Ethique,IV, 24.
    Tout homme est un conatus, c’est-à-dire un effort pour persévérer dans son être. Tout homme a la capacité de se comprendre lui-même en tant qu’il est augmenté ou diminué par ce qui est extérieur à lui. Cette capacité n’est que sa propre puissance (ou perfection) en tant qu’elle découle de son essence. Mais l’esprit peut être déterminé à produire des idées inadéquates sous l’empire des passions (de l’action d’une cause extérieure à sa propre essence). D’où l’erreur et l’absence de vertu de tous ceux qui subissent la nécessité passionnelle au lieu de comprendre et d’agir selon la nécessité rationnelle. La plupart des hommes en effet n’agissent pas sous la conduite de la Raison. Ils vivent, pensent et agissent sous l’effet des passions.
    Reste que nul n’est déterminé à demeurer prisonnier d’une existence passionnelle car, en vertu des lois de notre nature, nous disposons du pouvoir de comprendre rationnellement. Certes cela demande une réforme de l’entendement et de la manière de vivre mais cet effort n’est rien d’autre que l’effort de persévérer dans notre être dans sa perfection.
    Le possible n’est pas distingué du réel chez Spinoza car il le définit comme tendance à exister. Le possible n’est pas ce qui n’est pas contradictoire comme chez Aristote, il est ce qui tend à exister (Ex: l’homme est désir, conatus, effort pour persévérer dans son être). La distinction entre le possible et le réel n’a pas de sens dans la pensée de Spinoza car tout ce qui est possible doit être tenu pour réel.
    Bien à vous.

  18. Augustin Frayard dit :

    Bonsoir Madame,

    Et tout d’abord merci infiniment pour ces cours si précieux.
    Vous écrivez « Agir sous l’empire des affects c’est subir », et expliquez qu’être sous l’emprise des passions c’est moins agir selon la nécessité de sa nature propre (être libre) qu’être contraint sous l’effet d’une cause extérieure (être aliéné). Pourtant, Jeanne Hersch, Pierre Zaoui également, nous expliquent qu’un sentiment très vif de liberté nous saisit quand il nous arrive d’agir sous l’effet d’une puissance qui nous dépasse et à laquelle nous ne pouvons résister. Zaoui explique qu’alors nous sentons intimement que nous ne pouvons pas faire autrement qu’obéir à cette force, mais que loin d’en souffrir, nous retirons de cette expérience (de cette coïncidence de liberté et de nécessité) une immense Joie –
    Seulement voilà, le commentateur prend pour exemples de ces nécessités intérieures des passions !! L’amour, le désir de vengeance, la rage de vaincre… Qu’en pensez-vous?
    Par avance merci.
    AF

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour
    N’ayant pas sous les yeux les analyses auxquelles vous faîtes allusion, il n’est pas sûr que ma réponse soit pertinente.
    Ma première remarque consiste à souligner l’importance de ne pas confondre des problématiques hétérogènes. L’opposition liberté/contrainte chez Spinoza est limpide et n’est pas remise en cause par l’idée que vous exposez. Par exemple, pour Spinoza, la vérité a une force qui entraîne nécessairement la conviction. L’entendement qui comprend adéquatement s’exerce alors selon sa nécessité propre, ce qui n’empêche pas qu’il ne peut pas résister à la puissance de l’idée vraie et qu’il éprouve la joie de comprendre. (la nécessité n’est dons pas synonyme de contrainte dans le cas de la nécessité rationnelle)
    La liberté ne peut coïncider avec la nécessité que lorsque la force dont nous subissons l’empire est ce qui nous libère d’une aliénation première et nous reconduit à nous-même.
    C’est par exemple le cas pour notre rapport à la loi morale chez Kant. Dans l’expérience du devoir, j’éprouve une résistance à l’endroit de l’ordre et néanmoins je n’abolis pas ma liberté dans ma soumission à sa nécessité, je l’éprouve dans son étendue, et le sentiment positif de ma dignité.
    Par exemple encore dans l’expérience philosophique telle que la décrit le Socrate de Platon, les exigences de la raison s’imposent à nous dans leur caractère de transcendance et de nécessité de telle sorte que dans sa soumission à leur ordre l’esprit ne s’aliène pas mais affirme sa liberté avec la joie qui accompagne une telle expérience.
    Néanmoins il va de soi que ce ne peut être le cas avec les exemples que vous donnez, excepté dans l’amour si la chose aimée est ce qui élève notre âme et nous reconduit à nous-même. La rage de vaincre, le désir de vengeance sont des passions négatives. Je ne vois pas en quoi l’empire qu’elles exercent sur nous puisse jamais être synonyme de liberté.
    Bien à vous.

  20. Augustin Frayard dit :

    Merci Madame,
    Vos exemples sont très éclairants.
    Je crois que Pierre Zaoui a pris certaines libertés avec les textes. Il parle à propos de ces passions « d’une aliénation totale qui, perçue sous une autre perspective, peut devenir expérience de la liberté la plus concrète » (France Culture LNCC). Cette (fausse) liberté a beau s’accompagner d’une grande Joie (Il prend l’exemple d’Hernani), il me semble qu’elle reste illusoire et n’aurait donc que peu de valeur aux yeux de Spinoza … enfin je ne sais pas … je dois pousser plus loin mes lectures.
    Encore merci.
    AF

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