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 Holbein le Jeune. Les Ambassadeurs. 1533. National Gallery. Londres. 

 
 
 «Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image.

   Un homme est jeté par la tempête dans une île inconnue dont les habitants étaient en peine de trouver leur roi qui s'était perdu, et ayant beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi, il est pris pour lui, et reconnu en cette qualité par tout ce peuple. D'abord il ne savait quel parti prendre; mais il se résolut enfin de se prêter à sa bonne fortune. Il reçut tous les respects qu'on lui voulut rendre, et il se laissa traiter de roi.

   Mais comme il ne pouvait oublier sa condition naturelle, il songeait, en même temps qu'il recevait ces respects, qu'il n'était pas ce roi que ce peuple cherchait, et que ce royaume ne lui appartenait pas. Ainsi il avait une double pensée, l'une par laquelle il agissait en roi, l'autre par laquelle il reconnaissait son état véritable et que ce n'était que le hasard qui l'avait mis en la place où il était. Il cachait cette dernière pensée, et il découvrait l'autre. C'était par la première qu'il traitait avec le peuple, et par la dernière qu'il traitait avec soi-même.
   Ne vous imaginez pas que ce soit par un moindre hasard que vous possédez les richesses dont vous vous trouvez maître, que celui par lequel cet homme se trouvait roi. Vous n'y avez aucun droit de vous-même et par votre nature non plus que lui et non seulement vous ne vous trouvez fils d'un duc, mais vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d'où dépendent-ils? D'une visite faite par rencontre, d'un discours en l'air, de mille occasions imprévues.
   Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres; mais n'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu'ils les ont conservées? Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque loi naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous avez sur ces choses. S'il leur avait plu d'ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous en plaindre.
   Ainsi tout le titre par lequel vous possédez votre bien n'est pas un titre de nature, mais d'un établissement humain. Un autre tour d'imagination dans ceux qui ont fait les lois vous aurait rendu pauvre; et ce n'est que cette rencontre du hasard qui vous a fait naître avec la fantaisie des lois favorable à votre égard qui vous met en possession de tous ces biens.
  Je ne veux pas dire qu'ils ne vous appartiennent pas légitimement, et qu'il soit permis à un autre de vous les ravir; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par l'erreur du peuple; parce que Dieu n'autoriserait pas cette possession, et l'obligerait à y renoncer, au lieu qu'il autorise la vôtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui, c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre.
   Que s'ensuit-il de là? Que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître, par une pensée plus cachée mais plus véritable, que vous n'avez rien naturellement au- dessus d'eux. Si la pensée publique vous élève au-dessus du commun des hommes, que l'autre vous abaisse et vous tienne dans une parfaite égalité avec tous les hommes; car c'est votre état naturel.
   Le peuple qui vous admire ne connaît pas peut-être ce secret. Il croit que la noblesse est une grandeur réelle, et il considère presque les Grands comme étant d'une autre nature que les autres. Ne leur découvrez pas cette erreur, si vous voulez, mais n'abusez pas de cette élévation avec insolence, et surtout ne vous méconnaissez pas vous-même, en croyant que votre être a quelque chose de plus élevé que celui des autres.
   Que diriez-vous de cet homme qui aurait été fait roi par l'erreur du peuple, s'il venait à oublier tellement sa condition naturelle qu'il s'imaginât que ce royaume lui était dû, qu'il le méritait et qu'il lui appartenait de droit? Vous admireriez* sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il moins dans les personnes de condition qui vivent dans un si étrange oubli de leur état naturel?
   Que cet avis est important! Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands, vient de ce qu'ils ne connaissent point ce qu'ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s'oublier soi-même pour cela, et croire qu'on a quelque excellence réelle au-dessus d'eux; en quoi consiste cette illusion, que je tâche de vous découvrir. »
                               Pascal, Trois discours sur la condition des Grands.
 
* Il faut comprendre : « vous vous étonneriez.»
 
 
Présentation du texte.
 
        L'opuscule Trois discours sur la condition des grands n'est pas écrit par Pascal. Il est le récit que Nicole (1625.1695. Auteur des Essais de morale. Janséniste de renom) donna, dix ans après la mort de Pascal, des conversations que le philosophe eut sur ce thème aux alentours de 1660.
 
   Dans la préface des Trois Discours, Nicole écrit : « Une des choses sur lesquelles feu M. Pascal avait plus de vues était l'instruction d'un prince que l'on tâcherait d'élever de la manière la plus proportionnée à l'état où Dieu l'appelle, et la plus propre pour le rendre capable d'en remplir tous les devoirs et d'en  éviter tous les dangers. On lui a souvent ouï dire qu'il n'y avait rien à quoi il désirât plus de contribuer pourvu qu'il y fût bien engagé, et qu'il sacrifierait volontiers sa vie pour une chose si importante. Et comme il avait accoutumé d'écrire les pensées qui lui venaient sur les sujets dont il avait l'esprit occupé, ceux qui l'ont connu se sont étonnés de n'avoir rien trouvé dans celles qui sont restées de lui, qui regardât expressément cette matière quoique l'on puisse dire en un sens qu'elles la regardent toutes, n'y ayant guère de livres qui puissent plus servir à former l'esprit d'un prince que le recueil que l'on en a fait.
   Il faut donc ou que ce qu'il a écrit de cette matière ait été perdu, ou qu'ayant ces pensées extrêmement présentes, il ait négligé de les écrire Et comme par l'une et l'autre cause le public s'en trouve également privé, il est venu dans l'esprit d'une personne, qui a assisté à trois discours assez courts qu'il fit en divers temps à un enfant de grande condition et dont l'esprit, qui était extrêmement avancé, était déjà capable des vérités les plus fortes, d'écrire neuf ou dix ans après ce qu'il en a retenu. Or, quoique après un si long temps il ne puisse pas dire que ce soient les propres paroles dont M. Pascal se servit alors, néanmoins tout ce qu'il disait faisait une impression si vive sur l'esprit, qu'il n'était pas possible de l'oublier. Et ainsi il peut assurer que ce sont au moins ses pensées et ses sentiments... »
 
 
 Quel est le jeune prince auquel il s'adresse ? On pense qu'il s'agit du fils aîné du duc de Luynes, pour qui Nicole et Arnauld écrivirent, en 1662, La logique de Port-Royal.
 
 «  Le duc de Luynes son père n'avait pas moins d'esprit..., ni moins d'application et de savoir. Il s'était lié, par le voisinage de Dampierre, avec les solitaires de Port-Royal-des-Champs, et après la mort de sa première femme, mère du duc de Chevreuse, s'y était retiré avec eux ; il avait pris part à leur pénitence et à quelques-uns de leurs ouvrages, et il les pria de prendre soin de l'instruction de son fils... Ces messieurs y mirent tous leurs soins par attachement pour le père, et par celui que leur donna pour leur élève le fonds de douceur, de sagesse et de talents qu'ils y trouvèrent à cultiver. » Saint Simon cité par Havet et repris dans l'édition des Pensées et Opuscules par Brunschvicg.
 
   Le jeune prince épousa la fille aînée de Colbert et prit le nom de duc de Chevreuse ; il devînt à la fin du règne de Louis XIV, l'un des chefs du parti qui se forma autour du duc de Bourgogne et de Fénelon, et qui rêvait de la réforme du gouvernement en France. Il mourut en 1712.
 
 
 Questions :
 
1)      Quel est le thème de ce premier discours ?
2)      Quel est le sens de la parabole qui ouvre le texte ?
3)      Que signifie l'expression : « il avait une double pensée » ?
4)      Qu'est-ce qui fonde l'ordre social ? Expliquez la phrase : « Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous avez sur ces choses ».
5)      Ce fondement est-il de nature à disqualifier les ordres établis pour Pascal ? Qu'est-ce donc qui distingue le futur duc de Chevreuse de l'homme de la parabole ?
6)      Est-il souhaitable que le peuple ait cette intelligence de la nature de l'ordre politique ? Pourquoi ?
7)      Quelle prescription morale Pascal tire-t-il de sa parabole.
 
NB : Pour répondre avec précision à ces questions aidez-vous du remarquable commentaire de Katia Genel (dans Blaise Pascal, Trois discours sur la condition des Grands, Folio plus, philosophie, 2006) à qui je veux rendre hommage ici ainsi qu'à Seloua Luste Boulbina pour la non moins remarquable lecture qu'elle fait du tableau de Holbein.
 
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Correction :
 
1) Le thème de ce premier discours est la condition des Grands et à travers elle la condition humaine. Les « Grands » sont les hommes qui, dans une société donnée, occupent les positions de pouvoir, de prestige et de richesse. Dans la société d'Ancien Régime, il y a les nobles et les roturiers. Le « Grand » est le noble, comte, duc, marquis, roi. L'idée de condition connote, en ce sens, celle de condition sociale et renvoie à la situation des personnes dans un ordre social hiérarchique. Depuis 1789 les privilèges de la noblesse ont été supprimés en France mais cela ne signifie pas qu'un ordre démocratique puisse faire l'économie d'une hiérarchie. Il faut bien investir certains individus des fonctions d'autorité sans lesquelles il n'y a pas d'ordre social possible. Le propos pascalien n'est donc pas circonstanciel, il a valeur de vérité universelle et éternelle. Le philosophe invite le futur duc de Chevreuse à méditer sur sa condition de Grand et cette méditation est l'occasion de prendre conscience de la nature de la condition humaine en général. Quelle est la situation de l'homme dans l'univers ? Quelle est sa situation dans son rapport aux autres hommes et à lui-même ? Voilà ce qu'il est urgent de méditer afin de ne pas entretenir des illusions sur soi-même et de savoir se conduire.
 
2) Le texte s'ouvre par une parabole. On entend par là un récit allégorique contenant un enseignement théorique et moral. « Pour entrer dans la véritable connaissance de votre condition, considérez-la dans cette image » dit le texte. Il s'agit de se « figurer » les choses et pour que l'image soit éclairante de déplacer son point de vue sur une situation grâce à « une expérience de pensée », expérience qui ne peut pas être réellement effectuée mais dont la fiction doit permettre de saisir une vérité. Pascal mobilise ici le secours de l'imagination dont un de ses grands thèmes est de souligner la puissance. Elle est capable de produire des effets. C'est elle qui règne en souveraine dans le monde et sa souveraineté est telle que le penseur, soucieux de déjouer les effets d'illusion qu'elle produit sur la scène mondaine, doit l'instrumentaliser pour produire des effets de vérité.
 

   La fable met en scène un homme jeté par la tempête sur une île inconnue. Les habitants de ce lieu, à la recherche de leur roi égaré, le prennent pour le souverain qu'ils cherchent. Absolu hasard de la rencontre, méprise sur les personnes, désir du roi manquant de la part du peuple insulaire. En deux lignes, la parabole figure sous forme concrète les significations que Pascal veut faire entendre à son élève.

  •  D'abord il veut signifier que le hasard préside à l'existence et à la situation des uns et des autres, à la fois dans la société et dans la nature. L'existence est contingente. Elle n'a pas en elle-même de raison d'être. « [...] vous ne vous trouvez au monde que par une infinité de hasards. Votre naissance dépend d'un mariage, ou plutôt de tous les mariages de ceux dont vous descendez. Mais ces mariages, d'où dépendent-ils? D'une visite faite par rencontre, d'un discours en l'air, de mille occasions imprévues. » Thème récurrent chez Pascal ou dans l'existentialisme. Notre existence n'a pas en soi de justification. D'où l'angoisse et pour Pascal la nécessité de la surmonter en pariant Dieu. « Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et que cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. » Pensées, B 194.
  • Il y a chez Pascal une insistance à souligner la dimension misérable de l'existence humaine, à la fois pour comprendre la propension des hommes à se la dissimuler et pour dénoncer la vanité des chemins empruntés. Cette misère est celle d'un être ayant été déchu d'une condition originelle marquée par la « félicité de l'homme avec Dieu ». C'est là le présupposé théologique de Pascal. Son analyse de la condition naturelle et de la condition politique des hommes s'enracine dans la tradition chrétienne. L'homme a perdu sa nature première en perdant Dieu mais la perfection divine a laissé en lui un vide qu'il cherche vainement à combler. Il a conscience de sa misère et cette conscience même est un signe de sa grandeur. Ni ange, ni bête, il aspire à une plénitude qui se refuse, à une justification qu'il ne pourrait trouver que dans un Absolu, en Dieu dit Pascal, mais sa nature corrompue l'incline à les chercher là où elles ne sont pas : dans les biens de l'ordre de la chair et dans ceux de l'ordre de l'esprit. Sans la grâce divine il ignore que son salut se trouve dans les biens d'un ordre surnaturel, l'ordre de la supériorité dont le Christ a donné la mesure.
  • D'où sa frénésie à « passer tout le jour à courir après un lièvre qu'il ne voudrait pas avoir acheté » et sa recherche des marques de reconnaissance sociale, tout cela participant de ce que Pascal appelle le divertissement. Les conduites et les institutions humaines sont toujours pensées par notre philosophe sur fond de cette misère ontologique. Il s'agit de combler un manque d'être, de tenir en respect une angoisse existentielle, le désir de grandeur, d'estime étant, lui aussi, un moyen de masquer son inconsistance et de demander aux autres la justification manquante. Or « Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment, il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables et indifférents, et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle ; nous naissons donc injustes car tout tend à soi » Pensées, B 477. « Qui ne hait en soi son amour-propre, et cet instinct qui le porte à se faire Dieu est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n'est si opposé à la justice et à la vérité » Pensées, B 492.
  • Les hommes étant ce qu'ils sont, les ordres établis sortent de leur concurrence pour le pouvoir, le prestige, la richesse. Ils ont pour fonction de stabiliser les rapports de force en leur donnant l'autorité du droit. D'où la nécessité d'attacher certains respects aux grandeurs instituées afin de promouvoir le dépassement de la violence des prétentions rivales. Pascal voit dans le respect un véritable opérateur de civilité, le moyen de convertir l'injustice naturelle en justice civile. Mais la civilisation de l'injustice naturelle ne la supprime pas : « En un mot le moi a deux qualités : il est injuste en soi en ce qu'il se fait le centre de tout, il est incommode aux autres, en ce qu'il veut les asservir. Car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité mais non pas l'injustice ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l'injustice ; vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, et ainsi vous demeurez injuste et vous ne pouvez plaire qu'aux injustes » B 455.
  • Au regard de la grandeur christique en effet, les grandeurs de l'ordre de la chair et celles de l'ordre de l'esprit n'en sont pas. C'est dire que nul Grand ne peut se prévaloir de la véritable grandeur. Sa supériorité n'est qu'un effet de la fantaisie des hommes et des hasards de l'histoire. Elle est aussi contingente que l'existence : « Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos ancêtres; mais n'est-ce pas par mille hasards que vos ancêtres les ont acquises et qu'ils les ont conservées? Vous imaginez-vous aussi que ce soit par quelque loi naturelle que ces biens ont passé de vos ancêtres à vous? Cela n'est pas véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule volonté des législateurs qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune n'est prise d'un droit naturel que vous avez sur ces choses. S'il leur avait plu d'ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n'auriez aucun sujet de vous en plaindre.»
 
  • Le deuxième enjeu de la parabole est d'établir que l'imagination est la grande maîtresse des représentations aussi bien chez les dominés que chez les dominants. Elle conforte le Grand dans le sentiment d'une grandeur dont il ne voit pas qu'elle n'est que d'établissement mais elle est aussi ce qui est au principe de la reconnaissance des hiérarchies établies par le peuple. C'est ce qu'indique la méprise sur la personne du roi. Le naufragé est pris pour le roi disparu. Ce qui lui confère son statut qui, à l'évidence dans l'expérience de pensée, est un statut usurpé, tient à certains signes extérieurs. Il a « beaucoup de ressemblance de corps et de visage avec ce roi ». Il faut comprendre que la royauté n'est pas une qualité physique. Le roi n'est pas roi par son corps physique, il l'est par les attributs de sa fonction, aussi ne se montre-t-il jamais nu mais toujours paré des signes de son pouvoir et de sa dignité : vêtements, emblèmes, assemblée de dignitaires etc. Il figure en sa personne physique une personne morale, celle du peuple unifié en une communauté d'intérêts, et cela en vertu de la puissance de l'imagination qui confond l'image de la chose avec la chose elle-même.  Cf. « La coutume de voir les rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers, et de toutes les choses qui ploient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans accompagnements, imprime à leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on se sépare point dans la pensée leurs personnes d'avec leurs suites, qu'on y voit d'ordinaire jointes. Et le monde qui ne sait pas que cet effet vient de cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle ; et de là viennent ces mots : « le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc. » » Pensées, B 308.
 
  • Enfin cette parabole montre que l'ordre social n'est pas ce qui est imposé par la force par des dominants même si ce qui le sous-tend est, en dernière analyse, la force. Si c'était le cas, le peuple libéré de son roi ne le chercherait pas et ne rendrait pas les respects dus à la fonction royale à celui qu'il prend pour son roi. Cela signifie qu'un ordre social ne tient que par le consentement de ceux qui le constituent. Sa légitimité de fait revêt une légitimité de droit par la grâce de l'imagination. Sans la conversion de la force en justice, la force ne peut pas fonder un ordre stable. Elle est par elle-même impuissante, elle a besoin d'une justification morale et c'est l'imagination qui confère l'apparence du droit à ce qui en soi est étranger au droit. Pascal a dit cela dans un texte fameux : «  Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite parce qu'il y a toujours des méchants ; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.  La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice parce que la force a contredit la justice et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort on a fait que ce qui est fort fût juste » Pensées, B 298.
 
 
3) Le personnage mis en scène se laisse traiter en roi mais il n'ignore pas qu'il n'a aucun titre à le faire. Et c'est ce qui le distingue du vrai roi. Celui-ci a été institué dans la position qui est la sienne. Le pouvoir politique a bien un fondement légitime et c'est son institution de fait alors que notre naufragé n'a aucune légitimité. En droit positif, il serait un pur usurpateur et Pascal ne veut pas laisser supposer que c'est le cas des souverains réels de l'histoire. « Je ne veux pas dire qu'ils (vos biens, votre statut) ne vous appartiennent pas légitimement, et qu'il soit permis à un autre de vous les ravir; car Dieu, qui en est le maître, a permis aux sociétés de faire des lois pour les partager; et quand ces lois sont une fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce qui vous distingue un peu de cet homme qui ne posséderait son royaume que par l'erreur du peuple; parce que Dieu n'autoriserait pas cette possession, et l'obligerait à y renoncer, au lieu qu'il autorise la vôtre. Mais ce qui vous est entièrement commun avec lui, c'est que ce droit que vous y avez n'est point fondé, non plus que le sien, sur quelque qualité et sur quelque mérite qui soit en vous et qui vous en rende digne. Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre. »
   Le naufragé n'a aucun titre positif à être roi. Le rôle qu'il accepte d'endosser est une pure imposture et il y a tout lieu de penser qu'il s'expose à être démasqué un jour ou l'autre. Pascal le suggère en disant que « Dieu n'autoriserait pas cette possession, et l'obligerait à y renoncer ». C'est la limite de la fiction utilisée pour instruire le jeune prince. Il ne s'agit pas de prétendre que les grandeurs d'établissement sont des usurpations du type de celle que figure le personnage de la parabole. En ce sens il y a une grande différence entre lui et le roi de l'histoire. (Réponse à la question 5)
  La remarque suggère aussi que la position de Pascal est moins conventionnaliste qu'elle ne le semble. Car si l'institution sociale est de pure convention, les conventions sociales sont présentées ici comme cautionnées par la loi divine ou loi naturelle. La cité des hommes n'est pas la cité de Dieu, et en ce sens elle n'a aucun fondement naturel, cela étant, les Etats correspondent aux besoins de la nature humaine, à l'ordre naturel des choses tel qu'il a été voulu par Dieu. «Il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu» lit-on dans Matthieu, XXII, 21 et le premier théologien chrétien du droit naturel de l'Etat, St Paul écrit : «  Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures ; car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu et les autorités qui existent ont été instituées par Dieu. C'est pourquoi celui qui s'oppose à l'autorité résiste à l'ordre que Dieu a établi ». Epître aux Romains XIII 
Cette réserve étant soulignée, il y a un point commun entre le roi de la parabole et le roi de l'histoire. L'un et l'autre n'ont aucun titre naturel à se prévaloir de leur statut social. Celui-ci n'a pas de fondement naturel, il n'a qu'un fondement conventionnel.
Voilà pourquoi il est important que le Grand ait une « double pensée ».   Pensée publique, officielle d'une part, pensée intérieure, secrète d'autre part. Notons que Pascal ne les met pas sur le même plan. L'une est « plus véritable » que l'autre, entendons, elle est plus conforme à la vérité des choses. Dans le for intérieur, elle permet à chacun, au Grand comme aux autres, de savoir que nul n'a un titre naturel à se prévaloir d'une supériorité de droit. En nature les hommes sont égaux, nul n'est né absolument supérieur à un autre. Les inégalités physiques, intellectuelles ne sont pas synonymes d'inégalité morale. Les enfants de Dieu sont égaux aussi bien en qualité de créatures de Dieu qu'en qualité de créatures déchues.    Le Grand, socialement, ne doit pas afficher cette pensée cachée, « pensée de derrière » comme l'appelle aussi Pascal car il doit assumer son rôle social. Par cette seconde pensée, il doit donc avoir une conscience, non moins claire, de sa position sociale afin d'en assumer les obligations avec le sens des convenances propres aux établissements humains.   Par l'une, il doit traiter avec lui-même et se remettre à sa juste place (s'abaisser dit le texte), par l'autre il doit traiter avec le peuple et honorer son statut de supériorité ( s'élever au-dessus du commun des hommes)     4) L'ordre social, vient-on de comprendre, n'a pas de fondement naturel. Les rapports gouvernants-gouvernés sont conventionnellement établis. Ils ne dérivent pas de la nature des choses. En effet, aucun homme, n'est par nature, habilité à gouverner d'autres hommes.
  Platon le disait à sa manière : « Ce ne sont pas des bœufs que nous prenons pour régir des bœufs, pas davantage des chèvres pour régir des chèvres, mais c'est nous, en tant que nous sommes d'une autre espèce supérieure à la leur, qui sommes leurs maîtres » Lois, 713 d-e.
  St Augustin aussi : « Dieu a voulu que l'être raisonnable fait à son image ne dominât que sur des êtres irraisonnables, non pas l'homme sur l'homme, mais l'homme sur la bête. Voilà pourquoi les premiers justes étaient établis comme pasteurs de troupeaux plutôt que comme rois des hommes » St Augustin. La Cité de Dieu, XIX, 15.
 
   Il s'ensuit que seul un être d'une essence supérieure à l'humaine nature pourrait être autorisé à revendiquer une véritable supériorité et seul un tel être pourrait ordonner les rapports humains selon la loi de justice et d'amour. On a traditionnellement donné le nom de Dieu à cet idéal et les instituteurs légendaires des peuples ont cherché à gouverner en son nom (Moïse, Mahomet par exemple).
   Manière de pointer le caractère aporétique du problème politique. Car « Il ne naît pas dans les Etats de roi comme il en éclôt dans les ruches, doués de naissance d'un corps et d'un esprit supérieur » écrit Platon, Politique, 301 c. « Votre âme et votre corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de duc; et il n'y a nul lien naturel qui les attache à une condition plutôt qu'à une autre. » dit Pascal.
   Avec ce propos, le philosophe s'inscrit clairement dans une position conventionnaliste en matière juridique et politique. Ce qui fonde les ordres politiques c'est d'avoir été institués. Ils ne sont pas fondés en nature ou en raison. Ils sont contingents et ne peuvent se prévaloir d'une justice naturelle. Leur justice n'est que de convention mais il ne s'agit pas d'en discuter la légitimité dans l'ordre qui est le leur. L'institution juridique repose sur de bonnes raisons dont la plus essentielle est d'assurer la paix civile. Voilà pourquoi il n'est pas souhaitable que ceux qui ont à obéir aux lois aient l'intelligence de leur caractère conventionnel. Ils pourraient être tentés de cesser d'obéir. Ce serait sans victoire pour la vraie justice et très préjudiciable pour la paix civile (réponse à la question 6). En revanche du point de vue de l'ordre de la supériorité véritable, les ordres civils sont des figures de désordre et d'injustice.
 

 Conclusion:

 
    Pascal dégage à la fin de son texte les implications morales de son analyse.
    Il en est des Grands ce qu'il en est de notre naufragé. Ils n'ont aucun titre naturel à se prévaloir du statut de supériorité que la fantaisie des conventions humaines et les hasards de l'histoire leur ont octroyé. Cette prise de conscience est nécessaire pour s'affranchir de la morgue, de la vanité, de l'insolence voire de la cruauté que se permettent trop souvent ceux qui vivent dans la méconnaissance de la vérité de leur condition naturelle et de leur condition sociale. « Car tous les emportements, toute la violence, et toute la vanité des Grands, vient de ce qu'ils ne connaissent point ce qu'ils sont : étant difficile que ceux qui se regarderaient intérieurement comme égaux à tous les hommes, et qui seraient bien persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite ces petits avantages que Dieu leur a donnés au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. Il faut s'oublier soi-même pour cela, et croire qu'on a quelque excellence réelle au-dessus d'eux; en quoi consiste cette illusion, que je tâche de vous découvrir. »
 
 

 

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2 Réponses à “Premier discours sur la condition des Grands. Pascal.”

  1. cohen guillaume dit :

    si j’ose vous écrire, c’est qu’il me semble, je l’espère à juste titre, que la pensée de tous les philosophes est inclue dans les fables de la Fontaine. Je me suis donc posé la question, La Fontaine est-il un philosophe non reconnu et seulement pris pour un simple amuseur ?

  2. Simone MANON dit :

    Votre propos est tout à fait pertinent. On pourrait faire une grande partie du cours de philosophie en exploitant les fables de La Fontaine. IL n’est pas un philosophe dans la forme puisqu’il est un poète et un fabuliste et non un travailleur du concept mais dans le fond la pensée est d’une grande profondeur.

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