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Etre en situation dans le monde. Sartre

George Segal. 1979. www.neworleanspast.com/art/id82.html

 

  « La liberté est une, mais elle se manifeste diversement selon les circonstances. A tous les philosophes qui s’en font les défenseurs, il est permis de poser une question préalable : à propos de quelle situation privilégiée avez-vous fait l’expérience de votre liberté ? C’est une chose, en effet, d’éprouver qu’on est libre sur le plan de l’action, de l’entreprise sociale ou politique, de la création dans les arts, et autre chose de l’éprouver dans l’acte de comprendre et de découvrir »

              Sartre. La liberté cartésienne dans Situations philosophiques. Tel Gallimard, 1990. p. 61.

 

   Tout l’intérêt de l’existentialisme est sans doute ramassé dans ce propos où Sartre affirme sans restriction le principe de la liberté humaine mais refuse de la penser en dehors des situations de fait où elle trouve à s’exercer. Car le pour-soi ne peut pas plus se dessaisir de sa liberté qu’il ne peut échapper à sa condition. Il est condamné à être libre par le mouvement même de l’existence le faisant échapper à la clôture et à la nécessité de l’en-soi.

   En disant que « l’homme est condamné à être libre » Sartre signifie que la liberté n’est pas son propre fondement. « Si être libre signifiait être son propre fondement, il faudrait que l’existence décidât de son être-libre, c’est-à-dire non seulement qu’elle fût choix d’une fin, mais qu’elle fût choix d’elle-même comme liberté. Cela supposerait donc que la possibilité d’être libre et la possibilité de n’être pas libre existent également avant le libre choix de la liberté. Mais comme il faudrait une liberté préalable qui choisisse d’être libre, c’est-à-dire, au fond, qui choisisse d’être ce qu’elle est déjà, nous serions renvoyés à l’infini, car elle aurait besoin d’une autre liberté antérieure pour la choisir et ainsi de suite. En fait, nous sommes une liberté qui choisit mais nous ne choisissons pas d’être libres : nous sommes condamnés à la liberté. […] Si donc on définit la liberté comme l’échappement au donné, au fait, il y  a un fait de la liberté. C’est la facticité de la liberté ». Sartre. L’être et le néant. [1] Tel Gallimard, 1943. p. 530. 

   Telle est la condition d’un être qui est intentionnalité, projet, négativité. Mais cette liberté n’est pas une liberté acosmique. C’est celle d’un être inscrit dans l’inerte où risque sans cesse de s’enliser la liberté. D’où la nécessité de dévoiler notre condition comme celle d’un être-en-situation dans le monde. 

 

   La notion de situation désigne d’abord une position dans un ensemble de données. Evidemment il n’y pas de position ou de données absolues. Définir une position dans un ensemble de données est tributaire d’un acte de configuration de ce qui, antérieurement à cette mise en forme, n’est qu’un chaos désordonné et confus. Cette configuration peut être spatiale (Ex : Paris se situe au centre nord de la France ou au Sud de Lille), temporelle (Ex : on situe le début de la Révolution française en 1789) ou autre, par exemple sociale (Ex : la situation démographique ou économique de telle société a telles caractéristiques. Il a une bonne situation).

 

   L’existant, comme tout ce qui est donné, est situé. Il existe dans un ensemble de rapports avec le donné naturel ou social. Mais celui-ci ne constitue pas un donné brut qui, de l’extérieur, s’imposerait au sujet. En réalité ce donné est tributaire de la manière dont le pour-soi s’engage en lui de telle sorte qu’il faut faire tenir ensemble ces deux idées :

 

«  Nous appellerons situation la contingence de la liberté dans le plenum d’être du monde en tant que ce datum, qui n’est là que pour ne pas contraindre la liberté, ne se révèle à cette liberté que comme déjà éclairé par la fin qu’elle choisit » p. 532.

 

   C’est là une idée force de la pensée sartrienne : aucun élément du monde n’est en soi un obstacle [2] ou un auxiliaire, une promesse ou une menace. Il n’est dévoilé comme tel qu’en fonction des fins vers lesquelles l’existant dépasse le donné et actualise sa liberté dans ses actes. Le rocher n’apparaît comme escaladable ou non escaladable que par le projet de l’escalader. Pour le simple randonneur il est simplement beau ou laid, remarque Sartre p. 533. Le coefficient d’adversité des choses est donc relatif à la liberté qui les investit et se mesure à elles dans une dialectique où elle s’affirme jusque dans ce qui la nie.

   «  Ainsi commençons-nous à entrevoir le paradoxe de la liberté : il n’y a de liberté qu’en situation, et il n’y a de situation que par la liberté. La réalité humaine rencontre partout des résistances et des obstacles qu’elle n’a pas créés ; mais ces résistances et ces obstacles n’ont de sens que dans et par le libre choix que la réalité humaine est ». p. 534

 

   Cette situation synthétise de multiples aspects : ma place, mon corps, mon passé, mes entours, mon prochain, ma mort. Il y a bien un « ensemble de limites a priori qui esquissent [la] situation fondamentale [de l’homme] dans l’univers ». Par exemple il surgit dans un monde déjà là, il est investi par un passé qui lui échappe, inséré dans le monde sous la forme de tel corps, en relation avec telles personnes,  mais quel que soit le datum considéré, celui-ci n’apparaît pas comme « un existant brut et en-soi », il se découvre toujours, à la lumière du projet existentiel comme « motif pour une réaction de défense ou d’attaque ». p. 533. Il s’ensuit que :

 

 

   Remarques critiques:

      « Source du vrai comme du bien, maîtresse de ses fins comme de ses motivations, la liberté sartrienne semble n’avoir pas d’autre limites qu’elle-même, c’est-à-dire que sa propre facticité: nul ne choisit de choisir. N’en déplaise à G. Marcel, l’homme est bien, dans son être même, condamné à la liberté, et celle-ci est un irrémédiable fardeau, comme en témoigne le lâche qui tente en vain de s’en défaire(1). Mais nous avons vu que cette facticité ne s’arrête pas au seul fait de la liberté et s’étend aux différents aspects constitutifs de la condition humaine. Cependant, la condition humaine ne peut par elle-même fixer les limites d’une liberté qui, seule, décide de ses propres limites. Nous avons vu, par exemple, comment le sujet choisit librement la place qui, à sa naissance, lui échoit. Il en va de même pour ce qui concerne la signification du passé. La liberté sartrienne nous laisse rigoureusement sans excuse(2). Il faut cependant nuancer notre propos à l’aide des deux remarques qui suivent.


   Tout d’abord, reconnaissons que nous avons délibérément privilégié dans cette étude les thèses élaborées dans L’Etre et le Néant [1]par celui qu’on appelle parfois le premier Sartre. Il faudrait à présent en envisager les différents approfondissements et infléchissements qu’opère l’œuvre ultérieure(3). Par exemple, nous avons vu que dans L’Etre et le Néant [1]le pour-soi se temporalise en échappant à son propre passé. Une telle conception interdit, en vérité, de concevoir ne serait-ce qu’une simple habitude et, plus généralement, une action du passé de la conscience sur son présent. En 1943, la liberté sartrienne ignore le « poids » du passé. Il n’en va plus de même ultérieurement. Ainsi, à propos de Flaubert, Sartre souligne l’importance de l’enfance. Il affirme même que « dans une vie, le premier âge compte plus que les autres », et qu’on « ne le quitte jamais tout à fait »(4). Cependant, n’allons pas croire qu’un tel infléchissement soit sans conséquence. Car le concept clef de rupture néantisante, élaboré par Sartre pour décrire le mouvement de temporalisation de la conscience et sa liberté, ne peut être conservé tel quel. De deux choses l’une: ou je puis être prisonnier de mon passé, ou je suis mon passé sur le mode néantisant de l’être qui n’est pas ce qu’il est.

   Enfin et surtout, la phénoménologie sartrienne de la liberté est aussi une phénoménologie de la finitude. Sartre rappelle à plusieurs reprises, sans toutefois consacrer à ce point de longs développements, que l’homme est une réalité finie, non pas en raison de sa mortalité – il convient au contraire pour Sartre de séparer les idées de mort et de finitude – mais parce que l’acte même de liberté est « assomption et création de finitude » (5). En d’autres termes, toute liberté est nécessairement finie dans la mesure où l’élection d’un possible implique la néantisation de tous les autres : choisir, c’est nécessairement renoncer. Par exemple, lire tel livre de tel auteur, c’est renoncer à lire tous les autres livres de cet auteur comme des autres auteurs ainsi que renoncer à toute autre forme d’activité. Plus généralement, en dépassant le monde, la transcendance doit nécessairement choisir une manière de le dépasser, et la finitude est «  la condition nécessaire du projet originel du pour-soi ». Bref nous n’avons qu’une vie (6). Nul ne peut « être mille Socrates ». Ainsi, non seulement je n’ai pas le choix du choix mais en outre je n’ai droit qu’à un seul choix ; telle est, pour Sartre, l’unique véritable limite ou finitude de ma liberté.

   La liberté sartrienne rencontre donc bien une limite, et on ne peut reprocher à Sartre d’ignorer toute finitude. On peut cependant souligner la démesure d’une telle conception. Nous nous contenterons ici de cette simple remarque : historiquement, cette conception de la liberté peut être interprétée dans le prolongement de la phénoménologie husserlienne. Elle apparaît alors comme la radicalisation extrême d’une pensée qui réserve au sujet, et à lui seul, le pouvoir de donner du sens. Ainsi, lorsque Dieu en personne commande à Abraham de lui sacrifier son fils, Abraham doit, seul, décider du sens de cette voix(7). Contrairement à une conception centrifuge et centripète de la Sinngebung(8), et en opposition radicale à une pensée de l’Ereignis(9), la conscience constitue pour Sartre la source originaire de toute donation de sens et, du même coup, le fondement de son absolue liberté qui, seule, croit décider du sens de l’être. Or ce sens ne lui échappe-t-il pas fondamentalement? »

         Philippe Cabestan. Une liberté infinie ? dans  Sartre, désir et liberté. PUF. 2005. p.37.38.39.40.

 

1. EN, p.494. G. Marcel, L’existence et la liberté humaine chez Jean-Paul Sartre, p. 85.
2. EN, p. 613.

3. Nous pensons en particulier au livre I de La critique de la raison dialectique, « De la praxis individuelle au pratico-inerte. Paris, Gallimard, 1985.

4. M. Contat (dir.), Pourquoi et comment Sartre a écrit Les Mots, Paris, PUF, 1996, P. 324 ;  V. de Coorebyter, Sartre face à la phénoménologie, p. 607. De même, à propos de Flaubert et de sa crise, Sartre écrit: «Le sujet est ici singularisé par vingt-deux ans de vie. En d’autres termes, la situation, en tant qu’elle est vécue, est déjà structurée par la totalité du passé s (L’idiot de 1a famille, t. Il, Paris, Gallimard, 1971, p. 1822).

5 EN, p. 604.

6. Remarquons que cette finitude est indépendante de la mort même : même immortelle, la liberté demeure finie puisqu’il lui est interdit « de reprendre son coup » (si je reprends mon coup ce sera nécessairement après coup). La finitude de la liberté est donc inscrite non dans l’être-pour-la mort mais dans l’irréversibilité temporelle de l’existence.

7. L’existentialisme est un humanisme [3], p. 29.

8. M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1985, p. 501.

9. Ereignis compris comme l’événement de l’éclaircie qui requiert la participation de l’homme (M. Heidegger, «Identité et différence », in Questions I, Paris, Gallimard, 1968, p. 270 F. Dastur, «L’homme et le langage in Heidegger et la question anthropologique, Louvain, Peeters, 2003,
p. 116 et sq.)