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Statue de Rousseau par Pradier sur l'île Rousseau à Genève. 

   Les critiques du cours précédent sont fondées du point de vue du fait. Il est vrai que Rousseau n'a pas pensé d'organe de contrôle de l'exercice de la souveraineté politique. Il s'ensuit que si celle-ci prend des dispositions attentatoires aux droits naturels de la personne humaine, celle-ci est exposée à la servitude ou doit recourir à la violence de la révolte.

    S'il n'a pas envisagé de contre pouvoir, c'est que les clauses du contrat interdisent, en théorie, un exercice illégitime de la souveraineté politique. Il faut donc suivre l'analyse, dans sa rigueur logique, pour sauver Rousseau de toute accusation de despotisme ou de totalitarisme.

 

  -En théorie, il faut en effet que chacun renonce à sa liberté sauvage, celle de l'être exposé à l'insécurité permanente pour que tous accèdent à la liberté civile, celle qui est garantie par la loi, expression de la volonté générale. L'aliénation totale de chacun à tous est la condition nécessaire pour que tous les hommes soient sur un pied d'égalité.

  Tous se dépossèdent également des prérogatives de l'état de nature, tous gagnent en retour les droits garantis par la loi civile. Nul n'a un droit supérieur à un autre, tous sont unis dans une volonté commune. Les décisions prises en commun, s'appliquent à tous, chacun étant soumis aux conditions qu'il impose aux autres. Voilà pourquoi le contrat ne peut pas être source de tyrannie ou d'injustice pour Rousseau. Son présupposé, hélas invalidé par les faits, c'est que la volonté générale ne peut être que droite. Une volonté générale ne peut pas être contraire aux intérêts de chacun, car « la condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt à la rendre onéreuse aux autres » ; « le souverain n'étant formé que des particuliers qui le composent n'a ni ne peut avoir d'intérêt contraire au leur, par conséquent la puissance souveraine n'a nul besoin de garant envers les sujets parce qu'il est impossible que le corps veuille nuire à tous ses membres ».

  Rousseau pèche ici par angélisme. La volonté générale ne peut pas être dangereuse, parce que ce qu'il pense sous ce nom, c'est la volonté permettant à l'homme qui s'unit à tous de n'obéir qu'à lui-même et de rester aussi libre qu'auparavant. Cf. « Une forme d'association (...) par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant » § VI. Cette volonté garantissant l'autonomie est ce que les philosophes appellent la volonté raisonnable ou volonté morale. Or il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi dans la réalité. Les membres d'un corps politique sont moins des volontés raisonnables que des sujets passionnels et rien n'empêche la souveraineté populaire de tourner au despotisme démocratique (Cf. Tocqueville. Cours Droit et justice p.7. Texte de cet auteur dans le manuel, § la société, l'état).

  Reste qu'il est injuste de faire de Rousseau le père du totalitarisme car il n'absorbe pas le particulier dans la totalité sociale, ses seuls droits se réduisant à ceux que la collectivité veut bien lui reconnaître. Sa prémisse est individualiste. Il reconnaît la personne humaine comme une entité extérieure et antérieure au social, titulaire de droits naturels. Il dit clairement que l'individu « rentre dans ses droits » et reprend sa liberté naturelle, si la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça n'est pas assurée. Le pacte est un échange par lequel la communauté garantit à chacun des droits liés à la personne humaine et qui étaient menacés dans l'état de nature. Elle n'est pas l'arbitre de ces droits, elle doit en être le serviteur. Les Constituants l'ont bien compris lorsqu'ils écrivent l'article deux de la Déclaration de 1789 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression ».

  Le chapitre IX montre que c'est le cas du droit de propriété. Avant l'acte juridique reconnaissant et garantissant à un particulier un droit de propriété, on peut parler de possession de fait mais cette possession est sans cesse menacée. C'est la loi qui transforme une possession en une propriété. « Ce qu'il y a de singulier dans cette aliénation c'est que, loin qu'en acceptant les biens des particuliers la communauté les en dépouille, elle ne fait que leur en assurer la légitime possession, changer l'usurpation en un véritable droit et la jouissance en propriété ». De fait la loi stipule que « la propriété est le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois et les règlements ». Article 544 du Code civil.

  -En théorie il faut aussi que chacun renonce à sa souveraineté individuelle pour que la souveraineté du corps politique ne soit ni impuissante ni tyrannique.

  Si en effet, les particuliers se réservaient quelques droits dont l'autorité politique ne fût pas juge (pour autant bien sûr que ces droits relèvent de la sphère publique. Il va de soi que Rousseau n'est pas non plus totalitaire au sens où le totalitarisme dissout la distinction du public et du privé), il pourrait y avoir conflit entre la souveraineté individuelle et la souveraineté politique et il n'existerait aucun arbitre pour surmonter le différend. Soit les particuliers seraient les plus forts et ce serait la figure de l'impuissance du souverain (si récurrente dans notre expérience française).

  Soit le conflit serait résolu par la force publique et ce serait la figure de la tyrannie.   (Des hommes se soumettant parce qu'ils y sont contraints, vivent nécessairement, le pouvoir comme tyrannique).

 

 Analyse rousseauiste de la volonté générale.

 

  La souveraineté politique ne peut pas s'exercer arbitrairement, affirme Rousseau, car ce pouvoir qui est absolu est aussi borné par sa nature même. Du contrat social. Livre II, § IV.

  Ses bornes découlent du fait qu'il est l'exercice de la volonté générale or celle-ci ne peut pas être contraire aux intérêts de chacun. Comment comprendre cette affirmation ? Qu'est-ce que Rousseau entend par volonté générale ?

  Elle se définit par sa source : le peuple ; par son objet : l'intérêt commun ; par son expression : la loi.

  Elle ne doit être confondue ni avec la volonté unanime (une société n'est pas un ensemble homogène. Ceux qui la composent ont des intérêts différents), ni avec la volonté majoritaire (celle-ci n'est qu'une somme, une addition de volontés particulières). C'est dit-il : « une somme de petites différences » Livre II, § III.  Chaque membre du souverain est une volonté particulière, différente d'une autre volonté et exprimant un point de vue absolument individuel. Dégager la volonté générale consisterait donc à intégrer toutes ces petites différences, de manière à ce que chacun se sente pris en compte. Rousseau utilise le calcul infinitésimal pour penser la volonté générale. En termes mathématiques c'est une intégrale. A partir de l'ensemble, elle est la résultante, l'intégrale de tous les points de vue particuliers. A partir de l'individu, elle est, selon la belle définition de Diderot, « un acte pur de l'entendement qui raisonne dans le silence des passions sur ce que l'homme peut exiger de son semblable et sur ce que son semblable peut exiger de lui » Encyclopédie. Article : Droit naturel.

  Au fond la volonté générale est la volonté qui veut le bien du tout, l'intérêt général, celui-ci intégrant l'intérêt de chacun dans ce qu'il a de compatible avec celui des autres.

  On comprend que tout le problème consiste à passer de la théorie à la pratique. Comment dans les faits dégager la volonté générale ?

  Rousseau préconise la solution suivante : Otez des volontés particulières les plus et les moins qui s'entre-détruisent, reste pour somme des différences la volonté générale » Livre II, § III. Il considère qu'une compensation statistique corrige l'imperfection populaire. Encore faut-il pour que cela soit possible que chaque citoyen se prononce personnellement, qu'il ne soit pas sous l'influence de coalitions, de partis, de brigues, qui font dit Rousseau : « qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes mais seulement autant que d'associations. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. Enfin, quand une association est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autres, vous n'avez plus pour résultat une somme de petites différences mais une différence unique ; alors il n'y a plus de volonté générale et l'avis qui l'emporte n'est qu'un avis particulier ».

  C'est évidemment ce qui se passe dans les états historiques. Voilà pourquoi il est possible d'accuser à la manière marxiste, l'Etat, d'être une structure de domination de certains intérêts particuliers sur d'autres.

  Voilà pourquoi aussi les Anciens considéraient que la démocratie est la corruption de la république. Ce qui fait, selon Aristote, la légitimité de la république c'est que, comme la monarchie ou l'aristocratie, elle a en vue l'intérêt général, la seule différence étant que dans l'une, le pouvoir appartient à tous alors que dans les autres il appartient à un seul ou à quelques uns. A ces formes saines de régimes politiques, Aristote oppose trois formes corrompues : la démocratie, l'oligarchie, la tyrannie.

   La corruption découle du fait qu'un élément social intervient dans la définition de ces régimes. La démocratie par exemple, est le gouvernement des pauvres contre les riches, ou bien d'une idéologie contre une autre, elle a en vue l'intérêt particulier des gouvernants (c'est-à-dire de ceux qui les ont mis au pouvoir) comme l'oligarchie est le gouvernement des riches contre les pauvres. Or un corps politique intègre les uns et les autres. Il n'est pas un ensemble homogène, à moins de produire par la violence cette homogénéité. On sait que l'horreur des systèmes totalitaires, par où ils se distinguent des despotismes classiques, a précisément consisté à opérer « chirurgicalement » sur la société pour éradiquer tous ceux qui n'étaient pas l'homme conforme à l'idéologie au pouvoir : l'homme aryen pour le nazisme, le prolétaire pour le communisme. Pol Pot, maître d'œuvre d'un immense génocide au Cambodge voulait reconstruire le Kampuchéa démocratique sur la paysannerie. Tout ce qui n'était pas le paysan imaginaire devait donc être exterminé comme il fallait exterminer les juifs en Allemagne et dans le monde ou les bourgeois en Union Soviétique.

  La volonté républicaine ou ce que Rousseau appelle la volonté générale est aux antipodes de cette perversion. Elle intègre les intérêts particuliers de tous les membres d'une société sous réserve que chacun se préoccupe de les rendre compatibles avec ceux des autres membres de l'association politique. On appelle ce souci le sens de la justice. Il requiert pour prévaloir l'ascèse des passions. La volonté générale n'est donc fidèle à son essence qu'autant qu'elle poursuit les fins pour lesquelles elle a été instituée. Rousseau les précise :

  « Si l'on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu'il se réduit à deux objets principaux, la liberté et l'égalité, la liberté parce que toute dépendance particulière est autant de force ôtée au corps de l'Etat ; l'égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle.

  J'ai déjà dit ce que c'est que la liberté civile ; à l'égard de l'égalité, il ne faut pas entendre par ce mot que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes ; mais que, quant à la puissance, elle soit au-dessus de toute violence, et ne s'exerce jamais qu'en vertu du rang et des lois ; et quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre ; ce qui suppose, du côté des grands, modération de biens et de crédit, et, du côté des petits, modération d'avarice et de convoitise ». Livre II, § XI.

  NB : Cette analyse fonde la définition rousseauiste de la vertu. Celle-ci consiste à subordonner son intérêt particulier à l'intérêt général ou sa volonté particulière à la volonté générale.

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35 Réponses à “Le contrat rousseauiste à l’épreuve de la théorie et non des faits.”

  1. ladeb dit :

    Bonjour. Je voudrais savoir si par exemple, les citoyens ont des points de vue divergents à propos d’une question fondamentale(les moyens de production par exemple) comment régler ce conflit. C’est à dire comment instituer une volonté commune sachant qu’on est pas face au simple problème de l’individu privilégiant son propre intéret privé?

  2. Simone MANON dit :

    Le conflit est constitutif des sociétés humaines dès lors qu’elles reposent sur le principe de la liberté. Il n’y a grosso modo que deux moyens de le régler: la violence de volontés particulières soumettant d’autres volontés particulières ou la règle du jeu de la démocratie. Une démocratie ne subsiste qu’aussi longtemps que ses membres considèrent majoritairement que ses procédures de dépassement des conflits (négociations permettant de réaliser des compromis; vote majoritaire) sont les seules légitimes.

  3. Irene dit :

    Bonjour.
    Vous relevez la différence établie par Rousseau entre volonté générale et volonté majoritaire. Mais dans les faits, ne sont elles pas nécessairement confondues ? Si l’on établit une volonté générale différente de la volonté majoritaire, la démocratie ne fonctionne plus, comme vous le dîtes dans le message du dessus. Dès lors si volonté générale et vote majoritaire ne peuvent se différencier mais pourtant se dédoublent, n’est ce pas en cela que la théorie de Rousseau se confronte difficilement au réel ?

  4. Simone MANON dit :

    Mais bien sûr, il y a difficulté à faire émerger dans les faits une vraie volonté générale car les membres d’une société ne sont pas vertueux au sens où ils ne sont guère enclins à subordonner leurs intérêts particuliers à l’intérêt général. Reste qu’on ne pourra jamais invoquer sans sophisme une volonté générale distincte d’une volonté majoritaire. C’est elle qui s’en rapproche le plus sous réserve que:
    d’une part les citoyens appelés à se prononcer soient formés intellectuellement et non pas conditionnés idéologiquement ;
    d’autre part qu’ils soient entraînés à s’affranchir des passions politiques qui gangrènent la scène publique. Cela suppose une vraie école où l’on a le souci de former les jeunes à la rationalité et non d’entretenir les passions partisanes. De ce point de vue, la France a du souci à se faire.

  5. Alexandre Panetto dit :

    Bonjour,
    vous êtes conscientes de la différence entre une volonté générale et une volonté particulière; votre distinction d’avec la volonté majoritaire est intéressante mais l’explication de ce qu’est la volonté générale par le concept d’intégral ou calcul infinitésimal me semble insuffisant pour rendre compte du caractère inédit de cette volonté.
    Ce concept de calcul me semble réducteur (quoique cela soit efficace quant à la réalisation de fait de ce que pourrait être une volonté générale) quant au vecteur politique rousseauiste : en effet, l’unité du peuple résulterait la volonté générale votée en tant qu’elle serait la déduction des différences minimes entre les volontés particulières, ce qui est une compréhension quantitative de la volonté générale (comprise à partir de l’ensemble des individus composant le peuple). Je la comprends qualitativement (à partir de l’individu visant le peuple) comme une volonté vertueuse, c’est-à-dire rationnelle et morale, en tant qu’elle ouvre à un autre registre du vouloir (du registre politique au registre moral, être dirigé par la raison et non plus par l’instinct de conservation ou les passions, puisque la raison se détache des passions, ce qui s’accorde avec l’impératif de Kant mais que vous avez illustré par Diderot). L’unité du peuple est effective dans l’acte même de la volonté générale. C’est le registre de l’autonomie qui vaut en droit mais est difficile de fait pour le peuple, qui n’est pas encore tel, car les individus doivent comprendre ce qu’est la généralité de la volonté).
    Ce registre est qualitativement différent de celui d’une volonté particulière ou de leur somme, car il est celui de la raison d’intérêt général ou commun (pour par dire universel) et non celui de l’affectivité d’intérêt particulier ou individuel (pour pas dire personnel). Donc, l’acte de la volonté générale est un acte d’éducation de la volonté à la vertu (à la raison morale ou pratique, au sens de Kant, la volonté générale serait alors un devoir) ; acte qui institue l’ensemble des individus (ayant des volontés particulières ou étant une somme de volontés particularisées) comme peuple uni (ayant une volonté générale car chacun s’est exprimé dans le registre nouveau de la généralité-universalité de la volonté). Il s’agit d’un devenir peuple en devant citoyen au sens fort auteur-acteur de la loi. Ce qui intègre la compréhension quantitative (du calcul infinitésimal ou intégral des volontés) à partir de l’ensemble dans une compréhension qualitative (de la volonté du peuple) à partir de l’individu : le vecteur politique est celui de l’unité de la volonté générale du peuple, unique souverain légitime de la loi de par cet acte de volonté générale votant la loi. Rousseau ne propose-t-il pas une théorie politique qui est une éducation morale dans l’acte d’être auteur-acteur de la loi (citoyen actif et non citoyen passif en tant qu’il subit cette loi une fois votée) ? Ne porte-t-il pas l’accent sur la responsabilité politico-morale de chacun, c’est-à-dire sur la volonté générale à partir de l’individu (du particulier) pour aller à l’ensemble (au général) et pas l’inverse comme vous semblez parfois le laisser penser ? En ce sens, l’intervention du législateur, être déjà autonome donc capable de guider le peuple à la généralité de la volonté (ou autonomie de la volonté), est nécessaire en tant qu’il éclaircit l’enjeu moral de la volonté générale : il s’agit d’être citoyen (enjeu politique) libre (enjeu moral) ; théoriquement, cela constitue un cercle vertueux dont Rousseau lui-même est conscient (il faut des dieux pour donner des lois aux hommes) ; pratiquement, il fait signe vers l’éducation morale de chacun (l’autonomie est une liberté et politique (avoir des droits) et morale (avoir des devoirs)). Le rôle du législateur rousseauiste serait une préfiguration de la raison pratique dans son fait a priori et apodictique de devoir-être qu’est la loi morale ou impératif catégorique moral kantien. Qu’en pensez-vous ?

  6. Simone MANON dit :

    Je pense que vous ne dîtes pas autre chose sur l’idée de volonté générale que ce que ce que je dis succinctement. Le propos de Diderot sur ce qu’il faut entendre par volonté générale du côté de l’individu a le mérite de la limpidité et montre que ce que Rousseau appelle ainsi est effectivement ce que Kant définit comme volonté morale. D’où la difficulté, voire l’impossibilité de la faire émerger dans les faits ne serait-ce que parce que Rousseau a bien vu que toute volonté générale est particulière par rapport à d’autres nations.
    La réconciliation de l’homme et du citoyen n’est pas difficile sur le plan moral, c’est une autre histoire sur le plan politique. Les Considérations sur le gouvernement de Pologne sont à cet égard éloquentes. Il ne s’agit plus de réconcilier la citoyenneté et l’humanité mais de résorber l’homme dans le citoyen.
    Le thème du législateur a surtout pour vocation à mes yeux de pointer les apories de sa construction théorique.

  7. […] plus loin, rendez-vous le site PhiloLog pour mieux comprendre la pensée philosophique de Diderot : Lien1 et […]

  8. Anabelle Schatten dit :

    Bonjour,
    Tout d’abord, je vous remercie de partager vos enseignements si précieux.
    Je suis étudiante en deuxième année en Science Politique à l’Université Libre de Bruxelles.
    J’ai dans l’esprit de réaliser une problématique se concentrant sur Platon et Rousseau. Je compte mettre à plat les correspondances et les discordances existantes entre les idées de ces auteurs ; concernant le lien social, la théorisation de la loi, le principe éducateur, les différents gouvernements,…
    J’aimerais pouvoir arriver à imaginer une société rousseautiste ET platonicienne. Une cité qui, aux yeux de Platon et de Rousseau, serait idéale.
    Ce n’est encore qu’une esquisse du sujet de mon travail, et pour ce faire j’aimerais avoir vos critiques. Est-il possible de réaliser une telle thèse ? Quelles oeuvres me conseilleriez-vous? (Mis à part Le Politique, Du Contrat Social, La République,…)
    Merci d’avance,
    Bien à vous,
    A. Schatten

  9. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je ne peux que vous encourager à accomplir ce travail de longue haleine mais certainement passionnant. Il sera très important de ne pas méconnaître ce qui distingue radicalement une pensée antique d’une pensée moderne. Comme vous n’annoncez rien de vos résultats de recherche, je ne peux formuler une quelconque critique.
    Votre sujet implique la maîtrise de l’œuvre des deux auteurs, ce qui n’est pas l’affaire d’un jour. Ne vous dispersez pas dans d’autres lectures.
    Bien à vous.

  10. Kamta Sabang André dit :

    Bonjour Madame,
    J’ai une préoccupation en ce qui concerne la pensée politique de Rousseau. J’aimerai savoir la différence entre le sujet social et le sujet politique dans la pensée de Rousseau.
    Merci.

  11. Simone MANON dit :

    Bonjour
    L’être social, tel que Rousseau l’analyse, est un être dénaturé. Il est devenu méchant, malheureux et aliéné, le développement de ses capacités étant aussi celui de ses vices.
    http://www.philolog.fr/la-perfectibilite-rousseau/
    http://www.philolog.fr/rousseau-la-bonte-naturelle/

    Si par « sujet politique » on entend le sujet tel qu’il doit être pour passer le vrai contrat social, Rousseau n’hésite pas à dire qu’il doit être dénaturé par de bonnes institutions pour être restauré dans sa vérité naturelle.
    Il pointe par là la difficulté (dont sa vie montre qu’il s’agit d’une aporie) à concilier la principe de la souveraineté de l’Etat et celui de l’indépendance personnelle.
    Voyez ces deux affirmations que vous pouvez exploiter:

    Dans l’Emile, on peut lire : « Les bonnes institutions sociales sont celles qui savent le mieux dénaturer l’homme, lui ôter son existence absolue pour lui en donner une relative, et transporter le moi dans l’unité commune ; en sorte que chaque particulier ne se croie plus un, mais partie de l’unité, et ne soit plus sensible que dans le tout. » Livre I, La Pléiade, IV, p. 249.

    De même dans le Contrat social, il écrit : « Celui qui se croit capable de former un Peuple, doit se sentir en état, de changer pour ainsi dire la nature humaine, de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d’un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être » Livre II, § II, La Pléiade, III ; p. 381.
    Bien à vous.

  12. Luis45 dit :

    Bonjour Madame,
    Lisant l’ouvrage de Pierre Manent, Nassances de la politique moderne, et son chapitre consacré à Rousseau, il y a point que je ne comprend pas.
    Cela concerne la critique hégélienne de Rousseau qui se trouve dans la Phénoménologie de l’Esprit. Hegel y montre les liens entre la théorie politique rousseauiste et la terreur révolutionnaire, mais P.Manent résume cette critique dans un vocabulaire extrêmement abstrait, qu’il ne prend pas la peine d’expliciter. J’ai beau chercher une explication claire de cette critique, je ne parviens pas à en trouver. Peut-être pourriez vous m’aider à la comprendre?
    Bien à vous.

  13. Simone MANON dit :

    Bonjour
    N’ayant pas sous les yeux le texte de Pierre Manent, je ne sais pas quelles sont les formules sur lesquelles vous achoppez.
    Tout au plus, puis-je expliciter le sens de la critique que Hegel fait de Rousseau dans la phénoménologie.
    Il lui reconnaît le mérite d’avoir fait de la volonté le principe de l’Etat. Mais il lui reproche d’avoir conçu cette volonté sous une forme purement abstraite, indéterminée. Entendez comme celle d’un être détaché de toute attache concrète à une réalité sociale donnée et donc, condamnée par cette abstraction même à vivre toute détermination concrète (la famille, la corporation, la classe sociale etc.) comme une aliénation qu’il faut anéantir. D’où l’anarchie et la dictature révolutionnaire, rançon inévitable de la substitution du citoyen abstrait à l’homme concret ou du refus des médiations et des divisions sociales.

    Dans la philosophie du droit, Hegel écrit: : « Mais, comme il n’a conçu la volonté que sous la forme déterminée de la volonté individuelle (Fichte fera de même plus tard) et que la volonté générale n’est pas ce qui est rationnel en soi et pour soi dans la volonté, mais seulement ce qui se dégage comme intérêt commun dans chaque volonté individuelle consciente d’elle-même, l’association des individus dans l’État devient, dans sa doctrine, un contrat. Ce contrat a pour fondement le libre arbitre des individus, leur opinion, leur consentement libre et explicite. Ce qui, par voie de conséquence logique, a pour résultat de détruire le divin existant en soi et pour soi, son autorité et sa majesté absolues.»

    La liberté absolue dont Rousseau veut faire le fondement de l’Etat est, pour le penseur du caractère organique de l’Etat, une liberté vide, indéterminée, du fait de son abstraction. Or vouloir faire valoir l’abstraction dans la réalité revient à la détruire. Voilà pourquoi Hegel lie Rousseau au moment de la Terreur, c’est-à-dire à un jacobinisme voué à l’échec. Jaurès ne le désavouera pas lorsqu’il dira que « Robespierre est le petit frère du Vicaire savoyard ».
    Bien à vous.

  14. Luis45 dit :

    Je vous remercie beaucoup pour cette réponse très claire!
    Bonne journée à vous.

  15. mimi dit :

    Bonjour Madame,
    Dans le cadre d’une dissertation en philosophie politique (licence de sciences po), le sujet posé est « les tenants et aboutissants du contrat social de Rousseau », quel plan proposeriez vous?
    Merci.

  16. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Désolée, ce site n’est pas un site d’aide aux devoirs.
    Bon travail.

  17. Sarah dit :

    Bonjour Madame,

    Est-ce que Rousseau fait une distinction entre la volonté générale et la volonté du peuple ? Ces termes sont-ils synomynes ou bien contraire ?

    Je vous remercie.

  18. Simone MANON dit :

    Bonsoir
    Oui, la volonté générale est la volonté du peuple sous réserve de bien préciser que cette volonté n’est ni la volonté majoritaire, ni la volonté unanime.
    Bien à vous.

  19. T. Duval dit :

    Bonjour,

    La difficulté à faire émerger dans les faits une volonté générale revient-elle à cautionner la volonté majoritaire ?
    Et est-ce d’ailleurs bien cette dernière que dégage le vote majoritaire tel qu’il est retenu par exemple dans le scrutin uninominal à deux tours ? ( cf votre post du 29 aout 2016)
    N’est-ce pas pas bien vite accorder à un pouvoir élu le crédit d’une légitimité populaire bien discutable, hypothéquée par l’arbitraire du mode de scrutin ? voir l’expérimentation conduite à l’occasion du premier tour des élections présidentielles il y a dix jours https://www.sciencesetavenir.fr/politique/elections-une-experience-pour-faire-progresser-la-science-du-vote_112339
    Ne convient-il pas plutôt de se pencher sur des procédés permettant d’obtenir un « jugement majoritaire  » réellement issu de l’expression des préférences des électeurs (sujet moraux ou pas , là n’est plus ce qui importe ).
    Cela est déja pensé: voir l’excellente présentation sous forme de BD du principe du jugement majoritaire élaboré par deux chercheurs français du CNRS https://www.lechoixcommun.fr/
    Il me semble que ce « jugement majoritaire », la visée de l’intérêt général en moins ( ce qui n’est pas une grande perte puisqu’il impossible ou dangereux de garantir le « silence des passions… »), ressemble de très près à la volonté générale de Rousseau, et à cette énigmatique « somme des petites différences » ….Qu’en pensez_vous ?

    Je vous laisse apprécier les enjeux politiques majeurs d’une telle rénovation du mode de scrutin. La très mauvaise santé de notre démocratie n’est certainement pas étrangère à la faiblesse de ce mode de scrutin uninominal à deux tours qui exagère tous les défauts de notre régime semi-présidentiel tels qu’ils nous sautent une nouvelle fois aux yeux à l’occasion de ces élections….
    Bien à vous.
    T.Duval

  20. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Qu’il y ait des difficultés à faire émerger la volonté générale, c’est un fait. Mais la remise en question si répandue aujourd’hui de la volonté majoritaire devrait inquiéter quiconque est attaché aux principes de la démocratie.
    La volonté générale, telle que la conçoit Rousseau, est inséparable de l’idée d’intérêt général mais pour une société française qui vote à plus de quarante pour cent aux extrêmes, je comprends que ce souci de l’intérêt général n’ait plus de sens.
    La compensation statistique que propose Rousseau garde toute son actualité. Ôtez de l’expression populaire les voix extrémistes qui s’annulent réciproquement, reste la volonté de ceux qui gardent le sens de la mesure, qui ne se croient pas détenteurs du monopole de la représentation du peuple, qui ne prêchent pas la haine, qui n’attisent pas les passions, qui s’adressent à la raison en chacun afin de trouver en commun, par la délibération raisonnable des solutions aux redoutables problèmes que nous avons à résoudre. http://www.philolog.fr/le-populisme/#more-5074
    La faiblesse de notre démocratie me semble surtout découler d’une anémie morale et intellectuelle collective ayant ouvert un boulevard à ceux mêmes qui travaillent depuis si longtemps le corps social avec leur propagande mortifère. Si l’école ne faisait pas partie du problème nous n’en serions pas là et les extrémismes de gauche et de droite n’auraient pas le vent en poupe.
    Bien à vous.

  21. T.Duval dit :

    Bonsoir,

    Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par volonté majoritaire et comment on l’obtient ou on la connait ?
    Merci.

  22. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Je suppose que votre question est une plaisanterie car il n’y a aucune difficulté sur la définition de la volonté majoritaire. C’est, dans la consultation populaire, (élection des représentants du peuple, référendum) le parti ou la décision qui est choisi par le plus grand nombre de citoyens.
    Seulement pour que la volonté majoritaire ne soit pas qu’une simple somme de volontés particulières, pour qu’elle ait quelques chances de ne pas être une caricature de volonté générale et soit comptable de l’intérêt général, il faut que les citoyens fassent preuve d’un minimum de raison, qu’ils ne soient sous l’influence d’orateurs démagogiques d’autant plus dangereux qu’ils sont talentueux, autrement dit qu’ils se prononcent dans le silence des passions sur ce que le bon sens exige pour servir le bien commun. Voilà pourquoi les révolutionnaires avaient considéré que la République nécessitait à titre d’institution organique une école soucieuse de développer la raison de chacun afin que tous puissent fonder leurs rapports sur les réquisits de notre raison commune. Cette école là devait être une forme de sanctuaire, à l’abri des passions et des aveuglements idéologiques dressant les hommes les uns contre les autres dans la cité réelle. On sait ce qu’il en est aujourd’hui sur ce plan là. Il y a longtemps que la neutralité idéologique n’est plus à l’ordre du jour dans l’éthique enseignante.
    Bien à vous.

  23. T.Duval dit :

    Bonjour,

    Non, ma question n’est aucunement une plaisanterie, mais une vraie question philosophique (cf par exemple: comment justifier la règle de la majorité ? https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2014-1-page-5.htm)
    s’attaquant aux difficultés suivantes qui m’apparaissent à la lecture de vos réponses:

    1) comment est-il possible d’ additionner des volontés particulières qui ,par définition, tirent dans des directions différentes ?
    2) comment le souhait que vous formulez de les voir indexées sur la visée de l’intérêt général , loin de constituer une solution, pourrait-il faire autre chose qu’y rajouter les difficultés que vous faites bien apparaitre dans la théorie de la volonté générale chez Rousseau, et nous condamner dès lors à la déploration impuissante d’une défaite de la raison.

    Il me semble comprendre, à vous lire, que vous identifiez implicitement la volonté majoritaire au résultat du scrutin majoritaire tel qu’il est en usage dans notre pays ( scrutin uninominal à deux tours).
    Or cela est éminemment problématique .
    J’attire votre attention sur le fait bien reconnu que le résultat d’élections -et donc la volonté majoritaire ( car évidemment je suis d’accord avec vous pour penser que celle-ci ne peut être connue que par une consultation de tous)- change selon le mode de scrutin utilisé .
    Le scrutin uninominal à deux tours produit nombre de dysfonctionnements bien étudiés notamment par Borda et Condorcet dès sa mise en place , et plus récemment par toute une branche de la recherche croisant mathématiques et sociologie ( théorie des choix sociaux).
    En premier lieu le fait que l’élection d’un candidat dépende de la présence ou non de candidatures mineures ( paradoxe d’Arrow) L’exemple de référence est celui des présidentielles de 2002 qui a permis à J. Chirac de l’emporter sur L. Jospin grâce à la candidature au premier tour des autres « petits  » candidats de gauche ayant conduit à l’élimination du candidat du PS.
    D’où l’existence d’autres modes de scrutins , pas moins démocratiques, dans d’autres pays (par exemple, le vote dit alternatif, consistant à classer les candidats, utilisé entre autres en Australie pour l’élection des délégués à la chambre des représentants, ou en Irlande pour les élections présidentielles).
    D’où également les expérimentations conduites en France à l’occasion des actuelles élections
    https://www.gate.cnrs.fr/IMG/pdf/dossier-de-presse2017-4.pdf

    Le principe de JUGEMENT MAJORITAIRE évoqué dans mon précédent post possède à mes yeux l’avantage d’être le seul apparemment à répondre aux quatre exigences d’une élection juste retenues par Arrow (exigence d’égalité-neutralité , un électeur une voix; de transitivite: que l’élection puisse désigner un gagnant; de cohérence: que le fait qu’un nouveau candidat se présente ne bouleverse pas le résultat; d’unanimité: qu’un candidat jugé meilleur par tous soit le vainqueur de l’élection ) comme cela est bien expliqué dans la petite BD suivante
    https://www.lechoixcommun.fr/articles/Vous_reprendrez_bien_un_peu_de_democratie-2.html
    BD qui ne fait que rendre compte des travaux des chercheurs du CNRS dont vous pourrez par ailleurs vous faire une idée plus précise par le lien suivant ,
    https://www.cairn.info/revue-francaise-d-economie-2012-4-page-11.htm
    et que j’exploite avec mes élèves dans le seul souci de leur permettre une meilleure intelligence philosophique de la question de la démocratie.
    ou encore dans la vidéo de présentation d’un de ses inventeurs:https://www.youtube.com/watch?v=ODuPoepQ1tY

    Bref, le principe du jugement majoritaire montre qu’il est possible d’obtenir une toute autre mesure de la volonté majoritaire que celle obtenue par un scrutin majoritaire . Ce dernier n’a dès lors pour lui que le mérite de la simplicité, de l’habitude et de la tradition démocratique (son rôle historique de vecteur de la démocratie), ce qui n’est certes pas rien, peut le justifier d’un point de vue pragmatique, technique ou politique , mais ne suffit pas à le fonder rationnellement et ne doit pas nous aveugler sur ses limites et défauts…ni empêcher sa remise en question , légitime d’un double pont de vue philosophique et démocratique.

    Il permet une autre mesure de la volonté majoritaire qui , à l’examen , me semble en effet infiniment moins biaisée que celle du scrutin majoritaire, plus juste, fine et cohérente, respectant et reflétant plus fidèlement les avis des citoyens , que ceux-ci soient éclairés (ce qui est à souhaiter et encourager par l’éducation à la raison et au bien commun, bien sûr, comment ne pas vous suivre…!) ou pas ( ce qu’il est impossible d’éviter dans une démocratie).
    Ce mode d’élection permet également de qualifier la nature de la volonté majoritaire obtenue (correspond-elle à une approbation forte ou pas…) . Il offre encore l’avantage de susciter le moins de mécontentement possible , d’éviter ainsi l’écueil de la tyrannie de la majorité de manière plus large que par le seul rempart du droit constitutionnel proposé par Tocqueville, ainsi que la décomposition agonistique des sociétés démocratiques à laquelle nous assistons .
    Ainsi en arrive-t-on , par le seul jeu de cet autre dispositif de consultation populaire,
    à cette mesure (au sens moral du terme cette fois) que vous appelez de vos voeux, semblez attendre du seul exercice individuel de la raison, et que vous appréciez aussi , à travers l’entre-destruction des extrêmes , dans la volonté générale de Rousseau. Mais tout cela sans miser sur une bien problématique subordination de l’être sensible à l’être raisonnable, ou bien des volontés particulières à la visée de l’ intérêt général (dont, soit dit en passant , la détermination me semble obéir pour vous , en dernier lieu et à lire votre critique du populisme , à d’autres facteurs que ceux de la consultation censé le faire démocratiquement émerger, mais cela est une autre question… )
    La règle de la majorité , en dépit des justifications qu’on peut aussi lui trouver quand on la questionne philosophiquement ( comme , encore une fois, dans l’éclairante présentation du numéro de la revue suivante
    https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2014-1-page-5.htm) m’apparait à l’analyse comme bien arbitraire ( simple « moyen technique » disait Arendt) , simple expédient justifié par son seul usage et sa force d’inertie sociale, . Le principe du jugement majoritaire (dont il me semble facile d »apprécier les mérites), pourrait bien vite la rendre caduque…si la réflexion philosophique et la vie politique n’étaient qu’affaire d’une raison coupée de ses racines affectives…

    En espérant que mes remarques éveilleront votre curiosité et votre intérêt, ainsi que celui des lecteurs qui profitent comme moi de votre site de qualité, et cela quels que soient les désaccords philosophiques profonds qu’il permet de faire émerger.

    Bien à vous;

    T. Duval

  24. Simone MANON dit :

    Bonjour
    J’avais entendu sur France culture un chercheur présenter cette nouvelle règle du jeu dite « le jugement majoritaire » et je vous suis reconnaissante de me permettre d’approfondir la proposition.
    Je ne crois pas qu’on pourra davantage la fonder rationnellement que celle du scrutin majoritaire. Jamais personne n’a prétendu que la règle du jeu millénaire de la démocratie soit fondée en raison. Jamais l’addition de volontés particulières ne fera une volonté générale. Seule une transmutation alchimique pourrait réaliser ce miracle. Voilà pourquoi le suffrage universel a toujours été discuté et le sera toujours. Claude Lefort a écrit sur ce point des choses essentielles. Il rappelle que dans la première moitié du XIX° siècle, de nombreux esprits l’ont dénoncé comme principe de dissolution du social. « Le péril du nombre, c’est plus que l’intervention des masses sur la scène politique ; l’idée de nombre comme tel s’oppose à celle de la substance de la société. Le nombre décompose l’unité, anéantit l’identité » L’Invention démocratique, Fayard, 1981, 1994, p.172.
    Comme le rappelle Philippe Urfalino dans l’article que je vous remercie de m’avoir indiqué, le scrutin majoritaire n’est qu’un « moyen technique » (Hannah Arendt), un « simple instrument de procédure » (John Rawls), une « nécessité pratique » (Pierre Rosanvallon) .
    J’ai envie de dire avec Pascal une simple convention qu’un penseur lucide cautionne avec une « pensée de derrière » comme simple opérateur de civilité. http://www.philolog.fr/trois-discours-sur-la-condition-des-grands-pascal-1670/
    Comment est-il possible, en effet de surmonter le conflit des opinions et la guerre des dieux en dehors de la sagesse socratique? Celle-ci étant de l’ordre de l’exception, il faut bien trouver un autre moyen. http://www.philolog.fr/socrate-ou-lexperience-philosophique-patocka/
    Comment assurer la paix civile sans une règle qui, tout arbitraire qu’elle soit, doit sa légitimité au fait qu’elle sauvegarde la liberté de chacun? Mais cette règle implique l’obligation pour les minorités de s’incliner devant la décision majoritaire et c’est cela qu’elles n’acceptent plus. Leurs adeptes sont tellement persuadés d’incarner la bonne conception du bien commun qu’ils refusent de reconnaître que celle-ci n’est pas la conception majoritaire dans le corps social. D’où la remise en cause de la règle du jeu démocratique. Et cela est le symptôme d’une crise morale profonde s’attestant dans de nombreuses études en Europe.
    La démocratie est en danger et le danger ne vient pas du manque de rationalité de sa règle (elle n’a jamais pu s’en prévaloir), il vient des aveuglements idéologiques, de la violence des passions attisés par des intellectuels qui n’ont jamais fait le deuil des utopies, du fantasme du Peuple-Un, de l’incorporation du Pouvoir tels que les autocrates ou les totalitarismes sont capables, sur le tombeau de la liberté, de les réaliser.
    Cela dit, si on peut trouver des améliorations de la règle, ce n’est pas moi qui les refuserai. Mais je ne crois pas que des artifices techniques incarnent une solution à ce que vous diagnostiquez avec justesse comme la décomposition agonistique des sociétés démocratiques. J’ai appris de Machiavel que les jeunes générations oublient les leçons que leurs aînés ont tirées de leurs douloureuses expériences et emportent le mouvement de l’histoire dans de nouvelles épreuves qu’il faut subir dans toute leur horreur pour que le balancier de l’histoire reparte dans un autre sens.
    A bien observer la tendance régressive qui triomphe aujourd’hui dans le monde, je ne suis guère optimiste, cela n’empêche pas que chacun, à sa place, fasse ce qu’il peut pour différer le moment de la catastrophe.
    Bien à vous.

  25. T.Duval dit :

    Merci pour votre réponse qui nourrit bien ma réflexion sur ce sujet et me permet de préciser ma pensée et mes arguments:

    Je crois quant à moi qu’il est possible de fonder la supériorité sur un plan rationnel du jugement majoritaire , parce que cela est fait ! C’est le sens même des travaux de Laraki et de ce nouveau système de vote qui , notamment, évite les incohérences patentes du scrutin majoritaire. Je vous laisse en prendre connaissance dans le détail pour l’apprécier. (cf liens du post précédent). Pour moi, la démonstration est convaincante ( et quelle que plutôt réjouissante – il y a des choses à faire !- en soit la conclusion, si vous me permettez …)
    Sur un plan pratique, il évite aussi le syndrome du vote utile qui est un facteur majeur de la défiance ou du rejet populaire vis à vis des institutions démocratiques, et fait le lit des extrêmes – ces extrêmes m^mes qui peuvent dans ce système prétendre à la majorité et se revendiquer dès lors du peuple , alors qu’ils sont tenus à l’écart dans celui du jugement majoritaire
    ( vous pourrez voir que selon ce système , M. Le Pen, arrivée en 2012 en troisième position avec presque 18° % , arrive en 8ème position sur 10 , avec la mention majoritaire « insuffisant », 47 % des sondés l’ayant jugée « à rejeter »; 6% « insuffisant »…
    https://www.cairn.info/revue-francaise-d-economie-2012-4-page-11.htm
    Le parti qui peut à certaines élections se prétendre le premier parti de France ,et celui du peuple, s’avère , selon cette autre mesure très largement désapprouvé, bien plus que les autres… J’attends avec impatience le résultat des expérimentations conduites pour ces élections)
    Le vote majoritaire me semble donc bien , à sa manière, nourrir cette mystique du peuple dont vous vous alarmez .
    Il est important également à mon sens de bien voir à quel point ce mode de scrutin détermine , à travers les stratégies des partis pour conquérir le pouvoir ou s’y opposer, toute la vie politique , et cela aux antipodes de ce que pourrait être l’esprit de compromis ou la recherche du bien commun, pièces maitresses de l’ethos démocratique.
     » Le problème majeur dans ce système est que chaque membre doit se prononcer uniquement pour une seule proposition parmi l’ensemble. Et cette décision ne doit être prise qu’une seule fois par chaque membre. Le vote d’un membre devient donc une denrée rare.
    Ainsi, afin d’obtenir l’approbation de chacun, les représentants de chaque proposition tendent à survendre leur point de vue. Cela amène alors des tensions entre chaque représentant, les promesses intenables foisonnent, et aucun échange objectif n’est rendu possible. De plus, si aucune proposition ne se révèle satisfaisante, le vote blanc n’est pas la solution car celui-ci n’est généralement pas valorisé.Quand bien même le vote arrive à aboutir au choix d’une proposition, celui-ci étant le fruit de nombreuses discordes, les oppositions sont généralement plus nombreuses et freinent énormément sa mise en œuvre. » ( présentation du « consensus systémique » https://www.google.fr/search?q=concensus+syst%C3%A9mique&ie=utf-8&oe=utf-8&channel=fs&gws_rd=cr&ei=hgQPWYHREo7fwALyx7ioBQ; sur le consensus systémique ,
    voir aussi cette petite vidéo en anglais « decision without making conflict » avec un exemple très clair
    https://www.youtube.com/watch?v=3wR5YXYECOE)

    Autrement dit, il ne s’agit pas là que d’une question technique de second ordre. Nos outils sont des incarnations de manières de faire ou de pensée qu’ils nourrissent en retour (comme vous l’expliquez très bien dans votre excellent cours sur la neutralité de la technique). Et celui du scrutin majoritaire est indissociable d’une conflictualité partisane artificielle qu’il ne cesse d’alimenter , le portant à ce point d’intensité suicidaire qui nous alarme dans le populisme anti-démocratique présent ou la désaffection du politique . Il ne faut donc pas sous-estimer le potentiel de changement qui se loge à cet endroit . Il existe des techniques qui nous permettent de sortir du schéma binaire  » j’ai raison » « il a tort » et nous apprennent à faire ensemble, de manière bien plus efficace et satisfaisante, j’en suis infiniment convaincu, que par l’arbitrage d’une raison transcendante (dont chaque parti tendra à s’arroger le privilège, et ne mettant fin qu’en apparence au règne de la violence) ou l’usage d’une règle arbitraire , celle de la majorité, sur laquelle on peut certes s’entendre, mais dont la puissance d’obligation, clé de voute du problème, laisse intactes les structures mentales de lutte et de domination ( le perdant attendant sa revanche), perpétue la servitude passionnelle.
    Je pense qu’il y a des choses très prometteuses de ce point de vue dans toutes les recherches et expériences qui valorisent l’intelligence collective, favorisent la coopération et invitent à relativiser toutes les évidences héritées que nous croyons pouvoir tirer de notre culture philosophique académique commune.
    Toute notre discussion dérive en fait de mon interrogation sur les rapprochements qu’on peut faire entre ce système du jugement majoritaire et la volonté générale de Rousseau.
    Ma conclusion , provisoire et limitée à mes compétences réduites, est qu’il permet, me semble-t-il, d’apporter une solution aux apories que vous souleviez concernant la détermination de l’intérêt général, et d’obtenir quelque chose de similaire à la volonté générale sans se heurter aux difficultés théoriques et pratiques insurmontables ( découlant à mes yeux des présupposés dualistes qui irriguent aussi bien la théorie de la volonté générale que l’hommage critique que vous lui rendez en le considérant comme une sorte d’idéal régulateur).
    La comparaison s’arrête là car le jugement majoritaire ne prétend pas refonder rationnellement , comme Rousseau s’y essaie, le fait de l’obligation , la souveraineté populaire ou la constitution du peuple, mais je trouve intéressant de voir comment certaines réponses à des questions philosophiques me semblent pouvoir être trouvées de manière plus empirique…
    Et puis cela permet de reposer autrement , de manière plus féconde à mon sens, la question de l’obligation et de la légitimité démocratique.
    Certainement qu’il y a ce que vous dites dans le refus de la règle de la majorité et la prétention pour une minorité d’incarner la bonne conception du bien commun, une sorte de corruption morale…etc… constituant un danger qui bien souvent , moi aussi , m’effraie. Mais on peut aussi 1) la rapporter à des facteurs empiriques, comme j’essaie de le faire ici, ne serait-ce que pour se donner des chances de mieux y remédier 2) reconnaître que cette contestation peut aussi avoir ses raisons d’être qu’il convient également de comprendre et reconnaître…la colère ( y compris celle du « peuple »…) peut n’être qu’une manière , certes impuissante et dangereuse le plus souvent, de manifester des aspirations tout à fait légitimes…les passions ne sont pas nécessairement moins sages que la raison qui les condamne , ni moins démocratiques ( cf votre article sur la démocratie radicale, la reconnaissance de la démocratie sauvage et du lien indissoluble entre conflit et institution)

    Justifier la règle de la majorité par la pensée de derrière de Pascal me semble bien paradoxal et peu conforme au principe démocratique de la confiance dans le peuple !

    Certainement, il y a bien comme vous le rappelez d’autres facteurs au malaise démocratique, (sociaux , moraux…etc) et il ne faut pas non plus, comme notre discussion me conduit peut-être à le faire, sur-estimer la portée de modifications institutionnelles . Votre position réaliste a le puissant mérite de constituer un garde-fou contre bien des enthousiasmes mortifères . Néanmoins , de tels changements procéduraux , même mineurs en apparence ( pourquoi alors ne pas les faire ???), et surtout « mineurs » ( pour protéger de la destructrice fureur révolutionnaire) me paraissent être des éléments importants du renouveau civilisationnel ( à commencer par le chantier de la refondation de la légitimité démocratique) auquel nous convoque les crises extrêmes que nous traversons – et qu’on ne conjurera pas, bien au contraire, en différant simplement leurs manifestations les plus létales.
    Bien à vous.
    T.Duval

  26. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Permettez-moi de conclure cette discussion en m’étonnant:
    -d’un dogmatisme que je n’ai pas trouvé dans les réflexions des chercheurs. J’ai lu de nombreuses réserves interdisant une formule telle que: il est possible de fonder la supériorité rationnelle de cette nouvelle méthode puisque c’est fait!
    -d’une supposée confiance dans le peuple qui serait le principe même de la démocratie. On peut avoir si peu confiance dans le peuple qu’un pays comme le Royaume Uni affirme que la souveraineté appartient au Parlement. Autrement dit aux représentants du peuple parce que ceux-ci sont censés être moins prisonniers des passions que le sont les individus et sur les questions complexes plus éclairés qu’eux. D’où tous les débats autour du principe du référendum. Cf. le n°193 du Débat.
    C’est Rousseau qui écrit: « La volonté générale est toujours droite et tend toujours à l’utilité publique: mais il ne s’ensuit pas que les délibérations du peuple aient toujours la même rectitude. On veut toujours son bien mais on ne le voit pas toujours. Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal »
    Personnellement j’ai confiance dans l’exercice par chacun de nous de notre raison commune, non dans l’expression d’individus aveuglés par la haine entretenue par les envolées lyriques d’un Jean-Luc Mélenchon ou les rictus d’une Marine le Pen. La lettre de François Ruffin à Emmanuel Macron publiée par Le Monde devrait faire honte à toute personne sensée. Ce qui est arrivé à Joann Sfar aussi.
    -Quant au supposé paradoxe de « la pensée de derrière » définie par Pascal, il n’est tel que si l’on ignore la profondeur de l’analyse qui la fonde. http://www.philolog.fr/pascal-la-raison-des-effets/

    Ces remarques ne signifient pas que je suis réfractaire à tout aménagement des règles de la consultation populaire, mais il faut rester lucide sur leurs limites et donc être prudent.
    Bien à vous.

  27. T.Duval dit :

    Merci pour vos remarques et vos références qui permettent en effet de bien poser le problème du statut du peuple dans la démocratie. Je n’ai pour ma part aucune position tranchée sur le sujet. La « nature » du peuple ne dépend-elle pas également de celle des institutions ? Je me pose la question des dispositifs les plus adaptés pour faire émerger une volonté majoritaire le plus possible épargnée, dans la forme ( mode de formation) et consécutivement dans le fond, des biais qui peuvent la conduire à se fourvoyer loin de l’intérêt commun.

    Pouvez-vous me signaler (si cela ne vous ennuie pas) les réserves des auteurs auxquelles vous faites allusion. Sincèrement, je ne les ai pas vues dans tout ce que j’ai pu lire ou consulter sur le sujet et en tirerais profit pour rectifier mes idées ou ajuster mes propos…

    Je vous remercie pour cette discussion, en espérant qu’elle vous aura été aussi profitable qu’à moi- quels que soient ( ou même avec) les points de désaccords , réels ou supposés, qu’elle met à jour ainsi que la manière de les traiter ( la discussion philosophique est-elle bien le mode de communication le plus adéquat pour faire du commun ? c’est une autre question passionnante…)
    J’en profite pour également vous remercier et vous féliciter pour la contribution de votre remarquable travail et de votre site, précieux outil pour mon enseignement, à la diffusion de la culture philosophique.

    Bien à vous ,

    T.Duval

  28. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Merci pour l’appréciation positive que vous faîtes de mon site.
    -Pour ce qui concerne la difficulté des consultations populaires: Il sera toujours impossible de fonder rationnellement toute forme de scrutin pour une raison de fond que Rousseau a formulée de manière définitive: « Le souverain, qui n’est qu’un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même ; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté. » Le souverain étant un être collectif ne peut être représenté par des particuliers sans perdre sa généralité et nul ne peut vouloir à la place d’un autre. Tous les artifices techniques de la consultation populaire ne changeront jamais rien à cette donnée ontologique: la volonté générale est doublement irreprésentable, d’une part en tant que générale, d’autre part en tant que volonté.
    -Pour ce qui concerne les réserves des chercheurs, la discussion à la grande table de France culture est sans doute ma source la plus éclairante mais voyez simplement ce passage dans le dossier que vous m’indiquez : « Il est bien entendu possible que les résultats obtenus avec l’un ou l’autre scrutin soient différents de ceux du scrutin majoritaire à deux tours. En 2002, le vainqueur n’aurait pas été différent avec le vote par approbation ; cependant, le « deuxième homme », Jean-Marie Le Pen, n’aurait été que le quatrième (et avec un pourcentage d’approbation assez proche de celui de Noël Mamère), ce qui aurait beaucoup modifié la perception des résultats et les débats qui ont fait suite. En 2007, avec les mêmes préférences électorales, le vainqueur des deux scrutins expérimentaux aurait été le « troisième homme », François Bayrou. Cela ne signifie en aucun cas que ce dernier aurait été élu si le mode de scrutin avait été un vote par approbation ou vote par note, mais souligne l’importance des modes de scrutin dans les résultats observés »
    CELA ne signifie pas, précise-t-on…. En effet les stratégies partisanes des uns et des autres investiraient ce nouveau mode de scrutin et l’affecteraient des mêmes faiblesses que celles que tout un chacun peut déplorer dans le scrutin majoritaire.
    Bien à vous.

  29. Th.Duval dit :

    Bonjour,
    Pour aider à avoir les idées claires sur le sujet, une bonne vidéo en deux épisodes de vulgarisation sur le vainqueur de Condorcet ( la deuxième présente le jugement majoritaire)
    https://www.youtube.com/watch?v=hI89r4LqaCc&index=17&list=PLuL1TsvlrSne1y5opkd7RrrL91lZdtVaK
    https://www.youtube.com/watch?v=ZZb4TjvupkI
    Bien à vous.
    Th.Duval

  30. Jim dit :

    Quel drôle d’effet de vous lire accuser le dogmatisme passionnel du corps enseignant tout en insultant copieusement et à de nombreuses reprises, sans modération ni conscience apparente de la contradiction, le candidat de gauche des dernières élections présidentielles…
    La preuve par l’exemple, donc.

  31. Simone MANON dit :

    Bonjour
    La preuve par l’exemple en effet… Vous ne voyez pas la différence entre la pensée de gauche et celle de l’extrême gauche, entre la critique (de deux extrémismes et pas seulement de celui que vous affectionnez) et l’insulte, entre la cohérence et la contradiction…
    Oui, je condamne les extrêmes comme tout être raisonnable devrait le faire, surtout s’il a à former de jeunes esprits. Me gouverner, disait Descartes, « en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre » ». http://www.philolog.fr/descartes-la-morale-provisoire-discours-de-la-methode-iii/
    Bien à vous.

  32. Jim dit :

    Votre réponse est certes cohérente relativement à la doctrine de pensée qui est la vôtre, le rationalisme.
    Je pense qu’au-delà des divergences politiques qui nous séparent, il y a une divergence philosophique.
    Il me semble problématique de considérer la Raison comme étant donnée, ne posant pas problème, ne méritant pas de définition préalable. Evidemment, si vous partez du présupposé que vous incarnez la voix de la Raison, il est assez logique par la suite de renvoyer celui qui diffère par la pensée dans un registre passionnel.
    Au nom de quoi votre voix est-elle a priori plus raisonnable que la mienne ? Au nom de quoi distinguez-vous extremisme et modération sans avoir au préalable énoncer précisément le critère de distinction entre les deux ?
    Quant à vos distinctions nominales (critique-insulte, cohérence-contradiction), elles révèlent certes d’un esprit aiguisé et qui n’hésite par à user de ruse pour servir son propos, mais je n’y vois pas beaucoup de rigueur philosophique. N’insultez vous-pas quand vous réduisez un être humain à un être passionnel et dénué de raison ? Ne vous contredisez-vous pas lorsque vous défendez le sens de la modération sans soupeser les fondements et les implications de vos jugements négatifs ?
    Distinction philosophique : non pas tant la pensée rationaliste contre le marxisme, mais plutôt la pensée rationaliste (et kantienne, en l’occurrence) contre le reproche que pouvait lui faire Nietzsche. Un manque de probité, d’humilité des philosophes, qui, incapables de justifier avec rigueur comment ils distinguent ruse et raison, renvoient leurs adversaires du côté du dogmatisme et de l’idéologie et s’auto-sacralisent en se faisant le porte-voix d’un sens de la vérité qu’ils ont bien de la peine à justifier sans passer par la théologie (il faudrait sentir la Raison, sentir la modération.)
    A mon sens, Descartes le modéré n’aurait pas nécessairement approuvé vos jugements hâtifs sur la situation politique complexe de notre pays.
    La culture du doute insufflée par un esprit sceptique a au moins ce mérite d’admettre ses présupposés et de reconnaître les limites de son raisonnement ; il peut à mon sens davantage se réclamer de la modération que vous ne le faites ici au nom d’une sainte raison.

  33. Simone MANON dit :

    Bonjour
    Votre message articule un propos justifiable en raison et un autre qui ne l’est pas.
    Vous avez raison de dire que la cohérence ne se mesure qu’à l’intérieur d’un système de propositions et que, pour la question qui nous occupe, la critique des extrémismes de gauche et de droite repose sur un parti pris rationaliste.
    Mais vous avez tort de m’accuser de considérer que la Raison est une donnée et que je m’en attribue le monopole. La substance même de ce blog (qui évidemment ne s’apprécie pas à la lumière d’une réponse à un message) consiste à montrer
    – qu’elle est une conquête
    – qu’elle implique une ascèse des passions et des intérêts
    – que sa limite est son impossibilité de se fonder rationnellement (la philosophie comme la science repose sur un irrationnel de fondement) et à ce titre suppose une révélation incarnée par la figure de Socrate (http://www.philolog.fr/socrate-ou-lexperience-philosophique-patocka/)
    – et donc qu’elle s’accomplit essentiellement comme raison critique.
    Toutes ces précisions établissent clairement qu’il n’y a aucun sens à parler comme vous le faites de « sainte raison ».
    Il s’ensuit que dans l’impossibilité où chaque membre de la collectivité se trouve de définir avec certitude ce qu’il en est du bien public, dans l’impossibilité où nous sommes de réaliser sur ce point un accord commun, la Raison nous enjoint d’éviter les extrêmes, et aussi de consentir aux compromis que l’esprit démocratique exige. Descartes dirait qu’on se prémunit ainsi d’erreurs dommageables à « ces grands corps » qu’on ne doit administrer qu’avec une grande prudence.
    Rousseau dirait que la volonté générale ne s’approche qu’en ôtant de la consultation populaire les voix extrémistes qui s’opposent radicalement.
    Tout cela pour dire que le procès que vous me faites n’est guère fondé mais sert de toute évidence à vous donner une innocence philosophique bien discutable.
    C’est précisément le doute en matière politique qui interdit le choix de l’extrémisme dont le dogmatisme est le ressort, c’est le respect de l’homme comme être de raison (en soi et chez les autres) qui interdit certains usages rhétoriques, fort talentueux par ailleurs et dangereux pour cette raison même.
    Je précise encore que la réhabilitation des passions, la justification de la violence n’est jamais le fait du philosophe socratique et que s’il y a quelqu’un de rusé, je ne crois pas que c’est de son côté qu’il faut le chercher.
    cf. pour la critique du rationalisme dogmatique http://www.philolog.fr/la-guerre-des-dieux-ou-lunite-et-la-paix-par-le-logos-max-weber-et-benoit-xvi/
    NB: pour ce qui est du thème de la raison, tout un chapitre lui est consacré http://www.philolog.fr/categorie/cours/chapitre-xiii/
    Il va de soi que répondre à un message n’implique pas un cours où sont explicités les définitions, les présupposés, les problèmes, etc. Là encore votre procès n’est guère sérieux.
    Bien à vous.

  34. Jim dit :

    Bonsoir,

    Merci pour votre réponse. Je me permets de clarifier et préciser ma critique ci-dessous.

    Concernant l’expression de « sainte raison » tout d’abord. Vous reconnaissez en vous référant à Patocka que le fondement de toute doctrine rationaliste trouve dans sa source dans une forme d’irrationalité. Il me semble que la dimension théologique du terme « révélation » est assez évidente, et qu’il y a donc un certain sens à mobiliser (certes de manière provocatrice et peut-être exagérée) l’expression de « sainte raison » pour rappeler la source de ce fondement. Je ne comprends pas d’ailleurs votre contestation sur ce point puisque n’est-ce pas la teneur même de votre propos lorsque vous associez Benoit XVI et Platon dans votre article disponible au lien suivant : http://www.philolog.fr/la-guerre-des-dieux-ou-lunite-et-la-paix-par-le-logos-max-weber-et-benoit-xvi/

    En-dehors de toute critique des fondements du rationalisme, on peut à mon sens faire une critique des propos qui se réclament rationalistes et qui manquent parfois à l’ambition de leur serment. Se glissent parfois dans l’argumentation des rationalistes des éléments de rhétoriques et des présupposés injustifiés qui relèvent, pour y revenir, à ce que Nietzsche considère comme un manque de probité des philosophes. Manque de probité et non pas simple insuffisance dès lors que ces présupposés sont inavoués et les éléments rhétoriques masqués sous une prétendue intuition raisonnable. (Par définition, cette intuition est indémontrable. Le problème se pose alors de savoir au nom de quoi prétendre juger si chacun peut se réclamer d’une intuition qu’il n’a donc pas à démontrer ?)

    Voici deux exemples, à mon sens, de manque de fondement rationnel à l’argumentation que vous proposez :

    – De rhétorique : vous dites faire une « critique » philosophique d’options politiques, et il semble pourtant évident (et vous n’avez d’ailleurs pas répondu sur ce point) que, ramenant ces options à des « extrêmes » ou des « discours passionnels » voire « violents », vous les sortez du champ de l’humanité rationnelle et dignes d’être considérées ainsi.
    Pourquoi ne pas assumer le fait qu’il ne s’agit nullement d’une critique de raison à raison mais bien d’une déconsidération d’une personne ou d’un discours publics qui se montrerait, à vos yeux, indignes de l’humanité raisonnable ?

    – De présupposé injustifié : quel est le critère pour nommer « extrême » un discours politique et pour considérer comme « modéré » un autre discours ?
    Si celui-ci se situe au niveau du contenu des propositions, je vous renvoie à votre remarque, selon laquelle il y a en démocratie une incertitude sur « ce qu’il en est du bien public. » Au nom de quoi alors prétendez-vous détenir cette connaissance davantage que ces candidats que vous rejetez du domaine de la raison ?
    Si celui-ci se situe au niveau de la forme du discours, il me semble que nous gagnerions à définir de manière précise « la violence » du langage. Il me semble assez juste de rappeler que l’on peut être très violent en maniant le langage de manière admirable (n’est-ce pas, d’ailleurs, la définition même de la rhétorique ?), et trahir un mépris à l’égard de personnes tout en maîtrisant la grammaire à merveille. Je ne vois donc pas dans la virulence du propos l’unique expression de violence qui puisse exister (ni peut-être même la pire).

    Pour finir, je ne me permettrais pas d’instruire un procès (au nom de quoi le ferais-je ?) mais il me semble nécessaire, étant donné le rayonnement important de votre site (et justifié, par la qualité des explications que vous y proposez), que les commentaires soient aussi un espace de discussion critique où votre doctrine puisse être analysée sous d’autres présupposés philosophiques que les vôtres. Libre à vous, bien entendu, d’accepter ou non ces discussions critiques.

  35. Simone MANON dit :

    Bonjour
    J’accepte d’approuver certains messages critiquant mon propos mais je n’ouvre pas mon blog à la polémique et j’ai horreur du sectarisme idéologique.
    Permettez donc que je ne rebondisse pas sur votre réponse. A partir du moment où vous discutez même la distinction entre modération et extrémisme, où vous ne voyez pas que l’incertitude sur la nature du bien public est antinomique d’une position dogmatique (que vous m’imputez à tort), et que c’est précisément ce doute qui interdit la radicalisation d’une position, il me semble qu’il n’y a plus guère de sens philosophique à cet échange.
    Bien à vous.

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