
Se divertir c’est aujourd’hui s’amuser, se distraire.
Avant le 17° siècle, le mot, conformément à son étymologie latine (divertere) signifiait : « action de détourner de », par exemple détourner un bien dans un inventaire.
Pascal construit sur l’étymologie une catégorie morale. Le divertissement est une pratique d’esquive, typique de l’existence humaine. Il s’agit de ne plus penser à quelque chose qui nous afflige, de nous détourner d’une réalité déplaisante.
Cette réalité déplaisante n’est pas un mal circonstanciel, par exemple un deuil, un échec sentimental ou professionnel. C’est un malheur constitutif de notre existence. Notre condition est celle d’un être faible, mortel, exposé à la maladie, aux affres de la solitude, à de multiples soucis et de surcroît, privé du seul être qui pourrait le combler, entendons privé de Dieu. C’est donc celle d’un être « misérable » condamné pour supporter cette misère à tout faire pour n’y point penser.
« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés pour se rendre heureux de n’y point penser » B. 168.
L’homme ne peut être heureux ni en repos ni dans l’agitation qui fait l’ordinaire de sa vie.
PB : Pourquoi ne peut-il pas être heureux dans la solitude et l’inaction ? (= « en repos »).
Parce qu’il ne peut échapper dans cette situation à la conscience de son insuffisance, de sa misère, de son vide, de sa déréliction :
« Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. Il sent alors son néant, son abandon, son insuffisance, sa dépendance, son impuissance, son vide. Incontinent il sortira du fond de son âme l’ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin, le dépit, le désespoir » B. 131.
Il faut donc échapper à l’ennui, au désespoir et pour cela tous les moyens sont bons : la chasse, la guerre, le militantisme, le travail, les conquêtes amoureuses, la conversation, l’étude, le jeu, les fêtes etc. La notion pascalienne de divertissement désigne aussi bien les activités frivoles que les activités sérieuses car quelles qu’elles soient, l’essentiel est de ne pas penser à ce qui nous affligerait si nous le regardions en face.
PB : Alors quelle est la fonction du désir dans l’économie de l’existence humaine ?
S’il est vrai que les hommes s’exposent à des peines, à des tracas, à des périls parce qu’ils sont incapables de rester, sans déplaisir en repos, il n’en demeure pas moins que, s’ils avaient une conscience claire qu’ils se donnent tout ce mal pour cette raison, l’agitation dans laquelle ils sont cesserait de remplir sa fonction.
Exemple : Si le joueur de tennis savait que l’application qu’il met pour bien placer la balle est nécessaire pour le détourner de l’ennui et du désespoir, si le sérieux avec lequel tout professionnel consciencieux exerce son métier apparaissait à celui-ci pour ce qu’il est, à savoir un divertissement (c’est-à-dire au fond un jeu), nul doute que ni le joueur de tennis, ni l’homme de métier ne feraient ce qu’ils font avec autant de sérieux. Et ils y perdraient l’essentiel de l’avantage que ces occupations sont destinées à promouvoir.
Ce qui nous sauve de cette lucidité délétère est la magie du désir, son imaginaire, son dynamisme. Il nous projette vers de fins que nous fantasmons comme sources de plaisir, il mobilise notre énergie, notre attention dans l’espoir de les atteindre. Qu’importe que ce ne soit pas le lièvre qui intéresse le chasseur, mais la chasse ; le gain qui intéresse le joueur mais le jeu ; le salaire qui intéresse la travailleur mais le fait que la vie professionnelle lui permette de meubler le vide existentiel, l’important est de l’ignorer. L’analyse pascalienne du divertissement nous demande donc de pointer à la fois la vanité du désir et son utilité existentielle.
PB : Comment Pascal juge-t-il le divertissement ?
Il en souligne l’ambiguïté.
Car ce qui est problématique dans la vanité humaine, ce n’est pas de se divertir. Heureusement que les hommes peuvent penser à autre chose qu’à ce qui les rendrait malheureux s’ils y pensaient. Pascal ne condamne pas de manière absolue le divertissement, au contraire il en souligne la fonction pragmatique dans la mesure où il protège l’homme du désespoir.
Mais ce qui est problématique, c’est que les hommes se jettent dans le tumulte « comme si la possession des choses qu’ils recherchent les devait rendre véritablement heureux » B. 139.
Et là, ils se trompent car donnez au chasseur le lièvre, au joueur le gain ; condamnez le chasseur ou le joueur à chasser ou à jouer sans qu’ils ne puissent se prendre au jeu c’est-à-dire sans que la chasse ou le jeu ne soient pour eux une affaire sérieuse, vous les rendrez malheureux. Vous priverez aussitôt la chasse, le jeu, les occupations professionnelles de tout leur intérêt.
Il s’ensuit que se divertir consiste à vouloir deux choses contradictoires : le jeu et le sérieux.
Pascal condamne donc dans le divertissement cette manière de prendre au sérieux ce qui n’est qu’un jeu. Car en investissant son désir sur des objets qui ne peuvent pas le satisfaire, on se détourne du seul être qui pourrait le combler. Or pour le chrétien Pascal « Seul Dieu peut combler mon attente ». « Misère de l’homme sans Dieu, félicité de l’homme avec Dieu » écrit-il au début de la deuxième section des Pensées.
« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher le moyen le plus sûr d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort » B. 171.
Misérable divertissement donc, qui nous distrait de devoir penser lucidement et de nous préoccuper de notre salut. « L’homme est visiblement fait pour penser ; c’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin » B. 146.
NB : Il faut absolument lire la totalité de la pensée B.139 L.136. intitulée Divertissement.
Pour ceux qui, par paresse, s’en dispenseraient lisez au moins ce passage que j’ai particulièrement commenté :
« Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faîtes le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche : un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même, en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé ».
Autour de ce Sujet :


Je n’ai encore rien lu, mais rien qu’au titre, à l’image et à l’accroche, je me régale d’avance
J’ai l’édition gf flammarion des Pensées de Pascal et je n’ai pas votre lettrage ; je n’arrive pas non plus à trouver le passage que vous demandez. Pouvez vous indiquer l’article dans lequel il se trouve ? (à partir de là je pourrai situer la page).
[...] Les cyniques répondent que l’ennui des vacances est machiné spécialement pour stimuler l’ardeur au travail. Non seulement se reposer, mais encore, mais surtout, constater combien notre travail est divertissant (sens pascalien). [...]
Le problème avec la lucidité , c’est qu’ensuite, le divertissement fonctionne moins bien, que les possibilités de se divertir s’amenuisent. Cela fait longtemps que je ne prends plus au sérieux mes divertissements, même professionnels, mais le divertissement lui-même, année après année, finit par perdre son effet. Et je ne suis pas sûr que l’expérience de l’ennui puisse déboucher quelque part…Bref, c’est l’impasse.
Je ne crois pas que ce soit la lucidité qu’il faut incriminer dans l’expérience que vous décrivez. Il me semble que c’est plutôt la panne du désir.
La vie vie est issu du divertissement, mais ce que Pascal dit implicitement c’est qu’en écrivant ses pensée ou en croyant en dieux il est aussi berné par le divertissement.
Moi méme en vous écrivant je me diverti.
Y a-t-il sens à dire que l’analyste du divertissement en est le jouet?
La pensée est précisément ce qui déchire le divertisssement dans la mesure où elle rend l’homme à la vérité de lui-même. Elle n’est pas ce qui lui masque sa condition mais ce qui la lui révèle.