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   Tolstoï est mort il y a cent ans, dans la petite gare d’Astapovo, le 20 novembre 1910. En cette période de vœux, il me semble qu’inviter les lecteurs de ce blog à lire ou à relire ce monument de la littérature mondiale est une manière de leur promettre une année exaltante en compagnie de ce virtuose des joies et des tourments de la vie intérieure.

 

 Que l’année soit douce et pleine de découvertes pour vous tous.

 

Pour l’heure, le hasard de mes lectures me conduit à mettre en perspective deux discours radicalement antinomiques sur le droit pénal :

  • le rigorisme et le  formalisme de Kant
  • la révélation de Tolstoï.

 

   « La peine juridique (poena forensis), qui est distincte de la peine naturelle (poena naturalis), par laquelle le vice se punit lui-même et à laquelle le législateur n’a point égard, ne peut jamais être <considérée> simplement comme un moyen de réaliser un autre bien, soit pour le criminel lui-même, soit pour la société civile, mais doit uniquement lui être infligée, pour la seule raison qu’il a commis un crime; en effet l’homme ne peut jamais être traité simplement comme un moyen pour les fins d’autrui et être confondu avec les objets du droit réel; c’est contre quoi il est protégé par sa personnalité innée, bien qu’il puisse être condamné à perdre la personnalité civile. Il doit préalablement être trouvé punissable, avant que l’on songe à retirer de cette punition quelque utilité pour lui-même ou ses concitoyens. La loi pénale est un impératif catégorique, et malheur à celui qui se glisse dans les anneaux serpentins de l’eudémonisme pour trouver quelque chose qui, par l’avantage qu’il promet, le délivrerait de la peine ou l’atténuerait, d’après la sentence pharisienne : « Mieux vaut la mort d’un homme que la corruption de tout un peuple »; car si la justice disparaît, c’est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terre. »

                      Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit, Vrin, p. 214. Traduction A. Philonenko.

 

 

   « Mais quel est le mode et quel est le degré du châtiment que la justice publique doit adopter comme principe et mesure? II n’en est point d’autre que le principe de l’égalité (figuré par la position de l’aiguille dans la balance de la justice), et qui consiste à ne pas se pencher d’un côté plus que de l’autre. Ainsi le mal immérité que tu infliges à un autre dans le peuple, tu le fais à toi-même. Si tu l’outrages, c’est toi-même que tu outrages; si tu le voles, tu te voles toi-même; si tu le frappes, tu te frappes toi-même; si tu le tues, tu te tues toi-même. Seule la loi du talion (ius talionis), mais bien entendu à la barre du tribunal (et non dans un jugement privé), peut fournir avec précision la qualité et la quantité de la peine; toutes les autres sont chancelantes et ne peuvent, en raison des considérations étrangères qui s’y mêlent, s’accorder avec la sentence de la pure et stricte justice. »

                    Kant, Métaphysique des mœurs Doctrine du droit, Vrin, p.215. Traduction A. Philonenko.

 

  «  Il se produisit en Nekhlioudov le même phénomène qui se reproduit fréquemment chez les êtres entraînés à la vie spirituelle. Une pensée qui d’abord leur a paru étrange, paradoxale, voire comique, trouve dans la vie des confirmations de plus en plus nombreuses et devient pour eux la vérité la plus simple et la plus évidente. C’est ainsi qu’il conçut le seul moyen efficace de lutter contre les maux effroyables dont souffrent les hommes: il consistait pour eux à se reconnaître toujours coupables devant Dieu et, de ce fait, nullement qualifiés pour corriger leurs semblables. Il voyait désormais clairement que les maux effroyables dont il avait été témoin dans les prisons et les maisons de force ainsi que la tranquille assurance de ceux qui en étaient responsables, provenaient seulement de ce que les hommes voulaient entreprendre l’impossible : quand on est mauvais, peut-on corriger le mal? Des êtres vicieux voulaient corriger d’autres êtres vicieux et s’imaginaient y parvenir par les châtiments corporels. Il en résultait que des êtres cupides et besogneux faisaient profession d’appliquer ces châtiments, ces redressements prétendus tels, s’y étaient pervertis eux-mêmes au dernier degré et ne cessaient  de pervertir ceux qu’ils faisaient souffrir. Maintenant il avait une claire vision de toutes les horreurs qu’il avait observées et de ce qu’il fallait faire pour les supprimer. La réponse qu’il n’arrivait pas à trouver était celle-là même que le Christ avait faite à Pierre : il faut pardonner toujours et à tous, pardonner un nombre incalculable de fois, parce qu’il n’y a pas d’homme qui ne soit coupable et, pour cette raison, inapte à punir ou à corriger.

   « Vraiment, il est impossible que la chose soit aussi simple », se disait Nekhlioudov, et pourtant, si étrange que cela lui parût tout d’abord, étant habitué à penser le contraire, il avait le sentiment que ces paroles apportaient la solution du problème en théorie comme en pratique. Quant à l’éternelle question de la conduite à tenir avec les criminels, elle ne le troublait plus désormais. Fallait-il donc les laisser impunis? L’interrogation aurait eu un sens s’il avait été prouvé que le châtiment diminue la criminalité et amende les criminels. Mais lorsque le contraire est démontré, lorsqu’il apparaît clairement qu’il n’est pas au pouvoir d’un homme d’en amender un autre, alors, la seule attitude raisonnable est de renoncer à quelque chose d’inutile, de nuisible même, d’immoral et de cruel enfin. « Pendant des siècles, vous avez supplicié des hommes que vous prétendiez coupables. Eh bien, les avez-vous exterminés? Loin de disparaître, ces criminels dégradés par la répression n’avaient fait que multiplier en s’adjoignant d’autres criminels : geôliers, enquêteurs, procureurs, juges, qui avaient siégé et qui les avaient condamnés. » Nekhlioudov comprenait maintenant que la société et en général l’ordre social subsistent non pas grâce à ces criminels légaux qui siègent et qui condamnent les autres hommes, mais parce que malgré tout et en dépit de cette aberration les hommes gardent un peu d’amour et de pitié les uns pour les autres.

   Espérant trouver dans ce même Évangile la confirmation de ses théories, Nekhlioudov se remit à le lire depuis le commencement. Il reprit le Sermon sur la Montagne qui l’avait toujours ému. Alors, pour la première fois, au lieu de belles pensées abstraites qui recommandaient dans la plupart des cas une conduite extraordinaire et impossible à tenir, il trouva des commandements d’une application simple, claire, pratique, qu’il suffisait de suivre (et cela était fort aisé) pour instaurer une organisation de la société absolument nouvelle — organisation qui non seulement ferait disparaître d’elle-même toute cette violence qui indignait tant Nekhlioudov, mais encore permettrait à l’homme d’atteindre le Bien suprême, le Royaume de Dieu sur la terre.

   Ces commandements étaient au nombre de cinq :

   Dans le premier (Matth. V, 21-26), il était dit que non seulement l’homme ne doit pas tuer son frère, mais même ne doit pas s’irriter contre lui comme il ne doit mépriser personne, le considérer comme «raca » ; s’il se querelle avec quelqu’un, il doit se réconcilier avec lui avant de présenter son offrande à Dieu, c’est-à-dire sa prière.

   Dans le deuxième (Matth. V, 27-32), il était dit que non seulement l’homme ne doit pas s’abandonner à la sensualité, mais qu’il doit fuir la beauté des femmes, et une fois uni à l’une d’entre elles, ne jamais la tromper.

   Dans le troisième (Matth. V, 33-37) il était dit que l’homme ne doit rien promettre par serment.

   Dans le quatrième (Matth. V, 38-48), il était dit que l’homme ne doit point rendre œil pour œil, mais bien tendre la joue droite quand on l’a frappé sur la gauche, pardonner les offenses, les supporter avec humilité et ne rien refuser de ce que les hommes exigent de lui.

   Dans le cinquième (Matth. V, 43-48), il était dit que l’homme non seulement ne doit pas haïr ses ennemis et les combattre, mais qu’il doit les aimer, les aider et les servir.

   Nekhlioudov fixa la flamme de la lampe et demeura immobile. Se rappelant la laideur de notre existence, il imagina ce qu’elle aurait pu être si les hommes avaient été élevés dans ces principes et un enthousiasme qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps envahit son âme, comme si après de longues angoisses et de longues souffrances, il avait rencontré soudain l’apaisement et la délivrance. »

                Tolstoï. Résurrection, traduction d'Edouard Beaux. Folio/classique, p.547 à 549.

 

 Analyse des textes de Kant par Simone Goyard-Fabre.

 

   « Le droit de punir est le droit qu’a le chef, envers celui qui lui est soumis, de lui infliger une peine en raison de son crime ».  La définition du crime (Verbrechen) donnée par Kant se réfère à la dichotomie du crime privé (crimen privatum) — comme l’abus de confiance ou la fraude envers un particulier — et du crime public (crimen publicum) — comme, dit-il, le faux monnayage, le vol ou la rapine. Pour classique qu’elle soit, cette dichotomie a d’abord, il faut l’avouer, un caractère un peu insolite dans sa référence au droit romain par rapport auquel Kant brouille les catégories. Pour la conscience moderne, elle paraît en outre, au premier regard, traduire par sa formulation une conception rétrograde du «crime». Une conception plus affinée du crime lui reconnaît toujours un caractère public dans la mesure où il affecte l’ordre public en son ensemble. En vérité, Kant n’en disconviendrait pas et s’il reste tributaire d’une distinction ancienne, sa pensée est ici résolument moderne. Ce qui importe selon lui, c’est que, dans le cas du crime privé comme dans le cas du crime public, la loi publique ait été transgressée et qu’en conséquence, il appartienne au pouvoir judiciaire, donc à l’Etat, d’infliger une punition au coupable: le crime privé doit être déféré devant la justice civile; le crime public, devant la justice criminelle. Ces deux instances judiciaires sont l’une et l’autre habilitées à infliger une peine judiciaire (poena forensis) — laquelle ne se peut confondre avec la peine morale (poena naturalis) que, seule, inflige la conscience et que ni le législateur ni le juge n’ont à envisager. Le jugement implique que l’homme soit reconnu punissable; par conséquent, la punition doit être infligée au coupable non pas comme moyen de réaliser le bien du criminel ou de la société civile, mais pour la seule raison qu’il a commis un crime. Pas un instant Kant n’envisage la possibilité d’une punition qui permette le rachat ou l’amendement du coupable. «La loi pénale, dit-il, est un impératif catégorique»: malheur à celui qui s’en remettrait à la doctrine du bonheur pour délivrer le coupable de la peine. Celle- ci doit exprimer la justice sous sa forme rétributive, indépendamment de toute considération eudémoniste ou philanthropique: le rigorisme du droit pénal ne doit connaître aucune déviance; la justice cesse d’être une justice dès qu’elle se vend.

      La loi du talion

   Le principe de la justice publique est celui-même auquel doit répondre la mesure du châtiment: il n’en est point d’autre que le principe d’égalité, figuré par le symbole de la balance au fronton du tribunal. En toute rigueur, Kant estime que, seule, la loi du talion (jus talionis) est susceptible de fournir avec précision la qualité et la quantité de la peine — à la condition expresse qu’il ne s’agisse pas d’un jugement privé mais que la sentence de la justice soit prononcée dans les formes, au terme d’une procédure juridique et par un tribunal public. Cette condition est d’une extrême importance: elle signifie que la peine privée, qui n’est que vengeance, doit être absolument bannie de l’administration de la justice. Autrement dit, la punition du coupable doit nécessairement avoir un caractère public: nul, sinon l’Etat, par la voix des juges, n’est habilité à l’infliger au coupable.

   Certes, dans les faits, il est impossible, reconnaît Kant, d’appliquer «à la lettre » la maxime du talion. II y a des crimes qui ne permettent aucune réciprocité: les cas de viol, de pédérastie, de bestialité ; en outre, l’argent et l’orgueil falsifient souvent les fautes commises: quand deux conjurés ont fomenté un complot et que la sanction peut être ou la peine de mort ou le bagne, l’homme d’honneur, assure Kant, choisit la mort, le coquin, le bagne... Mais, dans le principe, il en va tout autrement car, «selon l’effet», le talion est toujours valable: il l’est en tout cas infiniment plus que des excuses ou qu’une amende pour injure verbale, qu’une détention pour coups et blessures, que les travaux forcés ou la maison de correction pour attaque à main armée – car, alors, le châtiment n’a rien à voir avec l’offense ou le délit. Il est dans l’ordre des choses que le meurtrier doive mourir: «il n’existe ici aucun succédané qui puisse satisfaire la justice ». La mort doit être juridiquement infligée à quiconque a tué — pourvu qu’elle soit exempte de tortures et de mauvais traitements. En principe et sauf exceptions, aucune commutation de peine ne satisfera jamais la justice; d’ailleurs, prononcer des peines arbitraires « est littéralement contraire au concept de justice pénale». L’égalité-uniformité jus talionis qui veut l’égalité théoriquement rigoureuse entre le dommage  résultant de la faute et la peine infligée au coupable, est le masque impassible de la justice rétributive : elle exprime «l’unique Idée a priori déterminante, en tant qu’elle est le principe du droit pénal »— car il importe de ne pas confondre justice pénale (justitia punitiva) qui répond aux exigences de la raison pure pratique, avec la prudence pénale, empirique et pragmatique. Dans la topique des concepts de droit, la justice pénale est le lieu du juste (locus justi):la prudence pénale ne correspond qu’à l’utile ou à l’honnête dans la mesure où ils sont « praticables». C’est au nom de la justice pure, « conçue comme Idée du pouvoir judiciaire se réglant sur des lois universelles fondées a priori » que meurtriers, tous autant qu’ils sont, qu’ils aient donné la mort, qu’ils l’aient commandée ou qu’ils y aient coopéré, doivent, à leur tour, subir la mort. La peine n’est pas répression ; elle est rétribution de la faute.

   La position rigoriste et formaliste de Kant est en tout point en accord avec le ton général de sa doctrine du droit et l’on comprend qu’elle ait suscité l’indignation de Hegel considérant que la peine de mort, et plus généra1ement toute punition, est en contradiction avec l’idée des droits inaliénables de la conscience (Cf. Principes de la philosophie du droit, § 96 à 99). Il est possible que Kant, qui condamne catégoriquement la torture et qui, comme nous le verrons à propos du droit de grâce, envisage la possibilité pour le souverain (en cas de lèse-majesté seulement, il est vrai) de remplacer la peine de mort par la déportation, le bannissement ou l’exil, ait mesuré l’austérité extrême de sa thèse. C’est pourquoi on ne saurait mettre entre parenthèses le caractère polémique qui fait d’elle une réponse cinglante à « la sensiblerie sympathisante » (compassibilitas) dont Beccaria fait étalage dans son Traité des délits et des peines."

 La philosophie du droit de Kant, Vrin, 1996, p 228. 229. 230.

 

 

 Explication de Tolstoï par lui-même dans Quelle est ma foi ?

 

   «  L’Evangile, dont nous considérons chaque mot comme sacré, nous dit clairement et sans détour : vous avez eu une loi pénale, dent pour dent, et moi, je vous en donne une autre : ne résistez pas au méchant ; suivez tous ce commandement : ne répondez pas au mal par le mal, mais faites toujours le bien pour tous, pardonnez tout le monde.

   Et plus loin, il est dit sans ambages: ne jugez pas. Et afin que soit évité tout malentendu concernant ces paroles, il est ajouté : ne condamnez pas à des châtiments dans des tribunaux.

(...)

   Et j’ai été épouvanté par la grossièreté du mensonge dans lequel je vivais.

   A présent, j’avais compris ce que le Christ disait dans sa maxime: « Vous avez appris qu’il est dit: œil pour œil, dent pour dent. Et moi, je vous dis: ne résistez pas au méchant, supportez-le. » Le Christ dit : vous avez appris, vous vous êtes habitués à considérer qu’il est bon et raisonnable de se défendre contre le mal par la force et d’arracher un œil pour venger un œil arraché, d’instituer des tribunaux, une police, une armée, de résister à l’ennemi; et moi, je vous dis: ne commettez point de violence, ne participez pas à la violence, ne faites de mal à personne, même à ceux que vous considérez comme vos ennemis.

(...)

   Chose étonnante! Ces derniers temps, j’ai souvent eu l’occasion de m’entretenir avec différentes personnes au sujet de cette loi du Christ, de la non résistance au méchant. Il m’est arrivé, quoique rarement, de rencontrer des gens qui m’ont donné raison. Mais il existe deux catégories de gens qui n’admettent jamais, ne serait-ce que dans le principe, l’interprétation littérale de cette loi, affirmant avec acharnement qu’il est juste de s’opposer au méchant. Ces gens appartiennent à deux pôles opposés: il y a parmi eux des chrétiens patriotes et conservateurs qui reconnaissent leur Eglise pour la seule vraie, et des révolutionnaires athées. Ni les uns ni les autres ne veulent renoncer au droit de combattre par la violence ce qu’ils considèrent comme un mal. Et même les plus intelligents, les plus savants d’entre eux refusent de voir cette vérité simple, évidente que si l’on admet qu’un homme peut s’opposer par la violence à ce qu’il considère comme un mal, un autre peut tout aussi bien combattre par la violence ce que ce dernier considère, lui, comme un mal.

   J’ai eu récemment entre les mains la correspondance d’un slavophile orthodoxe avec un chrétien révolutionnaire, très instructive à cet égard. Le premier défendait la violence de la guerre au nom de ses frères slaves opprimés, l’autre la violence de la révolution au nom de ses frères opprimés, les moujiks russes. Tous les deux, ils demandaient de la violence, tous les deux ils se réclamaient du Christ.

   Il y a maintes manières de commenter l’enseignement du Christ, mais aucune ne lui trouve ce sens simple, sans détour, qui découle nécessairement de ses paroles.

   Nous avons organisé notre vie sur les principes que le Christ récuse, nous ne voulons pas comprendre son enseignement dans sa signification évidente et simple, nous nous persuadons nous-mêmes, et nous persuadons les autres que nous confessons bel et bien sa doctrine, ou bien que celle-ci ne nous convient pas. (...)

   Le Christ dit clairement et simplement : la loi qui consiste à combattre la violence par la violence, cette loi dont vous avez fait un fondement de votre vie est fausse et antinaturelle; et il donne un fondement nouveau: celui de la non-violence qui, selon son enseignement, est le seul capable de délivrer l’humanité du mal. Il dit: vous pensez que vos lois de violence corrigent le mal : elles ne font que l’accroître. Durant des milliers d’années, vous avez tenté de combattre le mal par le mal, et vous n’y êtes pas parvenus, vous n’avez fait que l’accroître. Faites ce que je vous dis, et vous verrez si c’est vrai.

   Et il ne fait pas que le dire, il accomplit lui-même son commandement de non-violence par toute sa vie et par sa mort.

(…)

   Nous savons parfaitement que la doctrine du Christ a toujours visé, et continue à le faire, tous les égarements des hommes, tous ces « tohu* », ces idoles creuses que nous avons cru pouvoir extraire de la série des égarements en les appelant « Eglise », « Etat », « culture «, « science », « art », «civilisation ». Or c’est elles que le Christ fustige, sans justifier aucun de ces «tohu* ».

   Non seulement le Christ, mais tous les prophètes juifs, et saint Jean Baptiste, et tous les vrais sages de ce monde ont considéré Eglise, Etat, culture et civilisation comme un mal qui causerait la perte des hommes.

   Imaginons qu’un bâtisseur dise à un propriétaire de maison : votre maison est mal faite, il faut la refaire entièrement. Et qu’ensuite, il donne des détails au sujet des poutres qu’il faudra abattre et de l’endroit où il compte les déposer. Le propriétaire préfère ne pas entendre que sa maison est mal bâtie, mais il écoute avec un feint respect les paroles du bâtisseur concernant les dispositions et les arrangements futurs de sa maison. Il est clair que tous les conseils de ce bâtisseur lui paraîtront inutilisables et qu’un homme qui ne respecte pas ce bâtisseur pourra tout simplement les considérer comme stupides. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui par rapport à l’enseignement du Christ.

   Je donne cette comparaison, car je n’en ai pas trouvé de meilleure. Et je me suis rappelé que le Christ, en enseignant sa doctrine, avait utilisé cette même comparaison. Il avait dit: Je détruirai votre temple, et en trois jours, j’en édifierai un nouveau. Et c’est à cause de cela qu’on l’a crucifié, Et c’est à cause de cela que l’on continue aujourd’hui à crucifier son enseignement.

   Le minimum que l’on puisse demander à ceux qui jugent l’enseignement d’un maître est qu’ils le considèrent d’un même point de vue que le maître lui-même. Or, le Christ comprenait sa doctrine non pas comme un lointain idéal de l’humanité, dont l’accomplissement est impossible, ni comme la fantaisie poétique d’un rêveur séduisant les habitants naïfs de La Galilée. Il comprenait sa doctrine comme une cause capable de sauver l’humanité. Et sur sa croix, il n’a pas rêvé, il a crié et il est mort pour sa doctrine, et bien d’autres sont morts et mourront encore de cette manière. On ne peut pas qualifier de rêve pareil enseignement.

   Tout enseignement de vérité est un rêve pour les égarés. (...)

   Mais il suffit d’abandonner un seul instant l’idée que l’organisation existante, mise en place par des hommes, est la meilleure, qu’elle est sacrée, pour que l’objection selon laquelle le christianisme est contraire à la nature des hommes se retourne contre ceux qui l’avancent. Qui pourrait nier le fait que non seulement tourmenter ou tuer un homme, mais même tourmenter un chien, tuer une poule ou un veau est contraire et pénible à la nature de l’homme? (Je connais des gens qui, devenus agriculteurs, ont cessé de manger de la viande uniquement parce qu’ils devaient tuer eux-mêmes les animaux.) Cependant, toute l’organisation de notre vie est telle que l’on ne peut acquérir aucun bien personnel autrement que par la souffrance des autres, ce qui est contraire à la nature de l’homme. Cette organisation et tout le mécanisme complexe de nos institutions qui ont pour but la violence montrent que celle-ci est contraire à la nature de l’homme. Aucun juge n’osera étrangler avec une corde celui qu’il a condamné à la mort. Aucun gradé n’osera arracher lui-même un moujik à sa famille en pleurs pour le jeter en prison. N’était la discipline, le serment et la guerre, aucun général ni soldat ne tuerait non seulement une centaine de Turcs ou d’Allemands, ni ne pillerait leurs villages, mais ils n’oseraient blesser un seul homme. Tout cela se produit uniquement par le biais de cette complexe machine de l’Etat et de la société dont la tâche est de fractionner la responsabilité des exactions commises de manière à ce que personne ne sente le caractère antinaturel de ces actes. Les uns écrivent les lois; les autres les appliquent; les troisièmes dressent les gens afin de leur inculquer des habitudes de discipline, c’est-à-dire une obéissance absurde et aveugle; les quatrièmes — ces hommes dressés justement — commettent toutes sortes de violences, allant jusqu’à tuer sans savoir pourquoi ni au nom de quoi. Mais il suffirait à l’homme de se libérer mentalement, ne serait-ce qu’un instant, de ce filet qu’est l’organisation du monde, filet dans lequel il s’est empêtré, pour comprendre ce qui est antinaturel pour lui.

   Cessons seulement d’affirmer que le mal habituel qui nous profite est une vérité divine immuable, et il apparaîtra clairement si ce qui est naturel et propre à l’homme est la violence ou la loi du Christ. Est-il naturel de savoir que ma tranquillité et ma sécurité, ainsi que celle de ma famille, et toutes mes joies et mes amusements sont achetés au prix de l’indigence, de la débauche et de la souffrance de millions d’hommes, de gibets que l’on voit chaque année, des tourments de centaines de milliers de prisonniers et d’un million de soldats arrachés à leurs familles et abrutis par la discipline, d’agents de ville et de policiers qui protègent mes distractions par des fusils braqués sur des hommes affamés; d’acheter chaque morceau de gâteau que je mets dans ma bouche ou dans celle de mes enfants au prix des souffrances de l’humanité, indispensables pour que je puisse me procurer ces douceurs; n’est-il pas au contraire naturel de savoir qu’un morceau m’appartient quand personne d’autre n’en a besoin et que personne ne souffre pour cela?

   Il suffit de comprendre une fois pour toutes qu’étant donné l’organisation de notre vie, chaque instant de joie, chaque minute de tranquillité sont acquis au prix des privations et des souffrances de milliers de gens que l’on contraint par la violence; il suffit de comprendre cela une seule fois pour voir ce qui est propre à la nature entière de l’homme, pas seulement à sa nature animale, mais aussi à sa nature raisonnable; il suffit de comprendre la loi du Christ dans sa totalité, avec toutes ses conséquences, pour voir que ce n’est pas l’enseignement du Christ qui s’oppose à la nature de l’homme, mais qu’au contraire, cet enseignement tout entier consiste à rejeter la doctrine inconsistante de la résistance au mal, contraire, elle, à la nature de l’homme, et qui fait son malheur.

   L’enseignement du Christ sur la non-résistance au méchant serait un rêve ! Mais qu’une partie des hommes dont l’âme connaît pourtant la pitié et l’amour du prochain passent leur vie depuis toujours à inventer des bûchers, des roues, des gibets, des bagnes, à donner les verges ou le fouet, à arracher des narines, à fusiller, à enfermer des hommes dans les cellules individuelles, à jeter en prison des femmes avec leurs enfants, à organiser, lors des guerres, des tueries où périssent des dizaines de milliers de personnes, à soulever périodiquement des révolutions et des révoltes comme celle de Pougatchev, une autre partie à exécuter toutes ces horreurs et une troisième à fuir ces souffrances et à les venger, cette vie-là n’est-elle pas un rêve?

   Il suffit de comprendre l’enseignement du Christ pour voir que le monde, non pas celui qui fut donné par Dieu pour la joie de l’homme, mais celui qui fut institué par les hommes pour leur propre perte, est un rêve, un rêve des plus absurdes, terrifiants, le délire d’un fou dont il suffit de se réveiller une fois pour ne plus jamais replonger dans ce cauchemar. »

   Tolstoï, Quelle est ma foi ? dans Confession. Traduction Luba Jurgenson, Pygmalion, Gérard Watelet, 1998, p 159 à 167.

 * Note de la traductrice. "Tohu est le mot que l'on trouve dans le second verset du premier chapitre de la Genèse qui décrit l'état de la terre avant la création du monde: ce terme recouvre une idée de vide souvent associé au chaos, un principe contraire à la création".

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6 Réponses à “Le droit de punir. Kant et Tolstoï.”

  1. Anonyme dit :

    Madame,

    D’une part, je vous signale l’exposé du Pr. Ronco (en italien) sur la doctrine pré-kantienne dont le dernier représentant serait l’Italien Vico.

    http://youtu.be/8aHg-WiUJhE

    Cette doctrine ignore l’utilité en matière de peine. Elle tire le droit pénal de la notion de péché et de la fonction catharsique de la peine. Le péché serait une offense 1) à la nature raisonnable de l’homme 2) à la loi des hommes vivant en société 3) à la loi divine éternelle. Les péchés peuvent être classés en trois catégories: les péchés sans gravité qui ne doivent pas être sanctionnés pénalement. Le seul remord de la conscience suffit. Les péchés de gravité moyenne qui doivent être pénalement sanctionnés mais d’une peine légère. Les péchés graves d’acharnement contre le bien qui doivent être sanctionnés grièvement. Dans cette perspective il n’y a pas à individualiser la peine car elle dépend de l’action coupable objectivement envisagée. La participation du coupable à la peine est une catharsis pour lui. Il n’y a pas opposition entre le bien individuel et le bien commun. Etc.

    Tohu-bohu est une allitération hébreu. Elle signifie non que rien ne fut créé, mais que tout était en désordre, pelle-mêle, avant la création de la lumière. (voir: http://jesusmarie.free.fr/bible_fillion.html)

    Enfin je me demande comment Tolstoï pouvait concilier la doctrine qu’il croyait pouvoir tirer de l’évangile avec la parole du bon larron sur sa croix « pour nous, c’est justice » (Lc 23,41 au début), avec le précepte de Jésus aux soldats (« contentez-vous de votre solde » Lc 3,14, c’est-à-dire ne pillez pas, ne volez pas, ne profitez pas indument de votre force, mais pas : « démissionnez ! » ou « désobéissez ! »), avec le rendez à César ce qui est à César, c’est-à-dire respectez l’autorité publique laïque etc. Le fait que nous devions intérieurement et extérieurement ne haïr personne n’est pas incompatible avec le respect des institutions laïques voulues de Dieu (Jn 19,11) par conséquent notre éventuelle participation à celles-là.

  2. Anonyme dit :

    « pêle-mêle »

  3. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Un professeur d’une école laïque ignore la notion de péché dans la mesure où elle implique une croyance religieuse que les élèves ne sont pas tenus d’avoir.
    Nous avons bien suffisamment à faire avec la notion de faute morale (en matière morale) ou de délits et de crimes (en matière juridique)!
    Tolstoï ne retient du christianisme que l’impératif du pardon et l’exigence de la non violence. Il ne se sent pas tenu d’en concilier le principe avec la loi des hommes. Le Christ ne répétait-il pas que son Royaume n’est pas de ce monde?
    Bien à vous.

  4. Anonyme dit :

    Ayant passé moi-même environ 8 années scolaires dans un établissement secondaire laïque d’État, je ne comprends pas cette sorte de superstition laïciste qui interdit de partager des pensées dès lors qu’elles viendraient de croyants.

    La notion de péché n’a rien d’irrationnel. Selon le Pr. Ronco elle aurait fondé le droit pénal de sociétés, à peu près disparues aujourd’hui, qui admettaient la valeur de la raison. La transition historique entre « péché » et « faute morale » doit avoir des conséquences pratiques dont il serait intéressant de prendre conscience. En tous cas à un moment de l’histoire, elle fondait le droit pénal laïc, si j’ai bien compris le Pr. Ronco.

    En l’état actuel de mes connaissances, le fondement kantien du droit pénal me semble découler logiquement de son rejet de toute possibilité de métaphysique (Critique de la raison pure). Or ce rejet de toute possibilité de métaphysique rationnelle n’est pas admis par tous nos contemporains.

    Merci en tous cas d’avoir publié mon commentaire et de votre blog où l’on peut lire des textes fort intéressants sur les fondements philosophiques du droit pénal. Droit pénal qui devrait préalablement être capable de répondre à cette question: de quel droit un homme (le juge) peut-il, et alors que cela est considéré comme acte méritoire pour le juge, imposer une peine, donc un mal, à un autre homme (le condamné), alors que la société est faite pour l’entr’aide et le bien de tous et que nous sommes tous frères (et sœurs) et tous faits pour le bonheur ? Ayant été moi-même condamné par la magistrature française, cette question m’intéresse non seulement spéculativement, mais encore pratiquement.

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il n’y a aucun interdit dans l’école laïque dès lors qu’il s’agit d’affronter les problèmes qu’on a à résoudre. J’attirais seulement votre attention sur le fait qu’en l’absence d’un fondement théologique de nos institutions et de notre morale, nous parlons de faute, non de péché, notion religieuse.
    Pour la notion de péché voyez: http://www.philolog.fr/peut-on-vouloir-le-mal/
    Pour ce qui est de la réflexion sur le droit de punir voyez cet article http://www.philolog.fr/peut-on-fonder-un-droit-de-punir/
    Peut-être vous suggérera-t-il des pistes pour éclairer votre pensée.
    Bien à vous.

  6. […] L’obligation morale du respect. Kant. » Le droit de punir. Kant et Tolstoï. » Eloge du plaisir. Spinoza. » Chapitre XXIV- L’ennui. » Chapitre XXV. Le plaisir. » […]

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