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Kandinsky. Cercle jaune. 1926.

 

 Introduction détaillée :

   Si l’on en croit les morales antiques, il est indispensable (Faut-il signifie ici : est-ce nécessaire au sens pragmatique) d’être vertueux pour être heureux. Elles définissent la sagesse comme la méthode de la vie bonne et heureuse.

   Qu’il s’agisse d’Epicure ou des stoïciens, les uns et les autres affirment qu’il est possible de connaître, en cette vie, le bonheur des dieux. Ainsi, il  suffit pour Epicure de s’affranchir, grâce à la réflexion philosophique, de la crainte de la mort, de se faire une idée adéquate des dieux, de pratiquer la métriopathie et de comprendre qu’on peut supporter la douleur. Ce quadruple remède suffit pour permettre au sage de jouir dans l’ataraxie et le plaisir pur d’exister, de la béatitude des dieux. Epicure ne dit pas que c’est facile mais il ne doute pas que c’est possible. Sa vie est l’exemple de ce qu’un homme peut. Même leçon chez les stoïciens. Le secret du bonheur est dans la vertu, définie comme accord du désir et du réel, amor fati. Il est possible d’être libre dans l’esclavage et d’être heureux dans les pires malheurs. La solution est en soi, dans une certaine manière de se rendre supérieur à l’adversité. Car rien ne peut avoir pouvoir sur soi, dès lors qu’on a compris que le coefficient d’adversité des choses n’est pas dans les choses mais dans le désir mettant aux prises avec elles. « Rien d’extérieur à la volonté ne peut l’entraver ou la léser si elle ne se fait pas obstacle à elle-même » enseigne Epictète. Comme chez Spinoza, le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, il est la vertu elle-même. (Thèse: la vertu est la condition nécessaire et suffisante du bonheur)

 

  Pourtant (renversement dialectique) on a de la peine à croire qu’on puisse être heureux dans le taureau de Phalaris, et on n’est pas sûr que le bonheur soit à notre portée. Il ne dépend pas entièrement de nous, ainsi que le suggère l’étymologie et peut-être que rien n’est si contraire à la nature humaine que la possibilité d’être heureux. Schopenhauer et Freud ne laissent sur ce point aucune illusion. Le bonheur n’est qu’un rêve « absolument irréalisable ; tout l’ordre de l’univers s’y oppose ; on serait tenté de dire qu’il n’est point entré dans le plan de la « Création » que l’homme soit heureux » écrit Freud dans Malaise dans la civilisation. Bref, le principe de réalité est contre le principe du plaisir. Pire, si nous cessons de confondre les registres de la prudence et de la moralité, comme le demande Kant, il apparaît que faire son devoir est une chose, être heureux en est une autre. « La majesté du devoir n’a rien à faire avec la jouissance de la vie » affirme Kant. La moralité nous enseigne comment être digne d’être heureux mais être digne d’être heureux ne signifie pas qu’on le soit. Il faut pour cela être comblé dans ses désirs, ce qui, on en conviendra, n’est pas directement lié à la droiture morale d’un sujet. (Antithèse: Le bonheur n’est pas à notre portée. La vertu est une chose, la jouissance de la vie une autre)

 

  Alors (Dépassement) faut-il entièrement désolidariser la vertu et le bonheur et se contenter de l’espérance d’un autre monde où ils seront réconciliés ? Car notre idée du souverain bien est bien celle d’une union de la vertu et du bonheur. Mais comment penser leur rapport ? Certes les Anciens ont raison de dire que sans vertu on est condamné au malheur, ne serait-ce qu’en raison de certaines  dispositions naturelles au malheur contre lesquelles il est possible de lutter. Voilà pourquoi même un philosophe aussi pessimiste que Schopenhauer écrit une Eudémonologie et définit quelques règles permettant d’être le moins malheureux possible. Au-delà du paradoxe, Schopenhauer signifie, à l’instar d’Epicure ou d’Epictète que le bonheur dépend en partie de nous. Il est donc bien vrai que la vertu procure du bonheur. C’est même le seul que les philosophes nous demandent de conquérir, parce qu’il n’y a que celui-là qui puisse être conquis. Mais nous aspirons sous le nom de bonheur à autre chose qu’à la satisfaction morale (Descartes : Cf. Lettre à Elisabeth du 4.8.1645 : « Il suffit que notre conscience nous témoigne que nous n’avons jamais manqué de résolution et de vertu pour exécuter toutes les choses que nous avons jugées être les meilleures et ainsi la vertu seule, est suffisante pour nous rendre heureux en cette vie »), à la sérénité (l’ataraxie et l’apathie des épicuriens et des stoïciens)ou à être le moins malheureux possible (définition schopenhauerienne du bonheur). Kant remarquait même qu’il faut une grande perfection morale pour se contenter de ce bonheur là. Car, perfection morale exceptée ; si nous sommes fidèles à notre aspiration naturelle, nous appelons bonheur « la totalité des satisfactions possibles » (Kant) Or, il s’en faut de beaucoup que la vertu soit, en ce sens, le sésame du bonheur. Il faut que Dame Fortune soit un peu généreuse (santé, minimum d’aisance matérielle, amour, pays prospère et en paix).

   Ce qui invite à conclure que la vertu est nécessaire au bonheur mais sans doute pas suffisante.

 

    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autour de ce Sujet :

  1. "Pour être heureux, il faut chercher autre chose que le bonheur."
  2. Suffit-il d'être certain pour être dans le vrai?
  3. Un être désirant peut-il se dispenser de se préoccuper de sagesse?
  4. Est-ce un devoir pour l'homme d'être cultivé?
  5. Faut-il condamner l’amour de soi?

6 Réponses à “Faut-il être vertueux pour être heureux?”

  1. Florian dit :

    Bonjour Mme

    Est-ce qu’Aristote ne fait-il pas une nuance par rapport à ses contemporains ? Ne dit-il pas que le bonheur dépend tout de même des circonstances extérieures (comme lorsqu’il dit que la recherche de la connaissance est une recherche désintéressée, et qu’il faut la valoriser, mais qu’elle ne peut pas avoir lieu tant que le pays n’a pas eu une certaine stabilité politique.)

    Pour les autres philosophes antiques, rechercher la vertu c’est la même chose que de rechercher le bonheur.

    POur la deuxième partie, n’y a-t-il pas une différence lorsqu’on emploie le mot vertu ? Je m’explique, pour Kant, être vertueux il n’entend pas du tout la même chose qu’Epicure ou Epictéte par exemple. Kant a beaucoup plus d’exigence morale, c’est ainsi, qu’il dit que la vertu et le bonheur sont deux choses différentes.

    Merci.

  2. Simone MANON dit :

    Vous venez de lire une introduction, non une dissertation. Pour le développement des idées, il faut vous reporter aux cours. Vous verrez qu’Aristote objecte en effet aux stoïciens que dire qu’on peut être heureux dans le taureau de Phalaris revient à parler pour ne rien dire (Cf. Les paradoxes du bonheur) et que la conception de la moralité antique est fort différente de la conception moderne incarnée par Kant (Cf. morale antique; morale moderne).

  3. Florian dit :

    Merci beaucoup pour vos informations.

  4. amaury dit :

    bonjour madame.
    je voulais simplement vous demander si mon introduction était à peu près correcte ou s’il y avait de grosses erreurs. en effet, je suis en licence d’histoire et j’adore la philosophie que j’ai abandonné à regret (j’étais en prépa hypokhâgne l’année dernière). votre site est très bien fait et je m’y rend souvent. je me suis donc intéressé à ce sujet « faut-il être vertueux pour être heureux » et j’ai décidé d’essayer de faire moi-même une introduction (j’aime beaucoup la votre, c’est pourquoi j’ai essayé de la faire sur le même schéma):
    « le bonheur est la visée de tout » avance Aristote dans l’éthique à nicomaque. le philosophe, à travers cette formule, montre que toutes les activités propres à l’homme, à savoir conformes à la raison, qui obéissent à cette instance, visent à un certain achèvement de l’homme. si l’on considère la part affective de l’homme, cette recherche est due à la volonté de maximiser le plaisir-comme l’a souligné Kant- afin de ne pas ressentir la douleur. lorsque l’on observe combien de maux peuvent éloigner du bonheur un homme qui agit injustement -comme celui d’avoir une mauvaise réputation- on peut se poser légitimement la question : faut-il être vertueux pour être heureux ?
    en premier lieu si le bonheur est une chose que l’on acquiert, celà suppose d’agir sur l’extériorité, pour permettre une expansion de l’action-comme l’entend Hegel dans la Phénoménologie de l’esprit. autrement dit, le bonheur étant un bien désiré pour l’achèvement qu’il entraîne, il suppose une activité rationnelle de l’âme pour trouver les moyens les plus adéquats, les actes les plus conformes à cette fin. or, si la vertu est une disposition constante de l’âme humaine, qui distingue l’homme de l’animal, n’est-elle pas une condition nécessaire pour être heureux ? car tempérance, courage, force sont autant de vertus conformes à la raison qui permettent à l’homme de s’épanouir, au sens où il développe toutes ses potentialités.
    néanmoins, la vertu ne va-t-elle pas à l’encontre du principe de plaisir qui peut sous-tendre la notion de bonheur ? en effet -et Socrate insiste là-dessus dans la République- les actes vertueux supposent une lutte intérieure entre une partie meilleure, une autre pire, en ce qui touche à l’âme humaine. ainsi, si le devoir est contraignant, nous obligeant à nous soumettre à la raison, pour accomplir des actes vertueux, n’y-a-t-il pas incompatibilité avec l’acquisition du bonheur ?
    mais si l’acte vertueux vise quelque chose de bon pour l’homme, ne peut-il pas espérer une réalisation et une sérénité réelle ? car en effet, le bonheur étant un bien pour l’hommme, achevé, parfait, la vertu ne peut-elle pas y tendre, elle qui vise à quelque chose de bon, comme insiste Aristote dans l’éthique à nicomaque ?

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour Amaury
    Si vous êtes un familier de mon blog, comme vous semblez le suggérer, vous avez dû constater que j’ai pour principe de ne pas intervenir dans le travail des élèves et des étudiants.
    J’attire seulement votre attention sur deux erreurs philosophiques.
    La maximisation des plaisirs est un principe utilitariste, certainement pas kantien.
    La morale antique ignore, à la différence de la morale moderne, la notion de devoir. La référence à Socrate n’est donc pas davantage maîtrisée que celle à Kant. (Voyez le cours : morale antique, morale moderne)
    Pour le reste , je ne trouve pas que votre introduction dégage la problématique avec la rigueur souhaitable.
    Bien à vous.

  6. amaury dit :

    merci beaucoup pour ces suggestions

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