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Un peintre au travail. Paul Cézanne. 1875. Collection particulière.

 

 

 «  Il y a bien un être de l'oeuvre pour l'artiste même, et antérieur à son acte. Mais il faut ajouter aussitôt que cet être qui nous est inaccessible, lui est inaccessible aussi, en sorte qu'il ne peut non plus nous en aménager l'accès. L'oeuvre avant qu'il l'ait faite ne se fait connaître à lui que comme exigence, non comme idée qu'il pourrait penser.

Il ne pense que ses projets, et ses projets, s'ils sont sérieux, sont aussitôt des ébauches ; ce n'est pas l'idée qui mûrit en lui ce sont les essais qui se multiplient, et l'oeuvre réelle qui pousse. Lorsqu'il travaille, préparant ses plans, entreprenant ses esquisses, reprenant son ébauche, il n'est pas en mesure de confronter ce qu'il fait avec l'idée, qu'il aurait d'abord, de l'oeuvre ; simplement il juge ce qu'il fait, et, à une certaine déception qu'il éprouve, et surtout à un certain appel qu'il entend, il pense : ce n'est pas encore ça, et se remet à l'ouvrage ; mais ce qu'est « ça », il ne le sait pas, et ne le saura que quand l'oeuvre, enfin achevée, le tiendra quitte. Peut-être d'ailleurs aura-t-il toujours l'impression qu'il n'est pas tout à fait quitte, qu'il ne s'arrête que par lassitude ou par impuissance, sans avoir rempli son mandat; les oeuvres qu'il a faites ne lui apparaissent alors que comme des étapes vers l'oeuvre qui reste à faire, et qu'il n'a pas faite parce qu'il ne l'a pas connue. La seule chance qu'il ait de la connaître, c'est de la découvrir en la faisant ; sa seule ressource est le faire, dont le voir sera la récompense. C'est pourquoi l'artiste n'est artiste que par son acte. Il ne pense pas l'idée de l'oeuvre, il pense sur ce qu'il fait et qu'il perçoit à mesure qu'il le fait ; c'est toujours à du perçu qu'il a affaire, et l'en-soi de l'oeuvre n'est pour lui qu'en s'identifiant avec ce perçu ; il ne connaît ce qu'il a voulu que lorsque, après l'avoir fait, il le perçoit et le juge définitif, lorsqu'il est enfin dans la condition du spectateur. Il est donc vain de chercher la vérité de l'oeuvre dans la façon dont l'artiste la pense. »

 
                     Mikel Dufrenne, Phénoménologie de l'expérience esthétique 1967.
 
 
 
 
 
   «Il reste à dire en quoi l'artiste diffère de l'artisan. Toutes les fois que l'idée précède et règle l'exécution c'est industrie. Et encore est-il vrai que l'oeuvre souvent, même dans l'industrie, redresse l'idée en ce sens que l'artisan trouve mieux qu'il n'avait pensé dès qu'il essaie ; en cela il est artiste, mais par éclairs. Toujours est-il que la représentation d'une idée dans une chose, je dis même d'une idée bien définie comme le dessin d'une maison, est une oeuvre mécanique seulement, en ce sens qu'une machine bien réglée d'abord ferait l'oeuvre à mille exemplaires. Pensons maintenant au travail du peintre de portrait; il est clair qu'il ne peut avoir le projet de toutes les couleurs qu'il emploiera à l'oeuvre qu'il commence; l'idée lui vient à mesure qu'il fait; il serait même rigoureux de dire que l'idée lui vient ensuite, comme au spectateur, et qu'il est spectateur aussi de son oeuvre en train de naître. Et c'est là le propre de l'artiste. Il faut que le génie ait la grâce de la nature et s'étonne lui-même. Un beau vers n'est pas d'abord en projet, et ensuite fait; mais il se montre beau au poète; et la belle statue se montre belle au sculpteur à mesure qu'il la fait; et le portrait naît sous le pinceau. [...] Ainsi la règle du beau n'apparaît que dans l'oeuvre et y reste prise, en sorte qu'elle ne peut servir jamais, d'aucune manière, à faire une autre oeuvre. »
 
                         Alain. Système des Beaux-Arts, I, 7.

 

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