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Les chaînes des prisonniers de la caverne. Platon.

chaines-esclaves

 

  Cf. Texte. [1]  Cf. Explication. [2]

 Platon nous apprend, dans l’allégorie de la caverne, que nous sommes prisonniers d’une demeure obscure, close et souterraine. La caverne, avons-nous vu dans le cours précédent, est la métaphore de l’ignorance, de la servitude, d’une vie indigne d’un être spirituel pour autant qu’il oublie les exigences de l’âme au profit des besoins et des intérêts sensibles.

 La question est donc de comprendre plus précisément la nature de ce qui le retient prisonnier, autrement dit de déchiffrer ce à quoi renvoie l’image des chaînes.

 
1)      Les pesanteurs de l’enfance.
 
 « Ils sont là depuis leur enfance » dit le texte. Platon dévoile ici la face négative de l’enfance. Elle ne s’y limite pas car l’enfance est aussi la capacité de s’émerveiller, de questionner et d’être curieux. Mais la faiblesse de l’enfant est de faire confiance aux réponses que les parents, les maîtres apportent à ses questions. Sa réceptivité exclut la remise en question des significations et des valeurs transmises avec le lait maternel. Il est déterminé à son insu à se représenter le réel, les conduites souhaitables conformément à la manière dont il est éduqué et s’il y a des éducations libérales, il s’en faut de beaucoup que ce soit l’éducation la plus communément donnée. On ne surmonte jamais totalement l’enfant en soi mais on peut se disposer courageusement à redresser les erreurs premières.
 Cf. Descartes : «  Et ainsi encore je pensais que, pour ce que nous avons tous été enfants avant que d’être hommes et qu’il nous a fallu longtemps être gouvernés par nos appétits et nos précepteurs, qui étaient souvent contraires les uns aux autres, et qui, ni les uns ni les autres ne nous conseillaient peut-être pas le meilleur, il est presque impossible que nos jugements soient si purs ni si solides qu’ils auraient été si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance ; et que nous n’eussions été conduits que par elle » Descartes. Discours de la méthode [3], Deuxième Partie. 1637.
 
Cf. : Dissertation : l’enfance est-elle ce qui doit être surmonté ? [4]
 
2)      Le conditionnement socioculturel.
 
 Si l’enfant est inscrit dans une famille qui le produit à son image, la famille est inscrite dans une société, celle-ci se caractérisant par une culture. On appelle ainsi, au sens sociologique ou ethnique, un ensemble de manières de penser, d’agir et de sentir propres à une collectivité donnée. L’humanité est éclatée en une multiplicité et une diversité de cultures, chacune ayant ses propres significations et son propre système de valeurs. Or tant que l’homme n’est pas en situation de prendre conscience du fait culturel et d’en interroger la nature, il le subit. Il reçoit par sa seule immersion en lui et par la langue qui en est le véhicule une vision du monde déterminant, à son insu, la totalité de ses représentations.
 Cf. « Un même homme, avec son même esprit, étant nourri dès son enfance entre des Français ou des Allemands, devient différent de ce qu’il serait s’il avait toujours vécu entre des Chinois ou des cannibales » remarque Descartes. Discours de la méthode. [3] Deuxième partie.
 
 
3)      L’habitude.
 
  L’habitude est une manière d’être (manière d’agir ou de penser) acquise par répétition et confinant au mécanisme. Elle est tellement incorporée qu’elle détermine l’action ou la pensée et leur ôte toute capacité de se mettre en question et de s’étonner. Une âme habituée est une âme morte disait Péguy.
 « Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée. C’est d’avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée ». Charles Péguy. Œuvres en prose [5]. 1909.1914.
 
4)      Le piège des impressions sensibles.
 
 Notre rapport au réel est médiatisé par les sens et ceux-ci nous renseignent sur ce que les choses sont dans leur rapport à notre équipement sensoriel, non sur ce qu’elles sont en vérité. Ex : Tous les jours nous voyons le soleil se lever et se coucher ; la science nous a appris que nous avons tort de nous fier aux informations sensorielles, elles peuvent nous induire en erreur. Cependant la tendance immédiate des hommes est de bâtir leurs savoirs en se fondant sur les impressions sensibles.
 
5)      La subversion de la raison par l’imagination.
 
 Il n’y a peut-être pas de pensée sans images or l’imagination n’est pas une faculté inoffensive. Malebranche l’appelle « la folle du logis » et Pascal l’accuse d’être une « maîtresse d’erreurs et de fausseté ». Elle est une puissance capable de circonvenir les sens, le cœur ou la raison en brouillant la frontière entre le réel et l’imaginaire. Il en est ainsi parce qu’en elle l’esprit ne s’exerce pas au service de la vérité et de la valeur, il s’exerce au service des diverses concupiscences oeuvrant dans la nature humaine. La représentation est donc soumise au principe du plaisir et à la jouissance immédiate du sensible. Par là, elle est une grande pourvoyeuse d’illusions. Mais sa force étant de rendre les hommes heureux même si c’est d’un bonheur inconsistant et vain, son hégémonie dans l’existence humaine est sans limite. Même celui qui s’efforce de raisonner avec rectitude, le philosophe, subit son empire. La raison a beau lui montrer qu’il ne risque rien sur sa planche solidement arrimée au-dessus du vide, l’imagination a tôt fait de prendre le dessus et de susciter le vertige. La raison a beau lui dire qu’il est en présence d’une grande âme, le bouton sur le nez  ou une quelconque disgrâce a tôt fait de dissiper le respect et d’initier le mépris ou la moquerie. Elle fait passer l’apparence des choses pour les choses elles-mêmes et sa puissance est telle que même si la raison peut dénoncer ses ruses, elle est sans force de conviction par rapport à ses séductions.
 
   Cf. « Imagination. C’est cette partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux.
   Je ne parle pas des fous, je parle des plus sages; et c’est parmi eux que l’imagination a le grand droit de persuader les hommes. La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses.
   Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres; elle fait croire, douter, nier la raison; elle suspend les sens, elle les fait sentir; elle a ses fous et ses sages et rien ne nous dépite davantage que de voir qu’elle remplit ses hôtes d’une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peuvent raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire; ils disputent avec hardiesse et confiance; les autres, avec crainte et défiance et cette gaieté de visage leur donne souvent l’avantage dans l’opinion des écoutants, tant les sages imaginaires ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous; mais elle les rend heureux, à l’envi de la raison qui ne peut rendre ses amis que misérables, l’une les couvrant de gloire, l’autre de honte.
   Qui dispense la réputation? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands sinon cette faculté imaginante? Combien toutes les richesses de la terre insuffisantes sans son consentement!
   Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénérable impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une raison pure et sublime, et qu’il juge des choses dans leur nature sans s’arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l’imagination des faibles? Voyez-le entrer dans un sermon, où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de sa raison par l’ardeur de sa charité. Le voilà prêt à l’ouïr avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paraître, que la nature lui ait donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre, que son barbier l’ait mal rasé, si le hasard l’a encore barbouillé de surcroît, quelque grandes vérités qu’il annonce, je parie la perte de la gravité de notre sénateur.
   Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer […] »
                                                         Pensées. [6] B 78
 
6)      La paresse et la lâcheté.
 
 Il est difficile de s’arracher au confort de l’enfance, à l’inertie de l’habitude ou aux prestiges des sens et de l’imagination. La conquête de la rectitude du raisonnement, de la majorité intellectuelle et morale requiert des efforts et suppose du courage. On comprend que peu d’hommes en assument le prix. Ceux-ci préfèrent d’ordinaire se complaire dans les faux savoirs qui ménagent leurs intérêts et leur tranquillité.
 Cf.  « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité à se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui font qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les eut affranchis depuis longtemps d’une conduite étrangère (naturaliter maiorennes), restent cependant volontiers toute leur vie dans un état de tutelle; et qui font qu’il est si facile à d’autres de se poser comme leurs tuteurs.
 Il est si commode d’être sous tutelle. Si j’ai un livre qui a de l’entendement à ma place, un directeur de conscience qui a de la conscience à ma place, un médecin qui juge à ma place de mon régime alimentaire, etc., je n’ai alors pas moi-même à fournir d’efforts. II ne m’est pas nécessaire de penser dès lors que je peux payer; d’autres assumeront bien à ma place cette fastidieuse besogne ».  Kant. Qu’est-ce que les Lumières [7] ? 1784.
 
7)      La toute puissance des besoins, des désirs, des intérêts et des passions.
 
 On peut s’interroger sur la question de savoir si l’esprit constitue en l’homme un ordre d’exigences désintéressées et autonomisables ; cette question sera d’ailleurs au cœur du débat opposant la philosophie à la sophistique. En revanche il n’est pas douteux que l’esprit commence par payer son tribut au fait que l’homme est un être sensible ayant des besoins, des intérêts matériels ou des désirs à satisfaire. Le danger est qu’il s’y limite et même que la capacité de jugement soit altérée par les déterminations physiologiques, psychologiques, économiques etc. de l’homme empirique. Prisonnier d’une particularité, obnubilé par un désir l’homme ne peut alors penser le vrai ou le bien selon l’ordre de la raison. Son esprit est privé de la liberté de poursuivre ses propres fins. Il est aliéné. Le corps est alors le tombeau de l’âme pour parler comme Platon.
 Cf.  « Je vais te le dire, repartit Socrate. Les amis de la science, dit-il, savent que, quand la philosophie a pris la direction de leur âme, elle était véritablement enchaînée et soudée à leur corps et forcée de considérer les réalités au travers des corps comme au travers des barreaux d’un cachot, au lieu de le faire seule et par elle-même, et qu’elle se vautrait dans une ignorance absolue. Et ce qu’il y a de terrible dans cet emprisonnement, la philosophie l’a fort bien vu, c’est qu’il est l’oeuvre du désir, en sorte que c’est le prisonnier lui-même qui contribue le plus à serrer ses liens. Les amis de la science savent, dis-je, que la philosophie, qui a pris leur âme en cet état, l’encourage doucement, s’efforce de la délivrer, en lui montrant que, dans l’étude des réalités, le témoignage des yeux est plein d’illusions, plein d’illusions aussi celui des oreilles et des autres sens, en l’engageant à se séparer d’eux, tant qu’elle n’est pas forcée d’en faire usage, en l’exhortant à se recueillir et à se concentrer en elle-même et à ne se fier qu’à elle même et à ce qu’elle a conçu elle-même par elle-même de chaque réalité en soi, et à croire qu’il n’y a rien de vrai dans ce qu’elle voit par d’autres moyens et qui varie suivant la variété des conditions où il se trouve puisque les choses de ce genre sont sensibles et visibles ; tandis que ce qu’elle voit par elle-même est intelligible et invisible.
– En conséquence, persuadée qu’il ne faut pas s’opposer à cette délivrance, l’âme du vrai philosophe se tient à l’écart des plaisirs, des passions, des chagrins, des craintes, autant qu’il lui est possible. Elle se rend compte en effet que, quand on est violemment agité par le plaisir, le chagrin, la crainte ou la passion, le mal qu’on en éprouve, parmi ceux auxquels on peut penser comme la maladie ou les dépenses qu’entraînent le passions, n’est pas aussi grand qu’on le croit, mais qu’elle est en proie au plus grand et au dernier des maux et qu’on n’y prête pas attention.
– Quel est ce mal, Socrate ? demanda Cébès.
– C’est que toute âme humaine, en proie à un plaisir ou à un chagrin violent, est forcée de croire que l’objet qui est la principale cause de ce qu’elle éprouve est très clair et très vrai, alors qu’il n’en est rien. Ces objets sont généralement des choses visibles, n’est-ce pas?
– Oui.
– Or n’est-ce pas quand elle est ainsi affectée que l’âme est le plus strictement enchaînée par le corps?
– Comment cela?

– Parce que chaque plaisir et chaque peine a pour ainsi dire un clou avec lequel il l’attache et la rive au corps, la rend semblable à lui et lui fait croire que ce que dit le corps est vrai ». Platon. Phédon [8] 83a>83c.

 

Conclusion :
 
  Réfracté sur le mur des sens, de l’imagination, de la paresse, de la lâcheté, des désirs, des passions et des intérêts, le réel éclate en une multiplicité d’apparences (les ombres) aussi diverses que les manières de se projeter vers lui. Il n’est pas éclairé par la lumière naturelle, celle de l’esprit, symbolisée par le soleil mais par la lumière artificielle (conventionnelle) qui règne dans la caverne. Aussi est-il l’otage d’un contexte culturel, de situations d’intérêts, d’aveuglements passionnels et de ceux qui savent tirer les ficelles de la servitude dont ils sont, en grande partie, les artisans. Platon les appelle les « montreurs de marionnettes ».
*

   Il faut entendre par là les maîtres de la parole qui diffusent une image du réel sans inviter ceux auxquels ils s’adressent à se préoccuper de savoir si l’image est adéquate ou non à ce dont ils parlent.. Sont visés tous ceux qui, à un degré ou à un autre, sont des faiseurs d’opinion. L’homme politique, le prêtre, les parents, les maîtres, l’artiste et aujourd’hui, bien sûr, les médias. Le rapport aux significations et aux valeurs qu’ils engagent n’est pas un rapport critique. A la différence de Socrate, ils prétendent posséder un savoir qu’ils n’ont pas et ne sont pas des éveilleurs des esprits. Le sophiste [9] incarne, pour Platon, le type même du montreur de marionnettes.

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  La caverne et ses chaînes figurent donc un monde où l’on n’éclaire pas le réel avec les ressources d’un esprit libéré de ce qui, en nous et hors de nous, projette de l’ombre. La connaissance qu’on y professe n’est pas science mais opinion. [10] La doxa reflète la confusion d’un monde sensible auquel Platon oppose le monde intelligible, celui qui doit être l’horizon d’un être porteur d’un esprit.