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Johannes Vermeer. 1632.1675. L'astronome. 1668. Musée du Louvre.  

 

  « La plupart de ceux qui ont parlé des sentiments et des conduites humaines paraissent traiter, non de choses naturelles qui suivent les lois ordinaires de la Nature, mais de choses qui seraient hors Nature. Mieux, on dirait qu'ils conçoivent l'homme dans la Nature comme un empire dans un empire. Car ils croient que l'homme trouble l'ordre de la Nature plutôt qu'il ne le suit, qu'il a sur ses propres actions une puissance absolue et qu'il n'est déterminé que par soi.
Et ils attribuent la cause de l'impuissance et de l'inconstance humaines, non à la puissance ordinaire de la Nature, mais à je ne sais quel vice de la nature humaine: et les voilà qui pleurent sur elle, se rient d'elle, la méprisent ou, le plus souvent, lui vouent de la haine; qui sait avec plus d'éloquence ou de subtilité accabler l'impuissance de l'esprit humain passe pour divin. Sans doute n'a-t-il pas manqué d'hommes éminents (et nous avouons devoir beaucoup à leur labeur, à leur ingéniosité) pour écrire sur la droite conduite de la vie beaucoup de choses excellentes et pour donner aux mortels de sages conseils : mais la nature des sentiments, leur force impulsive et, à l'inverse, le pouvoir modérateur de l'esprit sur eux, personne, à ma connaissance, ne les a déterminés. Je sais bien que le très illustre Descartes, encore qu'il ait cru au pouvoir absolu de l'esprit sur ses actions, a tenté l'explication des sentiments humains par leurs causes premières et à montrer en même temps comment l'esprit peut dominer absolument les sentiments; mais, à mon avis, il n'a rien montré du tout que l'acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu.

 

   Je veux donc revenir à ceux qui préfèrent haïr ou railler les sentiments et les actions des hommes, plutôt que de les comprendre. Sans doute leur paraîtra-t-il extraordinaire que j'entreprenne de traiter des vices et de la futilité des hommes selon la méthode géométrique, que je veuille démontrer par un raisonnement rigoureux (certa) ce qu'ils proclament sans cesse contraire (repugnare) à la Raison, cela même qu'ils disent vain, absurde et horrifique. Mais voici mon argument (ratio). Il ne se produit rien dans la Nature qui puisse lui être attribué comme un vice inhérent; car la Nature est toujours la même, et partout sa vertu et sa puissance d'action (agendi) est une et identique. Ce qui signifie que les lois et les règles de la Nature, suivant lesquelles toute chose est produite et passe d'une forme à une autre, sont partout et toujours les mêmes, et par conséquent il ne peut exister aussi qu'un seul et même moyen de comprendre la nature des choses, quelles qu'elles soient: par les lois et les règles universelles de la Nature.
   Voilà pourquoi les sentiments de haine, de colère, d'envie, etc., considérés en eux-mêmes, obéissent à la même nécessité et à la même vertu de la Nature que les autres choses singulières; et par suite ils admettent des causes rigoureuses (certas) qui les font comprendre, et ils ont des propriétés bien définies (certas) tout aussi dignes d'être connues que les propriétés d'une quelconque autre chose dont la seule considération nous satisfait. Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l'esprit sur eux selon la même méthode qui m'a précédemment servi en traitant de Dieu et de l'Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s'il était question de lignes, de plans ou de corps ». 
        Spinoza, Ethique, III, De l'origine et de la nature des sentiments. Traduction : Roland Caillois.
 
 
 
   Nous sommes tellement persuadés que l'homme est un sujet libre, échappant aux lois naturelles régissant tous les phénomènes que nous sommes enclins à juger sévèrement les conduites humaines. Nous portons sur elles un jugement moral, les louant ou les blâmant selon le cas. Elles nous affectent suscitant le rire ou les pleurs.
 Rançon de l'homme soumis à la nécessité passionnelle et conséquemment ne pensant pas par idée adéquate. Son erreur majeure est de croire que les hommes disposent du libre arbitre, illusion constitutive du fait de conscience. Celle-ci étant conscience d'effets mais ignorance des causes qui les déterminent, l'homme croit ordinairement agir par libre décret là où il est le jouet d'une nécessité passionnelle. Etendant alors aux autres son ignorance, il s'indigne de ce qu'il croit être, un mauvais usage de leur libre arbitre, et il s'afflige, pleure ou au contraire se moque. Spinoza épingle ce pathos qui est la chose du monde la mieux partagée. A Oldenburg, lui faisant part de ses craintes au sujet de la situation politique en Angleterre, il répond : « pour ma part ces troubles ne m'incitent ni au rire, ni, non plus, aux larmes ; ils m'engagent plutôt à philosopher et à mieux observer ce qu'est la nature humaine ». Lettre XXX. De même dans le Traité politique, I, §4, il écrit : « J'ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. En d'autres termes, les sentiments par exemple d'amour, de haine, de colère, d'envie, de glorification personnelle, de joie et peine par sympathie, enfin tous les mouvements de la sensibilité n'ont pas été, ici, considérés comme des défauts de la nature humaine. Ils en sont des manifestations caractéristiques, tout comme la chaleur, le froid, le mauvais temps, la foudre, etc. sont des manifestations de la nature de l'atmosphère. »
 
   Récurrence du propos. Il précise la nature du projet spinoziste et ses enjeux. Comprendre rationnellement les choses et en les comprenant éprouver la paix de l'âme qui n'est pas la récompense de la vertu mais la vertu elle-même. Le salut dans et par la connaissance, voilà la leçon de cette grande philosophie n'ayant de cesse de nous affranchir du pathos, de la nécessité passionnelle en nous invitant à prendre conscience que la fonction de l'être humain, en tant que la raison fait partie de sa nature, n'est pas de rire ou de pleurer mais d'exercer son pouvoir de connaître afin de comprendre la nécessité naturelle présidant à la production des phénomènes. Les passions, les sentiments humains se prêtent au même traitement que n'importe quel phénomène naturel car « l'homme n'est pas un empire dans un empire ». Il est un élément de la nature comme un autre et sa conduite est régie par les lois universelles de la nature. 
 
   Certes, il y a déjà bien eu de grands philosophes soucieux d'élaborer une connaissance de la réalité humaine et de dispenser aux hommes des leçons de sagesse. Spinoza reconnaît sa dette à leur égard et cite tout particulièrement Descartes à qui il doit tant, en particulier l'idée de la méthode mathématique comme idéal de tout discours méritant le nom de science. La grande œuvre de Spinoza, l'Ethique, sera donc construite selon un ordre géométrique.
   Il est bien vrai aussi que dans Les Passions de l'âme, Descartes tente d'expliquer le mécanisme des passions, de décrire le déterminisme psycho-physiologique qu'elles mettent en jeu. Dans une lettre du 14 août 1649, celui-ci écrit, à propos de son traité sur les passions: « Mon dessein n'a pas été d'expliquer les passions en orateur, ni même en philosophe moral, mais seulement en physicien ». Néanmoins Descartes a le tort de soutenir le principe du libre arbitre et de prétendre que la pensée peut exercer un pouvoir sur les sentiments et s'en rendre maître par le bon usage de sa volonté. Or, objecte Spinoza, ce sont là des affirmations gratuites. Descartes n'a vraiment déterminé ni la nature des sentiments, ni la manière dont l'esprit peut les maîtriser. L'hommage se renverse en une critique d'une grande sévérité : « à mon avis, il n'a rien montré du tout que l'acuité de sa grande intelligence, comme je le démontrerai en son lieu ».
 
   Démontrer consiste à faire circuler la vérité de propositions premières reconnues pour vraies vers d'autres propositions qui en découlent logiquement et nécessairement. Procéder par ordre géométrique exige donc de commencer par l'énoncé des définitions et des axiomes. La première partie de l'Ethique s'y emploie et l'on découvre que Spinoza identifie les termes de Nature et de Dieu. On trouve la même identification dans le stoïcisme, autre philosophie de la nécessité. « Dieu c'est-à-dire la Nature » écrit Spinoza.
Que faut-il donc entendre par là ?
 
  Qu'il n'y a d'être ou de réel que ce dont « l'essence enveloppe l'existence ». Le spinozisme est une philosophie de l'immanence. Il n'y a pas d'être hors de ce qui est, pas de principe créateur hors de ce qui existe en soi et par soi, pas de principe du réel extérieur à lui. C'est ainsi que les hommes conçoivent Dieu dans la théologie. Dieu est le transcendant, celui qui, distinct, de l'univers, le fait surgir du néant par un acte créateur, volontaire et finalisé. Les hommes se représentent Dieu et la Nature sur le modèle du rapport illusoire qu'ils ont à eux-mêmes. Alors même que les actions de leur corps ou les mouvements de leur pensée ne sont que des effets déterminés par des causes antécédentes, ils croient que la conscience qu'ils en prennent est ce qui les fait agir. Ils renversent ainsi l'ordre naturel et pense comme une fin visée librement ce qui n'est qu'un effet déterminé par des causes antérieures et ainsi à l'infini. Ils nourrissent ainsi l'illusion d'être la cause première de leurs actes. Illusion de la liberté, illusion de la finalité. Cette double illusion, constitutive de la conscience humaine, fonde la représentation illusoire de Dieu, cause première d'une Nature qui en tant que création divine serait finalisée.  
 
 Spinoza lui substitue une idée adéquate : « Par Dieu, j'entends un être absolument infini, c'est-à-dire une substance consistant en une infinité d'attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie. » Dieu c'est ce qui est, la Nature, en tant qu'elle est cause de soi et cause de tout ce qui se produit en elle. 
   Cause de soi : autrement dit il n'y a de causalité qu'immanente. La Nature est une cause universellement productrice, le principe de tout ce qui se passe en elle. Elle est Nature naturante, immanente à tous les effets qu'elle produit (tous les corps et toutes les idées qu'elles composent selon des rapports déterminés) et qu'on peut appeler la Nature naturée, mais aussi distinct d'eux au sens où la cause se distingue de l'effet. Dieu ou la Nature est dans tous ses effets en tant que causalité immanente, tous les effets ne sont que par l'action de la Nature qui déploie en eux sa puissance avec la même nécessité qu'il découle de la nature du triangle que la somme des angles vaut deux droits.
 
   Ces précisions montrent que la notion spinoziste de Dieu n'est qu'un habillage théologique de l'idée de Nature. S'il y a une religion de Spinoza, c'est donc un panthéisme : Dieu est immanent à l'ordre des choses tel qu'il est.
   Mais le spinozisme peut aussi être compris comme un athéisme qui ne dit pas son nom et un pur naturalisme. Connaître Dieu ou connaître la Nature, c'est une seule et même chose.
 
   Or la nature humaine appartient à l'ordre naturel. Tout ce qui est humain étant naturel, il convient d'en comprendre la nécessité naturelle avec la même rigueur que le physicien étudie les mouvements des corps. Spinoza nous enjoint donc de prendre sur les actions humaines, sur les sentiments et les passions qui apparemment semblent troubler l'ordre naturel parce que nous le considérons à travers notre imagination, un point de vue rationnel, celui du naturaliste ou dirait-on aujourd'hui celui du scientifique. « Je traiterai donc de la nature et de la force impulsive des sentiments et de la puissance de l'esprit sur eux selon la même méthode qui m'a précédemment servi en traitant de Dieu et de l'Esprit, et je considérerai les actions et les appétits humains de même que s'il était question de lignes, de plans ou de corps » lit-on dans le texte de l'Ethique.
 
   La fonction de la raison consiste à découvrir, expliciter et formaliser les lois universelles régissant la production des phénomènes. C'est ainsi que Spinoza va étudier le désir, les sentiments et les comportements humains. Ils expriment des rapports qui font qu'ils ne peuvent pas être autrement qu'ils sont. Cette connaissance est libératrice car elle affranchit des vains espoirs et des craintes de ceux qui, sous l'empire des passions, sont déterminés à désirer que le réel soit autre que ce qu'il est. En s'appliquant à connaître adéquatement, l'homme accomplit, au contraire, la nécessité de sa nature rationnelle. Il affirme sa puissance, déploie sa nature dans sa perfection dans la mesure où celle-ci est cause adéquate de son effort. Et « De ce genre de connaissance naît la plus grande satisfaction de l'esprit qui puisse être, c'est-à-dire la plus grande joie » Ethique, V, Prop. XXXIII.
 
   C'est en ce sens que la connaissance de la Nature, des premiers principes et des causes (la métaphysique) est une éthique. Avec Spinoza, le réel, la vie, la Nature sont justifiés du simple fait qu'ils sont et que l'être est supérieur à toutes les fictions au nom desquels on le dévalorise habituellement. Il nous apprend à fuir les passions tristes et à cultiver les passions joyeuses. Voilà pourquoi son éthique exclut aussi bien le tragique que le comique.
 
 Ni rire, ni pleurer mais connaître et posséder la vraie satisfaction de l'âme.
 
 

 

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28 Réponses à “Ni rire, ni pleurer mais comprendre. Spinoza.”

  1. Moss dit :

    Excellentissme.

    je commente à ma manière, car l’empreinte dela démonstration est de l’ordre du conatus…

  2. Moss dit :

    Les hommes se représentent Dieu et la nature sur le modèle du rapport illusoire qu’ils ont à eux meme. « Alors même que les actions de leur corps ou les mouvements de leur pensée ne sont que des effets déterminés par des causes antécédentes, » ils croient que la conscience qu’ils en prennent est ce qui les fait agir

    Cela voudrait il dire que l’homme est soumis naturellement dès le début dans l’état d’ignorance?

    Il est vrai que dans l’absence de la connaissance de soi le conflit nous rend fort aveugle et les informations instables…

    LES EFFETS DETERMINES PAR DES CAUSES ANTECEDENTES : l’homme à l’état brute, sorte de fruit de ces ancêtres par encore actualiés par ses dispositions?

    j’aimerais bien y voir clair moi………

  3. Moss dit :

    « PAS » encore actualisé par ses dispositions naturelles
    Pour reprendre ma faute de frappe.

  4. Simone MANON dit :

    Oui, la pensée commence par être inadéquate car l’homme n’étant pas un empire dans un empire, il est nécessairement exposé aux passions. Il subit l’action de tout ce qui constitue son univers et tant que son esprit s’exerce sous l’empire des passions, il ne pense pas adéquatement. Mais parce qu’il a la capacité de comprendre rationnellement les choses, l’homme n’est pas condamné à demeurer passif, à subir. Il est actif lorsqu’il déploie sa puissance rationnelle. Reste que Spinoza ne dit pas qu’il soit possible d’échapper complétement aux passions, il dit seulement qu’on a le pouvoir de moins les subir. Par là il annonce les limites que le freudisme assignera au projet de la connaissance de soi.

  5. Moss dit :

    La création serait donc la potentia mais la puissance peut etre affecté.

    Dans un monde ou tout équilibre change il faut connaitre sa cause inadéquate alors…

    Merci, votre blog est très bien illustré
    Moss

  6. Simone MANON dit :

    J’avoue avoir des difficultés à comprendre le sens de votre propos. Connaître c’est comprendre la nécessité naturelle qu’il s’agisse d’un élément physique ou d’une conduite humaine. C’est cela comprendre adéquatement, à l’opposé de la pensée par imagination toujours déterminée à prendre des fictions pour des réalités. Il n’y a que la Nature ou Dieu qui soit cause de soi et de tout ce qui est. Le propre des modes composant la substance est d’être affecté et d’affecter d’autres modes. C’est le cas de notre pensée et de notre corps.
    Bien à vous.

  7. Moss dit :

    Désolé je découvre Spinoza, le sens de mes propos peuvent manquer d’exactitude.

    Merci davantage de m’avoir éclairé

  8. Oscar dit :

    Merci pour cette présentation claire et très accessible, car j’avoue qu’ayant parcouru quelques passages de « L’Ethique », dépourvu comme je le suis d’une formation philosophique suffisante, je les ai trouvés plutôt ardus.

    Cela dit, pourriez-vous à l’occasion m’apprendre même très sommairement en quoi les considérations métaphysiques ultérieures essentiellement de Kant (« Critique de la raison pure ») et de Schopenhauer, que j’aurais tendance à qualifier d' »idéalistes », surtout celles du second nommé, sont ou non compatibles avec la métaphysique de Spinoza?

  9. Oscar dit :

    Merci mille fois: un coup d’oeil m’a suffi pour voir qu’il s’agit de « LA » référence, celle que je n’aurais pas espéré trouver même dans mes rêves les plus fous, lol!!;

    Désirant avoir le texte dans son intégralité et préférant de beaucoup lire à loisir une étude imprimée sur papier, dans un livre, modalité que je trouve bien plus confortable, avec un support moins fatigant pour les yeux que celui d’un écran, et où je peux en plus l’annoter à ma guise (et ne pas craindre que cela ne se volatilise un beau jour, car soumis aux aléas du monde virtuel!!), je vais le commander dès que possible, en tremblant qu’il ne soit plus dispo, car je suis anxieux de nature, hélas, et les publications sont devenues presque aussi éphémères que les magazines!!
    Et à notre époque, 2008, cela signifie déjà la préhistoire pour un(e) libraire!!

    Quoi qu’il en soit, je vous exprime encore ma vive reconnaissance!!

    Cordialement!

  10. Oscar dit :

    Et en prime, j’ai vu que le livre contient de nombreuses analyses mettant la métaphysique de Spinoza en rapport avec celle d’autres philosophes que Schopenhauer, et ces études éclairent les pensées des uns par celles des autres, en mettant en évidence les points communs et les différences! C’est tout simplement faramineux, même s’il me faudra parfois m’accrocher pour saisir le sens des mots et des concepts du langage philosophique. Je sens toutefois que le jeu en vaut la chandelle davantage que pour essayer de décrypter, je cite au hasard, « L’Etre et le Néant » de Sartre ou « La Logique » de Hegel (sans l’aide de Litt par exemple pour ce dernier!!)

    Bon, comme Kant est du XVIIIème, il est absent, mais le fondement de la pensée de Schopenhauer par exemple est kantien, par la reprise à son compte de la critique de tout ce qu’on avait pu croire avant lui être une connaissance du réel et du monde par notre entendement, et plus généralement par la « raison », n’est-ce pas…

    Bien sûr, cela ne se veut que l’impression purement subjective d’un modeste amateur mal initié à certains vocables et notions!!

  11. Simone MANON dit :

    Attention, Schopenhauer n’est pas rigoureusement kantien. Dans les notes 15 et 16 de la page 168, Christophe Bouriau pointe ce qui sépare fondamentalement les deux auteurs .
    Pour la théorie kantienne de la connaissance, j’en explicite schématiquement quelques points importants (en particulier la distinction du penser et du connaître ainsi que celle du phénomène et du noumène) dans l’article suivant: http://www.philolog.fr/lexperience-est-elle-le-fondement-de-la-connaissance-le-criticisme-kantien/
    Bien à vous.

  12. Oscar dit :

    Note 16: d’accord; note 15: « Schein » = « semblant », « apparence »; « Erscheinung » = « apparition », si mon allemand n’est pas trop rouillé;

    et si j’ai bien compris, Kant considère « la chose en soi » comme distincte de l’objet tel que nous le percevons, mais existant néanmoins indépendamment de la perception du (d’un?) sujet. Entre parenthèses, Erwin Schrödinger, physicien mais aussi philosophe lui-même, considère dans « L’esprit et la matière » (Seuil) que cette idée est une « blague » (qu’on ne peut pas la prendre au sérieux, l’admettre).

    Schopenhauer pour sa part nie cette existence indépendante de la perception d’un sujet dès la première phrase du « Monde…. »;
    c’est toute la différence entre le réalisme et l’idéalisme en métaphysique qui apparaît là si je ne m’abuse.

    Par ailleurs, là où Schopenhauer se distingue de Kant relativement à « la question de l’origine des concepts », il pencherait plutôt vers Spinoza, selon C. Bouriau;

    Très intéressant! Et je vous remercie aussi de m’avoir guidé vers un de vos propres articles susceptible d’être très éclairant sur ces clivages ainsi que sur d’autres points, je le lirai à loisir dès que possible!!

    Cordialement!

  13. Simone MANON dit :

    Je n’ai hélas pas le temps de préciser quelques points fondamentaux du kantisme dont la maîtrise est requise pour prétendre comparer des philosophies.
    Vous devez avoir bien présent à l’esprit que Kant a ruiné la métaphysique comme connaissance de la chose en soi. Avec la philosophie critique le savoir de la chose en soi est interdit. Ce à quoi Schopenhauer ne peut souscrire dans la mesure où la métaphysqiue demeure pour lui l’intelligence du monde, l’expérience révélatrice de l’essence du monde ( c’est-à-dire de l’X au principe de tout= la volonté) étant l’expérience de l’ennui.
    Bon courage pour mener à bien le programme que vous annoncez.

  14. Oscar dit :

    Oui, je crois connaître à peu près la portée de ce qu’on appelle le criticisme kantien.

    Ô paradoxe, comme vous n’êtes pas sans le savoir, Schopenhauer reprochait à Kant de ne pas avoir été jusqu’au bout de sa logique, notamment en matière de croyances religieuses, par peur de la censure et plus généralement des autorités . Il avait donc l’ambition d’être plus kantien que Kant lui-même, qu’il critique sévèrement (et longuement!!) sur certains points!

    Par contre j’ignorais que l’expérience de l’ennui était pour Schopenhauer la pierre de touche de l’identification de la « chose en soi » avec la Volonté, je croyais que l’ennui n’était avec la souffrance qu’une des deux positions extrêmes du mouvement pendulaire du vouloir vivre dont nous faisons physiquement l’expérience, que nous ressentons dans notre corps,
    du vouloir vivre donc, ou plutôt de l’échec inéluctable de l’affirmation de soi dans l’objectivation individuelle, fragmentée de ce vouloir…

    Au demeurant, si comme vous l’aurez peut-être deviné, Schopenhauer est mon « chouchou » parmi les philosophes (bien ou mal compris!!), je ne peux le suivre dans ce que j’estime personnellement être des attitudes outrancières, des exagérations pour établir le bien fondé de sa doctrine; ainsi le fait de ne pas prendre en compte la composante AFFECTIVE de l’amour mais uniquement le désir sexuel, une misogynie caricaturale et même absurde, le refus aussi d’admettre me semble-t-il l’existence d’expériences qui relèvent de la joie ou d’un contentement intense à part celles de la création et de la contemplation esthétiques (rôle de l’art dans sa doctrine).

    Bref, j’ai la forte impression qu’il noircit parfois un peu le tableau pour les besoins de sa cause démonstrative, même si je dois avouer trouver tout de même son pessimisme foncier plus convaincant que l’optimisme, si optimisme il y a, de Spinoza.

    Car, à l’inverse, ce dernier n’escamote-t-il pas un peu (?) l’horreur de la souffrance? et qu’aurait-il répondu au « Candide » de Voltaire, même en considérant qu’il n’aurait pas approuvé des positions aussi extrêmes que celles de Leibnitz, n’ayant cure de théodicées, et pour cause…

    Cordialement, Oscar.

  15. Simone MANON dit :

    Je vous suis dans les réserves que vous avez à l’endroit du pessimisme radical de Schopenhauer.
    Pour ce qui est de Spinoza les notions d’optimisme ou de pessimisme n’ont guère de sens. On ne peut pas non plus dire qu’une métaphysique qui est une éthique du salut escamote la souffrance. Mais peut-être qu’un salut par la connaissance excède les possibilités de la plupart de ces êtres passionnels que sont les hommes.
    Bien à vous.

  16. Oscar dit :

    J’avoue être sans doute du nombre des êtres passionnels dont vous parlez, je n’ai jamais demandé d’ailleurs à faire partie du lot, ni même quémandé ma naissance!!
    Ainsi la lecture de Sénèque qu’un ancien ami m’avait recommandée lors du décès de ma mère après une pénible maladie ne m’a guère consolé, je le confesse.

    Et je me demande aussi par ailleurs si des cancéreux en phase terminale et qui atteignent les limites du pouvoir soulageant de la morphine sont encore très accessibles à un éventuel salut par la connaissance, d’où qu’il vienne, d’ailleurs!

    De grâce, ne prenez pas ces remarques pour de l’agressivité, peut-être pourrait-on juste concevoir, avec un peu d’indulgence, qu’une certaine part d’émotivité puisse se mêler parfois à un pur débat de concepts abstraits?

    Cordialement, Oscar!

  17. Oscar dit :

    Pascal avait bien dit que nous sommes des roseaux pensants, non des robots pensants (le terme de « robot » existait-il déjà à son époque? à vérifier, mais peu importe, celui d' »automate » conviendrait tout aussi bien en cas de problème d’anachronisme lexical…)

    Et nul n’est besoin d’être un matérialiste ( même « seulement » méthodologique) athée et scientiste « pur et dur », pour admettre que nous raisonnons et réagissons AUSSI à partir de notre affectivité, et en êtres de chair et d’os, et non en anges éthérés ou autres purs esprits préoccupés et surtout animés par des considérations purement théoriques et abstraites!

    Tiens, cela me rappelle le titre d’un essai récent de Frédéric Schiffter que j’ai pour ma part trouvé aussi séduisant et agréable à lire que pertinent dans son propos, et dont le titre, justement, est « Philosophie sentimentale »…

    Bien à vous.

  18. Gino B dit :

    J’ai découvert Spinoza , Blumenberg et Arne Naess que je lis actuellement ayant une âme écologique convaincue. Je n’ai ni fait d’études de philo ou d’étude tout court, mais ma vie m’a fait découvrir par le voyage et l’observation, les peuples, cette merveilleuse et inspirante nature qui nous nourrit le corps et les senss.
    Je me suis mis à essayer d’interpréter mes observations et rencontres qui ont façonné mon moi, émerveillement, déceptions, tristesse etc. Mes pensées m’ont récemment conduit à découvrir ces trois philosophes cité plus haut et je me suis rendu compte de suite que que ce que j’avais écris avais un sens (pour moi). Je n’ai pas vraiment osé partager ces pensées avec d’autres de peur d’être incompris.
    Peut-être pouvez-vous m’aider en me lisant, c’est humblement que je voudrais partager certains de ces écrits , sans prétention et avec mes mots.
    « Pensées et autres états »
    merci d’avance
    Gino Blanes

    Pensées et autres états..
    Les trois E, ou, l’Être Eternel Emerveillé
    L’émerveillement réjouit les sens,
    Laisse tes sens émerveiller ton âme ;
    Que le doux parfum d’une fleur réjouisse ton esprit ;
    Que les couleurs riches et multiples du plumage de l’oiseau exotique, Eclairent
    tes yeux d’un arc-en-ciel,
    Que son chant ravive ton plaisir d’être.
    Scrute l’infinie voie lactée,
    Tu liras dans ton âme;
    Baigne ton corps de la Nature, tu es lié a Elle,
    Elle est le miroir de ton être.
    Dis à l’Humain, bien qu’il ne soit qu’un grain de sable,
    Qu’il doit vivre en Harmonie avec sa créatrice,
    De peur de mettre en péril son rouage
    Et qu’il ne retourne à la poussière des ténèbres.
    Dis-lui, à l’Homme, que ce miracle qu’il nomma, Eden,
    Est aussi ancré en lui ,
    Tout comme les profondeurs des mers,
    les luxuriantes forêts,
    et les déserts de glace et de sable;
    Tous ceux-là ont façonné de leurs Essences ton Être.
    Observe,
    Imprègne-toi de cette étonnante Nature,
    Rends-lui hommage à chaque instant, car c’est Elle qui t’allaite.
    Tes peurs, tes envies, tes désirs ne sont que passagers;
    De ton corps, de ton âme se nourrira l’Eden

    Pensées et autres états, Un homme nommé Adam

    L’homme doit-il considérer son semblable comme un rival, une menace, pour qu’il ne puisse trouver la paix ! ne sommes-nous pas le complément des uns et des autres en connaissance ou méconnaissance ?

    Seule l’humanité dans son ensemble détient la vérité, la clef, dans la diversité des races, des religions, des philosophies et des connaissances diverses et variées exprimées par les arts et les sciences.

    C’est pour cette raison que l’avénement de la monoculture sous toutes ses formes est une atteinte irréversible à l’équilibre fragile des espèces, et la porte ouverte à l’ignorance collective.

    Nous avons tous un peu d’Adam en nous! savons-nous l’entendre ? ou l’homme moderne est-il devenu sourd et insensible à sa nature ! ou préoccupé par son étourdissant Ego ?

    La nature ; les plantes, les fleurs, les animaux les astres, rivalisent d’astuces pour s’imposer par la ruse, la force, le choc ! mais cohabitent en utilisant l’espace nécessaire, vital, mais pas au détriment et l’anéantissement des autres espèces.
    En est-il de même pour l’homo sapiens ? Lutte t-il pour son espace vital ? Où pense-t-il être éternel et s’extirper de son environnement afin de le dominer!

    Es-ce que l’homme dans sa frénétique quête “de son bonheur” finira par s’égarer dans ce labyrinthe du savoir.

    Pas misanthrope, un peu philanthrope, surtout “Naturanthrope”!!!

  19. Simone MANON dit :

    Bonjour Gino
    Il me semble que vous pouvez faire lire vos écrits à vos amis sans complexe. Vous y exprimez une conviction dans un style simple et sincère. Votre expression a le mérite d’éviter les boursouflures qui rendent souvent illisibles certains textes.
    Je me suis simplement permis de corriger quelques fautes.
    Avec tous mes encouragements.
    Bien à vous.

  20. Laure dit :

    Bonjour,

    Je ne comprends pas bien en quoi la conscience de la nécessité des passions permettrait de les réduire. Cela semble contradictoire. Si je comprends que je ne peux pas ne pas être en colère, comment cela pourrait-il me rendre moins en colère? J’imagine que Spinoza ne veut pas dire que je dois tenter de m’opposer à mes propres passions, mais que le simple fait de chercher à comprendre réduit leur existence, par le développement de ma nature rationnelle. Mais cela reste paradoxal, puisque une fois que j’ai « compris » la nécessité dont il s’agit, elle n’existe plus…

    Plus généralement, de quelle façon la conscience de la nécessité peut-elle, chez Spinoza, provoquer la liberté? S’agit-il de suivre la voie stoïcienne, et de se retenir de désirer ce qu’on sait être hors de notre portée? Cela ne semble pas très spinoziste, dans la mesure où la restriction du désir n’est pas, si je puis dire, vraiment au programme… Cela signifie plutôt semble-t-il que la compréhension de la nécessité à l’oeuvre dans le monde ne me donne que des désirs rationnels. Mais de quel type de désir s’agit-il? Qu’est-ce qu’un désir d’un être qui a une connaissance adéquate? Sur quoi porte-t-il? Je suppose qu’on n’est pas chez Kant, avec une volonté purement formelle… Donc bref, je ne vois pas bien de quoi il s’agit. Pouvez-vous m’éclairer?

  21. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Reprenons l’exemple de la colère et ayons à l’esprit l’affirmation spinoziste: « Chacun a le pouvoir de se comprendre lui-même et de comprendre ses affects de façon claire et distincte, sinon totalement, du moins en partie, et il a par conséquent le pouvoir de faire en sorte d’avoir moins à les subir » Ethique, V, Prop. IV, scolie.
    Vous pouvez rationnellement comprendre que telle personne ou telle situation vous détermine à vous mettre en colère. La compréhension rationnelle ne supprime pas cette nécessité mais vous conduit à faire en sorte d’éviter cette personne ou de vous trouver dans cette situation. Ainsi avez-vous le pouvoir de ne plus subir cette nécessité passionnelle.
    La compréhension rationnelle étant une modalité du conatus, chacun peut comprendre clairement ce qui le diminue (l’attriste) ou l’augmente (le rend joyeux). Chacun peut donc fuir les passions négatives et rechercher ce qui l’augmente. Ainsi cesse-t-on de subir simplement l’action sur nous des causes extérieures pour devenir l’acteur de sa propre existence, autrement dit pour affirmer sa puissance d’exister.
    Avoir une idée adéquate de son désir ne consiste donc pas à supprimer la nécessité passionnelle mais à comprendre rationnellement la nécessité de sa propre nature afin de la déployer positivement.
    Il faut bien voir que la libération des passions négatives ne relève pas du pouvoir de l’entendement sur la sensibilité. « Un affect ne peut être contrarié ni supprimé que par un affect contraire et plus fort que l’affect à contrarier » dit la prop. 7 de la partie consacrée à la servitude. La compréhension rationnelle véritable nous auto-affecte de joie et c’est dans la mesure où cet affect est plus fort que le premier qu’il nous libère de celui-ci. Cf. Ethique, IV Prop. 8 : « la connaissance du bon et du mauvais n’est rien d’autre qu’un sentiment de joie ou de tristesse, en tant que nous en sommes conscients »
    Ex: Lorsque vous avez vraiment compris que l’objet de votre amour a cessé de vous aimer, vous n’entretenez plus en vous l’espérance du contraire (ce qui vous attriste), vous vous éloignez de lui, vous vous disposez à penser à autre chose et ainsi vous vous libérez de l’emprise qu’il a sur vous.

    En espérant avoir clarifié les choses.
    Bien à vous.

  22. Laure dit :

    Oui, je vous remercie.
    Il me semble pourtant qu’il y a encore une ambiguïté, parce qu’il y a deux attitudes qui sont franchement différentes:

    _ Comprendre qu’un affect est « mal fondé », c’est-à-dire fondé sur des idées fausses, comme quand j’espère être aimée parce qu’au fond je crois cela encore possible. Dans ce cas, une fois que je suis détrompée, l’affect disparaît parce qu’il résultait simplement d’une croyance erronée. Autant dire que l’affect venait de ce que je ne comprenais pas bien moi-même ce qui était possible en réalité. Il me semble difficile de dire qu’il s’agit là d’une conscience de la nécessité de mes affects, dans la mesure où précisément mon effort de compréhension montre que cet affect n’était en fait pas « nécessaire », au sens d’inéluctable: il est éliminé par le fait même que je connais mieux le monde et ce que j’y cherche.

    _ Comprendre qu’une chose m’affecte « inélucablement », autrement dit que réellement, je ne peux pas, disons, supporter la façon dont Gaston parle à Jacqueline, et qu’il vaut mieux que je ne sois pas là quand il lui parle: c’est vraiment une attitude très différente, qui prend pour acquis que la façon dont Gaston parle à Jacqueline est réellement pour moi irritante, sans m’enjoindre à voir que je ne peux pas avoir raison d’être irrité. Il semble qu’il s’agisse là, en effet de « prendre conscience de la nécessité de sa nature », mais par ailleurs ça ne paraît pas très sage de ma part, à l’aune même de la sagesse spinoziste qui est de « ne pas pleurer, etc. », puisque la conscience de ce qui fait parler Gaston ainsi devrait m’empêcher de m’en irriter…

    En réalité ce qui me semble troublant c’est de parler de la nécessité de ma nature comme si je pouvais l’observer de l’extérieur alors que, bien sûr, si nécessité il y a, ma propre observation en fait partie, et ne constitue jamais une prise de conscience d’une nécessité dont je pourrais tirer profit, ni en prenant acte de cette nécessité pour essayer de la « contourner » (éviter certaines situations), ni en tentant de lutter contre elle. Si je comprends bien, ce que vous dites est que contourner certaines situations serait aussi déployer un certain type de nécessité –mais une nécessité qui marquerait mon « activité » au lieu de ma « passivité ».

    Bref, ce contre quoi je dois lutter et dont, pour cela, je dois prendre conscience, est ma passivité, non ma nécessité (la conscience réelle de cette dernière ne pouvant, logiquement, rien changer): ainsi, c’est bien en tant que le déploiement de ma rationalité et les affects que ce déploiement engendre peuvent y changer quelque chose, qu’il est intéressant de prendre conscience de ce qui m’affecte avant ce déploiement… Ce dont je peux prendre conscience, ce n’est donc pas de quelque chose qui peut m’apparaître comme une nécessité *pour moi* (moi en tant que puissance de compréhension): je comprends ce qui meut les choses *hors de moi* et je cherche ce que je peux faire d’intelligent à partir de là, ce qui a pour effet d’éliminer *en moi* les passions tristes.

    Autrement dit encore (excusez-moi pour ces longueurs): ce que le spinoziste s’efforce de comprendre, c’est ce qu’il ne peut pas rationnellement vouloir, et aussi ce qu’il *peut* rationnellement vouloir dans le monde, et dans ce deuxième ensemble de choses il met beaucoup plus de choses que le stoïcien, n’est-ce pas, puisqu’au fond il est possible de tenter, par exemple, d’avoir un Etat meilleur?

  23. Simone MANON dit :

    Rebonjour
    1) Pour Spinoza, il n’y a que de la nécessité, que celle-ci soit passionnelle ou rationnelle. Dans la mesure où « l’homme n’est pas un empire dans un empire », il est nécessairement soumis à des passions, tristes ou joyeuses. Et ce qui caractérise le phénomène passionnel est de nous déterminer à avoir une idée inadéquate de nos affects car sous leur empire nous imaginons plus que nous comprenons rationnellement ce qui est notre utile propre. Ainsi sous l’effet de l’amour que suscite en moi une personne, je m’imagine qu’il m’est impossible de vivre heureux sans elle, je souffre de sa froideur et je nourris l’espérance d’en être aimé encore. Ma raison me permet de comprendre que ces affects sont négatifs, qu’ils contrarient mon désir adéquatement compris. Car celui-ci consiste à affirmer ma vie non à la nier, à augmenter ma puissance d’exister non à la diminuer. Je comprends donc avec une évidence qui est une force d’entraînement que mon utile propre consiste à agir selon la nécessité de ma propre nature et donc à fuir ces passions tristes dans lesquelles je me complaisais tant que j’agissais et pensais sous l’effet des causes extérieures. Cf. Ethique, V, Scolie de la prop IV.
    La distinction que vous établissez au sein de la nécessité passionnelle ne me semble donc pas légitime. Celle-ci est à la fois la marque de ma passivité et celle de la nécessité naturelle qui fait que les éléments de la nature (dont je fais partie) interagissent, s’accordent ou ne s’accordent pas et que sous l’effet de causes extérieures à notre nature, nous formons des idées inadéquates.
    2) Tant qu’un homme subit la nécessité passionnelle, il n’y a aucun sens à attendre de lui une quelconque sagesse puisqu’il est déterminé à avoir des idées confuses. Seule l’action de comprendre rationnellement les choses rend possible la vertu. Cf. « Agir par vertu absolument n’est rien d’autre qu’agir d’après les lois de sa propre nature. Or nous sommes actifs dans la mesure seulement où nous comprenons. Donc agir par vertu n’est rien d’autre en nous qu’agir, vivre, conserver son être sous la conduite de la Raison, et cela d’après le principe qu’il faut chercher l’utile qui nous est propre » Ethique, IV, 24.
    Le fait de former une idée claire et distincte d’une passion change tout car, dans ce cas, ce n’est plus la relation à l’objet extérieur qui détermine la représentation. Le sentiment est ici un mode de la pensée qui ne se distingue de la passion que par une distinction de raison. Cf. Ethique, V, Démonstration de la prop. III. « Un sentiment qui est une passion, est une idée confuse. Si donc nous formons de ce sentiment une idée claire et distincte, cette idée ne se distinguera du sentiment lui-même, – en tant qu’il est rapporté à l’esprit seul – que par (une distinction de) raison, et par conséquent le sentiment cessera d’être une passion ». Corollaire : « Un sentiment est donc d’autant plus en notre pouvoir, et l’esprit est par lui d’autant moins passif, qu’il nous est mieux connu ».
    3) Vous ne semblez pas voir que pour Spinoza les sentiments sont les idées des affections de notre corps et qu’ « il n’est aucune affection du corps dont nous ne puissions former quelque concept clair et distinct » Ethique V, Prop. IV. La capacité de se comprendre rationnellement ou adéquatement n’est pas extérieure au conatus, elle en est une modalité. L’enjeu de la sagesse spinoziste est donc bien de comprendre la nécessité de notre nature, ce qui suppose de cesser d’être passif, de comprendre la nécessité passionnelle et d’agir selon la nécessité rationnelle.
    Permettez que je ne rebondisse pas sur la fin de votre message qui pour l’essentiel est à mes yeux très confus.
    Bien à vous.

  24. Laure dit :

    D’accord, il me semble que je comprends mieux. Merci d’avoir pris ce temps pour me répondre.
    Pourrais-je dire alors ceci:

    Quand je comprends ce qui m’affecte, je ne cesse pas d’être affecté, mais cette affection cesse de me donner des idées fausses?

    Donc si par exemple je déteste la façon dont Gaston parle à Jacqueline, et que je comprends rationnellement mon affect, je cesserai d’avoir des désirs de violence à l’égard de Gaston (idée fausse de ce que serait mon bien) mais je pourrai par exemple réfléchir à la façon de faire cesser cet état de choses?

    Car comprendre les relations entre les choses, ce n’est pas forcément cesser de désirer agir concrètement dans le monde, n’est-ce pas?

    Chez Spinoza, la conscience de la nécessité à l’oeuvre dans le monde et en moi est-elle compatible avec le fait que je continue de désirer faire advenir ceci ou cela, même si je n’ai pas l’assurance absolue que j’obtiendrai un résultat?

  25. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Vous semblez avoir compris, encore que la contradiction que vous semblez voir entre l’intelligence de la nécessité naturelle et la capacité d’agir dans le monde, c’est-à-dire pour chacun de déployer son existence m’amène à avoir des doutes.
    Je ne peux guère que vous conseiller de lire avec soin l’Ethique afin de vous approprier une pensée difficile mais d’une grande puissance.
    Bien à vous.

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