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George Segal. 1979. www.neworleanspast.com/art/id82.html

 

  « La liberté est une, mais elle se manifeste diversement selon les circonstances. A tous les philosophes qui s'en font les défenseurs, il est permis de poser une question préalable : à propos de quelle situation privilégiée avez-vous fait l'expérience de votre liberté ? C'est une chose, en effet, d'éprouver qu'on est libre sur le plan de l'action, de l'entreprise sociale ou politique, de la création dans les arts, et autre chose de l'éprouver dans l'acte de comprendre et de découvrir »

              Sartre. La liberté cartésienne dans Situations philosophiques. Tel Gallimard, 1990. p. 61.

 

   Tout l'intérêt de l'existentialisme est sans doute ramassé dans ce propos où Sartre affirme sans restriction le principe de la liberté humaine mais refuse de la penser en dehors des situations de fait où elle trouve à s'exercer. Car le pour-soi ne peut pas plus se dessaisir de sa liberté qu'il ne peut échapper à sa condition. Il est condamné à être libre par le mouvement même de l'existence le faisant échapper à la clôture et à la nécessité de l'en-soi.

   En disant que « l'homme est condamné à être libre » Sartre signifie que la liberté n'est pas son propre fondement. « Si être libre signifiait être son propre fondement, il faudrait que l'existence décidât de son être-libre, c'est-à-dire non seulement qu'elle fût choix d'une fin, mais qu'elle fût choix d'elle-même comme liberté. Cela supposerait donc que la possibilité d'être libre et la possibilité de n'être pas libre existent également avant le libre choix de la liberté. Mais comme il faudrait une liberté préalable qui choisisse d'être libre, c'est-à-dire, au fond, qui choisisse d'être ce qu'elle est déjà, nous serions renvoyés à l'infini, car elle aurait besoin d'une autre liberté antérieure pour la choisir et ainsi de suite. En fait, nous sommes une liberté qui choisit mais nous ne choisissons pas d'être libres : nous sommes condamnés à la liberté. [...] Si donc on définit la liberté comme l'échappement au donné, au fait, il y  a un fait de la liberté. C'est la facticité de la liberté ». Sartre. L'être et le néant. Tel Gallimard, 1943. p. 530. 

   Telle est la condition d'un être qui est intentionnalité, projet, négativité. Mais cette liberté n'est pas une liberté acosmique. C'est celle d'un être inscrit dans l'inerte où risque sans cesse de s'enliser la liberté. D'où la nécessité de dévoiler notre condition comme celle d'un être-en-situation dans le monde. 

 

   La notion de situation désigne d'abord une position dans un ensemble de données. Evidemment il n'y pas de position ou de données absolues. Définir une position dans un ensemble de données est tributaire d'un acte de configuration de ce qui, antérieurement à cette mise en forme, n'est qu'un chaos désordonné et confus. Cette configuration peut être spatiale (Ex : Paris se situe au centre nord de la France ou au Sud de Lille), temporelle (Ex : on situe le début de la Révolution française en 1789) ou autre, par exemple sociale (Ex : la situation démographique ou économique de telle société a telles caractéristiques. Il a une bonne situation).

 

   L'existant, comme tout ce qui est donné, est situé. Il existe dans un ensemble de rapports avec le donné naturel ou social. Mais celui-ci ne constitue pas un donné brut qui, de l'extérieur, s'imposerait au sujet. En réalité ce donné est tributaire de la manière dont le pour-soi s'engage en lui de telle sorte qu'il faut faire tenir ensemble ces deux idées :

  • d'une part l'existant s'engage dans une situation qu'il n'a pas choisie,
  • d'autre part le sens de tout ce qui constitue cette situation ne préexiste pas aux fins qu'il se donne par sa liberté.  

 

«  Nous appellerons situation la contingence de la liberté dans le plenum d'être du monde en tant que ce datum, qui n'est là que pour ne pas contraindre la liberté, ne se révèle à cette liberté que comme déjà éclairé par la fin qu'elle choisit » p. 532.

 

   C'est là une idée force de la pensée sartrienne : aucun élément du monde n'est en soi un obstacle ou un auxiliaire, une promesse ou une menace. Il n'est dévoilé comme tel qu'en fonction des fins vers lesquelles l'existant dépasse le donné et actualise sa liberté dans ses actes. Le rocher n'apparaît comme escaladable ou non escaladable que par le projet de l'escalader. Pour le simple randonneur il est simplement beau ou laid, remarque Sartre p. 533. Le coefficient d'adversité des choses est donc relatif à la liberté qui les investit et se mesure à elles dans une dialectique où elle s'affirme jusque dans ce qui la nie.

   «  Ainsi commençons-nous à entrevoir le paradoxe de la liberté : il n'y a de liberté qu'en situation, et il n'y a de situation que par la liberté. La réalité humaine rencontre partout des résistances et des obstacles qu'elle n'a pas créés ; mais ces résistances et ces obstacles n'ont de sens que dans et par le libre choix que la réalité humaine est ». p. 534

 

   Cette situation synthétise de multiples aspects : ma place, mon corps, mon passé, mes entours, mon prochain, ma mort. Il y a bien un « ensemble de limites a priori qui esquissent [la] situation fondamentale [de l'homme] dans l'univers ». Par exemple il surgit dans un monde déjà là, il est investi par un passé qui lui échappe, inséré dans le monde sous la forme de tel corps, en relation avec telles personnes,  mais quel que soit le datum considéré, celui-ci n'apparaît pas comme « un existant brut et en-soi », il se découvre toujours, à la lumière du projet existentiel comme « motif pour une réaction de défense ou d'attaque ». p. 533. Il s'ensuit que :

  • La situation de l'existant est corrélative de son action, de sa manière d'être au monde, manière dont il est entièrement responsable.
  • La situation est le sujet tout entier. Il n'est rien d'autre que sa situation.
  • La situation est  un composé de contrainte et de liberté.

 

 

 Remarques critiques:

    « Source du vrai comme du bien, maîtresse de ses fins comme de ses motivations, la liberté sartrienne semble n'avoir pas d'autre limites qu'elle-même, c'est-à-dire que sa propre facticité: nul ne choisit de choisir. N'en déplaise à G. Marcel, l'homme est bien, dans son être même, condamné à la liberté, et celle-ci est un irrémédiable fardeau, comme en témoigne le lâche qui tente en vain de s'en défaire(1). Mais nous avons vu que cette facticité ne s'arrête pas au seul fait de la liberté et s'étend aux différents aspects constitutifs de la condition humaine. Cependant, la condition humaine ne peut par elle-même fixer les limites d'une liberté qui, seule, décide de ses propres limites. Nous avons vu, par exemple, comment le sujet choisit librement la place qui, à sa naissance, lui échoit. Il en va de même pour ce qui concerne la signification du passé. La liberté sartrienne nous laisse rigoureusement sans excuse(2). Il faut cependant nuancer notre propos à l'aide des deux remarques qui suivent.

   Tout d'abord, reconnaissons que nous avons délibérément privilégié dans cette étude les thèses élaborées dans L'Etre et le Néant par celui qu'on appelle parfois le premier Sartre. Il faudrait à présent en envisager les différents approfondissements et infléchissements qu'opère l'œuvre ultérieure(3). Par exemple, nous avons vu que dans L'Etre et le Néant le pour-soi se temporalise en échappant à son propre passé. Une telle conception interdit, en vérité, de concevoir ne serait-ce qu'une simple habitude et, plus généralement, une action du passé de la conscience sur son présent. En 1943, la liberté sartrienne ignore le « poids » du passé. Il n'en va plus de même ultérieurement. Ainsi, à propos de Flaubert, Sartre souligne l'importance de l'enfance. Il affirme même que « dans une vie, le premier âge compte plus que les autres », et qu'on « ne le quitte jamais tout à fait »(4). Cependant, n'allons pas croire qu'un tel infléchissement soit sans conséquence. Car le concept clef de rupture néantisante, élaboré par Sartre pour décrire le mouvement de temporalisation de la conscience et sa liberté, ne peut être conservé tel quel. De deux choses l'une: ou je puis être prisonnier de mon passé, ou je suis mon passé sur le mode néantisant de l'être qui n'est pas ce qu'il est.

   Enfin et surtout, la phénoménologie sartrienne de la liberté est aussi une phénoménologie de la finitude. Sartre rappelle à plusieurs reprises, sans toutefois consacrer à ce point de longs développements, que l'homme est une réalité finie, non pas en raison de sa mortalité - il convient au contraire pour Sartre de séparer les idées de mort et de finitude - mais parce que l'acte même de liberté est « assomption et création de finitude » (5). En d'autres termes, toute liberté est nécessairement finie dans la mesure où l'élection d'un possible implique la néantisation de tous les autres : choisir, c'est nécessairement renoncer. Par exemple, lire tel livre de tel auteur, c'est renoncer à lire tous les autres livres de cet auteur comme des autres auteurs ainsi que renoncer à toute autre forme d'activité. Plus généralement, en dépassant le monde, la transcendance doit nécessairement choisir une manière de le dépasser, et la finitude est «  la condition nécessaire du projet originel du pour-soi ». Bref nous n'avons qu'une vie (6). Nul ne peut « être mille Socrates ». Ainsi, non seulement je n'ai pas le choix du choix mais en outre je n'ai droit qu'à un seul choix ; telle est, pour Sartre, l'unique véritable limite ou finitude de ma liberté.

   La liberté sartrienne rencontre donc bien une limite, et on ne peut reprocher à Sartre d'ignorer toute finitude. On peut cependant souligner la démesure d'une telle conception. Nous nous contenterons ici de cette simple remarque : historiquement, cette conception de la liberté peut être interprétée dans le prolongement de la phénoménologie husserlienne. Elle apparaît alors comme la radicalisation extrême d'une pensée qui réserve au sujet, et à lui seul, le pouvoir de donner du sens. Ainsi, lorsque Dieu en personne commande à Abraham de lui sacrifier son fils, Abraham doit, seul, décider du sens de cette voix(7). Contrairement à une conception centrifuge et centripète de la Sinngebung(8), et en opposition radicale à une pensée de l'Ereignis(9), la conscience constitue pour Sartre la source originaire de toute donation de sens et, du même coup, le fondement de son absolue liberté qui, seule, croit décider du sens de l'être. Or ce sens ne lui échappe-t-il pas fondamentalement? »

         Philippe Cabestan. Une liberté infinie ? dans  Sartre, désir et liberté. PUF. 2005. p.37.38.39.40.

 

1. EN, p.494. G. Marcel, L'existence et la liberté humaine chez Jean-Paul Sartre, p. 85. 2. EN, p. 613.

3. Nous pensons en particulier au livre I de La critique de la raison dialectique, « De la praxis individuelle au pratico-inerte. Paris, Gallimard, 1985.

4. M. Contat (dir.), Pourquoi et comment Sartre a écrit Les Mots, Paris, PUF, 1996, P. 324 ;  V. de Coorebyter, Sartre face à la phénoménologie, p. 607. De même, à propos de Flaubert et de sa crise, Sartre écrit: «Le sujet est ici singularisé par vingt-deux ans de vie. En d'autres termes, la situation, en tant qu'elle est vécue, est déjà structurée par la totalité du passé s (L'idiot de 1a famille, t. Il, Paris, Gallimard, 1971, p. 1822).

5 EN, p. 604.

6. Remarquons que cette finitude est indépendante de la mort même : même immortelle, la liberté demeure finie puisqu'il lui est interdit « de reprendre son coup » (si je reprends mon coup ce sera nécessairement après coup). La finitude de la liberté est donc inscrite non dans l'être-pour-la mort mais dans l'irréversibilité temporelle de l'existence.

7. L'existentialisme est un humanisme, p. 29.

8. M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1985, p. 501.

9. Ereignis compris comme l'événement de l'éclaircie qui requiert la participation de l'homme (M. Heidegger, «Identité et différence », in Questions I, Paris, Gallimard, 1968, p. 270 F. Dastur, «L'homme et le langage in Heidegger et la question anthropologique, Louvain, Peeters, 2003, p. 116 et sq.)

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14 Réponses à “Etre en situation dans le monde. Sartre”

  1. raphaelle dit :

    Bonjour Madame,

    j’ai lu aujourd’hui un article sur Michel Foucault et sa conception de la révolte qui expliquait qu’elle n’était pas, selon le philosophe, porteuse d’un ordre nouveau, mais qu’il s’agissait de mettre à nu le pouvoir en le contraigant à se dévoiler comme pouvoir, pour ne pas être dupe d’une possible liberté institutionnalisée. Ensuite, le journaliste indiquait, qu’un tel soulèvement « négatif » rejoignait la conception de liberté selon Sartre… Si la révolte avait un contenu positif, il s’agirait encore d’être en situation dans le monde.. Pourquoi est-ce plus particulièrement proche de l’idée de Sartre?…

    Merci!

  2. Simone MANON dit :

    Mais on n’échappe jamais à sa condition d’être en situation dans le monde. Voyez le cours sur ce thème.
    Comme je n’ai pas lu l’article en question il m’est difficile de vous répondre de manière précise. Ce qu’il faut comprendre c’est que la liberté est essentiellement négativité, c’est-à-dire action de nier ce qui la nie. Elle est travail de néantisation de ce qui la réifie. Ce travail n’est jamais achevé. Il est le propre de l’existant ou de l’être qui n’est que dans l’échappement à lui-même. En ce sens l’idée d’une réalisation de la liberté est aporétique.

  3. Flavien dit :

    Bonjour Madame,
    Je viens de lire le chapitre sur la liberté de la *Phénoménologie de la perception* (dans le cadre d’une bibliographie pour aborder un DS qui aura lieu le semaine prochaine). J’avais cru lire dans certains manuels que Merleau-Ponty nuancait la vision de Sartre en affirmant que la liberté ne peut se faire qu’ « en situation ». Mais je savais déjà que Sartre avait largement développé la notion de « situation », et le texte que vous commenter ici le prouve bien.
    Par conséquent, je suis un peu perdu sur l’apport de Merleau-Ponty par rapport à Sartre sur cette question de la liberté. Sans doute ne connais-je pas assez les deux auteurs pour saisir cette différence. Pourriez-vous m’éclairer, s’il vous plaît ?
    Je vous remercie.

  4. Simone MANON dit :

    Bonjour Flavien
    D’abord permettez-moi d’attirer votre attention sur la nécessité de bien connaître les auteurs pour prétendre en parler.
    Il y a de profondes convergences entre Sartre et Merleau-Ponty. L’un et l’autre refusent l’idée d’un déterminisme de nos actions et affirment le principe d’une liberté fondamentale de l’être doué de conscience. Il n’est pas comme les choses un en-soi. Il est un pour-soi c’est-à-dire un pouvoir d’échapper au donné en se projetant vers des possibles. Ainsi aucune limite n’est imposée à la liberté de telle sorte qu’on pourrait en relativiser la possibilité. Les obstacles qu’elle rencontre ne sont que par elle.
    Ce qui ne signifie pas que cette liberté ne soit pas engagement d’un être en situation dans le monde. C’est dans l’analyse de la situation que Merleau-Ponty ne suit plus tout à fait Sartre.
    Pour Sartre, il n’y a de situation que par la liberté. Celle-ci est conçue comme « une liberté absolue, sans extérieur » (p. 456). Merleau-Ponty soupçonne cette manière d’absolutiser la liberté de relever d’une position idéaliste et de ne pas être entièrement fidèle à ce que la description existentielle révèle. Il n’est pas vrai que, selon la formule de Sartre, « tout ce qui m’arrive est mien », c’est-à-dire que le sens des événements ne dépend que de ma décision et que mes engagements impliquent une liberté absolue.
    « La liberté n’est jamais sans étais dans l’être », affirme Merleau-Ponty p. 517. On ne décide pas arbitrairement du sens d’une situation, (par exemple de céder ou de résister à la fatigue, de choisir l’engagement révolutionnaire ou conservateur, de donner tel ou tel sens à la guerre qui vient d’être déclarée). Il y a, dit-il, « un sens autochtone du monde qui se constitue dans le commerce avec lui de notre existence incarnée et qui forme le sol de toute sinngebung décisoire » (p. 503).
    Il s’ensuit que la situation sollicite le sens que la liberté choisit de lui donner. « Notre liberté ne détruit pas la situation mais s’engrène sur elle » (p. 505).
    Le pour-soi n’est pas dans le monde à la manière des choses et Sartre a raison, mais il est au monde, et Sartre a tort d’abstraire la liberté du projet existentiel qui s’esquisse en deçà de sa décision dans les conditions concrètes et intersubjectives de l’être au monde.
    En conclusion, Merleau-Ponty critique l’absolutisation sartrienne de la liberté. Il l’accuse d’en faire une liberté acosmique plus que la liberté d’un être en situation dans le monde. Voyez bien qu’absolu signifie: qui ne dépend de rien. Telle n’est pas la liberté humaine, elle dépend de la situation concrète du moi qui choisit (moi naturel et moi social et non seulement moi transcendantal) même si motivation ne signifie pas détermination.
    En espérant vous avoir éclairé un peu.
    Bien à vous.

  5. Sacha dit :

    Bonjour,
    la différence entre Merleau-Ponty et Sartre sur cette question de la liberté est capitale, mais il est vrai que pour un lecteur non initié elle peut paraître subtile. Il est toujours plus facile de comprendre en quoi une philosophie de la liberté s’oppose au déterminisme, que de comprendre ce qui distingue deux philosophies de la liberté. L’explication proposée ci-dessus par Mme Manon est très éclairante.
    Pour enfoncer le clou encore un peu, on pourrait dire que Merleau-Ponty récuse l’identification sartrienne de la liberté au néant, ou sa définition de la liberté comme « néantisation ». Sartre pense qu’en étant libre je peux à chaque instant nier mon propre passé, m’en arracher pour m’inventer un présent et un avenir. Merleau-Ponty montre que cette conception est abstraite, car elle ne prend pas suffisamment en compte nos attaches existentielles au monde, et notamment nos rapports à autrui.
    La conséquence de cette opposition, en ce qui concerne le mode d’être de la liberté, c’est que pour Merleau-Ponty on peut admettre en un certain sens qu’il y a des degrés de liberté, qu’on peut être plus ou moins libre (« elle se dégrade sans devenir jamais nulle à mesure que diminue la tolérance des données corporelles et institutionnelles de notre vie », p.518). Pour Sartre au contraire notre liberté ne peut être que totale ou nulle.
    On peut lire le chapitre final de la « Phénoménologie de la Perception » comme une critique de Sartre. Le fond du problème est peut-être dans la manière dont les deux philosophes pensent ce qu’ils appellent (en reprenant le vocabulaire de Heidegger) « être-au-monde », en tenant compte du fait que le monde auquel on est (dans lequel on existe) est « intersubjectif ».
    « Concrètement prise, dit Merleau-Ponty, la liberté est toujours une rencontre de l’extérieur et de l’intérieur » (p.518). Mais pour Merleau-Ponty, « rencontre » signifie échange, entrelacs, réciprocité, tandis que pour Sartre une « rencontre » n’est jamais autre chose qu’une confrontation, voire un affrontement.
    Cette opposition fondamentale entre Sartre et Merleau-Ponty aura des conséquences importantes sur la façon dont ils conçoivent l’engagement du philosophe sur le terrain de la politique. La rupture entre les deux amis, et le départ de Merleau-Ponty des « Temps Modernes » en 1953, a certainement pour origine cette divergence philosophique.
    Cordialement.

  6. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci infiniment pour ces approfondissements et ces précisions d’une grande pertinence.
    Bien à vous

  7. Flavien dit :

    Je vous remercie tous deux pour ces explications. Et je précise que c’est justement pour mieux (à défaut de « bien ») connaître Sartre et Merleau-Ponty que je posais cette question, sans prétention d’ « en parler ».

  8. J'interrogedoncjesuis dit :

    L’inaptitude à s’abstraire tout à fait de l’ordre du sensible dans les réflexions que l’on entend mener, c’est-à-dire, à raisonner dans les chemins les plus dépouillés et éminents de la logique, sans le secours de l’exemple & l’appui d’un concret, d’un temporel, d’un événement, trahit-elle un défaut de la pensée ?
    En d’autres termes, l’entendement peut-il être dit faible s’il ne parvient pas à saisir la pertinence, la délectable substance d’une réflexion philosophique sitôt qu’elle est débarrassée des oripeaux du réel, et qu’elle se déroule dans les confins éthérés du Langage le plus vierge, au firmament du concept ?
    L’esprit pour qui le sens se dérobe dès lors qu’il ne peut plus le captiver dans les rets d’une illustration, lui donner la consistance d’une situation -précisément- susceptible d’être éprouvée sur la scène de l’existence, doit-il être détourné (s’il y a autre chose que de la frivolité dans ces propos !) de la pratique de la philosophie ?
    Assurément non, répliquerez-vous sans doute, il ne s’agit que de s’exercer. Toutefois, je ne peux me retenir de me demander si les philosophes eux-mêmes, les grandes effigies, qui ont insufflé à la Pensée toute sa vigueur, parviennent à se départir tout à fait du Sensible dans leurs méditations… Mais mon propos est lui-même voué à la stérilité si je ne l’éclaire pas.
    Prenons un concept quelconque : « L’homme n’est pas ce qu’il est et est ce qu’il n’est pas. » Doit-on immédiatement (donc sans le medium des sens, si on entend par sens ce qui peut s’éprouver dans l’existence) saisir le sens de cette affirmation ? Ou bien la vigueur et la luisance de l’entendement se mesurent-elles à la promptitude avec laquelle il fait le lien entre le concept et son incarnation ? A la prestesse avec laquelle il plonge pour ainsi dire la phrase dans le bassin de l’expérience, et s’imagine (au sens concret de se façonner quelque représentation imagée) cette pensée mise en acte ?

    Je vous saurai gré de pardonner l’ésotérisme du propos, mais si mes idées étaient claires je ne vous solliciterais pas pour m’illuminer.

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il est vrai que votre propos gagnerait à faire l’économie d’une certaine préciosité de l’écriture mais là n’est pas l’essentiel.
    Vous semblez voir une faiblesse de la pensée philosophique là où j’aurais plutôt tendance à voir sa vertu. Le philosophe n’est pas un logicien. Son objet de réflexion est le réel, l’expérience et s’il lui faut passer par le concept ce n’est pas pour oublier que celui-ci n’est qu’un moyen, non une fin.
    Toute idée ne renvoyant pas à une expérience concrète est une idée creuse. Le souci du concret n’est donc pas, en philosophie, une question d’exercice, mais de santé de la pensée. On ne fait pas « gober » n’importe quoi aux esprits attachés à rapporter les concepts à la matière à laquelle ils s’appliquent. Les boulevards des spéculations oiseuses ne sont pas ouverts chez eux.
    Et c’est un bien.
    Reste que cette exigence ne dispense pas de recourir à des procédures d’abstraction pour produire de l’intelligibilité. Certains esprits sont moins que d’autres à l’aise dans ces opérations mais l’exercice, à ce niveau, permet de surmonter les difficultés.
    Bien à vous.

  10. […] » Etre en situation dans le monde. Sartre. « La liberté est une, mais elle se manifeste diversement selon les circonstances. […]

  11. Sébastien Total dit :

    Bonjour madame Manon,

    Tout d’abord, je vous remercie beaucoup pour votre blog. C’est extrêmement généreux de votre part et très utile pour un élève comme moi en Terminale littéraire, la philosophie étant ma discipline préférée, bien que souvent ardue.
    Je vous sollicite ici car je suis un « fan » de la série américaine “Westworld” qui, souvent, reflète dans son scénario des problématiques philosophiques. J’ai lu ce commentaire la concernant, qui me semble en lien avec ce cours sur l’existentialisme et la différence entre essence et existence. Je me permets de mettre le commentaire en anglais pour ne pas faire de contre-sens, en espérant que vous soyez familière de la langue de Shakespeare et ne pas apparaître cavalier de ne pas le traduire.
    “The humans in Westworld initially fail to recognize the illusoriness of free will. Like humans in the real world, they imagine that their conscious selves are capable of making choices. And they further imagine that unconsciousness is what keeps the hosts subservient. »
    For Maeve and Dolores (hosts who try to be « free ») awakening arrives not by escaping their programming but by realizing it is inescapable — and ceasing to resist it. The same cannot be said of the humans on the show, who persist in their destructive patterns and continue to imagine themselves, falsely, to be freer than the hosts. »
    « But William, along with the other humans, remains trapped. It is his search for meaning that prevents his freedom, not the failure to find it. He is made cruel by his commitment to finding meaning in the story of his life.”

    Un ami me disait qu’il s’agissait de l’exemplification parfaite la pensée sartrienne sur cette question, mais j’avoue avoir été surpris de cette affirmation… Depuis, cela m’angoisse un peu, car je me dis que je n’ai peut-être rien compris à la pensée de ce philosophe dans ce cas…
    Je vous remercie par avance de votre réponse.

  12. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Comme je n’ai pas vu cette série, je n’ai pas la possibilité de juger la pertinence ou non du commentaire. Il n’y est pas question de liberté en situation mais de croyance illusoire en la liberté (ce qui n’est pas du tout sartrien. Pour Sartre l’existant est fondamentalement libre) ou d’une conception spinoziste de la liberté(en interprétant un peu) comme nécessité assumée (ce qui n’est pas non plus sartrien).
    Je ne vois pas en quoi le souci du sens peut être le tombeau de la liberté. Quel que soit le sens qu’un homme confère à telle ou telle situation, il affirme sa liberté même quand le sens qu’il donne consacre sa servitude.
    Désolée de ne pouvoir éclairer votre lanterne.
    Bien à vous.

  13. Sébastien Total dit :

    Bonjour,
    Je vous remercie pour votre réponse, qui confirme tout de même une intuition que j’avais, ce qui est déjà rassurant pour moi.
    Je pense que mon ami entendait par là une forme d’exemplification de la pensée selon laquelle l’existence précède l’essence…

  14. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Cette interprétation me paraît aussi arbitraire que les précédentes.
    Bien à vous.

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