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John Stuart Mill. 

  « Depuis l'hiver de 1821, époque à laquelle j'avais lu pour la première fois Bentham, et surtout dès les premiers temps de la Revue de Westminster, j'avais un objectif, ce qu'on peut appeler un but dans la vie : je voulais travailler à réformer le monde. L'idée que je me faisais de mon propre bonheur se confondait entièrement avec cet objet. 

Les personnes dont je cherchais l'amitié étaient celles qui pouvaient concourir avec moi à l'accomplissement de cette entreprise. Je tâchais de cueillir sur la route le plus de fleurs que je pouvais, mais la seule satisfaction personnelle et durable sur laquelle je comptais pour mon bonheur était la confiance en cet objectif ; et je me flattais de la certitude de jouir de la vie heureuse, si je plaçais mon bonheur sur quelque objet durable et éloigné, vers lequel le progrès fut toujours possible et que je ne pusse épuiser en l'atteignant complètement. Cela alla bien pendant quelques années, pendant lesquelles la vue du progrès qui s'opérait dans le monde, l'idée que je prenais part moi-même à cette lutte, et que je contribuais pour ma part à la faire avancer, me semblait suffire pour remplir une existence intéressante et animée. Mais vint le jour où cette confiance s'évanouit comme un rêve. C'était dans l'automne de 1826 ; je me trouvais dans cet état d'engourdissement nerveux que tout le monde est susceptible de traverser, insensible à toute jouissance comme à toute sensation agréable, dans un de ces malaises où tout ce qui plaît à d'autres moments devient insipide et indifférent ; dans l'état, dirais-je, où se trouvent ordinairement les personnes qui se convertissent au méthodisme, quand elles se sentent atteintes pour la première fois de la conviction du péché. J'étais dans cet état d'esprit, quand il m'arriva de me poser directement cette question : «  Supposé que tous les objets que tu poursuis dans la vie, soient réalisés, que tous les changements dans les opinions et les institutions dans l'attente desquels tu consumes ton existence, puissent s'accomplir sur l'heure, en éprouveras-tu une grande joie, seras-tu bien heureux? » - « Non », me répondit une voix intérieure que je ne pouvais réprimer. Je me sentis défaillir ; tout ce qui me soutenait dans ma vie s'écroula. Tout mon bonheur, je devais le tenir de la poursuite incessante de cette fin. Le charme qui me fascinait était rompu ; insensible à la fin, pouvais-je encore m'intéresser aux moyens? Il ne me restait plus rien à quoi je pusse consacrer ma vie.

 

   Au premier moment, j'espérai que le nuage qui venait d'obscurcir mon existence se dissiperait de lui-même ; il n'en fut rien. Une nuit de sommeil, ce remède souverain contre les petits ennuis de la vie, n'eut aucun effet sur mes souffrances. Je fis un nouvel appel à ma conscience ; j'entendis encore la réponse néfaste. Je portais ma tristesse partout avec moi, je la retrouvais dans toutes mes occupations. C'est à peine si parfois un objet avait le pouvoir de me la faire oublier pendant quelques minutes. Durant plusieurs mois le nuage sembla s'épaissir toujours davantage...
   Je me demandais souvent si je pouvais continuer à vivre, si j'étais tenu à continuer de vivre, quand ma vie devait s'écouler au milieu de ce découragement. Il n'est pas possible, me répondais-je, que j'y puisse tenir plus d'un an. Toutefois, avant que la moitié de ce temps fût écoulée, un rayon de soleil vint briller dans les ténèbres où j'étais plongé. Je lisais, par hasard, les mémoires de Marmontel ; j'arrivai au passage où il raconte la mort de son père, la détresse où tomba sa famille, et l'inspiration soudaine par laquelle, lui, un simple enfant, il sentit et fit sentir aux siens qu'il serait désormais tout pour eux, qu'il leur tiendrait lieu du père qu'ils avaient perdu. Une image vivante de cette scène passa devant moi, je fus ému jusqu'aux larmes. Dès ce moment le poids qui m'accablait fut allégé. L'idée dont j'étais possédé, que tout sentiment était mort en moi, s'était évanouie. Je pouvais retrouver l'espérance.Je n'étais donc plus de bois ou de pierre. Je possédais donc un peu en moi de cette flamme qui donne au caractère une valeur, et nous est un gage du bonheur. Soulagé du sentiment toujours présent de mon irrémédiable misère,je reconnus peu à peu que les incidents ordinaires de la vie pourraient encore me procurer quelque plaisir, que je pourrais encore goûter quelque jouissance, non pas très vive peut-être, mais au moins suffisante pour me donner le contentement ; je n'étais pas insensible à la lumière des cieux, je trouvais encore du charme à la lecture, à la causerie, de l'intérêt aux affaires publiques. J'éprouvais quelque satisfaction, bien faible encore, à faire des efforts en faveur de mes opinions et du bien public. Le nuage se dissipa peu à peu, et je recommençai à jouir de la vie. J'ai fait depuis, plusieurs rechutes dont l'une a duré plusieurs mois, mais jamais je ne me suis retrouvé dans un état aussi navrant.
   Mes impressions de cette période laissèrent une trace profonde sur mes opinions et sur mon caractère. En premier lieu, je conçus sur la vie des idées très différentes de celles qui m'avaient guidé jusque là ; elles ressemblaient par bien des points à des idées dont je n'avais alors certainement jamais entendu parler, celles de Carlyle contre l'influence débilitante de l'observation de soi-même. Je n'avais jamais senti vaciller en moi la conviction que le bonheur est la pierre de touche de toutes les règles de conduite, et le but de la vie. Mais je pensais maintenant que le seul moyen de l'atteindre était de n'en pas faire le but direct de l'existence. Ceux-là seulement sont heureux, pensais-je, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent non comme un moyen, mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur, chemin faisant. Les plaisirs de la vie, telle était la théorie à laquelle je m'arrêtai, suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les cueille en passant, sans en faire l'objet principal de l'existence. Essayez d'en faire le but principal de la vie, et du coup, vous ne les trouverez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen rigoureux. Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cesserez de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. Que votre intelligence, votre analyse, votre examen de conscience s'absorbe dans cette recherche, et vous respirerez le bonheur avec l'air, sans le remarquer, sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question. Cette théorie devint alors la base de ma philosophie de la vie ; je la conserve encore, comme celle qui convient le mieux aux hommes qui ne possèdent qu'une sensibilité modérée, qu'une médiocre aptitude à jouir, c'est-à-dire, à la grande majorité de notre espèce. »
 
       John Stuart Mill. Mes mémoires, Histoire de ma vie et de mes idées. Traduction Cazelles.
 
 

 

 
 
Idées principales
 
 
   Ce texte est le récit d'une expérience articulant trois moments :
 
1) La période antérieure à la crise morale.
 
    Mill se décrit sous les traits d'un homme dans lequel la plupart des personnes peuvent se reconnaître.
  • La tendance dogmatique. Sa vie est construite sur une conviction que rien ne semble devoir ébranler. « je me flattais de la certitude de jouir de la vie heureuse, si je plaçais mon bonheur sur quelque objet durable et éloigné, vers lequel le progrès fut toujours possible et que je ne pusse épuiser en l'atteignant complètement ». A la fin du texte, il rappelle la force de cette assurance, le confort dans lequel elle lui avait permis de s'installer. « Je n'avais jamais senti vaciller en moi la conviction que le bonheur est la pierre de touche de toutes les règles de conduite, et le but de la vie » écrit-il.
  • Cette conviction porte sur l'idée que le bonheur est un but en soi, ce en vue de quoi un homme fait tout ce qu'il fait, autrement dit le but ultime de la faculté de désirer, ce que les Anciens appelaient le souverain bien. Le souverain bien de Mill avait la couleur de son désir dominant, rien ne lui paraissant plus essentiel que de travailler à la réforme du monde. Son bonheur, ne doutait-il pas, consistait à se projeter vers un futur dont les promesses seules étaient la justification du présent.
 
   Comme tout un chacun, Mill fait donc du bonheur, non point ce qui se vit au présent mais ce que l'on attend, ce dont on jouira dans l'avenir. Il est l'enjeu d'une espérance, le bonheur réel se réduisant à promouvoir les conditions de la vie heureuse, non à en jouir. Ce qui, du point de vue de la sagesse antique,  est à la fois vain et imprudent. On pense à la mise en garde d'Horace dans l'Ode XI à Leuconoé : « Pourquoi cherches-tu l'impossible en voulant à tout prix connaître d'avance ce que la vie te réserve à toi et à moi ? Quoiqu'il puisse nous arriver, la sagesse n'est-elle pas de nous soumettre chacun à notre sort ? Que la vie te réserve encore bien des hivers ou au contraire que tu sois en train de vivre le dernier, celui-là même qui, en ce moment éreinte les vagues de la mer à l'assaut des rochers, crois-moi, ne change rien à tes occupations et dans un cas comme dans l'autre n'escompte jamais vivre plus loin que le jour où nous sommes. Déjà tandis que nous parlons le temps impitoyable aura fui. C'est aujourd'hui qu'il faut vivre (carpe diem) car demain reste pour toi ce qu'il y a de moins sûr »Traduction de Gilles Simard, Ph.D.
 
   Cette critique des sages antiques, si bien reprise par Pascal, n'est pas celle que formule Mill dans ce texte, même si lui aussi fait usage de la métaphore de la cueillette : « Je tâchais de cueillir sur la route le plus de fleurs que je pouvais, mais la seule satisfaction personnelle et durable sur laquelle je comptais pour mon bonheur était la confiance en cet objectif ». L'erreur qu'il épingle est surtout de faire du bonheur un but en soi. Il va prendre conscience, en effet, que : « Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. »
 
2) 1826 : Crise morale.
 
   Période dépressive durant laquelle l'auteur fait l'expérience que le sens et la valeur qu'il avait jusqu'alors conférés à son monde et à ses activités se retirent. Un véritable désenchantement s'opère, tout « devient insipide et indifférent ». L'aventure humaine désertée par le désir lui donnant son dynamisme perd sa séduction. La tristesse s'empare de lui  et l'existence devient un véritable fardeau. Mill suggère que peu d'hommes échappent à cette expérience déstabilisante, prélude à des prises de conscience et des réorientations de la vie salutaires. Il établit, avec l'allusion au méthodisme, une analogie entre ce qui se passe dans cette crise existentielle et ce qui arrive à une religion lorsqu'elle est expurgée de l'enthousiasme de la foi. Elle dépérit, comme le montre l'Angleterre au XVIII° siècle, et requiert un réveil.  Le méthodisme est précisément un courant du protestantisme évangélique fondé par John Wesley (1703.1791) pour réagir à l'apathie ambiante. Le nom dérive de ce que son fondateur appelle « une méthode » de prière et d'étude pour susciter et fortifier la foi en l'homme.    Pour Mill aussi la crise morale, l'apathie dans laquelle il est plongé, va être l'occasion d'un réveil c'est-à-dire  d'une douloureuse mais décisive remise en cause. Il doit s'avouer la vanité de sa précédente manière de vivre et de la certitude qui la fondait. Il n'est pas vrai, doit-il reconnaître dans l'angoisse et le vertige, (Cf. : « Je me sentis défaillir ; tout ce qui me soutenait dans ma vie s'écroula. ») que le bonheur tienne à l'accomplissement d'une espérance car une petite voix lui dit que si, par une espèce de miracle, celle-ci était réalisée dans toute sa perfection, il n'en serait pas pour autant moins triste. Cette découverte contribua à aggraver son état moral, au point qu'il lui semblait impossible de pouvoir vivre longtemps dans une telle langueur.
   Le salut lui vint d'une lecture à la faveur de laquelle il éprouva n'avoir pas perdu toute sensibilité. Il était encore capable d'être ému et de ressentir les petits plaisirs qui peuvent faire le contentement d'une existence pour les « hommes qui ne possèdent qu'une sensibilité modérée, qu'une médiocre aptitude à jouir, c'est-à-dire, (pour)  la grande majorité de notre espèce. »
 
3) Les effets bénéfiques de la crise.
 
   Le récit de Mill révèle que lorsque les assurances psychologiques les plus solides d'une personnalité vacillent, seul un remaniement en profondeur de l'être peut ouvrir de nouvelles possibilités de vie. C'est ce qui se passe pour lui. Désormais il comprend qu'on se fourvoie en faisant du moi et du souci de son propre bonheur le centre de ses préoccupations. Pour s'accomplir et être effectivement heureux, il faut se soucier d'autre chose : « je pensais maintenant que le seul moyen de l'atteindre (le bonheur) était de n'en pas faire le but direct de l'existence. Ceux-là seulement sont heureux, pensais-je, qui ont l'esprit tendu vers quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d'autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent non comme un moyen, mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur, chemin faisant ». Au fond, peu importe le type d'activité auquel on s'adonne, l'essentiel est de comprendre que le bonheur est ce qui s'obtient de surcroît, lorsqu'on ne le cherche pas et que l'on place tout son intérêt dans une fin idéale.
 

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