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     « Nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d’aucune religion. Nous sommes, au contraire, les serviteurs de la liberté de conscience, respectueux de toutes les options religieuses et philosophiques » Gambetta, Discours à Romans, 18 septembre 1878.

 

    Le mot laïcité apparaît en 1871 dans le Journal La Patrie à propos d’une polémique sur l’instruction religieuse dans l’enseignement. On mobilise ce mot car le laïc depuis le Moyen-Âge est celui qui se distingue du clerc, autrement dit celui qui ne fait pas partie du clergé. Le mot vient de  laos, désignant en grec le peuple, l’unité d’une population considérée comme un tout indivisible.

  La laïcité est une réalité constitutionnelle conquise de haute lutte contre l’intransigeance cléricale de l’Eglise catholique, le poids des traditions et l’intégrisme antireligieux d’une frange de ses militants.

 

  • Rien n’est plus contraire à son esprit que la persécution religieuse perpétrée par certains révolutionnaires à l’instigation des hébertistes, par l’effet d’un fanatisme criminel étranger dans son principe même à l’idéal laïque.
  • Rien n’est plus antinomique de ses valeurs que cette Déclaration des cardinaux et des évêques de France du 10 mars 1925 : « Les lois de laïcité sont injustes d’abord parce qu’elles sont contraires aux droits formels de Dieu. – Elles procèdent de l’athéisme et y conduisent dans l’ordre individuel, familial, social, politique, national, international. – Elles supposent la méconnaissance totale de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de son Evangile. – Elles tendent à substituer au vrai Dieu des idoles (la liberté, la solidarité, l’humanité, la science, etc.) ; à déchristianiser toutes les vies et toutes les institutions. – Ceux qui en ont inauguré le règne, ceux qui l’ont affermi, étendu, imposé, n’ont pas eu d’autre but. – De ce fait, elles sont l’œuvre de l’impiété, qui est l’expression de la plus coupable des injustices, comme la religion catholique est l’expression de la plus haute justice ».
  • Rien ne trahit plus la nature de son idéal que le grief répandu par ses ennemis d’aujourd’hui, selon lequel elle serait l’expression d’un néo-colonialisme qui, sous le masque fallacieux des valeurs républicaines, imposerait l’hégémonie de son propre particularisme à d’autres particularismes culturels.

 

   C’est dire que la laïcité est un combat toujours d’actualité tant il ne va pas de soi de comprendre les présupposés philosophiques  lui donnant son sens et lui conférant son insigne valeur. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle est un défi de l’esprit aux pesanteurs de la nature,  de la culture et de l’histoire. Or comme l’école est en première ligne dans toute mission pédagogique, les professeurs doivent s’efforcer d’expliquer ce qu’est ce bel idéal de la laïcité. Ils doivent en expliciter avec rigueur les fondements  philosophiques, les enjeux politiques, les principes et en retracer aussi l'histoire longue, ( lois sur l'école des années 1880,  la loi de séparation des Eglises et de l'Etat du 9 décembre 1905,  les différents âges de laïcité et les débats actuels autour de la question de l'islam dans la République).

   Mon intention dans ce premier article est d' approfondir l'esprit de la laïcité.

 

La laïcité est un projet d’émancipation conjointe des esprits et de la sphère politique en les libérant  des tutelles, religieuses ou autres.

 

   Son rêve est celui d’une société où les droits fondamentaux des individus peuvent s’exercer sans que les uns aient à subir la prétention des autres à leur imposer ce qu’ils doivent penser ou faire. Car un espace public a ceci de singulier qu’il doit faire tenir ensemble des personnes se réclamant d’options spirituelles et religieuses différentes, toutes étant intimement convaincues que la légitimité est de leur côté. Or on ne peut pas revendiquer le monopole du bien moral, de la justice politique, de la piété, sans être enclin à vouloir les imposer aux autres et à leur donner une traduction politique. « Il y a potentiellement quelque chose d’intolérant dans la conviction, écrit Paul Ricœur. Nous n’admettons pas facilement que ceux qui ne pensent pas comme nous aient le même droit que nous à professer leurs convictions, parce que, pensons-nous ce serait donner un droit égal à la vérité et à l’erreur ». Lectures, I, Seuil, 1991, p. 303.

   L’expérience historique en administre abondamment la preuve.

   Ainsi, il ne fait pas bon être athée dans un ordre politique fondé sur des présupposés théologiques, quelle que soit la nature de la religion ayant investi le pouvoir d’Etat.

    Dans une France soumise à l’alliance du trône et de l’autel, le chevalier de La Barre est décapité le 1er juillet 1766, à l’âge de 19 ans pour cause de blasphème et de sacrilège. N’avait-il pas eu le tort de chanter des chansons paillardes et de s’être vanté d’être passé devant la procession du Saint Sacrement sans se découvrir ?

   Les athées n’ont pas droit de cité dans les théocraties musulmanes et gare à ceux qui osent critiquer l’islam ! Salman Rushdie en sait quelque chose, Charlie-Hebdo aussi.

   Même intolérance et exercice de la terreur dans les ordres politiques fondés sur une idéologie que l’Etat entend imposer aux esprits. Dans un système totalitaire de type  marxiste-léniniste ou maoïste, la liberté de penser autrement que les titulaires du pouvoir n’est pas reconnue. Les croyants, les opposants politiques sont donc persécutés et chaque membre du corps politique est tenu d’adhérer à une doxa prétendument scientifique s’il ne veut pas être inquiété ou s’il veut accéder à des fonctions officielles.

   La question est donc de savoir si l’Etat laïque peut être accusé de porter lui aussi atteinte aux droits de ceux qui en critiquent le principe. Voilà ce que certains voudraient nous faire accroire. L’interdiction de la burqa dans l’espace public, la protection de la liberté d’expression, par exemple celle des caricaturistes, seraient attentatoires à la liberté des croyants. Musulmans et catholiques font sur ce point bon ménage. Les uns n’ont pas plus supporté la caricature de Plantu figurant Benoît XVI sodomisant des enfants que les autres n’ont supporté celle de Kurt Westergaard représentant la tête du prophète Mahomet coiffée d’une ceinture d’explosifs. On peut aussi rappeler la polémique dont a été l’objet le film de Scorcese (La Dernière Tentation du Christ). Au train où vont les choses, on peut affirmer, sans prendre trop de risques, que Voltaire ne pourrait pas publier son Mahomet et qu’il faudra être très courageux à l’avenir  pour exercer publiquement son esprit critique.

 

Ce que la liberté de conscience veut dire.

 

   De nombreux reportages auprès des jeunes après les attentats terroristes du 7 janvier donnent la mesure des malentendus qu’il faut de toute urgence s’employer à dissiper. Je ne fais pas allusion à la porosité  des consciences de certains de nos jeunes aux théories du complot mais à la plainte de tous ceux qui, en toute bonne foi, se sentent offensés par des images, des discours impliquant une critique des contenus dogmatiques auxquels ils adhèrent.

   Certains sont en classe terminale et j’avoue avoir des difficultés à comprendre comment il est possible que leur formation intellectuelle ne les ait pas familiarisés avec ce que la liberté de conscience veut dire. Tout se passe comme s’ils n’avaient jamais été mis en situation de suivre les leçons de Socrate, de Descartes, de Spinoza ou de Kant. Car que nous apprennent ces grands auteurs ? Que la liberté commence et s’accomplit avec l’effort de se mettre à distance de ses croyances, de s’arracher à leur prestige en substituant l’autorité de la raison en chacun de nous à toute autre forme d’autorité qu’il s’agisse de celle d’un Livre, d’un maître, d’un père ou  d’un prophète.

   Regardons les caricatures avec le recul de la réflexion. Elles ne portent atteinte à la dignité de personne mais elles invitent chacun à s’indigner de ce qui est scandaleux pour tout être de raison : la tolérance coupable de l’Eglise catholique à l’endroit de ses prêtres pédophiles pour l’une, l’instrumentalisation meurtrière du message coranique par les islamistes pour l’autre.

   Le sentiment d’une offense personnelle dans ce cas de figure témoigne que l’esprit des Lumières n’a pas encore pénétré les consciences ; qu’il n’a pas encore triomphé des superstitions, des susceptibilités mal placées, des adhésions irréfléchies. Car chaque fois qu’un penseur ou un caricaturiste exerce son esprit critique, il est inévitable que ceux qui en sont privés se sentent offensés. Comment ne pas éprouver une blessure au plus intime de son être lorsqu’on n’a aucun rapport distancié à une croyance? Ce qui fait problème ici, ce n’est pas qu’un artiste ou un philosophe épingle un point de doctrine ou un fait relevant du religieux, c’est que certaines personnes abolissent, dans leur manière de croire, toute autonomie du jugement. On ne peut donc s’autoriser de cette réaction pour assigner des limites à la liberté d’expression. Car s’il fallait « respecter » les susceptibilités, comme les contempteurs des caricatures ou de tout ce qui heurte le credo des uns et des autres le suggèrent, il faudrait tout de suite supprimer la liberté d’expression et consacrer la servitude des esprits !

   Reste que la défense ou l’exercice d’un droit constitutionnel ne dispense pas de faire preuve d’une certaine sagesse au sens de la prudence politique. Il faut bien voir qu’avec les convictions religieuses on touche au registre du sacré, or invoquer un sacré consiste, par principe, à mettre hors jeu la raison et la liberté humaine. A l’inverse de l’ordre profane sur lequel l’homme se reconnaît une compétence, l’ordre du sacré, définit la sphère du tout-autre, du surnaturel, du transcendant, de l’interdit. Autrement dit, une sphère où l’homme se sent dépossédé de toute souveraineté et tenu de s’incliner avec effroi et fascination. Il s’ensuit que l’idée chère aux Lumières, selon laquelle il n’y a pas d’autre autorité que la raison pour définir ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas, ne peut être ressentie que comme transgressive, sacrilège par celui qui vit sous l’empire de l’expérience religieuse du sacré. Ne serait-on pas bien inspiré d’en tenir compte ? Nul ne peut ignorer que l’esprit des Lumières n’a pas pénétré de nombreuses sociétés musulmanes. Si l’obscurantisme n’était pas entretenu dans ces espaces politiques, il serait impossible, pour ceux qui instrumentalisent la haine de l’Occident, de mobiliser ces foules immenses totalement fanatisées. Alors est-il bien responsable de prendre le risque de déclencher ces mouvements d’hystérie collective dont tant d’innocents sont condamnés à faire les frais ? Sur notre territoire aussi, il y a toute une population n’ayant pas été formée à l’école de l’humanisme rationaliste. A quoi bon les heurter de front ? N’est-ce pas contre-productif ? Il ne s’agit pas pour moi de dire qu’il faut respecter les raideurs des esprits. Il n’y a rien à respecter dans la servitude intellectuelle. Il faut seulement en prendre la mesure et s’engager à en ébranler les assises par des voies plus fécondes. Pour un professeur cela consiste patiemment à faire vivre autour de lui  l’esprit des Lumières, en en rappelant inlassablement la devise.

   Kant l’a formulée en ces termes :

  « Qu’est-ce que les Lumières ? – La sortie de l’homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable s’il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l’entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction d’autrui. Sapere aude, « Aie le courage de te servir de ton propre entendement », telle est la devise des Lumières » Qu’est-ce que les Lumières, 1784.

 

Croyance et savoir.

 

   Est-ce à dire que l’examen rationnel soit le tombeau des croyances ? Bien sûr que non, car le propre de la raison est d’être consciente de ses limites. Elle ne peut pas répondre aux grandes questions que les hommes se posent sur le sens de leur existence, sur ce qu’il en est de la mort, sur la nature de l’âme, etc., aussi laisse-t-elle une place à la croyance mais elle ne laisse pas inchangé le rapport que l’esprit du fidèle entretient avec elle. Elle le délie et cela change tout car tant que celui-ci se dispense d’exercer son entendement, son adhésion est massive et aveugle. Lui manque ce recul de l’esprit par lequel il pourrait tracer la frontière entre l’ordre du savoir et celui de la croyance et transformer par là même sa façon d’assentir à des contenus de pensée.

   De fait le savoir a ceci de supérieur sur la croyance qu’il peut faire l’accord des esprits parce qu’il est fondé en raison. Les énoncés scientifiques ont une validité théorique pour tous les membres de la communauté scientifique. Au contraire les énoncés théologiques ou idéologiques n’ont pas de validité universelle. Les dogmes d’une religion ne sont pas ceux d’une autre, les options idéologiques des uns ne sont pas celles des autres. Au fond, Hume avait raison de dire que seules les vérités de raison et les vérités de fait peuvent prétendre au titre de vérités reconnaissables par tous. Ce qui l’amenait à terminer son Enquête sur l’entendement humain (1748) par cette déclaration un peu brutale: « Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : Contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d’existence ? Non. Alors, mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions ». C’est abrupt mais cela a le mérite de pointer la faiblesse théorique des croyances.

   Aucune ne repose sur des raisons contraignantes. Dans leur cas le principe de l’assentiment est « subjectivement suffisant, mais objectivement insuffisant » (Kant).  Conséquemment elles ne peuvent pas entrainer la conviction de tous. Cette constatation n’est absolument pas un argument pour nier le droit de ceux qui les embrassent à renouveler leur acte de foi en elles, mais c’en est un pour leur faire obligation, en toute rigueur, d’admettre le droit des autres à ne pas les partager et à les soumettre à la critique. Il n’y a pas d’autre remède au fanatisme, à l’intolérance, à ce que Weber appelait  la guerre des dieux que cet apprentissage de la liberté intérieure et de la lucidité.

 

Penser par soi-même ou l'autonomie rationnelle.

 

  Car nul ne peut se prétendre libre dans ses convictions les plus intimes tant qu’il n’a pas entrepris ce travail de soi sur soi, tant qu’il n’a pas fait  l’effort d’interroger par lui-même le sens et la valeur des représentations qu’il a assimilées avec le lait maternel, qui sont les siennes parce qu’il est né dans telle famille, à telle époque, ou qu’il est un familier des réseaux sociaux. Combien il serait salutaire de faire méditer à tous ce propos de Descartes :

   « Ayant considéré combien un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu’il serait s’il avait toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales [...] je me trouvai comme contraint d'entreprendre moi-même de me conduire ». Discours de la méthode, II, 1637.

  Prendre conscience que ce que je suis, ce que je crois dépend en grande partie des hasards de ma naissance, des accidents de mon histoire, de  ma détermination ethnique, n’est-ce pas découvrir que ma liberté n’est pas une donnée, qu’elle est à conquérir par l’effort de penser par moi-même ? Kant dit de la maxime : « Penser par soi-même »   qu’elle est la maxime de la pensée sans préjugés, c’est-à-dire d’un esprit s’affranchissant de la loi qu’il commence par subir : celle de la nature sensible, en ce qu’une pensée est esclave aussi longtemps qu’elle s’exerce sous l’empire des pulsions, des passions, des désirs ou des intérêts ou celle du milieu social et des habitudes de pensée que nous avons intériorisées à notre insu. Une raison tenue en tutelle par la spontanéité sensible ou par ce que Platon appelait les « montreurs de marionnettes » (prêtres, idéologues, médias etc.) est une raison hétéronome, mineure. Ce n’est pas une raison majeure, autonome, c’est-à-dire libre.

    Ainsi il est  impressionnant  de constater la crédulité des jeunes esprits à l’égard de tout ce qui circule sur les réseaux sociaux. Tout se passe comme s’ils n’avaient aucune distance critique à leur endroit, comme si ces nouveaux médias étaient une machine à embrigadement d’autant plus efficace qu’elle flatte les ressentiments, les fantasmes et opère en dehors et contre la parole enseignante et parentale. Ces jeunes exhibent la fatalité du passif, la pesanteur des conditionnements dont ils sont les jouets consentants. Leurs seuls exemples exhibent, si d’aventure ils devaient être représentatifs de leur classe d’âge, la faillite de l’école. Elle semble avoir perdu ses vertus émancipatrices or libérer les esprits des carcans mentaux les empêchant d’accéder à l’autonomie rationnelle, telle était la noble tâche que l’école républicaine avaient confiée aux professeurs. Non point diffuser une idéologie, une vision du monde personnelle, mais, en honorant un devoir de réserve, instruire, transmettre les savoirs scientifiques, former les esprits en développant en chacun les ressources de la rationalité et l'ouverture d'esprit par l’apprentissage des mathématiques, des lettres,  des langues et en fin de parcours lycéen par celui de la dissertation philosophique.

   On disait autrefois qu’on faisait ses humanités, autrement dit qu’on apprenait à devenir un homme avec ce que cela implique de vocation à l’universalité.

   Cette tâche est consubstantielle au projet laïque. Son fondement est l’humanisme rationaliste des Lumières. Sa finalité consiste  à promouvoir la liberté individuelle et la liberté politique, ces deux dimensions étant dialectiquement liées.

 

Rapport dialectique de la liberté individuelle et de la liberté politique.

 

   Il s’agit  de faire sortir les hommes de l’état de minorité, de les affranchir des tutelles pour qu’ils conquièrent leur autonomie rationnelle et instituent le lien social sur d’autres réquisits que ce qui consacre leur servitude. Car ce n’est pas en qualité d’être sexué, de juif, de musulman, de chrétien, d’athée ou d’individu appartenant à telle ou telle ethnie que les hommes peuvent être proclamés libres et égaux. C’est en qualité d’être de raison, c’est-à-dire de sujet appelé à transcender les particularités sexuelles, religieuses, ethniques, à en faire abstraction, pour fonder la communauté des citoyens sur l’exercice de la raison ; seule faculté autorisée à décider du commun parce qu’elle est notre faculté commune.

   Réciproquement, il faut que l’espace public soit un espace où des êtres éclairés puissent faire un usage public de leur raison  pour que les membres d’un corps politique  ne soient pas prisonniers d’une pensée unique, d’un endoctrinement et puissent s’arracher à l’étroitesse d’esprit typique de l’ignorance et des esprits sous tutelle doctrinale. « Penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » écrit Kant, en précisant qu’on supprime la liberté de pensée dans une société où il n’y a ni pluralisme, ni liberté d’expressionQu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?

 

Complémentarité de l'Etat laïque et de l'école laïque.

 

   On aura donc compris que pour rendre effective la liberté des individus et instituer le citoyen comme être de raison apte à entrer avec les autres dans une communauté de statut juridique, deux conditions s’imposent :

-D’une part instituer une école publique, gratuite, laïque et obligatoire sans laquelle le choix d’un Etat laïque ne peut pas avoir d’assise morale dans les consciences et donc de viabilité dans le temps.

-D’autre part aménager l’espace public en l’affranchissant de l’emprise des options spirituelles et religieuses frappées au sceau de la particularité subjective. La laïcité est donc un dispositif juridique procédant de l’idée que la res publica, la chose commune à tous ne doit pas être organisée sur des convictions partagées par quelques-uns seulement. Elle ne peut l’être légitimement que sur des principes ayant valeur universelle.

  En ce sens, la laïcité est fille de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) dont le premier principe, reformulé en 1948, est : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

   Elle suppose la rupture révolutionnaire par laquelle l’emprise de l’Eglise catholique sur la société d’Ancien Régime et sur les consciences a commencé à être déstabilisée. Celles-ci sont reconnues dans leur droit inaliénable à croire ou à ne pas croire, à choisir leur religion, à en changer si bon leur semble. La foi cesse d’être une affaire d’Etat pour devenir une affaire exclusivement individuelle. On distingue un espace privé où chacun est maître de ses croyances et de sa conduite et un espace public régi par la seule loi commune.

   La laïcité, c’est donc en un sens fondamental  le choix d’une organisation politique affranchie de tout fondement religieux.  Elle actualise la sortie de l’âge théologico-politique dont les formules étaient : Une foi, une loi, un roi ; ou cujus regio, ejus religio (Tel Prince, telle religion). Pour garantir que la chose publique soit bien l'affaire de tous, l'Etat revendique sa neutralité en matière spirituelle et religieuse. Il s'assume comme un Etat non confessionnel n'ayant aucune légitimité à intervenir sur les questions de vérité.

   Cette exigence s'est traduite par la loi de séparation des Eglises et de l'Etat du 9.12.1905.

   L'Etat laïque repose sur deux principes :

  1)  la liberté de conscience est garantie comme un droit fondamental. L'Etat ne se reconnaît pas le droit d'intervenir dans les convictions de chacun. Chacun est libre d'adhérer aux croyances de son choix mais ses choix religieux sont une affaire privée.

   2)  des hommes ayant des options spirituelles ou religieuses différentes sont reconnus comme égaux en droit.

  Désormais le statut politique de l’individu ne coïncide plus avec son statut religieux. Peu importe que sa religion soit minoritaire ou majoritaire, voire qu’il n’en ait aucune. Il est un citoyen protégé dans sa liberté de conscience et égal à tout autre en droits.

   Au fond, l’Etat laïque institue chacun comme citoyen, c’est-à-dire comme un sujet rationnel capable de s’arracher à ses déterminations naturelles (homme ou femme, jeune ou vieux, blanc ou noir), ethniques (membre de telle ou telle communauté culturelle), religieuses (chrétiens, musulmans, bouddhistes etc.) pour se lier avec d’autres dans une communauté de citoyens. Tous étant libres et égaux en droits, c'est à eux, par la délibération rationnelle de définir la loi commune, selon des procédures constitutionnellement établies. Coupé du fondement ethnique ou religieux, le lien social doit être rationnellement institué.

 

   Cette décision de définir en termes abstraits le citoyen, de disjoindre la citoyenneté de la confessionnalité, d'affranchir l'espace public de l'emprise des religions, d’en appeler à la raison de chacun, à l’école et dans la cité n’est évidemment pas neutre. C’est un choix de valeur, un parti pris philosophique et politique. Jules Ferry le précise dans son Discours devant de Sénat du 31 mai 1883 : « Nous avons promis la neutralité religieuse ; nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique ».

 Cf.  http://www.philolog.fr/la-tolerance/ 

 Cf.    http://www.philolog.fr/peut-on-rire-de-tout/ 

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42 Réponses à “Qu’est-ce que la laïcité?”

  1. Julien dit :

    Un réel plaisir à méditer ! Un grand merci 🙂
    Pouvez-vous préciser ce qu’on entend par « Nous avons promis la neutralité religieuse ; nous n’avons ps promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique ». Je le comprends comme : le religieux est évincé de la construction de notre société, mais cela ne nous empêche pas de la construire sur un terrain philosophique et politique – et qui pourrait renvoyer justement à ce projet des Lumières.

  2. Pierre dit :

    Bonjour chère Simone,
    Merci pour ces éclairages, ces lumières enrichies de références textuelles bienvenues.
    C’est toujours un plaisir de lire les nouveautés que vous publiez, fût-ce en coup de vent!
    Bien à vous
    Pierre

  3. Simone MANON dit :

    Réponse à Julien
    Bonjour
    Neutre vient du latin: neuter: ni l’un, ni l’autre.
    Etre neutre consiste à refuser de prendre parti pour une valeur ou une autre, pour un choix ou un autre.
    L’Etat laïque se proclame neutre en matière religieuse: il n’est ni athée, ni adepte de telle ou telle religion, à la différence des ordres politiques où l’on déclare une religion, religion d’Etat.
    Mais ce positionnement relève d’un choix de valeur: celui d’une organisation politique fondée sur d’autres principes que des principes religieux. Ces principes ont été formulés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.
    Cette déclaration repose sur des présupposés philosophiques qui sont ceux du rationalisme des lumières. L’idée que les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droit n’est pas acceptée universellement en fait, même si elle est universalisable en droit.
    Par exemple par ceux qui lui opposent une Déclaration musulmane des droits de l’homme ou par L’Eglise catholique avant qu’elle ne se réconcilie explicitement depuis le concile de Vatican II avec la République.
    Voyez cette déclaration du Pape Grégoire XVI, dans l’encyclique Mirari Vos (1832). Il condamne avec véhémence l’indifférentisme religieux et les idées libérales de Lamennais et du journal l’Avenir (15 août 1832) : « … Nous venons maintenant à une cause, hélas ! trop féconde des maux déplorables qui affligent à présent l’Église. Nous voulons dire l’indifférentisme, ou cette opinion funeste répandue partout par la fourbe des méchants, qu’on peut, par une profession de foi quelconque, obtenir le salut éternel de l’âme, pourvu qu’on ait des mœurs conformes à la justice et à la probité. Mais dans une question si claire et si évidente, il vous sera sans doute facile d’arracher du milieu des peuples confiés à vos soins une erreur si pernicieuse. (…) De cette source empoisonnée de l’indifférentisme, découle cette maxime fausse et absurde ou plutôt ce délire : qu’on doit procurer et garantir à chacun la liberté de conscience ; erreur des plus contagieuses, à laquelle aplanit la voie cette liberté absolue et sans frein des opinions qui, pour la ruine de l’Église et de l’État, va se répandant de toutes parts ».
    Bien à vous.

  4. Simone MANON dit :

    Réponse à Pierre
    Merci pour ce petit signe bien sympathique.
    Le prochain article sera consacré à l’historique de la conquête laïque. C’est passionnant de prendre la mesure de la sagesse qu’il a fallu aux trois concepteurs de la loi de 1905: Pressensé, Jaurès et Briand.
    En espérant que la magistrature vous passionne toujours autant.
    Avec mon amitié.

  5. samuel dit :

    Bravo Simone et merci pour cette mise au point attendue, et bienvenue…et pour celles à venir !

    Samuel

  6. elgringos777 dit :

    bonjour,
    n’y a-t-il pas une contradiction entre la laïcité française et la déclaration universelle des droits de l’Homme? Il me semble que dans l’article 18 de la Déclaration, l’exercice de la religion n’est pas réservée que dans le privé mais aussi dans le public.

  7. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La laïcité distingue espace public et espace privé entendant par espace public, celui qui concerne tous les membres d’une nation tandis qu’est privé l’espace ne concernant qu’un individu ou plusieurs librement associés dans un groupe confessionnel par exemple. Elle ne méconnaît donc pas la dimension collective d’une religion, sa libre expression dans l’espace public. Mais elle refuse à toutes les religions le droit d’avoir une emprise sur lui, de le coloniser, de le marquer au point de le particulariser au mépris de sa dimension commune.Les fidèles se regroupent dans des associations de droit privé de telle sorte que la dimension collective de leur expression ne remette pas en cause l’indépendance de la sphère publique.
    Il n’y a donc pas de contradiction entre l’article 18 et la laïcité française mais celle-ci est beaucoup plus stricte en matière de protection de la vocation universelle de l’espace public que d’autres pays.
    Bien à vous.

  8. elgringos777 dit :

    Rebonjour,
    je reste très perplexe que ce que vous avez mis en gras et en gros: la laïcité est un projet d’émancipation conjointe des esprits et de la sphère politique en les libérant des tutelles religieuses ou autres.
    Elle semble ainsi prôner une neutralité mais nous ne savons bien que rien n’est neutre.
    Vous concluez d’ailleurs que la laïcité sert à s’arracher de ses déterminations religieuses ou autres.
    Finalement, la laïcité ne crée-t-elle pas le terreau de l’hyper-individualisme lié au relativisme? Tout homme agit selon une loi, une règle. La laïcité qui veut nous arracher à nos déterminismes religieux (loi religieuse) ne va t-elle pas au-delà de ce pourquoi elle est faite? N’y a-t-il pas là une revanche de ses promoteurs contre l’Eglise Catholique? Il me semble qu’il y a bien une ambigüité entre la liberté de conscience qu’elle est sensée protégée et un arrachement à un déterminisme religieux. Elle favorise de manière implicite à ce que l’homme devient son propre Dieu, cad, qu’il se dirige lui-même de manière indépendante. D’ailleurs, lorsque nous devenons notre propre Dieu, tout semble bien relatif à nous. Nous créons nos propres lois. Il me semble que l’on veuille ou pas ce système a comme défaut d’appeler au relativisme et à une vie sans Dieu. Il tolère les systèmes religieux mais il conforte un agnosticisme ambiant. Peut-être faut-il passer par là pour avoir une certaine paix sociale? La chrétienté s’en est habituée (la séparation du politique et du religieux est dans ces gènes) mais l’Islam ne pourra que souffrir de cette perspective au moment où sa minorité deviendra importante. Nous le voyons dès aujourd’hui. Bien à vous.

  9. Champeau dit :

    Chère Madame
    J’ai découvert votre blog il y a quelques mois et je viens quasi quotidiennement réfléchir sur les thématiques que vous proposez, et que je découvre être essentielles à mon esprit. Je veux dire par là qu’elles le comblent comme on le dirait d’une nourriture. La sexagénaire que je suis a du plaisir et de la satisfaction à trouver, grâce à vous, des réponses à des questions que l’adolescente que je fus se posait déjà. Je souhaite vous remercier pour la richesse et la diversité des textes que vous proposez à notre réflexion et pour la qualité pédagogique de vos écrits.
    J’ai grand plaisir à venir « penser avec vous » si vous me permettez cette expression.
    Avec toute ma gratitude.

  10. Simone MANON dit :

    Réponse à Madame Champeau
    Un grand merci, chère Madame, pour un message si sympathique.
    Il n’y a rien de plus réjouissant que de se sentir partie prenante d’une communauté d’êtres pensants.
    Bien à vous.

  11. Simone MANON dit :

    Réponse à Elgringos777
    On dirait que vous n’avez pas pris la peine de lire vraiment mon article. Car il établit clairement:
    -Que le choix d’un Etat laïque, neutre confessionnellement n’est pas neutre politiquement ou philosophiquement. Personne n’a jamais soutenu une chose pareille. Voyez la déclaration de Jules Ferry en fin d’article et ma réponse à Julien.
    -Qu’il n’y a pas de liberté dans le conditionnement ou les déterminations dont un homme est le résultat. La liberté commence et s’accomplit dans l’effort de se mettre à distance de ses croyances pour les juger, les rejeter ou les embrasser en esprit libre, en personne autonome. Il n’y a donc aucune contradiction entre le projet d’émanciper les hommes de la prison des tutelles qui les maintiennent en état de minorité intellectuelle et morale et le respect du droit de tout homme à la liberté de conscience. L’un est inséparable de l’autre.
    -La conquête de cette autonomie n’a rien à voir avec ce que vous imputez à l’idéal de la liberté. Une personne qui se sert de son entendement a une conscience très vive de ses limites et de sa finitude. Rien n’est plus contraire à la prétention de se prendre pour un dieu. Une personne qui se sert de son entendement a une conscience très vive de sa dimension sociale et de l’exigence de travailler au bien commun. Vos affirmations sont donc davantage des préjugés que des propos réfléchis.
    -La liberté, l’égalité en droits, le souci de la coexistence pacifique des hommes, la dignité de la personne humaine, etc. sont des valeurs absolues pour ceux qui les défendent et universalisables en droit à défaut d’être universelles en fait. Il n’y a aucun relativisme ici.
    -Enfin aucune religion n’est disposée naturellement à limiter ses prétentions de régner sur les esprits et sur les corps politiques. La laïcité est une conquête et donc un combat. L’Eglise catholique a mis plus d’un siècle et demi pour se réconcilier avec la République. L’islam de France devra lui aussi s’y faire si les Français sont attachés au système politique dans lequel ils ont la chance de vivre.
    Bien à vous.

  12. elgringos777 dit :

    voilà mes nouvelles remarques sur chaque point:
    – effectivement, j’ai lui trop rapidement sur la définition de la neutralité
    – j’ai plus de mal avec votre définition de la liberté. Je ne vois pas en quoi le projet d’émancipation voulue par les promoteurs de cette loi m’aide à me donner de la distance avec mes croyances. Il me semble que cela est un nouveau déterminisme, un nouveau conditionnement. Cela me semble très grave de considérer la religion comme un moyen de maintenir l’homme « en minorité intellectuelle et morale ». Dans la vision judéo-chrétienne, il me semble que l’on appelle justement à l’intelligence pour être en relation avec le monde et Dieu.
    – sur les valeurs absolues, je reste perplexe. Sur quoi vous les basez? Elles peuvent varier selon le gré des opinions et des majorités. Par exemple, pour la personne humaine, certains la restreignent assez facilement.
    – Vous faites là une grave erreur sur le dernier point. Le christianisme a bien dans son sein la séparation avec la sphère politique. L’histoire du Trône et de l’Autel n’est pas aussi simple que vous semblez le penser. Bien à vous, c’est un plaisir de dialoguer avec vous et je suis impressionné par le travail que vous avez fourni pour ce site….

  13. Simone MANON dit :

    Bonjour
    1) Vous ne semblez pas voir que la liberté intellectuelle et morale n’est pas une donnée. C’est une conquête. C’est dire qu’elle implique une solide formation intellectuelle que l’Etat laïque a confié, à l’école d’assurer. On ne peut pas définir le citoyen comme un être de raison sans se préoccuper de développer en chaque individu les ressources de la raison. Cela passe par la formation mathématique, l’instruction (histoire, géographie, sciences etc.), l’étude des langues et des grands penseurs afin d’ouvrir l’esprit des uns et des autres. Une école où l’on libéralise les esprits est donc un organe essentiel de la République. Voilà pourquoi Jules Ferry considère qu’il faut d’abord instituer une école gratuite, laïque et obligatoire (lois des années 1880) pour donner ses chances à une séparation possible de l’Eglise et de l’Etat, ce qui adviendra en 1905.L’école laïque est aux antipodes des écoles où l’on endoctrine c’est-à-dire où l’on asservit les esprits à un dogme. C’est sans doute parce que l’école a cessé d’être fidèle à ce que l’Etat laïque attendait d’elle que la France connaît les difficultés que l’on sait.
    2) Vous semblez ignorer combien la conquête historique de la laïcité a été difficile. Elle a impliqué une lutte de longue haleine contre les prétentions de l’Eglise catholique à exercer son emprise sur la société. Autrement dit ce n’est parce que le christianisme reconnaît dans sa doctrine qu’il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, que l’Eglise n’a pas imposé son pouvoir pendant plus d’un millénaire en France. Je vous conseille de lire l’article que je vais bientôt mettre en ligne dans lequel je retrace les grandes lignes de cette histoire. Il vous permettra de combler des lacunes.
    3) Les valeurs qui sont protégées par nos lois ont été définies par la Déclaration des droits de l’homme. Elles n’ont pas d’autre fondement que la raison humaine définie comme fonction de l’universel, c’est-à-dire comme capacité, en chaque individu, de transcender tout ce qui nous sépare pour nous unir dans ce qui nous est commun. J’ai beaucoup insisté dans mon article sur le lien entre la laïcité et le mouvement des Lumières.
    4) Il y a de nombreux articles sur mon blog qui vous permettront de comprendre la différence essentielle qu’il y a entre opiner et penser.
    Bien à vous.

  14. elgringos777 dit :

    Bonjour,
    Je tiens à m’excuser certainement de mes faiblesses intellectuelles.
    Je vois bien que vous vous basez sur les Lumières. Toutefois, ces Lumières ne viennent pas du néant: elles naissent dans un environnement chrétien. Je crois que cela n’est pas neutre. Les valeurs fondamentales sont issues de la vision chrétienne de l’homme: liberté, égalité et fraternité. Il me semble mais peut-être n’est ce qu’une opinion que la raison seule ne peut-être que limitée. Au moment où elle se coupe de la Foi, elle ne peut que donner une vision partielle de l’homme. A terme, la vision de l’homme sans transcendance réduit l’homme à de la matière biologique. Il me semble que la raison seule amène progressivement à la mort de l’homme. Jean Brun (« Sombres Lumières ») ou Rémi Brague (Le propre de l’Homme sur une légitimé menacée) le démontrent dans leurs ouvrages. Bien à vous

  15. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je ne saurais trop vous conseiller la prudence dans vos affirmations.
    Car oublier la matrice grecque et romaine dans notre héritage, c’est oublier que St Paul parlait, pensait grec et que Nietzsche n’a pas tout à fait tort lorsqu’il prétend que le « christianisme et un platonisme pour le peuple »
    http://www.philolog.fr/les-deux-matrices-de-leurope/
    http://www.philolog.fr/europe-la-voie-romaine-remi-brague/
    Bien à vous.

  16. elgringos777 dit :

    Bonjour,
    je vois que vous connaissez bien Rémi Brague. Je vous invite vraiment à lire son livre, « Le propre de l’Homme, sur une légitimité menacée ».
    Je le cite, p 243: » Les homme sont parfaitement capables de saisir ce qui leur permet de mener une existence paisible et harmonieuse. Ils n’ont pas besoin pour cela d’une référence à un fondement divin. Il leur suffit de comprendre, grâce à leur raison, que certaines façon de « faire » leur permettent de s’établir dans l' »être ». Mais on en reste à un impératif hypothétique: si, pour l’homme, il doit y avoir de l’être, alors un certain « faire » est requis. Mais qui peut nous dire qu’il doit y avoir de l’être? Qui peut, en particulier, nous dire qu’il est bon que nous soyons là, que notre présence, que notre possession de caractéristiques qui font de nous des hommes est légitime? Qui d’autre que Dieu? ».

    Dans votre article, il me semble que vous attribuez à la foi chrétienne un moralisme qui porté par une utopie idéologique ne peut pas s’appliquer ici-bas. Sa réalisation ne pourrait être que dans l’éternité, le ciel. Je vois que vous citez de nombreux auteurs qui appuient cette thèse. Malgré des contres-témoignages, on peut citer de nombreuses réalisations chrétiennes qui ont permis à l’homme de se libérer (de la peur de la nature, par exemple). Je n’en fais pas la liste ici; je sais très bien que vous pouvez me faire la liste de toutes les abominations réalisées au nom du Christ.
    Je veux simplement dire que la foi chrétienne n’est pas d’abord une morale mais bien la rencontre personnelle avec le Christ ressuscité, événement historique.
    J’ose le dire car vous me parlez à juste titre de Saint-Paul qui est un véritable juif imprégné de culture grecque et non l’inverse (son maître est le rabbi Gamaliel). Il connait parfaitement la Loi Juive (apprise dans la Septante écrite en grec).
    Si le christianisme n’est qu’un platonisme pour le peuple, alors pourquoi tant de martyrs pour la foi et de vies données, offertes pour les autres?
    http://www.immaculee.org/page.php?id=43
    Je vous invite aussi à lire pour la relation avec la philosophie grecque, le discours prononcé par Benoit XVI à Ratisbonne:
    http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20060918.OBS2371/le-discours-de-benoit-xvi-a-ratisbonne-texte-integral.html
    Bien à vous, sincèrement

  17. Simone MANON dit :

    Bonsoir
    Je connais bien les références que vous citez mais aucune n’est pour moi une parole d’évangile.
    Vous remarquerez d’ailleurs qu’il n’y a aucun dogmatisme dans le propos de Rémi Brague. Il est bien trop intelligent et cultivé pour cela. Il se contente d’exprimer une perplexité et donc de poser une question.
    La raison en tant que capacité de fixer les fins et de donner les principes (#raison instrumentale) est bien suffisante, pour ceux qui en ont la révélation, pour fonder une morale digne de ce nom et pour nous confirmer dans ce qui fait notre dignité humaine. Mais sans doute cela ne peut-il pas être entendu par celui qui a besoin de la béquille de la foi.
    Cf. http://www.philolog.fr/la-guerre-des-dieux-ou-lunite-et-la-paix-par-le-logos-max-weber-et-benoit-xvi/
    Bien à vous.

  18. elgringos777 dit :

    Bonjour,

    Je suis vraiment impressionné par votre recherche de la vérité et votre finesse intellectuelle.
    Je vous pose encore une interrogation concernant la limite de la raison du fait de l’essence de l’homme. La raison semble limitée par rapport à l’amour et au pardon, du moins dépassée. L’homme a ces aspirations profondes en lui. Je ne pense pas qu’on puisse l’ignorer fondamentalement. Je ne crois pas aussi que nous sommes à l’origine de l’amour: nous ne la produisons pas. Le pardon aussi semble impossible pour l’homme et pourtant quand il en fait l’expérience, sa vie est changée. Raisonnablement, il est impossible de faire certaines choses qui sont pourtant décisives pour notre vie.
    Par exemple: http://www.aleteia.org/fr/mode-de-vie/article/pretre-ne-dun-viol-il-pardonne-a-son-pere-et-le-confesse-5214337559953408
    Bien à vous.

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Comme de nombreux croyants, vous avez le tort de croire que les grands mouvements de l’âme sont interdits aux hommes qui n’ont pas la foi. C’est une offense à l’humanité de l’homme. N’oubliez pas que les grands théologiens n’ont jamais sous-estimé la grandeur des vertus dont le monde païen a donné la mesure. Ils ont ajouté les vertus théologales (la foi, l’espérance et la charité,) mais ils ont maintenu la grandeur des vertus cardinales (le courage, la tempérance, la sagesse et la justice) http://www.philolog.fr/notion-de-vertu/
    La magnanimité n’est pas le monopole des chrétiens. Il serait temps de vous mettre à l’écoute d’une humanité autrement plus étonnante dans ses possibilités que vous ne semblez le croire.
    La nature humaine n’est pas épuisée par la raison, elle comporte aussi la sensibilité ou le Cœur.
    La foi est une expérience humaine, l’absence de foi une autre. La grande âme (ce que les Anciens appellent le magnanime)existe aussi bien chez les fidèles d’une religion que chez les athées. Le scélérat se recrute aussi chez les uns et chez les autres. Imaginer le contraire est le signe d’une grande étroitesse d’esprit.
    Cf. http://www.philolog.fr/peut-on-tout-pardonner/
    Bien à vous.

  20. bouyges dit :

    « Car s’il fallait « respecter » les susceptibilités, comme les contempteurs des caricatures ou de tout ce qui heurte le credo des uns et des autres le suggèrent, il faudrait tout de suite supprimer la liberté d’expression et consacrer la servitude des esprits ». L’antisémitisme et le racisme sont un délit.
    Vous semblez oublier que la liberté d’expression est réglementée, sans être « supprimée » ou précipiter les gens dans la servitude. Par ailleurs vous architecturez tout ce texte sur la raison qui serait notre bien universel commun. Peut être pourriez vous prendre en compte que de nombreux philosophes présentent une approche différente. Thomas Hobbes dans le Leviathan décrit la raison comme au service des passions. Baruch Spinoza explique dans l’Ethique que nous sommes asservis par les passions et ne nous sentons libres que par ce que nous avons conscience de nos actions mais ignorons ce qui les détermine. Nietzsche critique Spinoza dans le Gai Savoir, prétendant qu' »intelligere » n’est qu’une résultante des instincts. N’oublions pas que la psychanalyse nous apprend que nos actions sont en partie déterminées par notre inconscient. Quant à Kant, il délimite lui même où s’arrête la raison, fonction de l’expérience possible à travers les catégories de l’entendement pur. La raison ne doit pas être une religion. Elle n’est qu’un pouvoir logique, tous les totalitarismes se sont appuyés sur la raison. La laÏcité prend acte de l’insociable sociabilité des hommes et offre un bon compromis pour contenir les passions.

  21. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre première critique est déplacée. En effet l’antisémitisme et le racisme sont des délits non point parce qu’ils heurtent des susceptibilités mais parce qu’ils portent atteinte à un de nos principes fondateurs, à savoir la dignité de la personne humaine. La liberté d’expression n’inclut pas la possibilité de diffamer les personnes, l’appel à la haine. Personne n’ignore ces points qui n’ont rien à voir avec le souci de ménager des susceptibilités!
    La deuxième critique est plus sérieuse.
    Oui, le travail de la raison, qui est pour l’essentiel un travail critique, n’épargne pas la raison elle-même. On peut encore voir dans cette lucidité une contribution à l’effort des Lumières tant que la critique ne se radicalise pas au point d’emporter dans son pouvoir dissolvant l’instance même qui la rend possible. Ce recul de soi sur soi, ce doute de soi sur soi, est ce qui protège le rationalisme des Lumières des dérives que vous lui imputez. On ne juge pas un parti pris métaphysique et moral sur ses caricatures.
    Quant à votre conception de la laïcité, elle me paraît pour le moins fantaisiste. Je ne vois pas quels sont les compromis auxquels vous faîtes allusion. L’Etat républicain, l’Etat laïque repose sur une conception de l’homme et du politique qui n’a rien à voir avec le nihilisme ambiant, largement entretenu par un procès de la raison fort complaisant à l’endroit des passions et réducteur quant à une certaine idée de la raison que ni Jules Ferry, ni Jaurès n’envisagaient comme simple raison instrumentale.
    Bien à vous.

  22. bouyges dit :

    Bonjour,
    Le racisme et l’antisémitisme ne sont pas des délits parce qu’ils portent atteinte à la dignité de la personne mais parce qu’ils sont des incitations à la haine ( cf loi Pleven). Il en est de même de la négation des crimes contre l’humanité ( cf loi Gayssot). Dans son article 1er la loi Gayssot énonce : »Toute discrimination fondée sur l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion est interdite. »
    On y retrouve d’ailleurs un principe de la laïcité, la non discrimination des religions. « Heurter le credo », c’est à dire une religion ne va donc pas de soi, même sous prétexte d’humour, comme le prouvent les spectacles de Dieudonné-qui évoque la susceptibilité de ses détracteurs-, dont l’un fut interdit.
    La raison, même critique, n’est pas tout, et n’est pas du même ordre que l’amour , la tolérance, ou le partage ( Pascal ). Peut être ce dernier nous manque-t-il plus que la première. Le désenchantement du monde ( Weber ) ne nous apporte pas le bonheur comme le développe la  » dialectique de la raison d’Adorno », mais plutôt la réification.
    Pour ce qui est du « compromis »: Entre un état Stalinien qui interdit toute pratique religieuse et l’Arabie Saoudite dont la charia fait office de loi, il me semble qu’instaurer un Etat neutre qui garantit la liberté des cultes est un compromis entre ces deux positions extrêmes. Aucune fantaisie ici.
    « déplacé », « fantaisiste », l’emploi de ces adjectifs un peu méprisants sont surprenants dans le cadre de cet échange.
    Cordialement

  23. Simone MANON dit :

    Bonjour
    On dirait que le souci des fondements n’est pas votre affaire. Or l’Etat laïque est fondé sur des présupposés philosophiques qu’il est bon de rappeler.
    1) Ainsi si toute discrimination fondée sur une ethnie, une race, une nation, ou une religion est interdite, c’est parce que la République laïque définit le citoyen en termes abstraits comme un être de raison, égal à tout autre en dignité et en droits. Tout autre regard sur lui est discriminatoire et injurieux. Le simple fait de réduire un homme à son origine, à sa réalité empirique, à sa religion, à son ethnie, contrevient à un principe fondamental. Chaque individu est un sujet de droit investi d’une dignité en qualité d’être de raison. Une dignité est ce qui se respecte, un droit est ce qui peut s’exercer en étant protégé par une loi.
    Je réitère donc le caractère déplacé (inapproprié, inopportun) du rapprochement que vous opériez dans votre premier message entre une remarque de bon sens et les délits nommés. La protection de nos principes fondateurs n’a rien à voir avec la prise en compte des susceptibilités, ce qui serait le tombeau de la liberté d’expression et du travail critique de la raison dans l’espace public.
    Mais d’évidence la liberté de l’esprit c’est-à-dire la capacité d’avoir un rapport distancié à ses croyances n’est pas la chose du monde la mieux partagée. Ainsi la plupart des hommes confondent le respect dû à la personne humaine, libre d’avoir les croyances qui sont les siennes, fussent-elles puériles ou aberrantes et le respect dû aux dites croyances. La liberté de pensée dont la liberté religieuse n’est qu’une des conséquences implique la possibilité d’examiner les contenus de pensée, de les critiquer voire d’en rire. Ce droit est dangereusement menacé par les temps qui courent, mais cette régression n’est pas un argument pour en récuser la légitimité.
    2)Personne n’a jamais dit que la raison épuise la nature humaine. L’homme est aussi un cœur, une sensibilité riche de grandes ressources en humanité. Mais enfin si « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas « , cela ne dispense pas chacun de faire l’apprentissage de la liberté intellectuelle et morale, l’affranchissant de ses stupides susceptibilités liées à la servitude de l’esprit. Par le climat de terreur que ces dernières répandent, elles contraignent à l’autocensure soit par prudence, soit par sagesse, l’une et l’autre ne consistant pas à consacrer la remise en cause de la liberté d’expression comme droit constitutionnel mais à tenir compte de la bêtise humaine ou de l’étroitesse d’esprit. Ce qui ne va pas sans mélancolie au sens où cette attitude implique de faire le deuil, chez les personnes que l’on essaie de ménager, de ce qui leur confère leur dignité en droit.
    3) Le propre du politique n’est pas d’apporter le bonheur mais d’organiser la sphère publique de telle sorte que soient garanties la liberté et l’égalité en droits des membres associés dans le corps politique. Faire du bonheur un but du politique est le ressort des systèmes où certains se croient autorisés à imposer aux autres leur propre conception de la vie et de ses fins. Or Kant a bien montré que le bonheur est un idéal de l’imagination, non de la raison et Benjamin Constant a mis en garde. « Que la souveraineté politique se borne à être juste, nous nous chargerons d’être heureux »
    4) Je réitère mon jugement selon lequel votre définition de la laïcité est fantaisiste (= qui n’est pas fondée ni en raison ni selon la vérité historique).
    Celle-ci repose sur un contrat social absolument inédit dans le cours de l’histoire. Il institue le citoyen comme un être délié de ses déterminations concrètes et donc de ses appartenances (ethniques, religieuses etc.), autrement dit comme un être libre se liant à d’autres sur le présupposé de la reconnaissance de la même liberté chez l’autre, la coexistence pacifique des uns et des autres, exigeant de chacun l’ouverture d’esprit minimale par laquelle chacun peut comprendre que ses choix privés n’ont pas à investir la sphère publique et peuvent être discutés par la raison critique. Voilà pourquoi l’instruction publique est absolument nécessaire car le sujet de droit, l’être de raison n’est pas une donnée naturelle, c’est une institution.
    5) Au fond le rêve des Pères fondateurs (Cf.les déclarations de Jules Ferry, de Jaurès dans http://www.philolog.fr/laicite-une-conquete-historique-difficile/#more-4191) consistait à penser la cité politique sur le modèle de la cité intellectuelle idéale. La dispute, la guerre dans la cité intellectuelle est une guerre innocente. « Cette république, écrit Bayle, est un état extrêmement libre. On n’y reconnaît que l’empire de la vérité et de la raison et sous leurs auspices on fait la guerre innocemment à qui que ce soit. Les amis s’y doivent tenir en garde contre leurs amis, les pères contre les enfants, les beaux-pères contre leurs gendres ». Guerre rude donc, mais innocente car on n’atteint pas la dignité de l’homme et du citoyen dans le penseur ou le savant, on met simplement en question son degré de lumière. On y suppose la capacité humaine de s’affranchir de la chair des affects et des aveuglements passionnels et pour qu’il ne s’agisse pas d’un doux rêve les Jules Ferry, Jaurès et consorts donnaient à l’école laïque le mission de libéraliser les esprits, c’est-à-dire de rendre possible l’ascèse des susceptibilités…. Mais sans doute y a-t-il là une utopie trop généreuse…
    Je vous conseille la lecture des analyses de Catherine Kintzler: Qu’est-ce que la laïcité? chez Vrin et celle de Henri Pena-Ruiz: qu’est-ce que la laïcité? chez Gallimard (folio)
    Bien à vous.

  24. […] » Qu’est-ce que la laïcité? « Nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d’aucune religion. […]

  25. pitdepit dit :

    Merci Mme MANON pour vos propos bien argumentés philosophiquement, c’est une joie certaine et éprouvée que j’ai ressentie à vous lire, j’ai senti et expérimenté que j’étais un être doué d’un peu de raison.
    La religion en tant que consolation est un obstacle à la foi, et en ce sens l’athéisme est une purification et l’école devrait jouer ce rôle. Cependant pour reprendre la célèbre formule de Danton, pouvez-vous ignorer qu’on ne détruit que ce qu’on remplace et l’erreur n’est-elle pas en partie dans le vide que nos maitres d’école qui, par manque d’idéal affirmé, peinent à remplacer le religieux dogmatique. La Boétie a montré la puissance de la servilité de l’homme à genou qui a besoin d’un Chef. Que propose notre modèle républicain à nos jeunes ? Des jeux, de la consommation ? Dans notre monde vétuste, sans amour autre que celui de soi, que sacraliser, où trouver de la joie ? Vivre ? Survivre ? Et mourrir pour qui? Pour quoi? Le suicide des jeunes croît, revélateur d’un malaise profond dont les conduites addictives sont l’écho .
    Toutes les religions et l’Islam radical en particulier, offrent à nos jeunes quelque chose qu’ils ne trouvèrent pas sur les bancs de l’école. À contre courant d’une certaine idéologie ne croyez-vous pas qu’il serait urgent de réhabiliter la morale à l’école et (non la moraline )de réhabiliter l’idéologie républicaine. Je me souviens avec joie des phrases de morale simples et dépourvues de ressentiment que mon maitre inscrivait à la craie sur le tableau noir de la classe. C’est naïf certes, mais plus efficace que de produire des illettrés aux collèges et aux lycées de la République. L’école est en cessation d’instruction, en faillite morale, elle ne joue plus son rôle, prisonnière qu’elle est de certains dogmes, comme le collège unique. Pour qu’elle puisse continuer et recouvrer son rôle perdu, il lui faudra, avec humilité, oser s’affranchir des apriori pédagogiques et conceptuels dont elle est prisonnière et retrouver l’esprit de Condorcet, dont on sait trop les raisons politiques (très insuffisamment exposées dans nos écoles ) qui l’ont conduit à sa perte, des « individus » jacobins idéalistes sont toujours présents pour qui le réel n’existe pas, ce ne sont pas de belles personnes.
    Comment imprégner positivement les esprits pour former des femmes et des hommes en recherche de liberté alors qu’une certaine servitude apaise les angoisses existentielles. Comment « enjouer » le monde et renvoyer les tristes clercs ou technocrates à leur besogne de mort ? Comment naïvement donner l’amour d’apprendre, et de vivre dans une société apaisée et respectueuse de chaque personne, de l’autre ?
    Je n’ai pas de réponse toute trouvée, mais certainement, vous avez des idées à ce sujet.
    En tous cas mille mercis encore de votre patience et pardonnez, s’il vous plait mes maladresses conceptuelles.

  26. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Je ne peux que souscrire à votre description de la faillite de l’école républicaine. J’ai assisté dans les dernières années de ma carrière professionnelle à l’effondrement des idéaux m’ayant donné le désir de devenir professeur. La conquête de l’autonomie intellectuelle et morale, la lutte contre l’étroitesse d’esprit, le développement des ressources de la raison en chacun… Cela passe par autre chose que le catéchisme sectaire d’esprits étroits plus occupés à être des militants des luttes sociales, comme ils disent, que du combat pour la libéralisation des esprits. Il y faut du souffle, une certaine forme de sacerdoce, une aversion pour toute forme de démagogie et surtout et d’abord un souci d’honorer dans sa personne les valeurs que l’on demande aux autres de respecter. Il faut bien dire que la véritable culture, le goût du travail exigeant, le désintéressement ne sont pas la chose la mieux partagée du milieu que j’ai fréquenté de près. C’est un paradoxe mais c’est ainsi. Alors il ne faut pas trop espérer d’une introduction de la morale à l’école. En deçà de ce que l’on dit, on ne transmet vraiment que ce que l’on est. Seules des personnalités exemplaires peuvent réveiller chez les autres le désir de leur ressembler. Où sont-elles et l’école a-t-elle le moyen de les recruter?
    Dans un de mes derniers articles, je mobilise une analyse de Marcel Gauchet pour éclairer un peu ce qui nous arrive. http://www.philolog.fr/laicite-une-institution-desenchantee/#more-4288
    Et je pense à Machiavel si sensible aux balanciers de l’histoire, les enfants gâtés des victoires républicaines oubliant les vertus des pères et faisant le lit de nouveaux périls dont ils n’ont même pas conscience.
    Il n’y a qu’un point, problématique à mes yeux, dans votre message. L’école doit être neutre sur le plan religieux. Elle n’a pas à être une école de l’athéisme. Qu’il soit croyant ou non, un professeur doit faire abstraction de son engagement confessionnel. J’ai enseigné la critique de la religion avec Freud, Marx, Feuerbach aussi bien que sa défense avec Pascal ou Kierkegaard. L’important est de donner à nos élèves les outils intellectuels leur permettant d’élargir leur expérience à celle de l’humaine condition et la foi en fait partie (pour le meilleur ou pour le pire).
    Votre perplexité est la mienne mais je n’ai pas de solution à proposer aux maux qui nous accablent. Je suis intimement convaincue que les hommes ont besoin d’un idéal à partager pour se tenir existentiellement debout et politiquement unis. L’église remplissait hier ce rôle. L’utopie des lumières a cru que l’école pouvait prendre la relève. Je l’ai cru de toutes mes forces jusqu’à ce que la lucidité m’amène à convenir qu’il s’agissait là d’un doux rêve.
    Le seul mot de vertu a aujourd’hui quelque chose de déplacé. Le monde politico-médiatique a une grande part de responsabilité dans le développement de la vulgarité et de l’inculture ambiantes. Il faut sans doute aller jusqu’au bout du désastre pour voir poindre les réactions salutaires mais ce peut être long et douloureux…
    Le pessimisme de l’intelligence ne doit pas exclure l’optimisme de la volonté. Il s’ensuit que chacun, avec modestie, peut essayer de lutter contre le courant, même si la lucidité exige de ne pas nourrir des espoirs démesurés…
    Bien à vous.

  27. Armide dit :

    Bonjour,

    Ayant lu vos dernières répliques aux autres usagers de votre site, il me semble que vous allez un peu vite en besogne en qualifiant de  »doux rêve » (pardonnez, ici, l’utilisation de guillemets anglais) le projet, si cher aux Lumières, de démocratisation du savoir ; car, s’il est vrai que la plupart des gens abandonne les exigences et les appels de la raison au profit du plaisir et de leurs penchants naturels (distractions, paresse, etc.), cela ne signifie pas, à mes yeux, qu’ils ne peuvent plus s’éveiller à la beauté de la raison. En effet, tous les hommes commencent de cette façon leur existence! Pour certains, l’école accomplit bien son rôle – cela n’est pas à oublier. Et peut-être suis-je trop optimiste, mais il me semble que si l’école pour d’autres n’accomplit pas son rôle, c’est avant tout un échec, non pas de l’idée de la démocratisation du savoir, mais plutôt de son application dans les faits.

    Tout le monde apprend différement, et j’ignore comment les choses se passent en France (j’habite au Québec) – je soupçonne qu’elles sont semblables à ce qui se passent un peu partout dans le monde -, mais souvent les institutions ne fonctionnent que pour ceux qui ont déjà compris ou qui entrevoient, même partiellement, la beauté de la connaissance et de l’esprit. En effet, souvent l’autorité est absente ou n’est pas fondée, sous prétexte que les gens devraient de par eux-mêmes s’y soumettre une fois que par la raison ils ont saisi sa légitimité. Cependent, il est impossible, pour ceux qui n’ont déjà pas cet intérêt véritable pour les choses de l’esprit (la recherche de la connaissance pour elle-même) de comprendre la légitimité et la nécessité de cette autorité ; car ils n’ont justement pas l’éducation pour le faire! Et d’année en année, ces gens, qui ne comprennent pas vraiment le sens de l’école, se détachent peu à peu de cette institution qui n’a aucun sens à leurs yeux. Cela, me semble-t-il, n’est non pas la faute de ces gens eux-mêmes (tous les hommes appréhendent d’abord le monde par le sensible), mais plutôt des instituions qui n’arrivent pas justement à mettre ces individus en situation de pouvoir saisir les exigences de la raison, comme une belle oeuvre d’art arrive, par le sensible, à faire saisir une idée. En effet, Platon ne disait-il pas justement qu’il faut d’abord concevoir un beau corps, puis deux, puis des, puis l’ensemble des beaux corps, etc., jusqu’à saisir la science du beau? C’est ce mouvement d’élévation qui est absent ; les institutions sociales n’ammènent pas les individus à bien concevoir la beauté de l’esprit. Pour exemple, je n’ai qu’à citer le fait que l’on permette dans certaines écoles l’utilisation d’outils électroniques (ordinateurs, tablettes portables, etc.), ce qui distrait les élèves, surtout dans les insitutions pré-universitaires, qu’il y a peu de suivi pour les étudiants en situation d’échec, que ce qui est valorisé est le rapport pratique de la connaissance (le salaire), plutôt que la connaissance elle-même…

    Sur ce dernier point, il me semble qu’il s’agit d’un grand problème, car en subordonnant la connaissance à ce à quoi elle peut servir, ne mine-t-on pas d’avance la possibilité d’apprécier la connaissance pour elle-même? Car pour celui qui ne comprend pas la matière enseignée, celle-ci n’a aucune utilitée, et donc doit être rejetée comme étant inutile! Il est perfide de demander d’un professeur qu’il légitime l’utilité de sa matière plutôt que de l’enseigner! Combien de fois n’ai-je pas entendu :  »à quoi sert de connaître Descartes? »,  »à quoi sert de comprendre ce qu’est une matrice? », etc. Et plus la matière est complexe ou abstraite, plus ce type de questionnement survient… De plus, souvent la culture  »populaire » n’aide pas : l’on peut se désoler d’y voir l’absence des mathématiques (pourtant fondement essentiel de la culture).

    Évidement, la structure capitaliste de nos sociétés n’aide pas vraiment, dans la mesure où son fondement est le désir de chacun : elle pousse les gens vers les plaisirs faciles plutôt que vers le chemin plus ardu de la connaissance…

    Bref, dans des circonstances qui sont propices à l’éloignement des exigences de la raison (qui, ne nous détrompons pas, ont toujours été présentes), le rôle essentiel de l’école est bien évidemment de déraciner les individus d’eux-mêmes (de leurs penchants naturels), et non pas seulement d’instruire les esprits. Avant même de démocratiser la connaissance, faut-il encore faire naître dans les esprits l’exigence de la raison : or, cette exigence, comme me semble l’avoir noter Arendt, est essentiellement conservatrice, c’est-à-dire aristocratique, dans la mesure où le fondement de celle-ci ne réside pas dans le désir ou la volonté immédiate (non-cultivée) de chacun, mais plutôt dans la rigueur et de la soumission de ceux-ci à une autorité (la raison par le truchement des professeurs, de l’école, etc.). La société parvient à démocratiser l’accès au savoir (je pense ici surtout à l’Internet qui donne à tous la chance d’avoir accès aux plus belles connaissances – votre site en est un bel exemple), mais non pas son amour, car aujourd’hui elle a délaissé cette noble tâche… Ainsi, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un  »doux rêve » irréalisable, mais plutôt d’un problème  »administratif » et de structure institutionnelle.

  28. Simone MANON dit :

    Bonjour
    L’enjeu n’est pas de s’éveiller à « la beauté de la raison ». Je me demande bien ce que cela veut dire. Il est de s’élever à la hauteur de ses exigences et cela est une autre histoire!
    Vous pointez tous les signes de la faillite du projet de démocratisation du savoir: privilège de la facilité sur la difficulté, recul des mathématiques, primauté de l’utilitaire, perte du sens du libéral, crise de l’autorité, etc. Alors on peut toujours rêver… Le propre des croyances illusoires est en général de ne pas être biodégradables. Cf. Proust: « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin » Du côté de chez Swann, Pléiade, I, p. 148.
    Bien à vous.

  29. olivier heux dit :

    Bonjour
    Merci pour ce beau texte, limpide et concis. Je me pose une question sur l’école , au moment où tout le monde déplore son incapacité à éveiller les consciences et à émanciper les esprits. En effet, est-on certain que les élèves d’hier étaient plus éclairés qu’aujourd’hui? N’étaient-ils pas certes plus instruits mais surtout plus dociles, plus réceptifs à la parole du professeur (et par conséquent non moins passifs que ceux d’aujourd’hui)? Regardons l’histoire récente. Les étudiants étaient catholiques et conservateurs dans les années 40, communistes et révolutionnaires dans les années 70, et plus près de nous, successivement sartriens, puis foucaldiens ou deleuziens, derridiens et aujourd’hui rawlsiens / comme leurs professeurs!!! L’école est-elle vraiment capable d’émanciper ses élèves / ses étudiants? N’est-elle pas le plus souvent le reflet de la pensée (je n’ose pas dire de l’idéologie) du moment ?
    Merci.

  30. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Avant de produire des chapelles variables en effet selon les époques, l’école a pour mission d’apprendre les fondamentaux (lire, écrire, compter, raisonner, maîtriser une langue, se situer dans le temps et dans l’espace).
    C’est à ce niveau qu’elle s’expose aujourd’hui à une critique assassine. C’est en développant les aptitudes intellectuelles et en instruisant avec rigueur qu’on émancipe les esprits. Car l’exercice de l’esprit est libérateur par nature au sens où il obéit à ses propres exigences (souci de la vérité, de la rationalité, de la lucidité). Il s’agit donc davantage d’une question de forme que de contenu. Lorsque vous formez un esprit à l’école de la démonstration mathématique, ou de l’objectivité scientifique, ou du doute philosophique, vous l’armez intellectuellement de telle sorte qu’il est moins poreux au matraquage idéologique dont les professeurs eux-mêmes sont trop souvent les véhicules.
    L’école devrait être un sanctuaire où l’on voue un culte aux seules exigences de l’esprit, ce qui suppose un sens de la discipline morale et intellectuelle, une forme de désintéressement et l’ascèse des passions des uns et des autres.
    Hier comme aujourd’hui cette idée d’une école libérale relève d’un idéal à honorer. Le problème aujourd’hui tient au fait que cet idéal est totalement dévitalisé pour de trop nombreux enseignants.
    Bien à vous.

  31. olivier heux dit :

    Entièrement d’accord. J’ajoute que les ESPE devraient être entièrement rénovées. J’ai eu pour ma part (dans une ESPE justement) un professeur « agrégé » qui parsemait son discours de gros mots. Des gros mots dans un discours marqué à gauche. Où va-t-on?

  32. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La vulgarité est en effet ce qui a envahi les médias et le discours public. Effet naturel d’un effondrement de l’éducation libérale si Léo Strauss a raison de la définir ainsi:
    « L’éducation libérale qui consiste en un commerce permanent avec les plus grands esprits est un entraînement à la modestie la plus haute, pour ne pas dire à l’humilité. Elle est en même temps un entraînement à l’audace : elle exige de nous une rupture complète avec le bruit, la hâte, l’absence de pensée, la médiocrité de la Foire aux Vanités des intellectuels comme de leurs ennemis. Elle exige de nous l’audace impliquée dans la résolution de considérer les opinions reçues comme de simples opinions, ou encore de considérer les opinions ordinaires comme des opinions extrêmes ayant au moins autant de chances d’être fausses que les opinions les plus étranges ou les opinions les plus populaires. L’éducation libérale est libération de la vulgarité. Les Grecs avaient un mot merveilleux pour « vulgarité » ; ils la nommaient « apeirokalia » manque d’expérience des belles choses. L’éducation libérale nous donne l’expérience des belles choses ».

    Cf. http://www.philolog.fr/travail-conceptuelliberal/
    Bien à vous.

  33. Celine dit :

    bonjour Madame,
    Avant tout, bravo et merci!
    Bravo pour la qualité de votre argumentation, sa rigueur etsa profondeur.
    Merci pour votre courage et au vu de certains commentaires, pour votre fermeté et votre parfaite courtoisie.
    Je suis élue de la République (conseillère régionale IDF) et je constate à quel point cette si belle notion de laïcité est méconnue des politiques qui assimilent souvent cela à l’oecumenisme, oubliant que c’est avant tout un principe d’organisation de la sphère publique.
    La découverte de votre blog est une excellente surprise : à vous lire, on grandit en intelligence et en savoir. C’est un don précieux que celui de transmettre et vous l’avez reçu en partage! Merci de nous ef faire profiter !

  34. Simone MANON dit :

    Bonjour Madame
    A mon tour de vous dire combien je suis sensible à votre message.
    Mes articles sur la laïcité sont ma contribution personnelle à un combat qui est toujours d’actualité. Quelle responsabilité que la vôtre! Vous devez être les gardiens des promesses non leurs fossoyeurs. Et celle de la laïcité, aujourd’hui menacée par l’inculture, le relativisme ambiant, le nihilisme et le désir de revanche du religieux, est essentielle pour continuer à sauvegarder les libertés individuelles et la paix publique. Puissent votre action et celle de vos collègues ne pas l’oublier.
    Bien à vous.

  35. Wojciechowski Rosemonde dit :

    Madame, j’ai le plaisir d’avoir une amie professeure de philosophie qui a bien voulu faire un peu d’éducation populaire sur le thème et avec les arguments que vous développez. J’ai toujours tenu cette relation pour très précieuse, mais cette personne n’est plus très disponible et ne communique pas par Internet. Je suis absolument enchantée de vous avoir trouvée, et je vous remercie infiniment du soin que vous apportez à répondre aux questions ou objections que l’on vous adresse tout à fait légitimement. Je souhaite moi-même être de vos « étudiantes », bien qu’à la retraite, et espère ne plus vous perdre.

  36. Simone MANON dit :

    Merci pour ce sympathique message.
    La curiosité intellectuelle est le sésame de la jeunesse à tout âge de la vie.
    Bien à vous.

  37. […] se réclament d’une religion officielle ou privilégiée. Et les droits de l’homme ? » Qu’est-ce que la laïcité? « Nous ne sommes pas les ennemis de la religion, d’aucune […]

  38. Courouve dit :

    Kant : « La maxime de penser par soi-même en tout temps, c’est les Lumières. » (Qu’appelle-t-on : s’orienter dans la pensée ?, 1786 : die Maxime, jederzeit selbst zu denken, ist die Auflärung).

    En réalité, il ne s’agissait là que d’une exigence fondamentale de toute la science et de toute la philosophie depuis les Grecs ;
    « toute la probité de la connaissance — elle était déjà là ! depuis plus de deux mille ans ! [die ganze Rechtschaffenheit der Erkenntniss — sie war bereits da! vor mehr als zwei Jahrtausenden bereits !] »
    notait Nietzsche dans L’Antéchrist (§ 59).

    http://laconnaissanceouverteetsesennemis.blogspot.fr/2011/11/lxii-penser-par-soi-meme-1.html

  39. Bon à part dit :

    Bonjour,
    Tout d’abord permettez moi de vous féliciter pour votre travail. A la fois riche et succinct, il permet d’aborder une foule de sujets sous une forme concise, claire et pédagogique . Surtout, votre manière de « désacraliser » les propos les plus savants en n’hésitant pas à les nuancer et mettre en perspective invite en soi à la réflexion, nous permet de sortir du rôle de lecteur-spectateur à celui de partisan ou contradicteur.
    J’en viens à ma question. Ne pensez-vous pas que, dans une certaine mesure, la laïcité n’est pas aussi « neutre » que la majorité de ses penseurs voulurent et veulent toujours nous faire croire? Il est de mon avis que la République, toujours très contestée sous la IIIème République, a inventé cette laïcité pour supplanter le religieux et prendre sa place dans le coeur et les esprits. Autrement dit, je crois que la laïcité est une arme pour remplacer la transcendance spirituelle par une transcendance républicaine, bref pour remplacer la religion par le bien commun ( certains diront remplacer une religion traditionnelle par une nouvelle religion républicaine ). En cela, les hussards noirs étaient les soldats idéologiques de la République. Et c’est à mon avis précisément la mise à mort de ceux-ci, et de l’enseignement républicain pur et dur , qui entraine aujourd’hui le retour du religieux. Ne pensez-vous pas la meme chose?
    Aussi, préparant certains concours administratifs, pensez-vous que ces propos y seraient acceptables?
    Cordialement.

  40. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Par ces temps de nihilisme, il se peut que votre discours soit accepté. A mes yeux, il est fondamentalement erroné
    -D’abord concernant l’idée de neutralité: la laïcité est un dispositif juridique instituant la neutralité religieuse de l’Etat. Autrement dit, le lieu du pouvoir ne reconnaît pas de dogme religieux.> les Eglises chez elles, l’Etat chez lui. Mais faire de la neutralité religieuse, un principe politique constitutionnel n’est pas neutre en soi. C’est un choix de valeur. Relisez la déclaration de Jules Ferry que je cite en fin d’article:  » Nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique, pas plus que la neutralité politique ».
    -Dire que la laïcité consiste à remplacer une religion par une autre revient à ne rien comprendre à l’idée de laïcité telle que l’ont instituée les Jean Jaurès, Aristide Briand ou Ferdinand Buisson. Voyez mon article sur la laïcité comme conquête historique pour découvrir combien ces législateurs étaient respectueux des convictions religieuses, leur souci étant seulement d’organiser l’espace public de telle sorte que des personnes ayant des convictions religieuses différentes puissent coexister pacifiquement dans le respect des unes et des autres. http://www.philolog.fr/laicite-une-conquete-historique-difficile/
    – Une République laïque repose sur un parti pris métaphysique et moral. Celui de l’homme conçu comme un être de raison appelé à se rendre autonome sur le plan politique, la soumission à une instance transcendante ne pouvant relever que d’un acte de foi privé car la seule transcendance que reconnaît le rationalisme ou l’humanisme hérité des Lumières ne peut être que celle de notre raison commune, seule faculté habilitée à décider de la loi commune.
    -L’instituteur est peut-être devenu un idéologue. C’est hélas vrai trop souvent. Mais c’est une trahison de la mission que la République laïque lui avait confiée. Celle-ci devait simplement consisté à développer les ressources spirituelles et morales des enfants afin qu’ils deviennent des êtres éclairés (cad le contraire d’êtres sectaires), responsables (cad capables de faire la différence entre leurs intérêts particuliers et l’intérêt commun), libres (cad affranchis des superstitions et résistants aux propagandes diverses et variées).
    -Le retour du religieux est sans doute lié à l’effondrement de l’école en ce qu’elle est devenue incapable de relever le défi de la conquête de l’autonomie intellectuelle et morale. Mais pas seulement.
    Bien à vous.

  41. Bon à part dit :

    C’est bien la phrase de Jules Ferry que vous citez qui symbolise mes propos. J’y vois, ici et ailleurs, un « double discours ». Ne vous détrompez pas, j’ai parfaitement saisi la doctrine officielle, que votre article explique très bien par ailleurs. Cependant, je ne pense pas qu’il soit forcément erroné de penser que derrière les volontés affichés publiquement, d’autres objectifs sont poursuivis. Que ce soit pour la laïcité ou pour bien d’autres causes. De la même manière qu’un Tariq Ramadan excelle dans l’art de faire passer une conquête lente et progressive d’une religion – inacceptable pour qui l’entendrait telle quelle- pour une volonté libérale de multiculturalisme à l’anglo-saxonne – acceptable pour beaucoup de monde – je pense qu’un bon nombre de pères de la laïcité eurent pour idée de remplacer la foi en l’haut delà par une foi en la société républicaine, devenant ainsi le nouvel au delà, ce dont on ne peut remettre en cause.
    Il n’est un secret pour personne que la laïcité, dans sa version contemporaine, est née dans les loges maçonniques. Or à cette époque, il y était couramment admis que la croyance religieuse était une phase de l’humanité qui doit se terminer lorsque les hommes auront muri et seront passés à l’âge adulte. Cependant, la crainte d’une abysse morale créée par cette disparition, marié avec la nécessite d’adhésion d’un peuple à la République et à un contexte de guerres nécessitant un patriotisme exacerbé, a poussé les hommes les plus influents à inventer une nouvelle transcendance morale, républicaine et patriote permise par la laïcité, le tout sous couvert de volonté libérale d’émancipation personnelle et de bienveillance neutre envers les religions.
    C’est ce que je lis à travers les lignes ; vous me direz qu’ainsi chacun voit midi à sa porte et que l’on peut peut alors tout nier, déformer et manipuler. Vous auriez raison.
    Enfin, je trouve étonnant que, concernant des propos tenus il y a plus d’un siècle sur ce sujet précis, la doxa n’admet jamais qu’il put y avoir des volontés non écrites, des doubles discours, des volontés politiques et idéologiques latentes ; comme si les hommes du passé disaient LA vérité quand les hommes du présent racontent la leur.
    Bien à vous.

  42. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Permettez que je vous laisse à vos certitudes.
    http://www.philolog.fr/la-mission-laique-un-beau-risque-a-courir-g-guy-grand/
    Bien à vous.

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