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  "Le moyen dont se sert la nature pour mener à bien le développement de toutes ses dispositions est leur antagonisme dans la société, pour autant que celui-ci se révèle être cependant, en fin de compte, la cause d'un ordre légal de cette société.  

    J'entends ici par antagonisme l'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur penchant à entrer en société, penchant lié toutefois à une répulsion générale à le faire, qui menace constamment de dissoudre cette société. Une telle disposition est très manifeste dans la nature humaine. L'homme possède une inclination à s'associer parce que, dans un tel état, il se sent davantage homme, c'est-à-dire qu'il sent le développement de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (s'isoler) : en effet il trouve en même temps en lui ce caractère insociable qui le pousse à vouloir tout régler à sa guise ; par suite il s'attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu'il se sait lui-même enclin de son côté à résister aux autres.

 

   Or, c'est cette résistance qui éveille toutes les forces de l'homme, le porte à vaincre son penchant à la paresse et, sous l'impulsion de l'ambition, de la soif de dominer ou de la cupidité à se frayer une place parmi ses compagnons qu'il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Or c'est là que s'effectuent les premiers pas qui conduisent de la rudesse à la culture laquelle réside à proprement parler dans la valeur sociale de l'homme. C'est alors que se développent peu à peu tous les talents, que se forme le goût et que, par le progrès continu des Lumières, commence à s'établir un mode de pensée qui peut, avec le temps, transformer la grossière disposition au discernement moral en principe pratique déterminé et, finalement, convertir l'accord pathologiquement extorqué pour l'établissement d'une société en un tout moral (...)"

Quatrième Proposition. Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.1784.

      Dans cette proposition, Kant affronte les questions suivantes :   Comment un être, dont la nature n'est au degré zéro de l'histoire qu'un ensemble de germes, peut-il développer toutes ses dispositions ? Accomplissement impossible à concevoir à l'échelle du temps individuel. La durée d'une vie humaine est bien trop courte pour être à la mesure de la tâche assignée par la nature. Celle-ci implique l'échelle du temps de l'histoire collective car il faut l'accumulation et le perfectionnement progressif des efforts des générations successives pour actualiser toutes les potentialités humaines.  La deuxième proposition l'a précisé : « Chez l'homme (en tant que seule créature raisonnable sur terre) les dispositions qui visent à l'usage de sa raison ne devraient être développées complètement que dans l'espèce mais non dans l'individu ».  Alors quel est le moteur de cette histoire de l'espèce humaine ? Les hommes développent-ils leurs capacités intellectuelles, techniques, morales, artistiques etc. en se donnant cet accomplissement comme but ? Considèrent-ils que cet effort correspond à leur devoir de sujet raisonnable et agissent-ils par bonne volonté ou bien les efforts qu'ils sont capables de déployer pour développer leurs talents procèdent-ils d'une autre source ?  Ce texte ne laisse aucune illusion sur ce qui motive les hommes.  Si leur volonté se déterminait par la représentation de leur devoir, leur histoire ne serait pas ce théâtre de bruit et de fureur qu'elle exhibe en permanence sur nos petits écrans ou dans les livres d'histoire.  En bon analyste du réel, Kant constate que le ressort de l'histoire humaine n'est pas l'exigence de la raison mais les prétentions de l'amour de soi. La lutte, le conflit, la concurrence des individus est au principe de l'aventure historique et culturelle.

   D'où l'énoncé de la célèbre thèse : C'est la dialectique du conflit et de la solidarité des égoïsmes qui, par une sorte de ruse de la nature, promeut le perfectionnement de l'homme et le conduit à sa destination morale.

   Kant rapporte l'antagonisme des hommes à un antagonisme inscrit dans la nature humaine. Celle-ci se caractérise par son insociable sociabilité.   Que faut-il entendre par ce magnifique oxymore ?   Que l'homme a :

  • D'une part un penchant naturel à rechercher la compagnie de ses semblables parce qu'il ne se sent exister humainement que dans et par la relation humaine. Il est, comme l'a analysé Aristote, un animal politique. Cf. Cours. Ses besoins ne sont pas exclusivement biologiques, ils sont aussi moraux : communiquer, échanger, aimer, nouer avec ses semblables des rapports d'amitié et de justice. Par là, autrui est l'horizon naturel de son existence. Son commerce est source de plaisir. L'homme vit en société par désir de l'autre et pas seulement par intérêt. Son humanité se confond avec sa socialité. Cf. Le songe de Carazan ou l'éloge de la sociabilité.
  • D'autre part il a tendance à privilégier son moi et à en faire un foyer d'insubordination à la loi commune. Il vise son intérêt particulier auquel il n'hésite pas, parfois, à sacrifier l'intérêt général. Il veut vivre avec les autres mais il veut les soumettre à sa loi. C'est sa radicale insociabilité.

    L'impuissance humaine à se passer des autres n'a donc d'égal que l'impuissance à vivre en harmonie avec ses compagnons ; cette insociable sociabilité rendant intelligibles ces deux faits apparemment contradictoires :

  • D'une part les hommes ne vivent pas dans un état de dispersion. Ce qui en toute rigueur serait un état de nature. Cf.Cours. Rousseau.
  • D'autre part l'état social n'est pas un Etat de droit.

  Le conflit, les guerres, la rivalité sociale sont la loi d'une relation où les égoïsmes ne se renoncent pas.  Cette observation fonde une nouvelle interrogation : Faut-il déplorer un tel fait et prendre en horreur, à la manière de Rousseau, la vie en société et le développement de la civilisation ?  Faut-il regretter la vie des bergers d'Arcadie ?   Les poètes chantent le mythe de cet âge d'or où la vie s'écoule dans l'innocence de l'ignorance et le bonheur paisible de l'homme non encore advenu à lui-même. Il arrive ainsi, dans les périodes convulsives de l'histoire, que la conscience commune rejoigne le poète et rêve d'un impossible retour à cet état idyllique (qui bien sûr n'existe que dans les rêves). L'intérêt de cette quatrième proposition consiste à montrer que malgré toutes les raisons qui la fondent, cette nostalgie est illégitime. Elle revient à regretter une existence qui perdrait sa dignité en perdant son caractère moral (il n'y a de moralité que par liberté et raison) et dénaturerait la création en la privant de l'être par lequel elle s'accomplit sous sa forme la plus noble. En l'homme la nature s'accomplit comme nature raisonnable. Kant fait de l'humanité et de sa destination éthique le sens de la création. Sans lui, cette dernière n'aurait pas de valeur. C'est dire sa dignité. Sans doute la nature a-t-elle pris des risques en dotant l'homme de la raison et de la liberté mais c'est un risque inhérent à la liberté. L'homme est libre de choisir la loi de l'égoïsme ou celle de la raison. L'égoïsme est l'immoralité et seul l'homme en est responsable. Et pourtant, ce qui est condamnable moralement, n'est pas vain car à bien observer les choses humaines, on s'aperçoit que les passions et les conflits qu'elles engendrent sont facteurs de progrès. On leur doit « le passage de la rudesse à la culture » autrement dit le processus de la civilisation. Kant nomme les passions tissant le lien social. Par où il souligne que celui-ci n'est pas un lien moral. En termes kantiens, c'est un lien pathologique. (Il a sa source dans la sensibilité, le passif non dans la raison, celle-ci impliquant liberté, effort de se rendre indépendant des inclinations sensibles).     Il en pointe trois :

  • L'appétit des honneurs. (Ambition, goût d'exister à son avantage dans le regard des autres ; amour-propre au sens rousseauiste).
  • L'appétit de pouvoir. (Soif de domination).
  • L'appétit des richesses. (Cupidité).

    On ne peut pas dire que ces trois concupiscences constituent des principes de conduite, éthiquement honorables, et pourtant il ne semble pas y avoir de ressorts plus puissants pour amener les hommes à se dépasser. Que ne ferait-on pas pour être honoré, dominer ou posséder !   En mettant en concurrence les hommes, les passions les stimulent, les sortent d'une paresse fatale à leur nature dans la mesure où celle-ci n'est pas une donnée mais une conquête. Contraints par la force de leurs besoins et de leurs appétits à cultiver leurs aptitudes, à discipliner leurs penchants, les hommes promeuvent à leur insu le développement de la civilisation. Celle-ci leur est « pathologiquement extorquée », elle n'est pas visée moralement. Ce qui est extorqué est, en effet, ce qui est obtenu de quelqu'un à l'insu de sa volonté.

   Ex : Songeons à la patience, au travail, à la domestication des désirs qui est en jeu dans la passion de capitaliser. Max Weber a souligné l'ascétisme des pionniers du capitalisme, leur sens de l'économie, leur éthique du travail et du sacrifice.  Songeons à la discipline, à l'acharnement au travail, aux qualités intellectuelles et morales requis pour jouir du prestige et des avantages des élites. Etc.  En promouvant l'exercice des talents, les passions assurent l'épanouissement de la culture. Les connaissances, les techniques, les arts se développent et en retour polissent l'homme :

  • Les beaux-arts le raffinent et éduquent son goût.
  • Les techniques le libèrent progressivement des tâches aliénantes l'orientant vers des activités requérant plus d'habileté, d'initiatives intellectuelles, de savoir-faire.
  • La conquête des savoirs change sa mentalité en faisant reculer les superstitions.

    Dans tous les cas, il s'agit bien d'une véritable transformation qui, en faisant sortir l'homme de sa grossièreté originaire le prépare à devenir ce qu'il est : non pas seulement un être sensible à qui la nature parvient malgré lui à extorquer des qualités humaines mais un être raisonnable, capable de poursuivre par l'initiative de la liberté de son vouloir les fins de sa nature. Kant signifie par là que la civilisation de l'homme n'est pas synonyme de sa moralisation. C'est qu'à l'inverse de la civilisation, il est impossible de concevoir la moralité comme une vertu pathologiquement extorquée. L'analyse de l'action morale a clairement établi que seul le principe du vouloir la détermine, et nul ne peut passivement agir par respect pour le devoir. Cf. Cours. En revanche il est permis d'espérer que la civilisation prépare le moment de la conversion morale des hommes.  Ce thème est explicité dans la Septième Proposition : «  Nous sommes hautement cultivés par l'art et par la science ; nous sommes civilisés, au point d'en être accablés pour ce qui est de la politesse et des bienséances sociales de tous ordres ; mais de là à nous tenir pour moralisés, il s'en faut encore de beaucoup. Si en effet l'idée de la moralité appartient bien à la culture, en revanche l'usage de cette idée, qui aboutit seulement à une apparence de moralité dans la bienséance extérieure, constitue seulement la civilisation » Kant.      

 NB : Cette analyse kantienne doit être mobilisée pour traiter un sujet tel que : « Est-ce un devoir d'être cultivé ? ».

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52 Réponses à “L’insociable sociabilité humaine. Kant.”

  1. charlotte dit :

    Merci beaucoup pour cette explication qui m’a beaucoup aidée, cela dit je n’ai pas très bien compris le fait que le développement se fasse à l’insu des hommes. Comment est-ce possible, qu’est-ce que cela apporte ?
    pourriez-vous m’éclairer ?
    Merci encore.

  2. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre question témoigne que vous n’avez pas compris l’idée essentielle. Le mécanisme du progrès est analysé. Revoyez l’explication. Je ne vois pas l’intérêt de répéter ce qui est déjà formulé.
    Bien à vous

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