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Intersubjectivité.

 Dubuffet. Portrait d'Henri Michaux. 1947. Mr Plume plis au pantalon. Collection Tate Gallery. London.

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Parler d’intersubjectivité revient à signifier que l’expérience humaine n’est pas celle d’un être isolé, coupé du monde et des autres, mais celle d’un être en rapport avec d’autres.

 

  La méconnaissance de ce fait est, selon l’analyse phénoménologique, la grande erreur de Descartes. En faisant du sujet pensant, de la subjectivité, le point de départ de toute expérience, Descartes ne peut être certain que de sa propre existence. Les autres et les choses n’ont pas plus de réalité que les images des rêves. L’idéalisme cartésien a  pour conséquence le solipsisme.

Or, affirment les phénoménologues, ce qui est au principe de toute expérience possible, ce n’est pas un sujet solitaire, c’est la communication des consciences. Chaque conscience reconnaît l’existence d’autres consciences de manière immédiate dans « un sentiment originaire de coexistence » selon la définition que Husserl donne de l’intersubjectivité.

Il s’ensuit que notre expérience est :

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  • D’une part, celle d’un être pour qui l’existence d’autrui est l’objet d’une certitude immédiate, préréflexive. Il est faux de prétendre qu’il faille passer par un raisonnement par analogie pour s’assurer de l’existence d’autres consciences.
  • D’autre part, celle d’un être dont le rapport à soi, au monde, à la vérité est toujours déjà médiatisé par les autres. Il n’est pas vrai que le sujet pensant soit un sujet originaire. Descartes méconnaît qu’il a eu besoin des autres pour apprendre à parler et à penser et on ne souligne pas assez qu’il ne s’atteint pas lui-même dans une absolue solitude. Il a besoin de Dieu, fût-il un dieu trompeur, pour s’assurer de sa propre existence. Or n’est-il pas permis de voir en Dieu, l’autre absolutisé ?

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   L’expérience de la conscience de soi et du monde n’est donc pas expérience solitaire. Autrui est toujours déjà présent à ma conscience. Il faut renoncer à l’idée que la subjectivité est  une donnée originaire. Le sujet se constitue et constitue son monde dans et par sa relation aux autres.

  L’intersubjectivité est la condition de la subjectivité.

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  1) Ce que les linguistes montrent en soulignant l’importance de la relation linguistique dans la genèse de la subjectivité. Cf. cours [1] sur l’identité. Texte de Benveniste. La personne est moins ce qui, préexistant à la relation, entre en relation avec l’autre que le produit de cette relation.

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  2) Ce que Michel Tournier montre dans Vendredi ou les limbes du Pacifique [2] en établissant que la perception du monde de Robinson se déstructure dans la solitude. Privé d’autres points de vue possibles que le sien, réduit à la partialité de son seul point de vue, il ne sait plus si ce qu’il voit existe bien. En perdant autrui je perds aussi le monde. « Autrui, pièce maîtresse de mon univers » écrit-il.

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  3) Ce que Sartre montre en établissant que « la honte dans sa structure première est honte devant quelqu’un ». Le regard d’autrui est en effet ce qui m’objective or si cette objectivation me met mal à l’aise, elle est aussi ce qui me donne une distance par rapport à moi-même et me permet de me voir comme une conscience peut me voir. Ainsi puis-je prendre conscience de moi-même. « Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même » écrit Sartre ; « Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre. L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi-même ». Cf. Cours. [3]

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  4) Ce que montre Platon en établissant que la connaissance de soi (cf. l’impératif delphique : « connais-toi toi-même ») étant la connaissance de l’universel en soi (la raison) le dialogue avec l’autre est le moyen de saisir la dimension de l’universel en soi. La raison de l’autre est comme le miroir de ma propre raison. Cf. Texte [4]. Kant dit la même chose lorsqu’il lie le « penser par soi-même » et le « penser en se mettant à la place de tout autre ».

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  5) Ce que dit aussi un personnaliste comme Emmanuel Mounier lorsqu’il écrit que : « être c’est être pour autrui. A la limite, être c’est aimer » L’isolement, l’absence de tout lien affectif, le fait de n’exister pour personne de manière privilégiée est de nature à affecter le sentiment de sa propre existence et de son identité. L’autre est moins le corrélat d’un désir que d’un besoin avec la nécessité vitale que connote cette dernière notion.

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  6) Ce que l’analyse psychologique souligne enfin, en pointant l’importance du regard des autres dans la construction d’une personnalité et dans la conscience qu’un sujet a de lui-même. L’enfant intériorise les sentiments, les jugements qu’il lit dans le regard de ceux qu’il aime ; il s’efforce de ressembler à ce qu’on lui demande d’être et si les autorités responsables de le faire advenir à lui-même doivent être fermes, elles doivent aussi être bienveillantes. Cf. Alain « Je puis vouloir une éclipse, ou simplement un beau soleil qui sèche le grain, au lieu de cette tempête grondeuse et pleureuse ; je puis, à force de vouloir, espérer et croire enfin que les choses iront comme je veux ; mais elles vont leur train. D’où je vois bien que ma prière est d’un nigaud. Mais quand il s’agit de mes frères les hommes, ou de mes soeurs les femmes, tout change. Ce que je crois finit souvent par être vrai. Si je me crois haï, je serai haï ; pour l’amour, de même. Si je crois que l’enfant que j’instruis est incapable d’apprendre, cette croyance inscrite dans mes regards le rendra stupide ; au contraire, ma confiance et mon attente est comme un soleil qui mûrira les fleurs et les fruits du petit bonhomme ».  Cf. Explication [5].

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Cf. Dissertation :  Est-ce dans la solitude que l’on prend conscience de soi? [6]