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Pic de la Mirandole. 1463.1494. 

 

« Le parfait artisan décida finalement qu'à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l'homme, cette œuvre à l'image indistincte, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : « Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton propre arbitre, entre les mains duquel je t'ai placé, tu te définis toi-même. Je t'ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur. Tu pourras dégénérer en des formes inférieures, comme celle des bêtes, ou régénéré, atteindre les formes supérieures qui sont divines »

               Pic de la Mirandole. Discours sur la dignité de l'homme. 1486 ou 1487.
 

Thème : La nature humaine.

Questions : L'homme est-il un être de la nature comme les autres ? Qu'est-ce qui fonde sa différence spécifique et constitue le principe de sa dignité ?

Thèse : L'intérêt de ce texte est d'établir que l'homme ne peut pas être enfermé dans les limites d'une nature comme c'est le cas pour la plante et l'animal.  Comme le mythe de Prométhée et avant Rousseau avec le thème de la perfectibilité, Pic de la Mirandole montre que la nature de l'homme est d'être ouverte à une infinité de possibles. Elle se caractérise par sa plasticité. A l'homme est remis le pouvoir d'être le souverain de lui-même. La métaphore de la sculpture indique que l'humanité est sa propre œuvre, qu'elle est au principe des différentes formes qui seront les siennes au cours du temps. L'homme est libre. Il est son propre créateur et selon qu'il développera tel ou tel possible, il dessinera un visage ayant la noblesse des formes supérieures ou au contraire la petitesse des formes inférieures. Mais sa dignité n'est pas liée à telle ou telle métamorphose (par exemple un être cultivé serait plus humain qu'un être inculte, une forme ethnique de l'humanité serait plus humaine qu'une autre), elle est attachée à sa capacité de se métamorphoser. 

 

 
   Pour les curieux, on peut lire le célèbre texte, monument de l'humanisme renaissant, qui ne fut pourtant pas publié à son époque,  d'où j'ai extrait le passage précédent.
 
JEAN PIC DE LA MIRANDOLE
De la dignité humaine
 
   « Très vénérables Pères. J'ai lu dans les écrits des Arabes qu'Abdallah le Sarrasin, à qui l'on demandait quel était, sur cette sorte de théâtre qu'est le monde, le spectacle le plus digne d'admiration, répondit qu'il ne voyait rien de plus admirable que l'homme - opinion que rejoint le fameux mot d'Hermès: « C'est un grand miracle, ô Asclepios, que l'homme ».
 
   Or, méditant sur le sens de ces sentences, je n'étais pas satisfait par les nombreux arguments qui sont avancés de toutes parts en faveur de la supériorité de la nature humaine. L'homme, dit-on, est un truchement entre les créatures, familier des supérieures, roi des inférieures, interprète de la nature grâce à la pénétration de ses sens, à l'enquête de sa raison, à la lumière de son intelligence, intermédiaire entre l'éternité stable et l'instant qui s'écoule, union, comme disent les Perses, et même hymen du monde, et enfin, au témoignage de David, «de peu inférieur aux anges ».
   Ces arguments sont certes importants, mais non point décisifs: ils ne sont pas de ceux qui permettent de revendiquer le privilège de la plus haute admiration. Pourquoi, en effet, n'admirerait-on pas davantage les anges eux-mêmes et les choeurs bienheureux au ciel?
   Finalement j'ai cru comprendre pourquoi l'homme est le plus heureux des êtres vivants - et par conséquent le plus digne d'admiration -, et quelle est précisément la condition que lui a donnée le sort dans l'ordre de l'univers, condition qu'envieraient non seulement les animaux, mais encore les astres et les esprits au-delà du monde. Chose incroyable et étonnante! Et comment ne le serait-elle pas? C'est à cause d'elle que l'homme est à juste titre estimé un grand miracle, et proclamé vraiment admirable. Mais quelle est cette condition? Écoutez, Pères, et prêtez-moi pour ce discours une oreille indulgente, conforme à votre humanité.
   Déjà Dieu le Père, architecte souverain, avait forgé selon les lois de sa sagesse impénétrable l'auguste temple de sa divinité, cette demeure du monde que nous voyons. II avait orné d'esprits la région supra-céleste, animé d'âmes éternelles les globes dans l'éther, et garni d'une foule d'animaux de toutes espèces les déjections et la fange du monde inférieur. Mais l'ouvrage accompli, l'artisan désirait qu'il y eût quelqu'un pour admirer la raison d'une telle oeuvre, pour en aimer la beauté et en admirer la grandeur. C'est pourquoi, selon le témoignage de Moïse et de Timée, quand toutes choses furent achevées, il songea en dernier lieu à produire l'homme. Mais il n'y avait pas dans les archétypes de quoi forger une nouvelle lignée, ni dans ses trésors de quoi doter ce nouveau fils d'un héritage, ni parmi les séjours du monde entier de lieu où faire siéger ce contemplateur de l'univers. Tout était déjà plein, tout avait été distribué entre les ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs. Mais il ne convenait pas à la puissance paternelle de défaillir, comme épuisée, au terme de la génération. Il ne convenait pas à son amour bienfaisant que l'homme, qui devait louer chez les autres créatures la générosité divine, fût contraint à la condamner pour soi-même.
   Le parfait artisan décida finalement qu'à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l'homme, cette oeuvre à l'image indistincte, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi: «Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d'autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton arbitre, entre les mains duquel je t'ai placé, tu te définis toi-même. Je t'ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celles des bêtes, ou, régénéré, atteindre les formes supérieures, qui sont divines ».
   Ô souveraine générosité de Dieu le Père! souveraine et admirable félicité de l'homme! A lui, il est donné d'avoir ce qu'il désire et d'être ce qu'il veut. Les bêtes, au moment où elles naissent, portent en elles dès la matrice de leur mère, comme dit Lucilius, tout ce qu'elles auront. Les esprits supérieurs ont été, dès le commencement ou peu après, ce qu'ils seront à jamais dans les siècles des siècles. Mais dans chaque homme qui naît, le Père a introduit des semences de toutes sortes, des germes de toute espèce de vie. Ceux que chacun a cultivés croîtront, et ils porteront des fruits en lui. Si ces germes sont végétaux, il deviendra plante, sensitifs, il deviendra animal, rationnels, il se fera âme céleste, intellectuels, il sera ange et fils de Dieu. Mais si, insatisfait du sort de chaque créature, il se recueille dans le centre de son unité, devenu un seul esprit avec Dieu, il se tiendra avant toutes choses dans la ténèbre solitaire du Père qui est établi au-dessus de tout.
   Qui n'admirerait ce caméléon que nous sommes? Et sinon qui admirera davantage quoi que ce soit d'autre? Asclépios l'Athénien a dit à juste titre de ce caméléon qu'il était signifié dans les mystères par la figure de Protée, en raison de sa nature muable, qui se transforme elle-même. »
 Œuvres philosophiques, traduction : O. Boulnois et O. Tognon. PUF, 1993, p.3 à 9.
 

 NB: Les curieux peuvent aussi consulter la revue Plastir : http://plasticites-sciences-arts.org/Plastir0_fr.html

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6 Réponses à “La plasticité, principe de la dignité humaine. Pic de la Mirandole.”

  1. […] » La plasticité, principe de la dignité humaine. Pic de la Mirandole […]

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  4. […] Références: école : diagnostic. La morale sans peine. Utah philo. La philo par les mots. J. Leif, Pédagogie générale (Philosophie de l'éducation, tome 1) 1540ans_education.pdf. Oticar.files.wordpress.com/2011/09/philosophie-education.pdf. Version-def.pdf. Cours/sciences_education/l1/intro_philo_education.pdf. Cours de philo l pdf – PDF COURS DE PHILO L. 90352. » La plasticité, principe de la dignité humaine. Pic de la Mirandole. […]

  5. […] » La plasticité, principe de la dignité humaine. Pic de la Mirandole. « Le parfait artisan décida finalement qu'à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l'homme, cette œuvre à l'image indistincte, et l'ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : « Je ne t'ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. […]

  6. eisabeth dit :

    merci

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