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  Jean Atlan.

   

 «  Le plus grand de tous les maux est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites, car tous diront qu’ils méritent. Le mal à craindre d’un sot, qui succède par droit de naissance, n’est ni si grand, ni si sûr ». Pensées, B 313.

 
   «  Que l’on a bien fait de distinguer les hommes par l’extérieur, plutôt que par les qualités intérieures ! Qui passera de nous deux ? Qui cédera la place à l’autre ? Le moins habile ? mais je suis aussi habile que lui, il faudra se battre sur cela. Il y a quatre laquais, et je n’en ai qu’un : cela est visible ; il n’y a qu’à compter ; c’est à moi de céder, et je suis un sot, si je le conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens. » Pensées, B 319.
 
   « Le peuple a des opinions très saines : par exemple :
1)      D’avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la prise. Les demi-savants s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison ;
2)      D’avoir distingué les hommes par le dehors, comme par la noblesse ou le bien. Le monde triomphe encore à montrer combien cela est déraisonnable ; mais cela est très raisonnable (cannibales se rient d’un enfant roi) ;
3)      De s’offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très souhaitable, à cause des autres biens essentiels qui y sont joints ; et un homme qui a reçu un soufflet sans s’en ressentir est accablé d’injures et de nécessités ;
4)      Travailler pour l’incertain, aller sur la mer ; passer sur une planche. » Pensées, B 324.
 
    «  Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu’elle est coutume, et non parce qu’elle soit raisonnable ou juste; mais le peuple la suit par cette seule raison qu’il la croit juste. Sinon, il ne la suivrait plus quoiqu’elle fût coutume; car on ne veut être assujetti qu’à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie; mais l’empire de la raison et de la justice n’est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l’homme.
   Il serait donc bon qu’on obéît aux lois et aux coutumes, parce qu’elles sont lois; qu’il sût qu’il n’y en a aucune vraie et juste à introduire, que nous n’y connaissons rien, et qu’ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen, on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n’est pas susceptible (de cette doctrine; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu’elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il y obéit; mais il est sujet à se révolter dés qu’on lui montre qu’elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d’un certain côté. » Pensées, B 325.
 
   «  Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n’y obéit qu’à cause qu’il les croit justes. C’est pourquoi il lui faut dire en même temps qu’il y faut obéir parce qu’elles sont lois, comme il faut obéir aux supérieurs, non pas parce qu’ils sont justes, mais par qu’ils sont supérieurs. Par là, voilà toute sédition prévenue si on peut faire entendre cela, et [ce] que [c'est]  proprement que la définition de la justice. » Pensées, B 326.
 
   «  Le monde juge bien des choses, car il est dans l’ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l’homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent. La première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L’autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu’ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance d’où ils étaient partis; mais c’est une ignorance savante qui se connaît. Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles composent le train du monde; ceux-là le méprisent et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien. » Pensées, B 327.
 
   «  Raison des effets. – Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent selon une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure. Ainsi vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu’on a de la lumière » Pensées, B 337.
 
   «  Raison des effets. – Il est donc vrai de dire que tout le monde est dans l’illusion : car, encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête, car il pense que la vérité est où elle n’est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. [Ainsi] il est vrai qu’il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc. » Pensées, B 335.
 
   « Raison des effets. – Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple. » Pensées, B 336.
 
   « Raison des effets. – Renversement continuel du pour au contre
   Nous avons donc montré que l’homme est vain, par l’estime qu’il fait des choses qui ne sont point essentielles; et toutes ces opinions sont détruites. Nous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très saines, et qu’ainsi, toutes ces vanités étant très bien fondées, le peuple n’est pas si vain qu’on dit; et ainsi nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple.
   Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu’il demeure toujours vrai que le peuple est vain, quoique ses opinions soient saines parce qu’il n’en sent pas la vérité où elle est, et que, la mettant où elle n’est pas, ses opinions sont toujours très fausses et très mal saines. » Pensées, B 328.
 
 
Eclaircissements :
 
   La célèbre expression pascalienne ; « raison des effets » prend d’abord sens dans le registre des sciences. Pour le physicien tout phénomène est l’effet d’une cause. Rendre intelligibles les données de l’observation consiste à expliciter la cause A dont le phénomène B est l’effet.
   Dans les choses humaines, il en est de même sauf qu’en matière morale, la cause est le principe, la raison qui contient la justification de tel ou tel fait.
   Ex : Les hommes passent leur temps en diverses occupations à la manière du chasseur qui court toute la journée derrière un lièvre qui ne l’intéresserait pas si on le lui offrait. Ou bien ils honorent des grandeurs d’établissement qu’ils cesseraient de respecter s’ils savaient qu’elles ne sont que des grandeurs conventionnelles. Qu’est-ce qui justifie des conduites si étonnantes?
 
   Ceux qui incriminent la folie des hommes montrent surtout qu’ils n’y entendent rien. Ils se croient savants parce qu’ils n’épousent pas les opinions communes, mais en réalité, ils n’ont qu’une demi science et c’est la pire des choses. « Ceux d’entre deux, qui sont sortis de l’ignorance naturelle, et n’ont pu arriver à l’autre, ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout.» Pensées, B 327.
   Car le peuple a des opinions saines quoique qu’il « pense que la vérité est où elle n’est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. »

   Avec son génie de déplacer les perspectives sur un même phénomène, Pascal nous emporte dans un étourdissant « renversement du pour ou contre » où néanmoins une gradation s’impose. S’il faut distribuer entre le peuple, les demi-habiles, les dévots, les habiles et les chrétiens, ce n’est pas que tout soit relatif et que les opinions des uns et des autres aient égale valeur. Il y a un point fixe permettant de mettre chacun à sa place, selon son degré de lumière. 

   Aux deux extrémités : le peupleles habiles et les chrétiens.

   Le peuple est dans une ignorance naturelle mais, dit Pascal, elle « est le vrai siège de l’homme ». Entendons : Il est impossible par les seules forces de la raison de sortir absolument de cet état qui est constitutif de notre finitude et signe de la corruption de notre nature. Ainsi, même les grandes âmes qui s’efforcent de s’arracher à l’ignorance native dans laquelle se complaît le peuple, ne parviennent pas au savoir absolu. Plus on sait, plus on sait qu’on ne sait pas. Souvenons-nous de Socrate faisant profession d’inscience et pensons à la modestie des savants construisant des savoirs dont ils assument  le caractère falsifiable en droit. C’est que les hommes ont une idée de la vérité et de la justice et c’est pourquoi ils crient à l’erreur ou à l’injustice, mais s’ils savent ce que la vérité ou la justice ne sont pas, ils ne savent pas ce qu’elles sont. Cf. «  Encore qu’on ne puisse assigner le juste, on voit bien ce qui ne l’est pas » Pensées, B 931. «  Veri juris (le vrai droit). Nous n’en avons plus : si nous en avions, nous ne prendrions pas pour règle de justice de suivre les mœurs de son pays » Pensées, B 297.
   La seule différence entre l’ignorance dont on part et celle à laquelle on arrive (ignorance savante) est que la première s’ignore tandis que la seconde est consciente d’elle-même. A cette réserve près, il y a plus de parenté entre le peuple et les savants, désignés sous le nom d’ « habiles » qu’entre les uns et les autres et les demi-habiles. Ceux-ci se targuent d’une science qu’ils n’ont pas. Ils dénoncent donc les opinions du peuple mais s’ils voient bien ce qu’elles ont de déraisonnable, ils ne voient pas que le peuple est raisonnable dans sa déraison même. Ils comprennent par où le peuple se trompe, ils ne comprennent pas par où il est plus intelligent qu’eux.
   Par exemple, ils se plaisent à stigmatiser la vanité du divertissement mais ils n’en saisissent pas la sagesse car ils sont aveugles au fait que sans lui les hommes périraient d’ennui et de désespoir. Ils dénoncent l’illusion selon laquelle les hiérarchies sociales seraient fondées en nature mais ils ne comprennent pas que cette illusion est nécessaire à la paix sociale. Les habiles savent comme les demi-habiles que l’ordre social est conventionnel et que son respect n’est pas fondé en nature mais grâce à « la pensée de derrière » dont manque cruellement le pseudo intelligent, ils connaissent la nécessité de la civilité pour sauver les hommes de la violence qu’ils incarnent les uns pour les autres.

   Les opinions du peuple sont donc vraies et saines, du point de vue d’une science plus profonde des choses humaines, ce qui ne les empêche pas d’être fausses et mal saines, en ce que le peuple se figure leur vérité là où elle n’est pas. Aussi a-t-il tort de croire que son salut est dans le lièvre, que les grandeurs d’établissement méritent l’estime qui n’est appropriée que pour les grandeurs naturelles. Son tort est de ne pas voir la vérité où elle est : dans l’utilité, sur le plan existentiel, de se détourner du spectacle de sa misère grâce à la chasse, dans les bienfaits sociaux des règles de la civilité. Il a tort sur le plan théorique car il croit que le lièvre va lui apporter le bonheur qu’il vise, que les Grands sont supérieurs à lui par une loi de la nature mais les effets de son aveuglement sont sages. Il est plus raisonnable que ceux qui ont juste assez de science pour ne pas partager ses préjugés, mais trop peu pour ne pas troubler l’ordre du monde. 

   Reste que l’erreur serait de croire que l’on puisse s’en remettre à la seule raison pour atteindre la vraie lumière. La raison peut s’élever de l’ordre de l’extériorité à l’ordre de l’intériorité mais elle est impuissante à s’élever à un ordre infiniment supérieur, un ordre relevant non d’une nature corrompue mais d’une nature rénovée par la grâce, ce que Pascal définit comme ordre surnaturel. A la différence de « l’habile », le « dévot » a été éclairé par sa lumière et il méprise les opinions du peuple. Mais le dévot est dans l’ordre de la foi l’équivalent du demi-habile dans l’ordre de la connaissance. Il a plus de lumière que le peuple tout en étant privé de l’équivalent de « la pensée de derrière » de l’habile qui, pour le vrai chrétien, est la conscience du péché de l’humaine nature et conséquemment de l’inaptitude des hommes à être sauvés sans le secours de la grâce divine. Autant dire que le vrai chrétien ne croit pas à la possibilité de la cité de Dieu sur la terre. Il n’y pas de salut dans l’ordre politique et c’est parce que Christ et César n’appartiennent pas aux mêmes ordres qu’il faut rendre à l’un et à l’autre ce qui leur est dû. Le tort des dévots est de croire que l’on peut s’en dispenser. Le chrétien ne l’ignore pas parce que les lumières de la charité constituent ce site permettant à la fois de saisir l’hétérogénéité des ordres, leur nécessité et leur hiérarchie.

 

 

Autour de ce Sujet :

  1. Deuxième discours sur la condition des Grands. Grandeurs naturelles, grandeurs d'établissement. Pascal.
  2. Premier discours sur la condition des Grands. Pascal.
  3. Troisième discours sur la condition des Grands. Pascal.
  4. Trois discours sur la condition des Grands. Pascal. 1670
  5. Esprit de géométrie, esprit de finesse. Pascal.

4 Réponses à “Pascal. "La raison des effets".”

  1. Trade dit :

    Bonjour.
    Je tenais avant tout à vous dire que j’admire votre savoir.
    Je suis une grande admiratrice de Pascal et je suis contente de trouver des explications sur certains de ses fragments qui restent parfois mystérieux pour moi.
    Je suis en Terminale Littéraire donc la philosophie est très importante pour nous (coeff 7)c’est pourquoi, j’aimerai que vous m’aidiez pour l’introduction de dissertation car mon professeur me fait toujours des réflexions ! Merci d’avance.

  2. Simone MANON dit :

    Vous avez un cours de méthode sur ce blog. Consultez le pour la règle de l’introduction de la dissertation. Voyez l’application de cette règle sur quelques exemples d’énoncés que vous trouverez aussi sur ce blog. Les choses commenceront alors à s’éclairer pour vous.

  3. Mithc dit :

    Bonjour (blog utile, bien fait et bla bla bla). J’ai une question. Pascal avance qu’il est nécessaire de suivre les lois, même si elles sont basées sur des coutumes qui n’ont pas de sens, car elles permettent d’éviter la guerre (notamment la guerre civile) et de maintenir la paix (« ce qui est le plus grand des biens » fragment 319). Ainsi le peuple suit ces lois en les croyant justes, Pascal dit que l’on obéit guère qu’à la raison, et le bon politique, pour le philosophe, doit maintenir le peuple dans l’ignorance de ce qui est réellement juste (« la vérité de l’usurpation » fragment 294). Mais cette ignorance dans laquelle se trouve le peuple ne cause-t-elle pas plus de maux (inégalités, violences…) que la guerre civile à ce même peuple? Pascal fait preuve de beaucoup de pessimisme (« Il y a sans doute des lois naturelles; mais cette belle raison corrompue a tout corrompu » fragment 294 ou encore « Veris juris.Nous n’en avons plus » fragment 297), le peuple ne peut-il pas être éclairé sans tomber dans la guerre civile afin de se débarasser des lois reposant sur des coutumes absurdes? Enfin certains penseur, philosophes, ont-ils contredit ou se sont-ils attaqués (même si la philosophie n’est pas un combat mais j’espère que vous comprenez ce que je veux dire) à la vision de Pascal concernant la justice?
    Je suis peut-être qu’un demi-savant qui est passé à côté du texte, s’il vous plaît éclairez moi! Merci d’avance.

  4. Simone MANON dit :

    Vous avez intérêt à lire le commentaire des trois discours sur la condition des Grands dont vous disposez sur ce blog. (lecture suivie)
    Y a-t-il quelque chose de pire que la guerre civile? Tout ordre social est conventionnel et toute convention est discutable. Les hommes ne parviennent pas à s’accorder sur les principes du justice. Vient toujours un moment où c’est la force qui fait loi. L’ordre démocratique ne fait pas exception.
    Par son pessimisme Pascal est plus profond que les penseurs voyant dans la raison une voie de salut aux maux de l’humanité. Aussi peut-on décliner le thème de la corruption de la raison dans des termes laïcs. Il y a une impuissance naturelle de la raison à fournir des principes et des fins indiscutables. L’âge du rationalisme post métaphysique qui est le nôtre en administre la preuve.

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