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Walden Pond (l'étang de Walden) http://simon-boston.over-blog.com/categorie-11492902.html

 

« Comme je l’ai dit, je n’ai pas l’intention d’écrire une ode à la mélancolie, mais de m’enorgueillir de mes exploits, aussi vigoureusement  que Chanteclair le matin sur son perchoir, quand ce ne serait que pour éveiller mes voisins. […]

    Chaque matin était une joyeuse invitation à mettre ma vie, dans sa simplicité, et je pourrais dire son innocence, à l'unisson avec la nature elle-même. J'ai été un adorateur de l'Aurore aussi sincère que l'étaient les Grecs. Je me levais tôt, et me baignais dans l'étang ; c'était là un exercice religieux, et l'une des meilleures choses que je faisais. On dit que les mots suivants étaient gravés sur la baignoire du roi Tching-Thang : «Renouvelle-toi complètement chaque jour; recommence, et recommence à nouveau, et continue sans cesse à le faire». Je comprends cela. Le matin ramène les âges héroïques. J'étais aussi touché par le léger murmure d'un moustique faisant le tour de ma demeure, invisible et inimaginable aux premières lueurs de l'aube, lorsque j'étais assis, fenêtres et porte ouvertes, que j'aurais pu l'être par une trompette, sonnant une renommée. C'était le requiem d'Homère; une Iliade, une Odyssée dans l'air, chantant son courroux et ses pérégrinations. Il y avait là quelque chose de cosmique; une annonce, toujours vraie, jusqu'à l'intervention d'une défense, que la terre est éternellement fertile et forte. Le matin, qui est la période la plus notable du jour, est l'heure du réveil. C'est à ce moment qu'il y a en nous le moins de somnolence; et pendant une heure au moins, quelque chose en nous s'éveille qui est assoupi tout le reste du jour et de la nuit. On ne peut pas attendre grand-chose d'un jour, si l'on peut appeler cela un jour, où nous ne sommes pas éveillés par notre génie, mais par le geste mécanique de quelque serviteur; où nous ne sommes pas éveillés par notre force, par nos aspirations montant du fond de notre être et nouvellement créées, accompagnées par les accents d'une musique céleste - au lieu de la cloche des usines - et tandis que l'air s'emplit de parfums - éveillés pour une vie plus haute que celle qui était la nôtre au moment où le sommeil nous saisit; ainsi la nuit porte ses fruits, et s'avère aussi bienfaisante que la lumière. L'homme qui ne croit pas que chaque jour contient une heure plus matinale, plus sacrée, plus proche de l'aurore que celles qui sont déjà souillées, désespère de la vie, et poursuit un chemin qui s'enfonce et s'assombrit. Après ces arrêts momentanés de la vie des sens, l'âme de l'homme, ou plutôt ses organes, reprennent leur vigueur avec chaque nouvelle journée, et son génie essaye, une fois encore, de retrouver la noblesse de la vie. Tous les événements mémorables, me semble-t-il, adviennent au matin, et dans une atmosphère matinale. Les Védas disent, « toutes les intelligences s'éveillent avec le matin ». La poésie, les arts, les plus belles et les plus dignes de passer à la postérité parmi les actions des hommes, commencent à cette heure. Tous les poètes et les héros, comme Memnon, sont enfants de l'Aurore, et répandent leur musique au lever du soleil. Pour celui dont la pensée vigoureuse et flexible suit le soleil dans sa course, le jour est un perpétuel matin. Ce que dit l'horloge, ce que sont les attitudes et les travaux des hommes, n'importe pas. Le matin, c'est lorsque je m'éveille, lorsque l'aube est en moi. La réforme morale est l'effort que l'on fait pour rejeter le sommeil. Comment les hommes rendent-ils si mal compte des actions de leur journée, si ce n'est qu'ils étaient assoupis? Ils ne sont pas si pauvres calculateurs. S'ils n'avaient pas été plongés dans cette somnolence, ils auraient accompli quelque chose. Des millions d'entre eux sont assez éveillés pour leurs tâches matérielles, mais un seul sur un million, est assez éveillé pour un effort intellectuel fécond, un seul sur cent millions pour mener une vie poétique ou divine. Etre éveillé, c'est être vivant. Je n'ai pas encore rencontré d'homme qui fût tout à fait éveillé. Comment l'aurais-je regardé en face?

   Il faut que nous apprenions à nous réveiller, et à nous tenir éveillés, non pas grâce à des secours matériels, mais en restant dans une attente constante de l'aube, qui ne nous oublie pas, même au plus profond de notre sommeil. Je ne connais rien d'aussi encourageant que cette indéniable capacité chez l'homme d'élever sa vie par un effort conscient. C'est quelque chose de pouvoir peindre tel tableau, ou de sculpter telle statue, et de créer ainsi quelques beaux objets; mais il est bien plus glorieux de sculpter et de peindre l'atmosphère même et la matière que nos regards traversent, ce que moralement nous sommes capables de faire. Transformer la qualité du jour, c'est là le plus noble des arts. Chaque homme a pour tâche de rendre sa vie, jusqu'au moindre détail, digne d'être contemplée par ses heures les plus élevées, les plus critiques. Si nous refusions d'accepter, ou plutôt si nous rejetions, après nous en être servis, même les plus minces des informations que nous pouvons recevoir, les oracles nous instruiraient clairement de la façon dont nous devons nous conduire.

   Je m'en allai dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte, faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu'elle avait à m'enseigner, afin de ne pas m'apercevoir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu. Je ne voulais pas non plus apprendre à me résigner à moins que cela ne fût absolument nécessaire. Je désirais vivre profondément, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez vigoureusement, à la façon Spartiate,  pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, couper un large andain, et tondre ras, acculer la vie dans un coin, et en avoir raison, jusqu'au bout, et si elle se révélait mesquine, eh ! bien, alors lui enlever toute sa mesquinerie foncière, et avertir le monde entier qu'elle était cela; ou, si elle était sublime, l'apprendre, par l'expérience que j'en ferais et être capable d'en rendre compte avec exactitude dans l'entreprise qui suivrait. Car la plupart des hommes, me semblait-il, sont plongés dans une étrange incertitude là-dessus, ne sachant si elle vient du diable ou de Dieu, et ils ont un peu vite conclu que le but de l'homme ici-bas est de « glorifier Dieu et de trouver en Lui leur bonheur à jamais».

   Henry David Thoreau. Walden ou la vie dans les bois. Où je vivais et pourquoi je vivais,  Trad. G. Landré-Augier, p. 187- 193 à 197.

 

Eléments d’élucidation.

 

    Plus je lis et relis Thoreau, plus je m’aperçois que sa séduction procède de sa tentative de capter le secret de la vie, de l’arracher aux scories de nos préjugés et de nos artifices afin de le porter à l’expression pure de son sens. Entreprise héroïque s’il en est que la recherche du vrai aux couleurs de l’aurore. Comment recouvrer le printemps de la vie en des temps crépusculaires où la poussière des bibliothèques et la fumée des bourses de commerce ont éloigné l’humaine condition des riches plaines et de l’obscure forêt où s’élève l’arbre de la vie ? Comment remonter aux racines du monde, à sa virginité comme s’y efforcera aussi Cézanne ? Dire la vie dans son mystère et ses obscurités, dans sa gestation nocturne et son jaillissement irrépressible offerts à une conscience émerveillée en charge de les mettre en mots et d’en accomplir les promesses. Telle est la grande affaire de Thoreau. S’approcher au plus près de ce qui est à la fois le plus proche et le plus lointain : la Vie dans sa simplicité originelle et sa vérité innocente. En sentir la palpitation dans une vigueur physique et mentale intensifiée par l’éveil du corps et de l’esprit. Retrouver les accents d’une langue adamique, fidèle «au langage que les choses et les événements parlent sans métaphore, seul langage vaste et universel» (Walden, Bruits, p. 227).

   Mission impossible sans doute et le poète sait bien qu’il ne peut réussir à être la voix transparente du poème du monde. « Les faits les plus étonnants et les plus réels ne se peuvent jamais être communiqués d’homme à homme. La véritable moisson de ma vie quotidienne est en un sens aussi intangible et indescriptible, que les nuances du matin et du soir. C’est un peu de poussière d’étoiles qui a été saisi, un segment de l’arc-en-ciel que j’ai pu accrocher au passage » (Walden, Règles de l’éthique, p. 379).

   Mais il faut suivre son Génie malgré les difficultés et garder le cap.

   Que cela implique une seconde naissance, cela va de soi. Le tribut que l’homme doit payer au culte de la vérité n’est jamais anodin. La ciguë parfois, la solitude toujours, car si tous les chemins mènent à Rome, les moins familiers ne sont guère fréquentés. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le chemin emprunté par Thoreau n’est pas des plus communs. C’est par là qu’il inspire le respect et confère à sa vie une dimension philosophique. Car un vrai philosophe est autre chose qu’un professeur de philosophie même s’il ne faut pas sous-estimer l’intérêt d’une activité consacrée à la transmission des valeurs pour lesquelles il vaut la peine de vivre. Mais on peut exceller dans le discours sans se préoccuper de mettre sa vie au diapason de sa quête spirituelle et morale. Or, la résolution des problèmes philosophiques n’est pas affaire de théorie seulement. Elle engage la pratique surtout quand on a le projet de témoigner par son vécu et son verbe d’une vérité oubliée, occultée, travestie par la pratique coutumière des hommes. Comment y parvenir sans dépouiller son existence de tout ce qui fait obstacle à cette visée ? On ne se désaliène pas par un coup de baguette magique et ni le carcan des conventions sociales, ni le poids des traditions, ni les effets de la sophistication des conditions de vie ou du divertissement ne se mettent hors-jeu par une simple opération mentale. Il y faut une transformation radicale des modalités d’existence, une discipline de vie que Thoreau met en œuvre avec une radicalité exemplaire. Non point que l’idéal philosophique n’ait pas toujours été indistinctement théorique et pratique. Le souci de la vérité et le soin de son âme sont solidaires dans l’amour de la sagesse, mais l’ascèse requise n’exige pas toujours de s’éloigner du milieu humain. Socrate par exemple ne sortait pas de la ville car disait-il : « C’est que j’aime apprendre, et les champs et les arbres ne veulent rien m’enseigner, seulement les hommes des villes » (Phèdre, 230 d). Pour  Thoreau au contraire, le dévoilement du vrai ne s’opère pas dans l’espace social du commerce intellectuel même s’il n’est pas négligeable et s’il aimait dialoguer avec ses amis. Non, la véritable conversion intellectuelle a des conditions esthétiques et éthiques qui sont celles de l’immersion dans la nature sauvage, de l’assomption de la solitude et de l’écoute d’une altérité autrement plus significative que celle de nos alter ego pour ressaisir notre propre identité.

   D’où  la retraite de deux ans et deux mois dans les bois, à proximité du désormais célèbre lac. Ecole de vie, école de vérité, ascèse nécessaire à la clairvoyance poétique et philosophique.

   Il s’ensuit que si l’œuvre de Thoreau est celle d’un poète plus que d‘un philosophe au sens académique de terme, l’homme a l’envergure d’un philosophe. On ne comprend rien à Walden si on ne voit pas que c’est  une expérimentation ayant le sens d’un acte philosophique. Le dénuement de la vie dans les bois, l’effort de recommencer comme les enfants l’aventure humaine, la vie spartiate comme voie d’accès à l’essentiel ; tout cela fait de la vie de Thoreau une vie philosophique au sens où la philosophie était inséparable, pour les Anciens, d’un ensemble d’exercices spirituels. Walden est un exercice spirituel et quel exercice ! Il fallait la solide conviction que le secret à révéler est incompatible avec les conditions de la vie civilisée pour conduire une telle expérience et pour y trouver manifestement le cadre d’un accomplissement existentiel.

   Et de fait, Thoreau était persuadé que « Le luxe, en général, et beaucoup du soi-disant bien-être, non seulement ne sont pas indispensables, mais sont un obstacle positif à l'ascension de l'espèce humaine. Au regard du luxe et du bien-être, les sages ont de tous temps mené une vie plus simple et plus frugale que les pauvres. Les anciens philosophes, chinois, hindous, persans et grecs, représentent une classe que pas une n'égala en pauvreté pour ce qui est des richesses extérieures, ni en richesses pour ce qui est des richesses intérieures. Nous ne savons pas grand-chose sur eux. Il est étonnant que nous sachions d'eux autant que nous faisons. La même remarque peut s'appliquer aux réformateurs et bienfaiteurs plus modernes de leur race. Nul ne peut se dire impartial ou prudent observateur de la vie humaine, qui ne se place sur le terrain avantageux de ce que nous appellerons la pauvreté volontaire. D'une vie de luxe le fruit est luxure, qu'il s'agisse d'agriculture, de commerce, de littérature ou d'art. Il y a de nos jours des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes. Encore est-il admirable de professer pour quoi il fut jadis admirable de vivre. Être philosophe ne consiste pas simplement à avoir de subtiles pensées, ni même à fonder une école, mais à chérir assez la sagesse pour mener une vie conforme à ses préceptes, une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité, et de confiance. Cela consiste à résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non pas en théorie seulement, mais en pratique. Le succès des grands savants et penseurs, en général, est un succès de courtisan, ni royal, ni viril. Ils s'accommodent de vivre tout bonnement selon la règle commune, presque comme faisaient leurs pères, et ne se montrent en nul sens les procréateurs d’une plus noble race d’hommes » (Walden, Fabulet, p. 22).

   Or l’intuition de la noblesse de la vie et de l’assignation de chacun à faire de sa propre vie un hymne à sa gloire est au principe de la pensée de  Thoreau. D’où ses difficultés avec la société des hommes. Que font-ils de leur vie ? Comment peuvent-ils en dilapider le trésor aussi futilement ? Ils acceptent de la perdre sous prétexte de la gagner en aliénant la plus grande partie de leur temps dans le travail des champs, de  l’atelier ou de l’usine. Des heures durant ils asservissent leur corps et leur esprit à des tâches mécaniques pour produire une richesse dont ils pourraient se passer au profit de la jouissance de biens plus substantiels. Tout se passe comme s’ils vivaient d’une vie qui n’est pas la vraie vie. Sans cesse hors d’eux dans la poursuite de fins illusoires, ils sont aliénés mais ils l’ignorent. «  La plupart des hommes vivent des existences de calme désespoir. Ce qu’on appelle résignation est un désespoir absolu » (Walden Economie, p. 79). Pourtant il n’y a aucune fatalité à ce qu’il en soit ainsi. La vie n’est pas faite pour être embrigadée, mutilée, subie, elle est faite pour s’affirmer dans son mouvement naturel de jouissance de soi et de croissance vers les sommets, à la manière des arbres dont les fruits s’épanouissent au plus près du ciel.

   Telle est la vérité qui anime nos jambes impatientes de traverser les murs de l’enceinte qui les emprisonne pour parcourir les espaces libres. Libres des clôtures, libres des vestiges d’un temps révolu, à la mesure enfin des aventures du présent, celles de notre vie enfin éveillée à la conscience d’elle-même.

   On peut dire que ces significations constituent la substance du  thème de la vie éveillée chez Thoreau. Thème philosophique s’il en est. Il est récurrent aussi bien dans la pensée occidentale que dans la pensée orientale, l’une et l’autre étant familières à la culture de Thoreau. Qu’il s’agisse du bouddhisme ou des grands maîtres de l’Occident, la vie ordinaire des hommes est dénoncée comme une forme de sommeil. La vraie vie suppose de se réveiller. « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue » disait Socrate et Kant remerciait Hume de l’avoir réveillé de son sommeil dogmatique.

   On a tendance à interpréter ces références dans un sens purement intellectuel comme si l’éveil philosophique était exclusivement une affaire intellectuelle dont l’enjeu est la réappropriation par l’esprit de la maîtrise de ses opérations. On n’a pas tort d’insister sur ce point car la conscience étant au principe de toute expérience, son acuité est une condition de la sensibilité physique et morale. La conscience endormie est une conscience émoussée, ankylosée dans des habitudes la rendant indisponible aux valeurs supérieures, qu’il s’agisse de la beauté, de la bonté ou de la vérité. En ce sens, l’éveil consiste toujours à rompre avec la familiarité du sens reçu pour s’engager dans l’aventure du sens interrogé avec la curiosité indéfectible de l’âme attentive à l’infinie richesse du monde. La conscience éveillée est donc une conscience critique, en rupture avec les préjugés ou l’impensé tenant lieu de pensée à la plupart des hommes. « Il n’est jamais trop tard pour renoncer à nos préjugés, écrit Thoreau. Aucune façon de penser ou d’agir, aussi antique qu’elle soit, ne peut être acceptée sans preuves. Ce que tous répètent, ou ce à quoi ils donnent leur assentiment tacite aujourd’hui, peut être faux demain, pour se révéler comme une simple fumée d’opinion que certains ont prise pour un nuage capable de répandre une pluie féconde sur leurs champs. Lorsque les vieilles gens  vous diront que vous ne pouvez faire quelque chose, essayez, et vous découvrirez que vous pouvez le faire. Que les vieux agissent comme les vieux, les jeunes comme des jeunes » (Walden, Economie,  p. 81).

   Faire le ménage dans les pensées convenues, dépouiller le vieil homme, ne jamais sacrifier  les valeurs universelles et éternelles aux fausses idoles que les hommes honorent pour leur servitude. Par cette injonction, Thoreau s’inscrit dans la grande tradition philosophique nous faisant obligation de ne pas confondre l’opinion et la pensée et de déjouer le piège des conditionnements que chacun subit à son insu par le seul fait qu’il parle sa langue maternelle et qu’il est inscrit dans un contexte social, culturel, historique. Réapprendre l’étonnement, le doute, le questionnement de l’enfant encore ouvert à l’imprévisible surgissement de l’Etre. Se tenir dans l’Ouvert, les pieds bien arrimés sur le sol où poser le « Réalomètre ». « Si vous vous tenez juste devant un fait, face à face, vous verrez le soleil luire sur ses deux faces à la fois, comme si c’était un cimeterre, et vous sentirez son tranchant net couper votre cœur et votre moelle. Que ce soit la vie ou la mort, c’est à la réalité seulement que nous aspirons. Si nous sommes vraiment à l’agonie, que nous entendions le râle dans notre gorge, que nous sentions le froid gagner nos membres ; si nous sommes vivants, vaquons à nos affaires » (Walden, Où je vivais et pourquoi je vivais, p. 207). 

 Et la grande affaire du philosophe et du poète est de « se frayer un passage malaisément, laborieusement, à travers la boue et la vase des opinions, préjugés et traditions, des tromperies et des apparences – alluvions qui couvrent le globe – de Paris à Londres, de New-York à Boston et à Concord, à travers églises et états, à travers poésie, philosophie et religion, jusqu’à ce que nous touchions le fond solide et rocheux, que nous pouvons appeler réalité » (Ibid. p. 205).

  Comme tous les grands philosophes, mais avec le verbe du poète, Thoreau, dit son amour intransigeant de la vérité, son obstination à traverser les apparences et à fuir l’écume de la comédie humaine. Autant dire que la lecture des journaux n’est pas sa prière quotidienne. «  Pour un philosophe, toutes les nouvelles, comme on les appelle, ne sont que bavardages, et ceux qui les éditent, et qui les lisent, ne sont que de vieilles commères qui bavardent en prenant leur thé. Cependant, ils sont nombreux à rechercher avidement ces commérages. » (Ibid. p. 201). Seul est sublime  ce qui a une existence permanente et absolue. « Combien il est important de savoir ce qui jamais ne vieillit ! » (Ibid. p. 208), ce qui nous aveugle et que nous ne savons pas voir. Ouvrons grands nos yeux au spectacle du vrai. Il n’y a pas d’autre divinité que celle qui constitue le texte du monde mais seule l’ascèse de ce qui lui fait écran la rend visible.

   D’où la prière du poète : «Mieux que l’amour, l’argent, la gloire, donnez-moi la vérité. Je me suis assis à une table où nourriture et vin étaient riches en abondance, et le service obséquieux, mais où n’étaient ni sincérité, ni vérité ; et c’est affamé que j’ai quitté l’inhospitalière maison » (conclusion de Walden, Fabulet, p. 373). 

    Ne pas être chez soi au pays de l’ignorance qui s’ignore, aspirer à l’ignorance savante des esprits vivants, là est bien le propre de l’expérience philosophique, quel que soit le nom que l’on donne à l’inhospitalière maison. Platon la comparait à une caverne et s’il invitait à gravir le chemin de la connaissance, il ne faut pas se tromper sur l’enjeu de la tâche. Pour tous les grands penseurs, cet enjeu est le salut de notre existence. L’activité théorique n’est une fin en soi, qu’autant que les fins éthiques, politiques, esthétiques lui sont consubstantielles. Il s’agit avant tout de promouvoir les conditions de la vraie vie, d’accomplir les possibilités les plus hautes de l’humaine condition.

   Il s’ensuit que l’éveil de la conscience est conçu comme le vecteur du perfectionnement moral et la condition de la vie bonne et heureuse tant à l’échelle individuelle que collective.

   Ce  n’est pas différent chez Thoreau, sauf que le poète fait l’économie de la dimension proprement théorique de la philosophie. Ce qui ne doit pas nous abuser. S’il n’avait pas la solide culture grecque et latine qui est la sienne, aurait-il pu entendre la colère d’Achille et les errances d’Ulysse dans le bourdonnement du moustique ? Aurait-il pu célébrer un art de vivre aussi sain et enjoué que l’hymne au jour nouveau de Chanteclair, appelant chaque matin à renouveler sa confiance dans « l’éternelle vigueur et fertilité du monde » ? La sève dont se nourrit Thoreau n’est pas seulement celle qui irrigue les végétaux ou fait ruer l’animal domestique dans les brancards. Elle est aussi celle des livres « les plus vieux et les meilleurs qui viennent se placer naturellement et à bon droit sur les étagères de toute humble demeure » (Walden, Lecture, p. 218).

   Il me semble donc que ce qui fait la puissance d’émotion de son éloge de l’éveil  tient au fait qu’il est porté à la fois par le souffle du poète, la sagesse du philosophe et la ferveur de l’adorateur des dieux.

 Au confluent de ces trois sources d’inspiration, il fait entendre son chant et le miracle veut que chacun s’y reconnaisse. Ce n’est pas seulement moi qui le dis, c’est  aussi le génial Proust : «  Lisez les pages admirables de Walden, conseille-t-il à son amie Anna de Noailles. Il semble qu’on les lise en soi-même tant elles sortent du fond de notre expérience intime » (Correspondance de Marcel Proust, II, Lettres à la Comtesse de Noailles, Plon, 1919, p. 70.72)

 Thoreau a l’art de sculpter une atmosphère. La magie du récit de sa vie dans les bois procède de la substance de l’air qu’il nous fait respirer, un air ayant le pouvoir d’irradier ce que le poète appelle « le matin intérieur » dans nos muscles, notre cœur, notre âme. Que chacun soit attentif à son vécu : impossible de lire le texte qui suggère ces réflexions sans se sentir soi-même appelé à une vie plus haute, une vie héroïque, celle qui s’épanouit dans les œuvres immortelles de l’humanité. « La poésie et l’art, et les plus nobles comme les plus notables actions des hommes, datent de cette heure-là » dit-il. Et cela n’a rien à voir avec le temps des horloges. Il ne suffit pas que le soleil se lève pour que ce soit le matin, « Le matin, c’est lorsque je m’éveille, lorsque l’aube est en moi », « C’est seulement le jour où nous nous éveillons qui a la clarté de l’aube ». La capacité de voir dans le soleil « l’étoile du matin » n’est pas tributaire de l’heure que marque la montre ou du temps qu’il fait  mais d’une source de vie  jaillissante qui coule en nous si nous lui ouvrons la voie.  Seule  la somnolence en tarit l'abondance, en suspend l'élan ascentionnel  et en trouble la clarté. « L’homme qui ne croit pas que chaque jour contient une heure plus matinale, plus sacrée, plus proche de l’aurore que celles qui sont déjà souillées, désespère de la vie, et poursuit un chemin qui s’enfonce et s’assombrit ».

   D’où l’importance d’un certain nombre de rites et les bienfaits de la prédication des élus. De toute évidence, Thoreau a le sentiment d’en être un : «  Parfois, lorsque je me compare à d’autres hommes, il me semble que j’ai reçu des dieux plus de bienfaits qu’eux, au-delà de tous les mérites dont j’ai conscience ; comme si j’avais reçu d’eux une garantie, une sécurité que mon prochain n’a pas, comme si j’étais tout spécialement guidé et gardé » (Walden, Solitude, p. 256. 257).  Aussi  ne se contente-t-il  pas de témoigner de son expérience, il prêche. Il y a du pasteur en lui et je ne doute pas que le poète ait sa chapelle spirituelle. Mais elle lui ressemble par son horreur du troupeau, son goût de la solitude, sa conviction que les plus hautes vertus humaines sont le propre d’individus jaloux de leur indépendance. Rien n’est plus étranger aux êtres de la veine d’un Socrate ou d’un Thoreau que les embrigadements collectifs. Occasion de s’interroger sur la profondeur des malentendus qui sont au principe de la récupération de Thoreau par certains idéologues du moment.

   « Il faut que nous apprenions à nous réveiller, et à nous tenir éveillés » répète-t-il. Mais certainement pas en faisant usage de moyens artificiels. Les drogues, les excitants sont symptômes d’impuissance. « Il n'est pas nécessaire de prendre de l'éther pour ceux qui, les heures où ils sont éveillés et sains d'esprits, sont transportés par une pensée». (Journal, II, p. 194, 12 mai 1851). Le salut est en nous, dans les ressources de la conscience. « Je ne connais rien d’aussi encourageant que cette indéniable capacité chez l’homme d’élever sa vie par un effort conscient », car « La perspective, pour un homme qui est mort, de s’éveiller, de s’ouvrir à la vie, fait que le temps et le lieu n’importent pas. L’endroit où cela peut arriver est toujours le même, et indiciblement délicieux pour tous nos sens. La plupart du temps, seulement les circonstances extérieures et passagères sont l’occasion de nos actes. Et elles sont en fait la cause de notre distraction. Plus proche de toutes choses est ce pouvoir qui les crée. Plus près de nous les lois les plus nobles sont sans cesse appliquées. Plus près de nous n’est pas cet ouvrier que nous avons embauché, et avec qui nous aimons tant causer, mais l’ouvrier dont nous sommes l’oeuvre» (Walden, Solitude, p. 259).

   Il n’y a pas d’autre ouvrier de notre être, de notre vie et de notre connaissance que nous-même. Thoreau n’hésite d’ailleurs pas à soutenir qu’il n’y a pas de chef-d’œuvre supérieur à celui-là. « C'est quelque chose de pouvoir peindre tel tableau, ou de sculpter telle statue, et de créer ainsi quelques beaux objets; mais il est bien plus glorieux de sculpter et de peindre l'atmosphère même et la matière que nos regards traversent, ce que moralement nous sommes capables de faire. Transformer la qualité du jour, c'est là le plus noble des arts. Chaque homme a pour tâche de rendre sa vie, jusqu'au moindre détail, digne d'être contemplée par ses heures les plus élevées, les plus critiques ».

   Faire de sa propre existence une oeuvre d'art. En être le créateur, voilà l’art royal et viril. Il a ses rythmes, ses exigences, ses rites.

  Simplicité d’abord. « Simplifiez, simplifiez. Au lieu de trois repas par jour, si c’est nécessaire, n’en prenez qu’un. Au lieu de cent plats, cinq ;  et réduisez à l’avenant le reste » (Walden, Où je vivais, pourquoi je vivais, p. 197). La sagesse est dans une stricte économie. Tout superflu est gaspillage, divertissement, entrave à la vie supérieure.

  Lenteur aussi. Les hommes vivent trop vite. La vitesse est un leurre. On ne monte pas au ciel en chemin de fer et à en forger les traverses plutôt que les étais de nos vies, on risque bien d’en faire les frais. « Nous ne montons pas en chemin de fer, écrit Thoreau, c’est eux qui montent sur nous. […] Pourquoi vivre avec une telle hâte et un tel gaspillage de vie ? » (Ibid. p. 199). Le poète excelle dans le talent de mettre en image l’absurdité des vies affairées, indifférentes aux requêtes de la vraie vie, inlassablement empressées de sacrifier à l’inanité des intérêts mondains.

 Ascèse enfin, au sens où ce n’est plus seulement celle des conditions matérielles d’existence. Ce point est le plus délicat de la pensée de Thoreau. Il permet de nourrir des soupçons, exploités par certains, sur les sources psychologiquement pathologiques de sa pensée et de sa vie. Il n’aurait pas pu liquider l’héritage d’un puritanisme sévère, il ne ferait que rationaliser ses difficultés avec le corps, la sexualité, les autres etc. Il avouait d’ailleurs ne pas être à l’aise pour parler de la sexualité et de la chasteté. Dans une lettre à un ami à qui il envoie deux essais, un sur « l’amour », l’autre sur « La chasteté et la sensualité », il confesse «un manque d’assurance et un sentiment de confusion, ne sachant pas jusqu’où il parle de la condition des hommes en général, et jusqu’où il trahit ses défauts particuliers » (Cité par Michel Granger dans Henry David Thoreau, Belin, 1999, p. 54. Extrait de la Correspondance, 288).

   Les formules sont parfois abruptes. Qu’on en juge par soi-même : « Nous avons conscience qu’il existe en nous un animal qui s’éveille à mesure que notre nature élevée s’assoupit. Il est rampant et sensuel, et probablement ne peut pas être complètement expulsé ; comme les vers qui même durant notre vie et malgré notre santé, occupent nos corps. Nous pouvons peut-être nous retirer loin de lui, mais pas changer sa nature. Je crains qu’il ne puisse même jouir d’une santé qui lui est propre ; que nous puissions aller bien, sans jamais être purs. L’autre jour, je ramassai la mâchoire inférieure d’un sanglier, avec ses dents et ses défenses blanches et saines, suggérant qu’il existe une santé et une vigueur animales, distinctes de la santé et de la vigueur spirituelles. Cette créature réussissait par d’autres moyens que la tempérance et la pureté » (Walden, Règles de l’éthique, p. 381.383).

   A une première lecture, ce passage et ce qui suit dans le chapitre Règles de l’éthique semblent une charge contre le corps et ses pulsions, une condamnation en des termes quasi pauliniens de la chair et une glorification de la pureté et de la chasteté. Et pourtant, il me semble que ce n’est pas le sens du propos de Thoreau. Une telle interprétation est incompatible avec sa sanctification de la Nature. Car il n’y a pas d’autres dieux pour notre poète que la Terre comme matière vivante et, pour qui sait l'entendre, la musique terrestre a des accents célestes. L’Olympe n’est pas extérieur au monde, il lui est immanent (p. 189), il suffit pour le voir de regarder la mâchoire du sanglier. Elle est vigoureuse et saine comme l’est la vie sauvage dans son innocence animale. Celle-ci est toujours exaltée chez Thoreau. Il en ressent en lui la rémanence, non pour s’en lamenter mais pour la célébrer. En témoigne cet aveu sans ambiguïté : «  Comme je rentrai chez moi avec ma brochette de poissons, laissant traîner ma canne à pêche, il faisait presque nuit et j’aperçus une marmotte traversant furtivement le sentier que je suivais ; je ressentis un frisson de plaisir sauvage, étrange, et j’eus la tentation soudaine et vive de la saisir et de la dévorer toute crue ; non pas que j’eusse faim, à ce moment, mais à cause de ce qu’elle représentait de vie sauvage. Une ou deux fois, pourtant, tandis que je vivais près de mon étang, je me surpris à courir les bois, comme un chien de chasse affamé, en proie à un étrange déchaînement, cherchant quelque gibier que je puisse dévorer, et aucun n’aurait pu me sembler trop sauvage. Les lieux les plus perdus m’étaient devenus familiers, sans que je puisse me l’expliquer. J’ai trouvé, je trouve encore en moi-même, une aspiration vers une vie plus élevée, ou, comme on l’appelle, spirituelle – et c’est le cas de la plupart des hommes – et aussi un autre instinct vers une vie primitive, rude et sauvage et je les respecte tous deux ; j’aime la vie sauvage autant que la vie morale » (Walden, Règles de l’éthique, p. 369).

   On ne peut être plus clair. La vie sauvage est divine autant que la vie morale, mais elle ne l’est que là où elle est la vérité essentielle de l’être. Et c’est le cas chez l’animal exclusivement car il ne participe d’aucune autre dimension que celle de l’animalité. Il n’en est pas de même de l’humaine condition. Comme le sauvage est l’essence du sanglier, sa pureté à lui, la vie morale est l’essence de l’animal ayant une dimension spirituelle, (« Toute notre vie est étonnamment morale » p. 381) et la pureté de celle-ci ne peut pas s’accomplir par les mêmes moyens que ceux de le la plante ou de l’animal. Il y faut une relève, un effort conscient, afin de porter toutes nos fonctions à la hauteur d’une pureté humaine aussi réussie que l’est la pureté animale. Ne pas avoir honte de leur trivialité. Déféquer, uriner, coïter, manger, avec la simplicité et l’innocence de la nature, mais d'une nature spiritualisée. Là est la difficulté. Si le pur est ce qui est exempt de tout mélange, il n'y a que l'animal qui ait ce privilège car sa nature n'est pas mêlée d'humanité comme la nôtre l'est d'animalité. Il jouit de la santé qui lui est propre alors que la nôtre est plus ambiguë. Notre réalité composée compromet aussi bien l'épanouissement physique ( «Je crains qu’il ne puisse même jouir d’une santé qui lui est propre»), que l'accomplissement spirituel ( «Je crains que nous puissions aller bien, sans jamais être purs»).

   Pour autant que je le comprenne, Thoreau ne se sent pas déchiré, comme Baudelaire entre une aspiration vers le haut et une aspiration vers le bas. Il n’y a pas de « bas » dans son expérience de la vie. Le ciel est sur la terre et « son fond est constellé de cailloux qui sont les étoiles » (p. 207). S’il se sent impur, ce n’est pas de se sentir tenté par Satan, c’est de ne pas parvenir à donner à sa vie morale, ni plus ni moins divine que la vie du sanglier, la perfection, l’innocence, la simplicité de cette dernière.  Il me semble que son drame est de ne pas parvenir à unifier une vie dont l'idéal serait d'exhiber  la puissance de la vie sauvage dans la forme de la spiritualité.

   Il signifie par là que la vie poétique a des conditions physiologiques incompatibles avec une sensualité  non maîtrisée. L’inspiration, l’élan vers les cimes, qui est l’élan naturel des arbres, requièrent l'exercice d'un empire sur nos passions et nos sens.  La gloutonnerie, la luxure, la mollesse, tout autant que les murs des usines ou des habitations fermées « à la visite du dieu voyageur » ou aux caprices « d’une déesse laissant traîner ses draperies » (p. 189), sont le tombeau de ce qui essentiel dans la vie humaine. Son intensité est compromise par son gaspillage dans les satisfactions communes. «L'énergie génératrice qui, lorsque nous nous laissons aller, nous rend dissipés et vils, lorsque nous sommes continents, nous donne vigueur et inspiration. La chasteté est l'épanouissement de l'homme; et ce que l'on appelle Génie, Héroïsme, Sainteté, et autres, ne sont que les fruits qu'elle porte».

   En disant que« la sensualité est paresse d’esprit » (p. 385), Thoreau me semble délivrer la vérité de l’idéal ascétique, telle que Nietzsche la dévoilera aussi : « Quel est le sens de tout idéal ascétique ? — Chez les artistes il ne signifie rien, quelquefois aussi des choses multiples ; chez les philosophes et les savants quelque chose comme un flair et un instinct pour les conditions favorables à la haute spiritualité » (Généalogie de la morale, troisième dissertation, introduction).

   Or la haute spiritualité est l’enjeu de la vie de Thoreau. « Des millions d'entre eux (les hommes) sont assez éveillés pour leurs tâches matérielles, mais un seul sur un million, est assez éveillé pour un effort intellectuel fécond, un seul sur cent millions pour mener une vie poétique ou divine. Etre éveillé, c'est être vivant. Je n’ai pas encore rencontré l’homme qui fût tout à fait éveillé. Comment l’aurais-je regardé en face ».

   Thoreau veut être celui-là. D’où l’immersion quotidienne dans les eaux du lac comme un baptême chaque jour renouvelé. Renaître chaque jour à une vie plus dense, plus éveillée à la splendeur de la création  et à l’écoute du poème à transcrire. « Le vent du matin souffle sans cesse, le poème de la création est ininterrompu ; mais rares sont les oreilles qui l’entendent » (p. 189).

 Se rendre disponible à la nouveauté absolue du moment présent. «  Par n’importe quel temps, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, j’ai fait tous mes efforts pour donner toute sa valeur au moment présent, pour le marquer d’une encoche sur mon bâton ; pour m’arrêter debout au point de rencontre de deux éternités, ce qui est le moment présent, sans dévier du tout » (p. 91). « Par-dessus tout nous ne pouvons pas nous permettre de vivre hors du présent. Béni entre tous les mortels celui qui ne perd pas un instant de la vie qui passe à se souvenir du passé ! A moins que notre philosophie n’entende chanter le coq dans chaque cour de ferme de notre horizon, elle est dépassée. Un tel son nous rappelle généralement que nos activités et nos habitudes de pensée sont en train de devenir rouillées et obsolètes. Sa philosophie indique une heure plus récente que la nôtre. Il suggère un testament plus neuf, l’évangile selon l’instant présent. Il n’est pas demeuré en arrière, il s’est levé tôt et a conservé son avance, pour être là où il doit être au moment opportun, à l’extrême pointe du temps. Il exprime la santé et la vigueur de la Nature – une vantardise à la face du monde – une santé jaillissante comme d’une source, une nouvelle fontaine des Muses pour célébrer ce tout dernier instant du temps », Marcher, Cahier de l’Herne, p. 108.

    Car il n’y a pas d’autre vie vivante que celle qui s’affirme hic et nunc dans la charge du sanglier, dans l’enthousiasme du poète ou la clairvoyance du philosophe. La vraie vie se vit au présent dans une gratitude infinie à l’égard de ce qui est.

NB : Henry David Thoreau n’ayant pas eu la chance de trouver son Baudelaire comme Poe, je me permets de donner à lire le texte dans les deux traductions dont je dispose dans ma bibliothèque. Mais j’ai le sentiment que ni l’une ni l’autre ne sont à la hauteur du texte original. Je le sens par une certaine manière d’achopper parfois sur la lettre alors que je me sens emportée par le souffle qui s’en dégage cependant. Thoreau disait que « Les œuvres des grands poètes n’ont pas encore été lues par l’humanité, car seuls de grands poètes peuvent les lire » (Walden, Lecture). A fortiori, seuls de grands poètes peuvent les traduire. Marcel Proust d’abord, puis André Gide en avaient eu l’intention. Quel dommage qu’ils y aient renoncé !  Nul doute que Thoreau aurait trouvé en l’un ou l’autre un génie à sa mesure.

  « Je l’ai dit, je n’ai pas l’intention d’écrire une ode à l’abattement, mais de claironner avec toute la vigueur de Chanteclair au matin, juché sur son juchoir, quand ce ne serait que pour réveiller mes voisins. […]

   Il n'était pas de matin qui ne fût une invitation joyeuse à égaler ma vie en simplicité, et je peux dire en innocence, à la Nature même. J'ai été un aussi sincère adorateur de l'Aurore que les Grecs. Je me levais de bonne heure et me baignais dans l'étang; c'était un exercice religieux, et l'une des meilleures choses que je fisse. On prétend que sur la baignoire du roi Tching-thang des caractères étaient gravés à cette intention: «Renouvelle-toi complètement chaque jour; et encore, et encore, et encore à jamais.» Voilà que je comprends. Le matin ramène les âges héroïques. Le léger bourdonnement du moustique en train d'accomplir son invisible et inconcevable tour dans mon appartement à la pointe de l'aube, lorsque j'étais assis porte et fenêtre ouvertes, me causait tout autant d'émotion que l'eût pu faire nulle trompette qui jamais chanta la renommée. C'était le requiem d'Homère; lui-même une Iliade et Odyssée dans l'air, chantant son ire à lui et ses courses errantes. Il y avait là quelque chose de cosmique; un avis constant jusqu'à plus ample informé, de l'éternelle vigueur et fertilité du monde. Le matin, qui est le plus notable moment du jour, est l'heure du réveil. C'est alors qu'il est en nous le moins de somnolence; et pendant une heure, au moins, se tient éveillée quelque partie de nous-même, qui tout le reste du jour et de la nuit sommeille. Il n'est guère à attendre du jour, s'il peut s'appeler un jour, où ce n'est point notre Génie qui nous éveille, mais le toucher mécanique de quelque serviteur, où ce n'est point, qui nous éveillent, notre reprise de force ni nos aspirations intérieures, accompagnées des ondes d'une céleste musique en guise de cloches d'usine, et alors qu'un parfum remplit l'air – pour une vie plus haute que celle d'où nous tombâmes endormis; ainsi la ténèbre porte son fruit, et prouve son bienfait, non moins que la lumière. L'homme qui ne croit pas que chaque jour comporte une heure plus matinale, plus sacrée, plus aurorale qu'il n'en a encore profanée, a désespéré de la vie et suit une voie descendante, de plus en plus obscure. Après une cessation partielle de la vie des sens, l'âme de l'homme, ou plutôt ses organes, reprennent vigueur chaque jour, et son Génie essaie de nouveau quelle vie noble il peut mener. Tous les événements notables, dirai-je même, ont lieu en temps matinal et dans une atmosphère matinale. Les Védas disent: « Toutes intelligences s'éveillent avec le matin.» La poésie et l'art, et les plus nobles comme les plus notables actions des hommes, datent de cette heure-là. Tous les poètes, tous les héros sont, comme Memnon, les enfants de l'Aurore, et émettent leur musique au lever du soleil. Pour celui dont la pensée élastique et vigoureuse marche de pair avec le soleil, le jour est un éternel matin. Peu importe ce que disent les horloges ou les attitudes et travaux des hommes. Le matin, c'est quand je suis éveillé et qu'en moi il est une aube. La réforme morale est l'effort accompli pour secouer le sommeil. Comment se fait-il que les hommes fournissent de leur journée un si pauvre compte s'ils n'ont passé le temps à sommeiller? Ce ne sont pas si pauvres calculateurs. S'ils n'avaient succombé à l'assoupissement ils auraient accompli quelque chose. Les millions sont suffisamment éveillés pour le labeur physique; mais il n'en est sur un million qu'un seul de suffisamment éveillé pour l'effort intellectuel efficace, et sur cent millions qu'un seul à une vie poétique ou divine. Être éveillé, c'est être vivant. Je n'ai jamais encore rencontré d'homme complètement éveillé. Comment eussé-je pu le regarder en face?

    Il nous faut apprendre à nous réveiller et tenir éveillés, non grâce à des secours mécaniques, mais à une attente sans fin de l'aube, qui ne nous abandonne pas dans notre plus profond sommeil. Je ne sais rien de plus encourageant que l'aptitude incontestable de l'homme à élever sa vie grâce à un conscient effort. C'est quelque chose d'être apte à peindre tel tableau, ou sculpter une statue, et ce faisant rendre beaux quelques objets; mais que plus glorieux il est de sculpter et de peindre l'atmosphère comme le milieu même que nous sondons du regard, ce que moralement il nous est loisible de faire. Avoir action sur la qualité du jour, voilà le plus élevé des arts. Tout homme a pour tâche de rendre sa vie, jusqu'en ses détails, digne de la contemplation de son heure la plus élevée et la plus sévère. Rejetterions-nous tel méchant avis qui nous est fourni, ou plutôt en userions-nous jusqu'à parfaite usure, que les oracles nous instruiraient clairement de la façon dont nous devons nous y prendre.

    Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n'affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu'elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n'avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n'était pas la vie, la vie est si chère; plus que je ne voulais pratiquer la résignation, s'il n'était tout à fait nécessaire. Ce qu'il me fallait, c'était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression, et, si elle se découvrait mesquine, eh bien, alors! en tirer l'entière, authentique mesquinerie, puis divulguer sa mesquinerie au monde; ou si elle était sublime, le savoir par expérience, et pouvoir en rendre un compte fidèle dans ma suivante excursion. Car pour la plupart, il me semble, les hommes se tiennent dans une étrange incertitude à son sujet, celle de savoir si elle est du diable ou de Dieu, et ont quelque peu hâtivement conclu que c'est la principale fin de l'homme ici-bas que de « Glorifier Dieu et de s'En réjouir à jamais ».

    Henry David Thoreau. Walden ou la vie dans les bois. Où je vécus et ce pour quoi je vécus. Trad. Louis Fabulet. Gallimard, L’Imaginaire, p.100- 104 à 107.

 

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4 Réponses à “Eloge de l’éveil. Henry David Thoreau.”

  1. annie fugier dit :

    Cher Henry David, ce que tu écris est beau. Je ne sais si ta vie concrète a été à la hauteur
    de tes poésies vivantes, mais tu auras eu le mérite de lancer ce défi à ton cœur.
    La nature si oubliée de nos jours fut ton livre comme elle est le mien, le déchiffrer n’est pas l’affaire d’une seule vie, mais l’ouvrir est déjà tout un art d’être.
    A bientôt, cher philosophe des herbes et des nuages.
    Anny

  2. […] Eloge de l’éveil. Henry David Thoreau, de Simone Manon ; […]

  3. Pauline dit :

    « Je suis ici bas pour m’étonner de ce que je vois », dit un vers de Goethe. Au commencement, il y a l’étonnement; à la fin, il y aussi l’étonnement, et pourtant, le chemin parcouru n’est pas vain. (Hermann Hesse)
    Chère Simone MANON, je viens de découvrir votre blog et je voulais simplement vous remercier d’être la personne que vous êtes et de partager avec amour ce qui fait vibrer votre cœur et par la même rayonner le mien d’une gratitude infinie.

  4. Simone MANON dit :

    Merci, Pauline, pour ce message poétique.
    Bien à vous.

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