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   Il faut absolument lire ce livre et le garder soigneusement dans sa bibliothèque afin d’apprécier dans l’avenir ce qui adviendra des multiples transformations en cours dans notre monde. Cet ouvrage en donne la mesure dans une véritable somme convoquant les spécialistes de multiples disciplines. Astrophysiciens, épistémologues, philosophes, sociologues, psychologues, neuropsychiatres, psychanalystes, théologiens, préhistoriens, ingénieurs, directeurs de recherche, informaticiens, etc. joignent leurs compétences pour montrer en cinq points :

-Comment notre perception du monde a changé,

-Comment nos manières de penser ont changé,

-Comment notre vie affective et nos mœurs ont changé,

-Comment notre vie sociale a changé,

-Comment notre vie politique a changé.

   La question est de savoir quel sens donner à tous ces changements  dont nous sommes les témoins attentifs mais parfois déboussolés. Faut-il parler de révolutions ? Christian Godin ouvre la réflexion avec une méditation de cette notion, et rappelle judicieusement le propos hégélien de  la préface de la Phénoménologie de l’esprit.

   « Du reste, il n’est pas difficile de voir que notre temps est un temps de gestation et de transition à une nouvelle période ; l'esprit a rompu avec le monde de son être-là et de la représentation qui a duré jusqu’à maintenant ; il est sur le point d’enfouir ce monde dans le passé, et il est dans le travail de sa propre transformation.  En vérité, l’esprit ne se trouve jamais dans un état de repos, mais il est toujours emporté dans un mouvement indéfiniment progressif ; seulement il en est ici comme dans le cas de l’enfant; après une longue et silencieuse nutrition, la première respiration, dans  un saut qualitatif, interrompt brusquement la continuité de la croissance seulement quantitative, et c'est alors que l’enfant est né ; ainsi l’esprit qui se forme mûrit lentement et silencieusement jusqu’à sa nouvelle figure, désintègre fragment par fragment l’édifice de son monde précédent; l'ébranlement de ce monde est seulement indiqué par  des symptômes sporadiques : la frivolité et l’ennui qui envahissent ce qui subsiste encore, le pressentiment vague d’un inconnu sont les signes annonciateurs de quelque chose d’autre qui est en marche. Cet émiettement continu qui n’altérait pas la physionomie du tout est brusquement interrompu par le lever du soleil, qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du Nouveau Monde ». Aubier Montaigne, T1, Traduction Jean Hyppolite, p. 12

   Hegel pense ici à la France d’avant la Révolution, mais les symptômes qu’il diagnostique dans la France prérévolutionnaire sont observables aujourd’hui. En témoignent la frénésie avec laquelle nos contemporains s’étourdissent dans des activités frivoles afin d’échapper à l’ennui et l’impression communément partagée que quelque chose est en voie de gestation sans qu’il soit possible de dire exactement quoi.

   D’où notre interrogation inquiète : de quoi notre époque crépusculaire est-elle le signe annonciateur ? De toute évidence, sauf exception, on ne s’attend pas à un lever de soleil. Ce n’est pas l’enthousiasme qui domine, mais plutôt une angoisse, suscitée me semble-t-il, par la conviction que désormais ce n’est plus la raison de l’homme dans son dessein d’émancipation universelle de la condition humaine qui est aux commandes. L’ère ouverte par le projet que nous avons conceptualisé sous le nom de modernité parait révolue. Désormais les individus se sentent embarqués dans un processus leur renvoyant l’image de la prodigieuse intelligence collective,  mais d’une intelligence davantage dévoyée par l’hubris d’un Prométhée déchaîné, qu’éclairée par la sagesse d’un Héraclès.

   On pense bien sûr à la  raison subvertie par le désir de la toute-puissance comme l’atteste le rapport au corps ou à l’esprit. Il s’agit d’en dépasser la configuration et les  limites comme si le donné était un  « fossile » ou « un brouillon malencontreux » (David Le Breton). D’où les pratiques d’arraisonnement du corps, (Orlan et la prétention de s’enfanter soi-même, les tatouages, le changement de sexe, le rêve de l’immortalité grâce aux biotechnologies, etc.). Toute la littérature sur le transhumanisme, le cyborg anticipe un avenir où l’homme  augmenté disposera de capacités inaugurant l’ère inédite d’une posthumanité.

  Mais on pense aussi à cette figure contemporaine de la raison jouissant de sa défaite dans la critique radicale des catégories ayant défini traditionnellement l’ordre anthropologique et le monde culturel auquel nous appartenons.

  Il suffit de citer quelques exemples emblématiques tels que:

 - Le projet d’en finir avec l’idée de la supériorité ontologique de l’homme par rapport à l’animal avec pour conséquence de regarder l’éleveur et le boucher comme des meurtriers.

  - Celui d’en finir avec la différence des sexes avec comme conséquence la dénonciation du genre, de l’hétérosexualité comme de simples constructions sociales destinées à se TRANSformer « pour développer des constructions sociales déconnectées de la pseudo-nature ». Daniel Welzer Lang, peut ainsi affirmer (sérieusement!!!) : « Aujourd’hui, l’hétérosexualité n’est plus qu’une des modalités historiquement datée des rapports sexuels entre hommes et femmes. Une forme sous-tendue par la domination masculine où l’homme est dit actif, la femme passive et soumise aux désirs de son compagnon. Une forme qui limite aussi cette sexualité au deux et à l’enfermement du couple homme/femme » (p. 246)

   - Celui de déconstruire « la prison de la virilité » et, possibilités techno-scientifiques aidant, d’ouvrir un boulevard à celle que Marie-Laure Susini appelle la « mutante ». « Grâce à la PMA, elle peut avoir un enfant, même si elle ne pouvait pas, elle peut donner ou non un enfant à un homme, et grâce aux tests ADN, elle peut donner un enfant à l’homme qui n’en voulait pas. Elle décide de la naissance, elle décide de la paternité. Elle tient entre ses seules mains un pouvoir, qui égale celui qu’on a longtemps attribué à Dieu » (p. 266).  D’où la question de Jean-Marc Ghitti : « allons-nous vers la fin de la famille ?

-Celui de déconstruire l’histoire comme récit ayant séculairement permis aux peuples de s’identifier dans le sillage d’une critique du « vol de l’histoire » (Jack Goody) par un Occident dominateur ayant imposé au reste du monde ses cadres temporels en le privant de sa propre histoire.

   Ce ne sont là que quelques exemples des analyses passionnantes dont cet ouvrage foisonne.  Il nous sensibilise à la nouvelle cosmologie,  à l’impact de la révolution numérique sur les apprentissages, sur la méthode de la recherche scientifique (ce que Jean Gabriel Ganascia appelle la science in silico), sur les modes de pensée ou la sociabilité, celui des nanotechnologies sur notre humanité et sur la nature, etc.

  La partie la moins passionnante à mes yeux est celle qui est consacrée à la réflexion sur les changements affectant la vie sociale. Mais c’est par comparaison avec la réussite des autres parties.

  Il  faut donc de toute urgence se mettre à l’écoute de tous ces auteurs dont le mérite n’est pas seulement de proposer un état des lieux, mais aussi et surtout de le penser, ce qui en creux contient une invitation à cesser de subir les événements pour essayer, dans les limites de ce qui est possible, de nous en réapproprier le cours.

   

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