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 Pascal

   Se divertir c'est aujourd'hui s'amuser, se distraire.

    Avant le 17° siècle, le mot, conformément à son étymologie latine (divertere) signifiait : « action de détourner de », par exemple détourner un bien dans un inventaire.

   Pascal construit sur l'étymologie une catégorie morale. Le divertissement est une pratique d'esquive, typique de l'existence humaine. Il s'agit de ne plus penser à quelque chose qui nous afflige, de nous détourner d'une réalité déplaisante.

  Cette réalité déplaisante n'est pas un mal circonstanciel, par exemple un deuil, un échec sentimental ou professionnel. C'est un malheur constitutif de notre existence. Notre condition est celle d'un être faible, mortel, exposé à la maladie, aux affres de la solitude, à de multiples soucis  et de surcroît, privé du seul être qui pourrait le combler, entendons privé de Dieu. C'est donc celle d'un être « misérable » condamné pour supporter cette misère à  tout faire pour n'y point penser.

 « Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n'y point penser » B. 168.

   L'homme ne peut être heureux ni en repos ni dans l'agitation qui fait l'ordinaire de sa vie.

 

 PB : Pourquoi ne peut-il pas être heureux dans la solitude et l'inaction ? (= « en repos »).

 

   Parce qu'il ne peut échapper dans cette situation à la conscience de son insuffisance, de sa misère, de son vide, de sa déréliction :

  « Rien n'est si insupportable à l'homme que d'être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir » B. 131.

    Il faut donc échapper à l'ennui, au désespoir et pour cela tous les moyens sont bons : la chasse, la guerre, le militantisme, le travail, le sport, les conquêtes amoureuses, la conversation, l'étude, le jeu, les fêtes etc. La notion pascalienne de divertissement désigne aussi bien les activités frivoles que les activités sérieuses car quelles qu'elles soient, l'essentiel est de ne pas penser à ce qui nous affligerait si nous le regardions en face.

   Celui-ci est occupé à séduire les femmes, celui-là à résoudre un problème d’algèbre, cet autre encore à faire le philosophe en dénonçant une vanité à laquelle il n’échappe pourtant pas tant c’est moins la sagesse qu’il a en vue qu’une façon comme une autre de se fuir et de s’assurer du prestige. Car chacun s’efforce comme il peut de se masquer son néant et dans cette grande affaire, l’art de paraître afin de se sentir exister favorablement dans le regard des autres n’est pas le moindre. La comédie humaine est comédie sociale, concurrence des amours-propres, recherche de la gloire. L’homme du divertissement ne vit pas en lui, c’est-à-dire dans l’amour de Dieu, il existe hors de lui dans la dépendance des autres  avec ce que cela implique de plaisir de la domination, de souffrance de l’humiliation, d’envie et de haine. D’où l’insistance de Pascal sur les statuts sociaux. Les exemples du roi, du surintendant, du chancelier, du gentilhomme, opposés à celui du piqueur montrent que les positions de pouvoir et de prestige assurent des avantages sur la scène imaginaire où l’instinct de notre seconde nature fourvoie celui de la première. Elles garantissent à ceux qui les occupent une bonne image d’eux-mêmes, des respects d’établissement et la sollicitude de courtisans divers et variés soucieux de distraire les puissants. Aussi sont-ils à l’abri de la solitude qu’ils redoutent autant que la prison. Il s’agit donc toujours d’exister hors de soi dans le fantasme d’une vie qui est en réalité une mort, dans une construction imaginaire de soi-même et du réel où l’on peut aussi bien dire que l’homme s’abuse lui-même qu’il est abusé. Car si « les hommes ne savent pas que c’est la chasse, et non la prise, qu’ils recherchent », l’illusion est involontaire mais : s’ « il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même, en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé », l’illusion est  volontaire. L’homme du divertissement est comme l’enfant qui joue, et oublie qu’il est au principe de ses productions imaginaires, productions dont Pascal souligne les effets de réalité.

 

   PB : Alors quelle est la fonction du désir dans l'économie de l'existence humaine ?

 

  S'il est vrai que les hommes s'exposent à des peines, à des tracas, à des périls parce qu'ils sont incapables de rester, sans déplaisir en repos, il n'en demeure pas moins que, s'ils avaient une conscience claire qu'ils se donnent tout ce mal pour cette raison, l'agitation dans laquelle ils sont cesserait de remplir sa fonction.

  Exemple : Si le joueur de tennis savait que l'application qu'il met pour bien placer la balle est nécessaire pour le détourner de l'ennui et du désespoir, si le sérieux avec lequel tout professionnel consciencieux exerce son métier apparaissait à celui-ci pour ce qu'il est, à savoir un divertissement (c'est-à-dire au fond un jeu), nul doute que ni le joueur de tennis, ni l'homme de métier ne feraient ce qu'ils font avec autant de sérieux. Et ils y perdraient l'essentiel de l'avantage que ces occupations sont destinées à promouvoir.

  Ce qui nous sauve de cette lucidité délétère est la magie du désir, son imaginaire, son dynamisme. Il nous projette vers de fins que nous fantasmons comme sources de plaisir, il mobilise notre énergie, notre attention dans l'espoir de les atteindre. Qu'importe que ce ne soit pas le lièvre qui intéresse le chasseur, mais la chasse ; le gain qui intéresse le joueur mais le jeu ; le salaire qui intéresse la travailleur mais le fait que la vie professionnelle lui permette de meubler le vide existentiel, l'important est de l'ignorer. L'analyse pascalienne du divertissement nous demande donc de pointer à la fois la vanité du désir et son utilité existentielle.

 

 PB : Comment Pascal juge-t-il le divertissement ?

 

  Il en souligne l'ambiguïté.

  Car ce qui est problématique dans la vanité humaine, ce n'est pas de se divertir. Heureusement que les hommes peuvent penser à autre chose qu'à ce qui les rendrait malheureux s'ils y pensaient. Pascal ne condamne pas de manière absolue le divertissement, au contraire il en souligne la fonction pragmatique dans la mesure où il protège l'homme du désespoir.

  Mais ce qui est problématique, c'est que les hommes se jettent dans le tumulte « comme si la possession des choses qu'ils recherchent les devait rendre véritablement heureux » B. 139.

  Et là, ils se trompent car donnez au chasseur le lièvre, au joueur le gain ; condamnez le chasseur ou le joueur à chasser ou à jouer sans qu'ils ne puissent se prendre au jeu c'est-à-dire sans que la chasse ou le jeu ne soient pour eux une affaire sérieuse, vous les rendrez malheureux. Vous priverez aussitôt la chasse, le jeu, les occupations professionnelles de tout leur intérêt.

  Il s'ensuit que se divertir consiste à vouloir deux choses contradictoires : le jeu et le sérieux.

  Pascal condamne donc dans le divertissement cette manière de prendre au sérieux ce qui n'est qu'un jeu. Car en investissant son désir sur des objets qui ne peuvent pas le satisfaire, on se détourne du seul être qui pourrait le combler. Or pour le chrétien Pascal «  Seul Dieu peut combler mon attente ».  « Misère de l'homme sans Dieu, félicité de l'homme avec Dieu » écrit-il au début de la deuxième section des Pensées.

  « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher le moyen le plus sûr d'en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort » B. 171.

  Misérable divertissement donc, qui nous distrait de devoir penser lucidement et de nous préoccuper de notre salut. « L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin » B. 146.

 

 

Texte.

 

   « Divertissement. — Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s’il savait demeurer chez soi avec plaisir, n’en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On n’achètera une charge à l’armée si cher, que parce qu’on trouverait insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

   Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

   Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher. S’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité, languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, qui joue et se divertit.

   De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce n’est pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu’on court : on n’en voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition, qu’on recherche, ni les dangers de la guerre, ni la peine des emplois, mais le tracas qui nous détourne d’y penser et nous divertit.

   Raison pourquoi on aime mieux la chasse que la prise.

   De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le remuement ; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de [ce] qu’on essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.

   Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et à l’empêcher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, s’il y pense.

   Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse — qui nous en détourne — nous en garantit.

   Le conseil qu’on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu’il allait chercher par tant de fatigues, recevait bien des difficultés.

   [Dire à un homme qu’il vive en repos, c’est lui dire qu’il vive heureux; c’est lui conseiller d’avoir une condition tout heureuse et laquelle il puisse considérer à loisir, sans y trouver sujet d’affliction. Ce n’est donc pas entendre la nature.

[Aussi les hommes qui sentent naturellement leur condition n’évitent rien tant que le repos, il n’y a rien qu’ils ne fassent pour chercher le trouble, Ce n’est pas qu’ils n’aient un instinct qui leur fait connaitre la vraie béatitude.... La vanité, le plaisir de la montrer aux autres.

   Ainsi on se prend mal pour les blâmer; leur faute n’est pas en ce qu’ils cherchent le tumulte, s’ils ne le cherchaient que comme un divertissement; mais le mal est qu’ils le recherchent comme si la possession des choses qu’ils recherchent les devait rendre véritablement heureux, et c’est en quoi on a raison d’accuser leur recherche de vanité; de sorte qu’en tout cela et ceux qui blâment et ceux qui sont blâmés n’entendent la véritable nature de l’homme.]

   Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu’ils recherchent avec tant d’ardeur ne saurait les satisfaire, s’ils répondaient, comme ils devraient le faire s’ils y pensaient bien, qu’ils ne recherchent en cela qu’une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient, leurs adversaires sans répartie. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non la prise qu’ils recherchent.

   [La danse : il faut bien penser où l’on mettra ses pieds.

   - Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal; mais le piqueur n’est pas de ce sentiment-là.]

   Ils s’imaginent que, s’ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’agitation.

   Ils ont un instinct secret qui les porte à rechercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs misères continuelles ; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultés qu’ils envisagent, ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos.

   Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le repos devient insupportable ; car, ou l’on pense aux misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin.

   Ainsi l’homme est si malheureux, qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion; et il est si vain, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffise pour le divertir.

   Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi, les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’aurait pu trouver jusques ici; et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré ; et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on l’on penser des autres qu’ils ne le seraient plus, s’ils avaient cette connaissance.

   Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point: vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faîtes-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même, en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne pas jouer, afin  qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé.

   D’où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de  son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelles, était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez point : il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures, II n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement,  le voilà heureux pendant ce temps-là; et l’homme, quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement, il n’y a point de joie, avec le divertissement il n’y a point de tristesse. Et c’est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu’ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont  le pouvoir de se maintenir dans cet état.

   Prenez-y garde. Qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président, sinon d’être en une condition où l’on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu’on les renvoie à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leur besoin, ils ne laissent pas d’être misérables et abandonnés, parce que personne ne mes empêche de penser à eux. »

                     Pascal, Pensées, B 139.

 

 

Précisions:

 

     Tous les grands auteurs se reconnaissent à la création de nouveaux concepts ou à une manière originale d’en décliner d’autres qu’ils empruntent à leurs prédécesseurs. Ainsi en est-il de la notion de divertissement.

   Il s’agit d’un thème stoïcien renvoyant aussi bien à la vaine agitation qu’à la bienfaitrice diversion aux maux de l’existence. Dans les Tusculanes, IV, XXXV, Cicéron, par exemple, recommande la diversion comme thérapeutique des passions : « Il faut aussi parfois détourner son esprit vers d’autres goûts, d’autres inquiétudes, d’autres affaires ; souvent il faut ordonner un changement d’air comme on le fait aux malades qui ne reprennent pas leurs forces » Pléiade, Les stoïciens, p. 357.

 

   Dans De la tranquillité de l’âme, Sénèque écrit dans le chapitre intitulé : Description et symptomatologie des variétés du mal : « […] enlevez-lui (à l’âme) les divertissements  que fournissent par elles-mêmes les occupations à ceux qui courent dans tous les sens, elle ne peut supporter le chez soi, la solitude de ses quatre murs ; c’est de mauvaise grâce qu’elle se voit abandonnée à elle-même. De là cet ennui, ce mécontentement de soi, ce va-et-vient d’une âme qui ne se fixe nulle part, cette résignation triste et maussade à l’inaction, surtout lorsqu’elle a honte d’en avouer les motifs et que, par respect humain, elle s’inflige intérieurement ces tortures : les passions enfermées à l’étroit et privées d’issue s’étranglent elles-mêmes. D’où la tristesse, la langueur, les mille fluctuations d’une âme incertaine, hésitante à entreprendre, mécontente d’abandonner, d’où l’état des gens qui détestent leur inaction, qui se plaignent de n’avoir rien à faire, leur jalousie qui les rend furieux des projets réalisés par les autres. L’oisiveté mécontente, en effet, entretient la bile ; l’on désire voir tout le monde échouer parce que l’on n’a pu réussir. De ce dépit des succès d’autrui, du manque d’espoir d’en remporter pour soi, naît en l’âme l’irritation contre le sort, les plaintes sur le siècle, le désir de se retirer dans son coin, elle couve sa propre peine dans le dégoût d’elle-même et l’insatisfaction. »

           Sénèque, De la tranquillité de l’âme, Les stoïciens, Pléiade, p. 665.

 

 Montaigne, que Pascal a beaucoup fréquenté au point de le connaître presque par cœur, consacre un chapitre des Essais à ce thème qu’il décline lui aussi dans des sens variés. La diversion, comme il l’appelle, est aussi bien un remède contre les maladies de l’âme, un paravent contre l’angoisse de la mort ou les diverses peurs terrorisant les hommes que la disposition d’un être « ondoyant et divers ». « Toujours la variation soulage, dissout et dissipe. Si je ne puis la combattre (une aigre imagination), je lui échappe, et en  la fuyant je fourvoie, je ruse ; muant de lieu, d’occupation, de compagnie, je me sauve dans la presse d’autres amusements et pensées, où elle perd ma trace et m’égare » écrit-il pour illustrer le premier sens et pour le second : « Peu de choses nous divertit et détourne, car peu de chose nous tient. Nous ne regardons guère les sujets en gros et seuls ; ce sont les circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent et de vaines écorces qui rejaillissent des sujets » Essais, III, IV, Arléa, p. 645.

 

   L’originalité de Pascal, dans la reprise qu’il fait de ce thème, tient à la signification métaphysique qu’il confère au divertissement et aux présupposés théologiques de son analyse. Présupposés dont on fait volontiers l’économie dans une époque comme la nôtre où la question de Dieu n’est plus au centre des préoccupations humaines. Or je ne crois pas que le déchiffrement que Pascal fait de l’existence, du désir, du bonheur puisse être, sans appauvrissement de sa pensée, désolidarisé  de ses convictions de chrétien.

   Car fondamentalement Pascal est un homme de foi et Les Pensées sont l’ébauche d’une apologie de la religion chrétienne. Son discours sur le néant existentiel de l’homme du divertissement n’est pas son dernier mot sur la nature de l’existence humaine. L’angoisse, la misère, l’absurde sont le propre de l’homme sans Dieu, du libertin, de l'incrédule,  mais la vérité de la nature humaine est ailleurs. Elle se recueille dans notre première nature, celle dont nous avons gardé un  « instinct secret ». Avec l’idée d’un instinct, il indique clairement que c’est là une donnée universelle et constante. Par cet instinct nous avons une idée vraie de notre désir et de notre bonheur. Celui-ci est repos de la créature comblée dans l’union au vrai et au bien. Mais notre autre instinct, celui de la nature corrompue, subvertit cette tendance et remplit de son néant la trace vide en nous de l’être ou de Dieu. C'est dire que notre existence a un sens et que seule la religion chrétienne nous permet de le comprendre.

 La tragédie de l'absurde et de l'errance tient donc à la souveraineté du moi de concupiscence sur le moi de raison, (thème que la théologie pascalienne décline aussi comme celui de la toute-puissance divine de la punition). Mais nous ne sommes pas condamnés à ce malheur. Certes nous avons besoin du secours de Dieu pour retrouver le vrai chemin de l’accomplissement de notre être dans le vrai ordre qui est l’amour de Dieu en lieu et place de l’amour de soi. Cependant il nous appartient de nous affranchir de l’empire de nos passions afin de nous disposer à recevoir la grâce divine en laquelle est notre salut.

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59 Réponses à “Le divertissement. Pascal.”

  1. Philippe dit :

    Madame,
    Merci beaucoup! Je cherchais un éclaircissement sur cette notion de « divertissement pascalien », vous me l’avez apporté.
    Athée, et m’intéressant aux théories psychanalytiques, je m’interroge sur la réponse que vous avez faite à Anthony le 12 02 2010.
    Pour être plus clair, si j’accepte volontiers que Pascal, homme d’un autre temps, trouve en Dieu la solution de l’homme à la confrontation à son néant « constitutionnel », et que d’autres que lui le fassent encore actuellement, je me demande si l’athée a d’autres solutions que la conscience et l’acceptation de ce néant, facilitées par un passage sur le divan ? Est-ce cela que vous écrivez, la vérité de l’homme étant le néant ? Le choix est-il de croire ou de se divertir en toute conscience, si le terme toute conscience a un sens ?
    Où commence l’imposture ? Comment ne pas être un imposteur ?
    Une autre question, qui me vient à l’esprit en me relisant : Pourquoi Dieu accepterait-il que sa créature soit ainsi confrontée à son néant ? Pourquoi la Perfection aurait-elle créé ainsi l’imperfection, voire l’inexistant ?
    Je ne suis pas certain que la professeure de philosophie puisse émettre un avis personnel, mais peut-être peut-elle nous donner des pistes.
    Avec l’expression de mon respect

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Ma réponse consistait seulement à dire que concevoir le penseur, fût-ce Pascal lui-même, comme le jouet du divertissement, c’est ne rien comprendre à ce que penser veut dire.
    Y a-t-il une intelligence de la misère existentielle plus fine, plus pertinente que celle d’un Pascal ou d’un Kierkegaard en dépit ou peut-être à cause de leur foi?
    « Psychanalyse » autrement plus lucide que celle des manipulateurs de mythes.
    Le choix n’est pas entre croire ou se divertir, il est entre être lucide ou ne pas l’être. Ce qui sépare l’homme de foi lucide de l’athée lucide, concerne surtout la question du salut. Pour l’un, il y en a un, révélé dans l’expérience de la foi, pour l’autre, le salut est en lui, dans l’assomption d’une condition méritant d’être vécue, même si elle est absurde (Cf. Camus par exemple). Et cela n’a rien à voir avec le divan.
    Entre Pascal et Freud, il me semble qu’il y a tout ce qui sépare l’inquiétude métaphysique des réductions psychologiques.
    Quant aux intentions divines, ce qui suppose de croire en l’existence de Dieu, seul celui qui serait dans le secret de la conscience divine pourrait répondre à votre question.

    Bien à vous.

  3. Philippe dit :

    Madame,
    Merci beaucoup !
    Philippe

  4. Roch dit :

    Je lis la préface des Oeuvres Romanesques complètes de Jean Giono où le terme S ‘ amuser est évoqué au sens le plus pascalien et j’ai voulu en savoir davantage. Je suis tombé sur cet article. Passionnant !
    Je laisse mûrir en moi cette lecture.
    Sujet si complexe traitant à la Lumière de la psychanalyse ou à la foi divine…
    Pour moi, le choix reste personnel et ces deux éclairages peuvent cohabiter et s ‘ enrichir mutuellement… ?

  5. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Pour le rapprochement avec Giono voyez dans les commentaires de cet article ma réponse à LeoCarax du 24 juin 2014. (cliquer sur commentaires plus anciens)
    Bien à vous.

  6. Madame,
    pourriez m’expliquer comment pascal décrit il la condition humaine?
    (… »quand je m’y suis mis à considérer les diverses agitations… »)
    Pourquoi utilise t’il la figure du roi et en quoi ce texte est-il moraliste?
    bien à vous.

  7. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Il me semble qu’il vous suffit de vous mettre au travail pour répondre aux questions posées par votre professeur.
    A méditer en supplément: la paresse est stérile et votre stratégie est indécente.
    Bien à vous.

  8. Feinsilber dit :

    Cher Professeure,
    Âgé de 76 ans, de formation grande école scientifique, grand collectionneur, ayant connu une vie particulièrement riche, je suis désormais passionné par la philosophie.
    Ambitionnant d’écrire sur la relation de l’homme avec l’art, vous ayant rencontré au travers de vos écrits plus d’une fois sur le net, je m’interroge si vous accepteriez de me donner des cours (payants) sous forme d’un dialogue sur ce sujet qui me passionne ?
    Respectueusement votre, fred feinsilber

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour Monsieur
    Je peux répondre à vos questions, dans les limites de mes moyens, sur ce blog. La réflexion sur l’art est passionnante en ce qu’elle rend sensible de manière éloquente à la mutation culturelle en cours.
    Pour ce qui est de cours, ils seraient gratuits mais les contingences géographiques rendent sans doute impossible cette éventualité. J’habite en Savoie et je suppose que ce n’est pas votre cas.
    En tout cas, félicitations pour votre curiosité philosophique, signe évident de la jeunesse d’esprit.
    Bien à vous.

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