Rousseau et Smith.Le fondement passionnel du rapport moral.

Le déjeuner des canotiers. Renoir.

 

   L’intersubjectivité est constitutive de l’expérience humaine. Ce qui signifie qu’il y a, en chacun de nous, une tendance à tenir compte dans notre rapport au monde de l’existence d’autres sujets. La question est de savoir de quelle nature est ce principe d’ouverture à autrui. Se fonde-t-il dans la sensibilité comme l’analyse tout un courant sentimentaliste, très développée au 18° siècle ou bien implique-t-il un saut éthique mettant en jeu la raison (Kant), ou cet événement fondateur qu’est pour Lévinas la rencontre du visage?

 

       I)       Jean-Jacques Rousseau : La pitié.

 

  «  Il est donc certain que la pitié est un sentiment naturel, qui, modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ; c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs, et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix ; c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais peut-être plus utile que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible. C’est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l’éducation »

 Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. 1754, dans Du contrat socail et autres textes, Garnier Flammarion, 1962, p. 60.

  « Les actes de la conscience morale ne sont pas des jugements mais des sentiments » affirmait Rousseau dans l’Emile et ce texte confirme que, pour notre auteur, le sentiment est déterminant en matière morale.

  Même dans un hypothétique état de nature, l’homme ferait la distinction du bien et du mal car il éprouve du plaisir ou de l’aversion. Il sent ce qui est bien ; il sent ce qui est mal. C’est de là qu’il faut partir pour fonder la moralité.

  D’où la nécessité de retrouver les traits de l’homme tel qu’il a dû « sortir des mains de la nature ». Rousseau conduit cette enquête dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes et conclut que seules deux tendances définissent la nature humaine :

  • L’amour de soi qui est « un sentiment naturel portant tout animal à veiller à sa propre conservation »
  • La pitié qui est « une répugnance instinctive à voir souffrir son semblable ».

 

  Le rapport de l’homme au monde et à autrui est donc structuré par ces deux sentiments.

  Tout être tend à persévérer dans son être et à rechercher la satisfaction de ses besoins et désirs. C’est là, la tendance constitutive du vivant. C’est dire qu’il s’agit d’un mouvement naturel que nul ne saurait suspendre sans se nier lui-même. Mais il va de soi ce que ce dynamisme est potentiellement violent. Comment, dans ces conditions, le droit d’un autre « amour de soi » à l’existence peut-il être reconnu? Y aurait-il, en l’homme, une instance morale, permettant de limiter les prétentions de la tendance naturelle pour garantir le droit des autres à la sauvegarde de leurs vies et de leurs biens ?

Page 1 of 4 | Next page

Autour de ce Sujet :

  1. Kant:Le fondement trans-affectif du rapport moral. L’éthique du respect.
  2. Lévinas: Le fondement trans-affectif du rapport moral. L’éthique de la responsabilité.
  3. Hétérogénéité du rapport aux choses et du rapport aux personnes.Alain
  4. L'opacité du sujet moral. Kant.
  5. Innocence de l'amour de soi. Rousseau.