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Marc Rothko. Red, Orange, tan and purple. 1954.

*

 Cf. Textes. 

    Tout énoncé commençant par pourquoi engage une recherche :

  • En amont, des motivations : en raison de quoi ? pour quels motifs ?
  • En aval, des intentions : dans quels buts ?

 
   La question est de savoir ce qui fonde l'effort de connaissance et quelles sont les fins qui sont visées. Car effort il y a, et pas des moindres. Qu'est-ce donc qui peut engager certains hommes dans une aventure aussi exigeante, ne leur laissant parfois aucun repos et aucune disponibilité pour butiner les divers plaisirs de la vie ?
   Procède-t-il d'une exigence intérieure à l'esprit, conduisant à considérer la quête du savoir comme une activité qui est à elle-même sa propre fin ou bien faut-il soupçonner cette conception libérale de la connaissance d'entretenir un rapport illusoire à elle-même ?
   Car les démystifications opérées par les philosophies du soupçon quant au principe d'une activité humaine désintéressée invitent à se demander si les motivations de l'effort de connaissance ne sont pas moins  pures qu'on le prétend et ses fins moins nobles. Qu'est-ce donc qui peut nous déterminer à poursuivre le savoir comme une fin souveraine ? Une inaptitude foncière à supporter la vie et à trouver son bonheur dans les satisfactions qui contentent la plupart des autres hommes? Une détresse existentielle qu'il faudrait tenir en respect ? Une terreur de l'inconnu, un sentiment d'insécurité exigeant d'être apaisé ? Une volonté de puissance active ou réactive ? Si la technoscience semble, en effet, témoigner d'un désir prométhéen de puissance pour la puissance, le marteau nietzschéen, si prompte à briser les idoles dévoile dans la volonté de vérité, le symptôme d'une faiblesse radicale.
   La réponse à notre question ne va donc pas de soi. Au fond dans ce domaine comme dans d'autres, la vérité est peut-être ambiguë, notre tâche consistant à nous enfoncer dans l'ambiguïté. Mais s'il s'agit de l'éclairer, il est vain de croire que l'on puisse en dissiper totalement l'énigme.
 
 
 
 
I)                               Source et fin spirituelles de la recherche de la vérité.
 
 
  • La réponse traditionnelle tient que l'homme est un être doué d'un esprit et qu'il y a, inhérent à sa nature, un besoin de savoir. La science disait Aristote est fille de la curiosité, de l'étonnement, de l'émerveillement constitutifs de l'esprit. Elle procède en ce sens d'une exigence spirituelle qui est à elle-même son propre but. Savoir, expliquer, comprendre sont la respiration d'un être porteur d'une intelligence. C'est ce que l'on signifie lorsqu'on dit que la science est une activité désintéressée. Le fondateur du positivisme, Auguste Comte, le rappelle avec force : « Nous ne devons pas oublier que les sciences ont avant tout une destination plus directe et plus élevée, celle de satisfaire au besoin fondamental qu'éprouve notre intelligence de connaître les lois des phénomènes ». Que cet oubli soit le fait de l'idéologie bourgeoise ne doit guère nous étonner. Le monde bourgeois voue un culte à l'utile, à l'intérêt matériel et ne reconnaît que ce qui sert. Aussi a-t-il de la peine à comprendre que le vrai puisse être une fin en soi, qu'il puisse y avoir des activités désintéressées, c'est-à-dire du libéral au sens aristotélicien du terme. Est libérale, une activité ayant la liberté de l'esprit pour principe et de fait, seul un esprit libéré des contraintes matérielles, des soucis pragmatiques peut vouer un culte à la recherche de la vérité. La plupart des grands savants et des grands penseurs s'inscrivent dans cette tradition. Pour Einstein, par exemple, la physique obéit à une nécessité rationnelle. Il s'agit de percer les secrets de l'univers, de s'approcher de la vérité du réel par une construction intellectuelle, claire et simple, pouvant prétendre à l'objectivité. Les bâtisseurs du Temple de la science sont de différentes natures, dit-il, mais ce qui lui confère son unité, ce qui est au principe de ses piliers les plus solides sont des hommes, « pour la plupart un peu étranges, peu communicatifs, solitaires, plus dissemblables en dépit de ces caractères communs que ceux qui ont été rejetés. Ce qui les a poussés vers le temple, c'est une aspiration au monde de la contemplation et de la compréhension objectives » Einstein, Discours prononcé à l'occasion du soixantième anniversaire de Max Planck. Que le Nobel récompense depuis plusieurs années des physiciens appliqués ne doit pas faire perdre de vue cette profonde vérité. Chez les plus grands de ses représentant, la science satisfait des exigences spirituelles. La recherche de la vérité, le souci d'intelligibilité, l'idéal contemplatif (étymologiquement théorie signifie : vision, contemplation de l'esprit) en sont le principe.
     
  • Ces motivations spirituelles peuvent se décliner au pluriel. Chez Einstein la science satisfait aussi des exigences esthétiques. « Je crois avec Henri Poincaré que la science mérite d'être poursuivie car elle révèle le beauté de la nature », cette beauté étant offerte dans « la joie de la contemplation ». Cité par Michel Paty, Article : La religion cosmique d'Einstein, dans Sciences et Avenir n°137, déc. 2003-janv. 2004. Elle satisfait aussi des exigences éthiques caractéristiques de ce que les Anciens appelaient l'amour de la sagesse. Il s'agit de se libérer de soi, de la clôture et de la petitesse de son ego. L'effort intellectuel passe par une ascèse intellectuelle et « l'effort tendu vers une saisie conceptuelle des choses » est le chemin conduisant l'âme à la liberté intérieure et à la sérénité. Il y a dans ce propos une forte inspiration spinoziste. La compréhension intellectuelle apporte la paix de l'âme. On se souvient du « ni rire, ni pleurer mais comprendre » du grand penseur. « Je commençais à m'apercevoir qu'au-dehors se trouve un monde immense qui existe indépendamment de nous autres êtres humains et qui se tient devant nous comme une grande et éternelle énigme mais accessible, au moins en partie, à notre perception et à notre pensée. Cette considération me fit entrevoir une véritable libération et je me rendis compte que des hommes que j'avais appris à estimer et à admirer avaient trouvé, en s'abandonnant à cette occupation, la liberté intérieure et la sérénité ».
     
  • La connaissance est, en ce sens, une voie qui satisfait un désir de liberté. Elle permet à l'esprit de s'affranchir des superstitions, des craintes, des désirs puérils. Elle substitue des pensées d'entendement aux pensées d'imagination et c'est sans doute par cette ascèse que l'esprit accède à sa maturité. D'où l'injonction kantienne et la foi des Lumières dans les conséquences émancipatrices du « ose te servir de ton propre entendement ». L'allégorie de la caverne soulignait aussi l'enjeu libérateur du chemin de la connaissance. L'ignorance est le support de toutes les servitudes. L'affranchissement de l'esprit de la prison des images, des fantasmes, des opinions est le commencement de la sagesse et Descartes affirmait que cette dernière est la vraie nourriture de l'âme. On retrouve les mêmes idées sous la plume de Frédéric Joliot : « La pure connaissance scientifique nous apporte la paix de l'âme en chassant les superstitions, en nous affranchissant des terreurs nuisibles et nous donne une conscience de plus en plus exacte de notre situation dans l'univers ». Ibid.
 Cf Texte de Russell

 

      II)     Source et fin psychologiques, existentielles de la recherche de la vérité.
 
 
   Si l'on en croit les analyses précédentes, l'effort de la connaissance renverrait donc à une source purement spirituelle. Il accomplirait la nécessité propre à l'esprit en tant qu'immanente à celui-ci, il y a une aspiration à la vérité, au bien et au beau.
   Or cette manière de faire de l'esprit une réalité sui generis, un principe n'est-ce pas, selon les philosophies du soupçon, la grande erreur de l'idéalisme philosophique ? Le fait spirituel ne doit-il pas être envisagé davantage comme un effet que comme un principe ? Manière de suggérer que les motivations et les fins de l'effort de la connaissance sont peut-être moins désintéressées qu'il n'y paraît.

 Soupçon qu'étayent d'ailleurs certains propos précédemment cités. Car si ce qui est en jeu en lui, se nomme la paix de l'âme, il faut admettre que sa racine n'est pas exclusivement intellectuelle. Elle est aussi affective. Or si sa vocation est d'apporter des satisfactions affectives, n'est-il pas nécessaire de réincarner l'esprit du savant ou du penseur, dans une psyché, une histoire affective voire un complexe d'intérêts moins éthérés ? L'interrogation requiert ici le flair du généalogiste qu'il s'agisse de l'expert en détresse existentielle, du type Epicure ou Pascal, du spécialiste des profondeurs psychiques, du type Freud ou de cet orfèvre en art de dévoiler « les entrailles de l'esprit » qu'est Nietzsche.

 

  • Epicure disqualifie le principe d'une activité désintéressée. Les hommes ne font que ce qui leur est utile à un titre quelconque. Si nous pouvions être heureux sans avoir besoin de substituer aux représentations mythologiques de la nature, une représentation rationnelle, l'effort nécessaire à la construction de la science serait inutile et nul doute que personne ne s'y engagerait. On peut, en effet, légitimement se demander si un homme jouissant du bonheur d'exister par une sorte de grâce serait enclin à s'investir dans la rude tâche qui est celle de la pensée ou de la science. Autrement dit, il faut peut-être comprendre que le travail de la connaissance s'arrache sur un fond de souffrance à laquelle on s'efforce d'échapper. Epicure le suggère implicitement en assignant au savoir la fonction d'apaiser les troubles de l'âme et de rendre disponible pour le plaisir d'exister. Motivation, en un certain sens négative, que corrobore Einstein dans le Discours prononcé à l'occasion du soixantième anniversaire de Max Planck : « Mais d'abord en premier lieu, avec Schopenhauer, je m'imagine qu'une des motivations les plus puissantes qui incitent à une oeuvre artistique ou scientifique, consiste en une volonté d'évasion du quotidien dans sa rigueur cruelle et sa monotonie désespérante, en un besoin d'échapper aux chaînes des désirs propres éternellement instables. Cela pousse les êtres sensibles à se dégager de leur existence personnelle pour chercher l'univers de la contemplation et de la compréhension objectives. Cette motivation ressemble à la nostalgie qui attire le citadin loin de son environnement bruyant et compliqué vers les paisibles paysages de la haute montagne, où le regard vagabonde à travers une atmosphère calme et pure, et se perd dans les perspectives reposantes semblant avoir été créées pour l'éternité. » « Volonté d'évasion du quotidien » lit-on. Qui peut donc avoir une telle volonté si ce n'est celui qui souffre de ce quotidien? On ne cherche pas à s'échapper de ce qui comble et si le penseur ou le savant pouvait trouver satisfaction dans la banalité de l'existence, il ne s'en détournerait pas pour un autre ordre de satisfactions. De ce point de vue, il se caractérise par une certaine étrangeté existentielle dont il prend conscience par contraste avec ce qui constitue les intérêts des autres existants.

 

  • Etrangeté aussi que l'hypertrophie de la pulsion de savoir dans ces vies monomaniaques, entièrement consacrées à l'amour de la connaissance. Il n'est rien arrivé d'autre à Kant que d'avoir du génie, a-t-on dit, et le philosophe reconnaît lui-même que si le bonheur était la finalité ultime de l'existence, un instinct serait mieux adapté que la raison. D'où la tentation de la misologie et la sagacité freudienne lorsque le psychanalyste affirme qu' « il n'est pas entré dans le plan de la création que l'homme soit heureux ». Alors faut-il interpréter la quête de la connaissance comme la recherche de satisfactions substitutives et donc comme l'expression d'un détournement de l'énergie sexuelle mise au service de la pulsion de savoir ? C'est ainsi que Freud analyse le désir de savoir lorsqu'il prend la forme de l'infatigable avidité de la connaissance. Refoulement et sublimation de la libido, voire, dans le cas de Léonard de Vinci, activité fonctionnant comme un substitut de l'activité sexuelle. 

 

  • A moins que l'effort de la connaissance ne soit une stratégie de divertissement. Pascal appelle ainsi l'acharnement que les hommes mettent à se détourner de la contemplation de ce qui les désespérerait s'ils se mêlaient d'y penser. Misère d'une existence vouée à la solitude, à la maladie, à la mort, à l'ennui ; tout est bon pour fuir son malheur existentiel et de ce point de vue, il n'y a pas de différence entre le désir du gain, de la performance sportive, de l'objet érotique ou de la vérité. Ce qui compte n'est pas la nature de l'objet visé, c'est de le viser, de s'y investir corps et âme, de fantasmer en lui la promesse d'une plénitude rêvée. Ainsi passe-t-on sa vie en évitant d'être confronté à son inanité.

 

  •  Inanité que les hommes s'efforcent aussi inlassablement de se dissimuler en recherchant des marques d'estime. La conquête de la connaissance apporte en ce sens des satisfactions narcissiques. Le savoir confère du pouvoir, du prestige et permet de jouir d'une position de supériorité dans le regard des autres. Einstein reconnaît que le temple de la science est aussi édifié par ce type de personnages. Le Nobel, l'entrée à l'Académie sont des honneurs que certains visent comme des fins en soi. Le philistinisme culturel est chose très répandue. Pascal est très sévère à l'égard de cette attitude. S'interrogeant sur ce qui fait courir l'homme avec tant d'empressement, il demande : «  Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joué qu'un autre. Ainsi, les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algèbre qu'on n'aurait pu trouver jusques ici ; et tant d'autres s'exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré ; et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu'ils le sont avec connaissance, au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient plus s'ils avaient cette connaissance » Pensées, B 139.

     

III)             Désir prométhéen de devenir « comme maîtres et possesseurs de la nature ».
 
 
   Si l'on considère l'effort de connaître sous l'angle de la technoscience, il semble bien qu'elle procède d'un puissant désir de pouvoir. La savant moderne n'est plus le savant antique prétendant poursuivre un idéal de contemplation. La science moderne est investie par l'esprit de la technique, remarque Heidegger, et celui-ci dévoile le réel comme ce qui doit être arraisonné, sommé de livrer une énergie disponible pour l'expansion d'un être en mal de domination. La fonction de la science, dans cette perspective, est de rendre l'homme puissant et de fait elle remplit bien ses promesses car la connaissance des lois régissant l'univers permet d'intervenir efficacement sur lui pour satisfaire les intérêts humains. « On ne commande bien à la nature qu'en lui obéissant [...] La puissance de l'homme est en raison de sa science parce que c'est l'ignorance de la cause qui fait manquer l'effet » disait Bacon. Ce qui est au principe de la curiosité scientifique n'est donc pas une pure curiosité, c'est une volonté de puissance. Savoir pour pouvoir et non pas savoir pour savoir. 
   Ainsi pour de nombreux auteurs, la science, dans sa forme moderne, trouverait son origine dans l'émergence d'une nouvelle manière d'être à un moment de l'histoire, manière marquée par une tendance à se détourner de la vie contemplative que le Moyen-Age et l'Antiquité avaient exaltée en la personne du sage ou du saint. L'avénement de la modernité va de pair avec la valorisation de l'attitude pratique de l'artisan, de l'ingénieur, du commerçant, de l'entrepreneur. Ces personnages clé d'un monde bourgeois en plein essor ne vouent pas un culte à la spéculation désintéressée. Ils veulent « une science active » comme l'appelait Bacon, ou comme le disait Descartes, une science propre à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Cette dimension utilitaire de l'effort de connaissance est soulignée par de nombreux auteurs : «  Science d'où prévision, prévision d'où action » disait Auguste Comte et Claude Bernard précisait que le but de l'expérimentateur est atteint lorsque saisissant le rapport d'un fait avec un autre fait, « il a par sa science étendu sa puissance sur un phénomène naturel ». Pour valider cette analyse, on peut encore citer Durkheim, le grand sociologue français : « Mes recherches ne vaudraient pas une heure de peine si elles ne devaient avoir d'intérêt que spéculatif ».
 
 
IV)              Dépassement.
 
 
         Requêtes affectives, appétit de pouvoir, souci de satisfaire des intérêts matériels, l'effort de la connaissance est décidément moins angélique qu'on se plaît à le croire.
 Mais, au fond, peut-il jamais l'être si l'on examine ce que signifie connaître ? N'est-ce pas toujours pour l'esprit s'efforcer de s'approprier symboliquement le réel et, quels que soient ses résultats, cette opération ne consiste-t-elle pas à intervenir sur le réel pour lui ôter son caractère chaotique, indifférencié, aveugle, confus et donc pour lui imprimer une forme symptomatique de la force qui la produit ?
   Telle est la grande intuition nietzschéenne. Le réel est un jeu de forces mais il n'y a pas de force « originairement spirituelle ». L'amour de la vérité, le désir spirituel du vrai, du beau, du bien sont des fictions ; ce que nous désignons sous le nom d'« esprit » n'est rien d'autre que l'instrument de quelque chose se manifestant en lui. Ce quelque chose, Nietzsche l'appelle la volonté de puissance.
   «  Peut-être ne comprendra-t-on pas tout de suite ce que j'entends par la « volonté foncière de l'esprit ». Qu'on me permette une explication. Cette chose impérieuse que le vulgaire appelle « l'esprit » veut dominer et se sentir le maître au-dedans de soi et autour de soi ; il a la volonté de ramener la multiplicité à la simplicité, de ligoter, de dompter, de dominer, une volonté vraiment souveraine » Nietzsche, Par delà le bien et le mal, § 230.
   Dans cette célèbre analyse, Nietzsche donne la mesure de son talent de généalogiste. Il interroge la nature des forces au travail dans l'entreprise de la connaissance et il montre que la multiplicité de leurs productions en révèle le caractère multiple, les aspects contradictoires, la fonction vitale. La volonté de puissance est un autre nom de la vie. Elle est une énergie plastique, un Protée qui se métamorphose et métamorphose tout ce dont elle s'empare. Force artiste, elle fait surgir des formes selon les intérêts du moment, le premier de ces intérêts étant sa propre conservation. C'est dire que tout discours est une possibilité de vie avant d'être un discours désintéressé. « La mesure du besoin de connaître dépend de la mesure de la croissance dans la volonté de puissance de l'espèce ; une espèce s'empare d'une quantité de réalité pour se rendre maître de celle-ci, pour la prendre à son service » Nietzsche, La volonté de puissance, § 270. Trad. Henri Albert.
   Or s'il y a quelque chose de déstabilisant pour une force en mal de sa propre expansion, c'est bien d'être mise en échec par d'autres forces. Il faut donc réduire tout ce qui menace, ce qui incarne un danger. D'où l'obstination à ramener le complexe au simple, le multiple à l'un, le contradictoire au logique, le désordre à l'ordre, l'inconnu au connu. Il s'agit pour l'esprit de s'approprier ce qui lui est étranger, afin de s'y sentir chez lui, bien à l'abri, enfin en sécurité. Concepts, lois, théories, ces falsifications d'un monde chaotique, ne sont pas innocentes. Elles nous sont utiles pour « nous y reconnaître » comme on dit. Mais le coup de force opéré ainsi sur le réel est un mensonge car « Notre monde c'est bien plutôt l'incertain, le changeant, le variable, l'équivoque, un monde dangereux peut-être, certainement plus que le simple, l'immuable, le prévisible, le fixe, tout ce que les philosophies antérieures, héritées des besoins du troupeau et des angoisses du troupeau, ont honoré par-dessus tout » La Volonté de Puissance, t II, 1, IV, §548.
   Mensonge donc que le monde construit par la science et la métaphysique idéaliste. Mensonge utile mais mensonge révélant la faiblesse de la force à l'œuvre en lui. Car prendre des fictions pour des réalités n'est jamais qu'une manière de témoigner de son impuissance à supporter la réalité c'est-à-dire, au fond, l'absence de vérité. Voilà pourquoi le fameux amour de la vérité n'est pas étranger à la propension à rejeter ce que l'on veut ignorer et donc à se duper soi-même et à duper les autres.
   A cette force, finalement réactive, en jeu dans la construction de fictions rassurantes, Nietzsche oppose une autre qualité de force, non plus réactive mais proprement active :

 

  • L'une qui consiste à produire des formes en sachant qu'il ne s'agit que d'apparences, de masques, d'illusions. Car les masques sont nécessaires pour tenir en respect l'effroyable chaos mais il ne faut pas les prendre pour autre chose que ce qu'ils sont et il faut savoir en jouer pour accroître la vie. Telle est la supériorité du philosophe-artiste, le philosophe tragique dont Nietzsche se fait le prophète et dont les Grecs d'avant Socrate ont eu le génie. « Ah! ces Grecs, comme ils savaient vivre! Cela demande la résolution de rester bravement à la surface, de s'en tenir à la draperie, à l'épiderme, d'adorer l'apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots, à tout l'Olympe de l'apparence! Ces Grecs étaient superficiels.., par profondeur! Et n'en revenons-nous pas là, nous casse-cous de l'esprit, qui avons escaladé le sommet le plus élevé et le plus dangereux de la pensée actuelle et qui, de là, avons regardé autour, et qui, de là, avons regardé en bas? Ne sommes-nous pas, précisément en cela..., des Grecs ? Des adorateurs de la forme, des sons, des mots? Artistes donc? » Le Gai savoir, Préface, 1886.
     
  • L'autre, qui n'est pas exempte de cruauté pour ceux qui ont besoin de mensonges rassurants, consiste à « connaître, à voir, à vouloir voir, les choses à fond, dans leur essence et leur complexité », en particulier à « mettre en lumière l'effroyable texte primitif de l'homo natura » Par delà le bien et le mal, § 230. Telle est, pour Nietzsche, la probité de l'homme libre. Dans Ecce Homo, il écrit : « Le degré de vérité que supporte un esprit, la dose de vérité qu'un esprit peut oser, c'est ce qui m'a servi de plus en plus à donner la véritable mesure de la valeur. L'erreur (c'est-à-dire la foi en l'idéal), ce n'est pas l'aveuglement ; l'erreur, c'est la lâcheté... Toute conquête, chaque pas en avant dans le domaine de la connaissance a son origine dans le courage, dans la dureté à l'égard de soi-même, dans la propreté vis-à-vis de soi-même » Préface, § 3.
 
Conclusion :
 
 
   Au terme de cette analyse, on a compris que les hommes poursuivent le savoir pour de multiples raisons. Mais il s'agit toujours d'exercer une maîtrise sur soi-même et sur le monde, maîtrise que Nietzsche met en rapport avec l'expansion et la conservation de la vie. S'il en est ainsi, la valeur de l'effort consenti se mesure à la qualité de la possibilité de vie qu'il ouvre. De ce point de vue, nul doute qu'une hiérarchie s'impose et il n'est pas sûr que Socrate ne supporte pas mieux la comparaison que Nietzsche...
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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12 Réponses à “Pourquoi les hommes s’efforcent-ils de connaître?”

  1. Martial Langlois dit :

    Bonjour Madame,
    Je me permets juste un mot pour vous dire que j’ai trouvé ce texte passionant et… ma déception de ne pas pouvoir le copier. En effet, chaque fois que je trouve un texte intéressant sur le Net, je le copie et le classe dans ma “bibliothèque virtuelle”. Non pas pour en tirer un profit marchand, mais pour m’en enrichir à mon rythme, ce qui suppose de pouvoir le lire à tête reposée (au besoin en plusieurs fois) y ajouter mes commentaires, marquer les passages les plus notables, y revenir longtemps après, etc.
    Cette façon de procéder m’a permis me semble-t-il, à moi qui n’ai pas de formation philosophique, de progresser malgré tout en cette matière sans causer aucun tort à quiconque (je ne diffuse jamais ces textes).
    Permettez-moi de vous demander : est-ce volonté délibérée de votre part ou simple contrainte technique ?
    Bien cordialement

  2. Simone MANON dit :

    Je comprends votre problème encore qu’il vous soit possible d’imprimer le texte mais vous devez comprendre le mien. Le copier-coller est impossible sur mon blog, par volonté délibérée, car de nombreux élèves croient qu’il suffit de recopier pour se former et mériter la bonne note que cette stratégie paresseuse leur permet parfois d’obtenir. Or si l’intention d’un professeur est de diffuser des outils pour l’apprentissage, elle n’est pas d’encourager la paresse et la malhonnêteté de certains.
    Bien à vous.

  3. MOMISSA BADJI dit :

    l’homme doit connaitre car il est une programmation a la connaissance mais aussi socrate enseigne que l’ignorance est cause d’injustice donc la connaisssance devient une devoir pour l’homme afin d’etablir la justice;une autre fait est que la connaissances nous permet de dominer la nature et l’environnement elle asssure alors la survie de l’espece humaine placant ainsi l’homme au sommet de la classsification de Darwin: POUVOIR = CONNAISSANCE

  4. Michel dit :

    Nul doute que le principal interessé aurait approuvé une telle hiérarchie :
    “nous avons donné aux choses des couleurs nouvelles, nous ne cessons de les peindre, mais à quoi pouvons nous prétendre en face de la splendeur chromatique de ce vieux maître, je veux dire l’humanité antique”, le gai savoir.
    Pour autant, faire figurer Kant (sans tomber dans des chinoiseries), concernant la “raison pure” serait hors sujet ?

  5. Simone MANON dit :

    Kant figure dans les textes proposés aux élèves pour étayer leur réflexion.
    Il vous suffit de vous y reporter.

  6. Cristiano dit :

    Bonsoir Madame,

    Je suis un grand habitué de votre site, et régulièrement j’y lis des articles avec un appétit intellectuel insatiable.
    Mais c’est avec grand regret que je remarque l’absence de cours sur la métaphysique. J’espère que vous pourrez m’éclairer sur plusieurs points qui y ont trait mais qui me sont encore obscurs. Je souhaiterais, d’une part, connaître la différence entre la métaphysique et l’ontologie (car, il semblerait que les deux portent sur l’être en tant qu’être, selon la formule d’Aristote, mais je n’arrive pas à saisir la spécificité de chacune des notions) et d’autre part, savoir ce qu’il faut entendre précisément par “substance” en métaphysique (j’ai l’impression, peut-être fausse, en lisant des oeuvres qui ont trait à la métaphysique que le terme “substance” prend un sens spécifique).
    En espérant que vous pourrez m’éclairer de vos connaissances,
    Bien à vous,
    Cristiano.

  7. Simone MANON dit :

    Bonsoir
    Seul un cours développé portant sur la métaphysique et l’ontologie dans la pensée des anciens aux contemporains pourrait répondre à votre question. La présentation schématique des notions (métaphysique, ontologie, substance) dans la philosophie de A à Z (par exemple) peut vous donner une idée de l’ampleur de la tâche. Vous comprendrez que je ne puisse satisfaire votre curiosité.
    Vous trouverez de nombreux sites sur ce thème.
    Voyez pour une première approche: http://lacademie.wordpress.com/latelier-des-concepts/lontologie/.
    Bien à vous.

  8. Christophe dit :

    merci pour cette belle analyse qui m’a ouvert les yeux sur des aspects sous-terrains de mon désir de vérité. J’ai beaucoup aimé l’approche scrupuleuse de ressencer toutes les causes possibles avant de tirer une conclusion. Cependant, il me semble qu’il y aussi comme une sorte de désir de séduction derrière le désir de vérité (car on veut toujours la révéler, non?), peut-être que cela se trame dans la volonté de puissance car quand je recherche la puissance je cherche à plaire et à me plaire à moi même peut-être en premier lieu.
    Le désir de vérité s’entretient selon moi par son effet sur la peur et sur son estime. Ce processus transforme de l’inconnu extérieur générant de la peur en connaissance intérieur apportant de la confiance par l’intimité que l’on crée avec l’extérieur. Et lorsque la vérité se dévoile un peu, il y a, je pense, montée de son potentiel “séductif” car la confiance à un grand pouvoir attractif et la pertinence engendre l’adimration. Où peut-être que cela est juste ma façon à moi d’être séduit…

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Les motivations psychologiques du désir de vérité que vous soulignez ont certainement leur pertinence pour certains profils humains mais je ne pense pas qu’elles en épuisent la nature. Votre lecture me semble donc très réductrice dans la mesure où elle ne rend pas justice à la dimension proprement spirituelle de l’homme.
    PS: Attention à la correction de l’expression: souterrain- recenser- connaissance intérieure.
    Bien à vous.

  10. Christophe dit :

    Bonjour,

    Merci pour votre retour et pour les corrections. En fait, par mon précédent message je tenais à mettre en évidence quelque chose qui participe au désir de vérité sans vouloir le réduire à cet aspect uniquement.

    Il est vrai que l’on excelle dans cette démarche quand l’individu s’oubli car il participe à la vie et l’évolution de l’esprit sans en chercher un intérêt propre pour lui-même. C’était ma vision des choses, mais renier l’ego et le besoin de séduire c’est masquer une partie de la vérité et c’est finir par mieux connaître certes, mais par moins bien se vivre soi-même. Pour moi les deux ne s’opposent plus, un temps pour la recherche et l’oubli-dépassement de soi, un moment pour la légerté et la séduction, voilà tout.

    En fait, j’ai apprécié votre analyse car elle n’occultait pas l’aspect psychologique et selon moi l’esprit à besoin du corps pour exister et le corps à ses besoins, ils sont ce qu’ils sont, et s’en éloigner c’est un peu froisser sa vraie nature qui tend à bien vivre l’ensemble de ses émotions.

    Je vous remercie pour ce moment de recherche, je pense en avoir tiré un enseignement quant à la faiblesse de mon discours qui tend trop à souligner plutôt qu’à envelopper.

  11. Jean dit :

    Bonjour,

    Je vous remercie pour ce texte intéressant, qui détricote l’image désintéressée et le côté “supérieur à la plèbe vautrée dans son fonctionnement existentiel primaire” de la quête de connaissance.

    J’ai une objection sur l’idée de la falsification du réel par des masques, qui serviraient à détourner le savant de l’effroi du chaos. Et sur l’idée que l’univers est chaotique, inintelligible, donc inconnaissable, plus généralement. Ces idées reposent sur deux postulats pas forcément indépendants :
    – Dieu n’existe pas
    – Le cosmos est chaotique

    Le premier postulat et son antithèse sont indémontrables scientifiquement et philosophiquement, donc passons.

    Sur l’idée d’un univers chaotique : en fait, si on ne pourra jamais être certain de la validité objective des formules, théories et principes acceptés à ce jour par la communauté scientifique, on ne peut que, par l’observation directe ou non (observation superficielle, sensorielle, optique, ou beaucoup plus avancée, avec les techniques propres aux diverses disciplines), constater à quel point l’univers est régulé finement, sans qu’intervienne une volonté réductrice de simplification ou de rationalisation spéculative. L’équilibre des forces en jeu dans l’univers permettent par exemple, l’existence des atomes, des molécules, des astres, de systèmes cosmiques organisés comptant des orbites géométriques et reproductibles, avec des périodes de révolution constantes, et pour parler d’un domaine que je connais mieux, la biologie cellulaire : le fonctionnement d’une cellule repose sur une ultrarégulation inouïe, variable mais adaptative, dont la finesse aurait été impensable sans les outils d’analyse des dernières décennies (développés bien après la mort de Nietzche). Idem pour la réponse immunitaire, la coagulation, et d’autres mécanismes physiologiques incroyablement complexes, interconnectés, et organisés. Idem pour la reproductibilité et la prévisibilité de l’équilibre et des caractéristiques des réactions chimiques basiques, organiques, et biochimiques.

    L’univers repose sur des “lois” objectives (différentes foncièrement des “lois” relatives approchées énoncées par les savants). Si l’univers était gouverné par des “lois” chaotiques (ou plutôt, s’il n’était pas gouverné par des “lois” fixes), on prendrait peu de risque à imaginer que le résultat serait lui aussi chaotique. Donc pas d’atome structurellement stable, pas de molécule, pas d’astre, pas de cellule viable, pas de vie, pas de neurone, pas de philosophie !

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