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  Jean Atlan.

  

«  Le plus grand de tous les maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot, qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand, ni si sûr ». Pensées, B 313.

 

    «  Que l'on a bien fait de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? Qui cédera la place à l'autre ? Le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui, il faudra se battre sur cela. Il y a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible ; il n'y a qu'à compter ; c'est à moi de céder, et je suis un sot, si je le conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens. » Pensées, B 319.

    « Le peuple a des opinions très saines : par exemple :

1)      D'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la prise. Les demi-savants s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais par une raison qu'ils ne pénètrent pas, on a raison ;

2)      D'avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien. Le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est très raisonnable (cannibales se rient d'un enfant roi) ;

3)      De s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très souhaitable, à cause des autres biens essentiels qui y sont joints ; et un homme qui a reçu un soufflet sans s'en ressentir est accablé d'injures et de nécessités ;

4)      Travailler pour l'incertain, aller sur la mer ; passer sur une planche. » Pensées, B 324.

 

    «  Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit raisonnable ou juste; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste. Sinon, il ne la suivrait plus quoiqu'elle fût coutume; car on ne veut être assujetti qu'à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie; mais l'empire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l'homme.

   Il serait donc bon qu'on obéît aux lois et aux coutumes, parce qu'elles sont lois; qu'il sût qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire, que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen, on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible (de cette doctrine; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il y obéit; mais il est sujet à se révolter dés qu'on lui montre qu'elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d'un certain côté. » Pensées, B 325.

    «  Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n'y obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il y faut obéir parce qu'elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non pas parce qu'ils sont justes, mais par qu'ils sont supérieurs. Par là, voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela, et [ce] que [c'est]  proprement que la définition de la justice. » Pensées, B 326.

    «  Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l'homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient partis; mais c'est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d'entre deux, qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien. » Pensées, B 327.

    «  Raison des effets. - Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu'ils en jugent selon une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu'on a de la lumière » Pensées, B 337.

    «  Raison des effets. - Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l'illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. [Ainsi] il est vrai qu'il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc. » Pensées, B 335.

    « Raison des effets. - Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple. » Pensées, B 336.

    « Raison des effets. - Renversement continuel du pour au contre

   Nous avons donc montré que l'homme est vain, par l'estime qu'il fait des choses qui ne sont point essentielles; et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu'ainsi, toutes ces vanités étant très bien fondées, le peuple n'est pas si vain qu'on dit; et ainsi nous avons détruit l'opinion qui détruisait celle du peuple.

   Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu'il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines parce qu'il n'en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n'est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très mal saines. » Pensées, B 328.

 

 

Eclaircissements :

 

I) La pensée de derrière. 

 

 «  Roi et tyran, – J’aurais aussi mes idées de derrière la tête…. » Pensées, B310.

   «  Raisons des effets – Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple » Pensées, B 336.

  Premier discours sur la condition des grands. (Extrait). « Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre de nature, mais d'un établissement humain. Un autre tour d'imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorable à votre égard qui vous met en possession de tous ces biens.

  Je ne veux pas dire qu'ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu'il soit permis à un autre de vous les ravir; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par l'erreur du peuple; parce que Dieu n'autoriserait pas cette possession, et l'obligerait à y renoncer, au lieu qu'il autorise la vôtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui, c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre.

   Que s'ensuit-il de là? Que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n'avez rien naturellement au- dessus d'eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l'autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes; car c'est votre état naturel.

   Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les Grands comme étant d'une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez, mais n'abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même, en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres. » Pascal.

 

    Dans le langage courant on parle d’une « arrière-pensée », entendant pas là une intention que l’on dissimule, une réserve dans ce que l’on fait ou ce que l’on dit. L’expression suggère l’idée d’une distance entre soi et son discours ou son action.

   L’expression pascalienne « la pensée de derrière » suggère aussi le principe d’un recul lié à une pratique de l’ironie, à une pensée du paradoxe où il convient d’avoir le sens des diverses perspectives sur une même réalité afin de ne pas en trahir la complexe vérité. D’où ces renversements constants auxquels Pascal nous confronte pour déstabiliser les certitudes communes dont la faiblesse n’est pas d’être absolument étrangères à la vérité mais de n’en saisir qu’un aspect. L'enjeu est de ne jamais être dupe de la fragilité d'affirmations dont seul le génie dialectique peut sauver la vérité partielle.

 

II) La raison des effets.

 

   La célèbre expression pascalienne ; « raison des effets » prend d'abord sens dans le registre des sciences. Pour le physicien tout phénomène est l'effet d'une cause. Rendre intelligibles les données de l'observation consiste à expliciter la cause A dont le phénomène B est l'effet.

   Dans les choses humaines, il en est de même sauf qu'en matière morale, la cause est le principe, la raison qui contient la justification de tel ou tel fait.

   Ex : Les hommes passent leur temps en diverses occupations à la manière du chasseur qui court toute la journée derrière un lièvre qui ne l'intéresserait pas si on le lui offrait. Ou bien ils honorent des grandeurs d'établissement qu'ils cesseraient de respecter s'ils savaient qu'elles ne sont que des grandeurs conventionnelles. Qu'est-ce qui justifie des conduites si étonnantes?

 

 Ceux qui incriminent la folie des hommes montrent surtout qu'ils n'y entendent rien. Ils se croient savants parce qu'ils n'épousent pas les opinions communes, mais en réalité, ils n'ont qu'une demi science et c'est la pire des choses. « Ceux d'entre deux, qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout.» Pensées, B 327.

   Car le peuple a des opinions saines quoique qu'il « pense que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. »

   Avec son génie de déplacer les perspectives sur un même phénomène, Pascal nous emporte dans un étourdissant « renversement du pour ou contre » où néanmoins une gradation s'impose. S'il faut distribuer entre le peuple, les demi-habiles, les dévots, les habiles et les chrétiens, ce n'est pas que tout soit relatif et que les opinions des uns et des autres aient égale valeur. Il y a un point fixe permettant de mettre chacun à sa place, selon son degré de lumière. 

   Aux deux extrémités : le peuple - les habiles et les chrétiens.

   Le peuple est dans une ignorance naturelle mais, dit Pascal, elle « est le vrai siège de l'homme ». Entendons : Il est impossible par les seules forces de la raison de sortir absolument de cet état qui est constitutif de notre finitude et signe de la corruption de notre nature. Ainsi, même les grandes âmes qui s'efforcent de s'arracher à l'ignorance native dans laquelle se complaît le peuple, ne parviennent pas au savoir absolu. Plus on sait, plus on sait qu'on ne sait pas. Souvenons-nous de Socrate faisant profession d'inscience et pensons à la modestie des savants construisant des savoirs dont ils assument  le caractère falsifiable en droit. C'est que les hommes ont une idée de la vérité et de la justice et c'est pourquoi ils crient à l'erreur ou à l'injustice, mais s'ils savent ce que la vérité ou la justice ne sont pas, ils ne savent pas ce qu'elles sont. Cf. «  Encore qu'on ne puisse assigner le juste, on voit bien ce qui ne l'est pas » Pensées, B 931. «  Veri juris (le vrai droit). Nous n'en avons plus : si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays » Pensées, B 297.

   La seule différence entre l'ignorance dont on part et celle à laquelle on arrive (ignorance savante) est que la première s'ignore tandis que la seconde est consciente d'elle-même. A cette réserve près, il y a plus de parenté entre le peuple et les savants, désignés sous le nom d' « habiles » qu'entre les uns et les autres et les demi-habiles. Ceux-ci se targuent d'une science qu'ils n'ont pas. Ils dénoncent donc les opinions du peuple mais s'ils voient bien ce qu'elles ont de déraisonnable, ils ne voient pas que le peuple est raisonnable dans sa déraison même. Ils comprennent par où le peuple se trompe, ils ne comprennent pas par où il est plus intelligent qu'eux.

   Par exemple, ils se plaisent à stigmatiser la vanité du divertissement mais ils n'en saisissent pas la sagesse car ils sont aveugles au fait que sans lui les hommes périraient d'ennui et de désespoir. Ils dénoncent l'illusion selon laquelle les hiérarchies sociales seraient fondées en nature mais ils ne comprennent pas que cette illusion est nécessaire à la paix sociale. Les habiles savent comme les demi-habiles que l'ordre social est conventionnel et que son respect n'est pas fondé en nature mais grâce à « la pensée de derrière » dont manque cruellement le pseudo intelligent, ils connaissent la nécessité de la civilité pour sauver les hommes de la violence qu'ils incarnent les uns pour les autres.

   Les opinions du peuple sont donc vraies et saines, du point de vue d'une science plus profonde des choses humaines, ce qui ne les empêche pas d'être fausses et mal saines, en ce que le peuple se figure leur vérité là où elle n'est pas. Aussi a-t-il tort de croire que son salut est dans le lièvre, que les grandeurs d'établissement méritent l'estime qui n'est appropriée que pour les grandeurs naturelles. Son tort est de ne pas voir la vérité où elle est : dans l'utilité, sur le plan existentiel, de se détourner du spectacle de sa misère grâce à la chasse, dans les bienfaits sociaux des règles de la civilité. Il a tort sur le plan théorique car il croit que le lièvre va lui apporter le bonheur qu'il vise, que les Grands sont supérieurs à lui par une loi de la nature mais les effets de son aveuglement sont sages. Il est plus raisonnable que ceux qui ont juste assez de science pour ne pas partager ses préjugés, mais trop peu pour ne pas troubler l'ordre du monde. 

   Reste que l'erreur serait de croire que l'on puisse s'en remettre à la seule raison pour atteindre la vraie lumière. La raison peut s'élever de l'ordre de l'extériorité à l'ordre de l'intériorité mais elle est impuissante à s'élever à un ordre infiniment supérieur, un ordre relevant non d'une nature corrompue mais d'une nature rénovée par la grâce, ce que Pascal définit comme ordre surnaturel. A la différence de « l'habile », le « dévot » a été éclairé par sa lumière et il méprise les opinions du peuple. Mais le dévot est dans l'ordre de la foi l'équivalent du demi-habile dans l'ordre de la connaissance. Il a plus de lumière que le peuple tout en étant privé de l'équivalent de « la pensée de derrière » de l'habile qui, pour le vrai chrétien, est la conscience du péché de l'humaine nature et conséquemment de l'inaptitude des hommes à être sauvés sans le secours de la grâce divine. Autant dire que le vrai chrétien ne croit pas à la possibilité de la cité de Dieu sur la terre. Il n'y pas de salut dans l'ordre politique et c'est parce que Christ et César n'appartiennent pas aux mêmes ordres qu'il faut rendre à l'un et à l'autre ce qui leur est dû. Le tort des dévots est de croire que l'on peut s'en dispenser. Le chrétien ne l'ignore pas parce que les lumières de la charité constituent ce site permettant à la fois de saisir l'hétérogénéité des ordres, leur nécessité et leur hiérarchie. Cf. Les trois ordres.

 

 

Commentaire de Jean Mesnard.

 

   « Comme le prouve la table des matières des Copies, avant d’adopter le titre énigmatique Raisons des effets, Pascal en avait retenu un autre: Opinions du peuple saines. Parmi les sous-titres qui précèdent certains fragments de cette liasse, les deux formules apparaissent l’une et l’autre. Qu’elles s’appliquent au même contenu, on en aura la preuve en comparant l’énumération de ces « opinions très saines» du peuple, entre autres «Travailler pour l’incertain, aller sur la mer, passer sur une planche» (5/101), avec la définition suggérée ailleurs de l’expression « raisons des effets »

   Saint Augustin a vu qu’on travaille pour l’incertain, sur mer, en bataille, etc., mais il n’a pas vu la règle des partis, qui démontre qu’on le doit. Montaigne a vu qu’on s’offense d’un esprit boiteux et que la coutume peut tout, mais il n’a pas vu la raison de cet effet.

   Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n’ont pas vu les causes. Ils sont à l’égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n’ont que les yeux à l’égard de ceux qui ont l’esprit. Car les effets sont comme sensibles et les causes sont visibles seulement à l’esprit. Et quoique ces effets-là se voient par l’esprit, cet esprit est à l’égard de l’esprit qui voit les causes comme les sens corporels à l’égard de l’esprit. (XXIII /577).

   Une certaine démarche de la pensée est ici décrite. Elle prend pour point de départ les « effets », c’est-à-dire les faits, ce qui tombe sous les sens. Mais cette première donnée ne la satisfait pas. Il ne suffit pas de décrire, il faut interpréter. L’« effet» demande explication, « raison ». C’est alors qu’intervient l’esprit.

   Mais, précise Pascal, c’est déjà par l’esprit que s’opère la saisie des « effets ». Les raisons sont atteintes par une nouvelle opération de l’esprit, intervenant à un autre niveau. Mais le rapport entre ces deux opérations est le même qu’entre celle des yeux et celle de l’esprit. Qu’est-ce à dire?

   Pascal construit en quelque sorte une figure à trois degrés. Au bas, les «effets ». Au centre, celui qui voit les effets. Au sommet, celui qui voit les raisons des effets «. Mais voir les effets suppose déjà activité de l’esprit. Les faits dont il s’agit ne sont pas les faits bruts, tels qu’ils pourraient s’offrir à une observation inattentive. Ils sont déjà élaborés par l’esprit, qui dégage du réel des aspects significatifs, comme l’expérimentateur en physique. Plus encore: la manière de voir implique déjà jugement, un jugement superficiel, qui sera réformé par le jugement plus profond de celui qui voit les raisons des effets.

   Reprenons les exemples cités. Lorsque saint Augustin observe qu’on travaille pour l’incertain, il le fait en accusant la vanité de ceux qui supportent tant de maux pour un résultat aléatoire. Mais, si l’on applique « la règle des partis », on découvre que ce comportement est très raisonnable, étant donné la proportion entre le risque couru et le gain envisagé. L’attitude commune, celle du «peuple », ou du « monde» (5/92, 83), est donc fondée. Saint Augustin, en la circonstance, a été de ces «demi-savants» qui « s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde. Mais, par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison « (5/101).

   Montaigne voit qu’on s’offense d’un esprit boiteux. Vanité, pense-t-il : «D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas et un esprit boiteux nous irrite? « (5/98). Cette différence d’attitude semble ne correspondre à aucune différence dans les choses, comme le souligne la répétition de l’adjectif «boiteux ». Mais ce que Montaigne jugeait « vicieuse âpreté » a un fondement très solide. A la question posée il faut répondre: «A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons. Sans cela nous en aurions pitié et non colère ». Montaigne ne voyait qu’une ressemblance superficielle là où existe une différence profonde. Une réalité «palpable » (5/85), comme le fait de boiter, s’impose sans contestation; celui qui boite ne peut qu’en convenir avec celui qui ne boite pas: il n’y a pas «contradiction dans les sens» (5/99). Au contraire, une «qualité spirituelle» (5/85), comme l’aptitude ou l’inaptitude à bien raisonner, prête à toutes les discussions: celui qui raisonne mal en dira autant de celui qui raisonne bien, lequel s’irritera d’autant plus qu’il n’est pas tellement certain lui-même de bien raisonner: l’angoisse entraîne l’agressivité. La référence fait défaut qui désignerait le bon raisonnement. Une distinction capitale est ainsi établie entre le contestable et l’incontestable : elle sera largement exploitée dans le reste du chapitre.

   Ailleurs encore Montaigne ne se montre que « demi- savant ». Il observe que « la coutume peut tout ». En effet, selon les Essais, « il n’est rien qu’elle ne fasse ni quelle ne puisse ». Conclusion tirée d’une accumulation de coutumes bizarres, dont semble éclater l’inconsistance. Mais la coutume n’a-t-elle pas aussi un fondement solide?

   Tel est le problème auquel va être principalement appliquée la méthode des « raisons des effets », si l’on entend par «coutume» toutes les structures sociales, forme de gouvernement, législation, rapports hiérarchiques.

    Dans les premiers chapitres de l’Apologie, Pascal ne s’est pas fait faute de montrer la vanité de toutes ces formes de coutume. Il a donc adopté lui-même l’attitude du «demi- savant ». Mais il va changer de perspective en s’élevant à la recherche des « raisons des effets ». D’où la reprise de plusieurs exemples, dont la portée apparaitra différente: on voit que le classement enregistré dans les Copies permet de rendre compte d’intentions très fines. Dans la liasse Vanité, la réflexion « il a quatre laquais » (2/19) tournait en ridicule une grandeur résidant toute en extérieur. La liasse Raisons des effets la développe en un autre sens: «Cela est admirable : on ne veut pas que j’honore un homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou huit laquais. Et quoi il me fera donner des étrivières si je ne le salue. Cet habit, c’est une force» (5/89). La présence des laquais marque la force attachée à la grandeur, qui lui permet de se faire respecter et, par suite, la fonde solidement. De même, à s’en tenir à la brève indication: «Les respects signifient: Incommodez-vous» (2/32), ce qui ressort, c’est le caractère purement formel de l’attitude qui exprime le respect. Lorsque l’idée reparaît, c’est avec un commentaire qui en modifie la portée: «Le respect est: Incommodez-vous. Cela est vain en apparence, mais très juste. Car c’est dire : Je m’incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je le fais bien sans que cela vous serve. Outre que le respect est pour distinguer les grands. Or, si le respect était d’être en fauteuil, on respecterait tout le monde et ainsi on ne distinguerait pas. Mais étant incommodé on distingue fort bien » (5/80). Les manifestations extérieures de respect signifient très précisément la soumission active à l’égard de celui qui en est l’objet; elles font reconnaître, sans contestation possible, les grands. Enfin la raillerie «On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de la meilleure maison (2/30) tourne au sérieux: « Le plus grand des maux est les guerres civiles. Elles sont sûres si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot qui succède par droit de naissance n’est ni si grand ni si sûr » (5/194). Cette coutume écarte la contestation; elle assure la paix.

   De tous ces exemples il découle que l’ordre social est conçu de manière à assurer sa propre stabilité. II a pour fin la paix. Contrairement à ce que laissait croire l’analyse de la vanité, il est régi par des normes, mais ces normes ont pour premier caractère de s’imposer à tous, d’être incontestables.

   La principale de ces normes n’est autre que la force. Pourtant l’ordre établi se donne pour juste. Mais la justice n’est qu’un attribut de la force. C’est la condition de la paix. La justice est toujours contestable. La force est incontestable. Si la force est aux mains de la justice, le désordre régnera, la guerre civile s’élèvera; car la justice est indéfinissable; on ne peut se mettre d’accord sur elle. On a donc mis la justice entre les mains de la force, et ainsi on appelle juste ce qu’il est force d’observer» (5/85). La contestation est levée et la société organisée lorsque ce qui est fort est identifié à ce qui est juste, c’est-à-dire lorsqu’à la réalité de la force s’associe une justice imaginaire. […]

   Ces vues ont scandalisé nombre de critiques. Pascal a été taxé de cynisme, d’amoralisme politique: on a fait de lui un champion de l’absolutisme le plus brutal. C’est oublier qu’il définit le fait, non le droit. Mais surtout, c’est se méprendre sur la véritable signification d’une pensée beaucoup plus souple qu’il ne semble au premier abord. Il faut se garder de croire que la nécessité d’appuyer le juste sur le fort soit liée dans l’esprit de Pascal à la considération d’un Etat monarchique. Elle s’applique pour lui à tous les régimes. L’exemple qu’il développe le plus longuement concerne d’ailleurs de manière essentielle le régime démocratique. « Les seules règles universelles sont les lois du pays aux choses ordinaires et la pluralité aux autres. D’où vient cela? De la force qui y est. Et de là vient que les rois, qui ont la force d’ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres» (5/81). « La pluralité est la meilleure voie parce qu’elle est visible et qu’elle a la force pour se faire obéir. Cependant c’est l’avis des moins habiles « (5/85). Au fond de ces remarques l’idée que, parmi les manifestations de la force dans la détermination de la justice, figure ce que Pascal appelle «pluralité», ce que nous appellerions aujourd’hui majorité. L’opposition de la majorité à la minorité n’est pas celle du plus « habile » au moins « habile »,encore moins du plus juste au moins juste, mais celle du plus fort au moins fort. Du fait qu’elle est votée par une majorité, la loi n’acquiert aucune justice essentielle; elle n’a qu’une apparence de justice, mais elle dispose d’une force, qui la fait respecter. Sans doute s’agit-il là d’une force domestiquée, mais Pascal n’a jamais dit, bien au contraire, que la force sous-tendant la justice dût être une force sauvage, II s’agit fondamentalement, comme dans tous les usages sociaux, de couper court à la contestation: Pourquoi suit-on la pluralité? Est-ce à cause qu’ils ont plus de raison? Non, mais plus de force. Pourquoi suit-on les anciennes lois et anciennes opinions? Est-ce qu’elles sont les plus saines? Non, mais elles sont uniques et nous ôtent la racine de la diversité (XXV/711).

   Ainsi Montaigne a tort quand il taxe de vanité l’ordre établi en tournant en ridicule les usages sociaux. Ces usages ont une finalité qui les rend légitimes.

   Revenons alors à la méthode des « raisons des effets «. La construction à trois degrés que nous avons esquissée va encore s’élever et cette «gradation » (5/90) donnera lieu à un «renversement continuel du pour au contre’ (5/93).

   Le premier degré est celui de l’ « effet ». « Le peuple honore les personnes de grande naissance ». Précisons: il les honore parce qu’il les croit vraiment honorables.

   Second degré : « Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard ». En quoi ils taxent de vanité l’opinion du peuple.

   Troisième degré: «Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par la pensée de derrière ». L’habile revient ainsi à l’opinion du peuple, mais son point de vue inclut en le dépassant celui du demi-habile. Il reconnaît que les grands ne sont pas vraiment respectables, mais il respecte en eux un ordre établi qui assure la paix. Il sait d’ailleurs que tout autre ordre serait aussi arbitraire.

   Quatrième degré: « Les dévots, qui ont plus de zèle que de science, les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne.» Cette « nouvelle lumière» est celle qui montre l’égalité des hommes devant Dieu et l’inadéquation totale des grandeurs terrestres aux grandeurs de la charité.

   Cinquième degré: «Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure.» Ils se gardent en effet de confondre la cité terrestre avec la Cité de Dieu et reconnaissent que leur condition pécheresse leur impose de se plier par pénitence, quoique sans y participer, à la vanité du monde (5/90).

              Jean Mesnard, Les pensées de Pascal, Sedes, 3°édition, p. 201 à 206.

 NB: La numérotation des pensées par Jean Mesnard indique, pour le premier chiffre, l'unité des copies à laquelle appartient le fragment considéré, et pour le second chiffre, le numéro de l'édition Lafuma.

 

 

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7 Réponses à “Pascal. "La raison des effets".”

  1. Trade dit :

    Bonjour.
    Je tenais avant tout à vous dire que j’admire votre savoir.
    Je suis une grande admiratrice de Pascal et je suis contente de trouver des explications sur certains de ses fragments qui restent parfois mystérieux pour moi.
    Je suis en Terminale Littéraire donc la philosophie est très importante pour nous (coeff 7)c’est pourquoi, j’aimerai que vous m’aidiez pour l’introduction de dissertation car mon professeur me fait toujours des réflexions ! Merci d’avance.

  2. Simone MANON dit :

    Vous avez un cours de méthode sur ce blog. Consultez le pour la règle de l’introduction de la dissertation. Voyez l’application de cette règle sur quelques exemples d’énoncés que vous trouverez aussi sur ce blog. Les choses commenceront alors à s’éclairer pour vous.

  3. Mithc dit :

    Bonjour (blog utile, bien fait et bla bla bla). J’ai une question. Pascal avance qu’il est nécessaire de suivre les lois, même si elles sont basées sur des coutumes qui n’ont pas de sens, car elles permettent d’éviter la guerre (notamment la guerre civile) et de maintenir la paix (« ce qui est le plus grand des biens » fragment 319). Ainsi le peuple suit ces lois en les croyant justes, Pascal dit que l’on obéit guère qu’à la raison, et le bon politique, pour le philosophe, doit maintenir le peuple dans l’ignorance de ce qui est réellement juste (« la vérité de l’usurpation » fragment 294). Mais cette ignorance dans laquelle se trouve le peuple ne cause-t-elle pas plus de maux (inégalités, violences…) que la guerre civile à ce même peuple? Pascal fait preuve de beaucoup de pessimisme (« Il y a sans doute des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu » fragment 294 ou encore « Veris juris.Nous n’en avons plus » fragment 297), le peuple ne peut-il pas être éclairé sans tomber dans la guerre civile afin de se débarasser des lois reposant sur des coutumes absurdes? Enfin certains penseur, philosophes, ont-ils contredit ou se sont-ils attaqués (même si la philosophie n’est pas un combat mais j’espère que vous comprenez ce que je veux dire) à la vision de Pascal concernant la justice?
    Je suis peut-être qu’un demi-savant qui est passé à côté du texte, s’il vous plaît éclairez moi! Merci d’avance.

  4. Simone MANON dit :

    Vous avez intérêt à lire le commentaire des trois discours sur la condition des Grands dont vous disposez sur ce blog. (lecture suivie)
    Y a-t-il quelque chose de pire que la guerre civile? Tout ordre social est conventionnel et toute convention est discutable. Les hommes ne parviennent pas à s’accorder sur les principes du justice. Vient toujours un moment où c’est la force qui fait loi. L’ordre démocratique ne fait pas exception.
    Par son pessimisme Pascal est plus profond que les penseurs voyant dans la raison une voie de salut aux maux de l’humanité. Aussi peut-on décliner le thème de la corruption de la raison dans des termes laïcs. Il y a une impuissance naturelle de la raison à fournir des principes et des fins indiscutables. L’âge du rationalisme post métaphysique qui est le nôtre en administre la preuve.

  5. Arnaud dit :

    Bonjour,

    J’ai été très intéressé par cette formule, « la raison des effets », ayant suivit une thérapie pour me guérir de mon narcissisme. Le narcissique ne sourit qu’il trouve une bonne raison de le faire, et n’aime que ceux qui le mérite, car lui même n’a pas été aimé de manière inconditionnelle, mais avec des conditions pour recevoir des amours. On dit souvent que les narcissiques ne comprennent pas que pour être aimer des autres, il faut commencer par les aimer. C’est pour cela que « la raison des effets » m’a marqué comme formule, car j’ai découvert que l’amour, la gentillesse, sont justes par les effets qu’ils entraînent dans les relations humaines.

    Cordialement.

  6. […] disait Pascal, le demi-habile est le plus dangereux. A la différence du sot qui sait qu’il ne sait pas, et du sage qui mesure son ignorance, le […]

  7. […] il accorde de bien juger des choses, et met à part les demi-savants. Analyse détaillée… » Pascal. "La raison des effets". « Le plus grand de tous les maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut […]

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