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Déterminisme et liberté. Kant.

Raymond Duchamp-Villon. Le cheval. Bronze. 1914. Musée Guggenheim à Venise.  

 

   « Qu’on prenne un acte volontaire, par exemple un mensonge pernicieux, par lequel un homme a introduit un certain désordre dans la société, dont on recherche d’abord les raisons déterminantes, qui lui ont donné naissance, pour juger ensuite comment il peut lui être imputé avec toutes ses conséquences. Sous le premier point de vue, on pénètre le caractère empirique de cet homme jusque dans ses sources que l’on recherche dans la mauvaise éducation, dans les mauvaises fréquentations, en partie aussi dans la méchanceté d’un naturel insensible à la honte, qu’on attribue en partie à la légèreté et à l’inconsidération, sans négliger les circonstances tout à fait occasionnelles qui ont pu influer. Dans tout cela, on procède comme on le fait, en général, dans la recherche de la série des causes déterminantes d’un effet naturel donné.

Or, bien que l’on croie que l’action soit déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur et cela, non pas à cause de son mauvais naturel, non pas à cause des circonstances qui ont influé sur lui, et non pas même à cause de sa conduite passée ; car on suppose qu’on peut laisser tout à fait de côté ce qu’a été cette conduite et regarder la série écoulée des conditions comme non avenue, et cette action comme entièrement inconditionnée par rapport à l’état antérieur, comme si l’auteur commençait absolument avec elle une série de conséquences. Ce blâme se fonde sur une loi de la raison où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l’homme indépendamment de toutes les conditions empiriques nommées. Et on n’envisage pas la causalité de la raison, pour ainsi dire, simplement comme concomitante, mais au contraire, comme complète en soi, quand même les mobiles sensibles ne seraient pas du tout en sa faveur et qu’ils lui seraient tout à fait contraires ; l’action est attribuée au caractère intelligible de l’auteur ; il est entièrement coupable à l’instant où il ment ; par conséquent, malgré toutes les conditions empiriques de l’action la raison était pleinement libre, et cet acte doit être attribué entièrement à sa négligence ». 

Kant : Critique de la raison pure. [1] 1781 (2°édition 1787).PUF. Trad.Tremesaygues et Pacaud.  p.405.

 
Introduction :
 
   Thème : le déterminisme et la liberté.
    Peut-on concilier l’idée qu’il y a du déterminisme et néanmoins que l’homme est libre et donc qu’on peut lui imputer la responsabilité de ses actes ? (Question)
 Telle est la question que Kant affronte dans ce texte où il nous propose d’examiner le problème à partir d’un cas particulier. L’acte délictueux, posé comme exemple est un mensonge dont les conséquences ont été dommageables. Un mensonge est un acte volontaire dans la mesure où seul peut travestir la vérité celui qui la connaît. Ce n’est pas un acte qui s’opère en moi sans l’intervention de la conscience. Un homme commettant volontairement un acte délictueux s’expose à devoir rendre des comptes. Il est jugé et d’ordinaire puni. La question est de savoir comment les hommes s’y prennent pour juger leurs semblables (Question). Imputent-ils d’emblée la responsabilité de l’acte à son auteur ou au contraire s’assurent-ils qu’ils peuvent le faire ? Kant n’envisage pas dans ce texte le cas où on est conduit à déclarer un homme irresponsable mais le fait qu’il commence par envisager le déterminisme de l’acte n’exclut pas que cette première enquête rende impossible le présupposé de responsabilité. C’est pourquoi le code pénal prévoit une clause d’irresponsabilité.
 L’analyse kantienne consiste à montrer qu’on peut prendre sur cet acte deux points de vue absolument hétérogènes : un point de vue scientifique et un point de vue métaphysique et moral. Kant introduit la seconde perspective comme la seule possibilité d’échapper à la contradiction consistant à blâmer un acte considéré comme entièrement déterminé. (Thèse)
 Quelle est donc la nature de ces deux perspectives, pourquoi y aurait-il contradiction à juger moralement un acte tout en s’en tenant à un point de vue scientifique et qu’est-ce qui rend possible l’imputation de responsabilité ? (Question)
   Kant s’explique dans une argumentation d’une grande rigueur. Après avoir décrit la nature d’une approche scientifique il pointe le problème : « Or, bien que l’on croie que l’action soit déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur ». Cette objection le conduit à établir ce qui fonde ce blâme. L’élucidation de ce fondement est très précise. « On suppose » quelque chose, dit l’auteur avant de s’appliquer à expliciter le contenu de ce postulat. Nous apprenons que cette supposition est une exigence de la raison (« une loi de la raison » dit le texte) nous demandant de considérer celle-ci « comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l’homme » cette causalité n’étant pas considérée « simplement comme concomitante, mais au contraire comme complète en soi ». (Thèse) Que faut-il entendre par là ?
 
Développement : explication détaillée.
 
1)      L’approche scientifique : sa nature, ses conséquences.
 
   « Sous le premier point de vue…effet naturel donné »
   Kant analyse dans cette première partie ce qui caractérise une approche scientifique des phénomènes. Tout savant commence par observer les faits, son objectif étant de les rendre intelligibles. Pour cela il s’en tient à ce qui est donné dans l’expérience ; c’est ce que connote la proposition : « on pénètre le caractère empirique de cet homme ». L’empirie c’est l’expérience, ce qui est objet d’observation, ce qui se constate et dont il faut prendre acte. Pour expliquer les faits le savant postule le principe du déterminisme des phénomènes. Celui-ci pose que « tout fait a une cause » et que « les mêmes causes produisent les mêmes effets ». Rendre intelligible pour le savant consiste à décrire l’enchaînement des causes et des effets, à mettre en rapport un fait avec d’autres faits de telle sorte que le fait à expliquer soit conçu comme la conséquence ou l’effet nécessaire d’autres faits, ceux-ci étant pensés comme causes déterminantes. Est nécessaire ce qui, les conditions déterminantes étant données, ne peut pas ne pas être ou être autrement.
   Exemple : Pour expliquer l’acte délictueux (ici un mensonge pernicieux) le psychologue, le sociologue, l’économiste c’est-à-dire des spécialistes des sciences de l’homme vont mettre en rapport l’acte incriminé avec des données empiriques : la mauvaise éducation, les mauvaises fréquentations, certaines causes occasionnelles (il se peut que ce mensonge ait permis au délinquant de ne pas s’aliéner sa petite amie ou de faire une bonne affaire) un tempérament ordinairement peu scrupuleux sur le plan moral ou enfin une manifestation d’inconscience au sens d’irréflexion. La légèreté, l’inconsidération sont en effet le propre de celui qui ne réfléchit pas avant d’agir et ne mesure pas les conséquences de ses actes.
   Dans tout cela, explique Kant, on considère l’acte humain comme on considère n’importe quel phénomène naturel. Un fait physique, chimique, biologique est conçu comme un fait soumis à des lois naturelles. Les lois sont des rapports constants et nécessaires entre les faits tels que, les uns étant donnés, les autres s’ensuivent nécessairement et peuvent être prévus avec certitude. Insérer l’acte volontaire dans « la série des causes déterminantes » revient donc à l’envisager comme un simple effet mécanique de causes antécédentes. Au fond cela revient à cesser de le considérer comme volontaire dans la mesure où l’on entend par là, non pas une manière d’être déterminé par des causes mais un pouvoir de se déterminer pour des motifs ou des raisons.
 
2)      Mise en évidence de la contradiction : « Or…l’auteur.
 
   Il va de soi que si nous devions nous en tenir à cette première perspective il serait parfaitement inconséquent de juger moralement l’acte. Ce qui est l’expression d’une nécessité naturelle se constate mais ne se juge pas moralement. La condamnation morale (le blâme) ou l’approbation morale (la louange) présuppose :
   Le jugement moral pose implicitement le sujet comme conscience et liberté. Il s’ensuit qu’il est en totale contradiction avec les réquisits de la perspective scientifique.
   Certes, cette inconséquence est coutumière : on entend tous les jours aux informations télévisuelles que le virus du sida est responsable de cette terrible maladie, que l’anticyclone des Açores est responsable du beau temps, formules n’ayant  en toute rigueur aucun sens. Seul un être conscient et libre peut être dit responsable. Si nous réfléchissions toujours à ce que nous disons il faudrait dire que le virus du sida est la cause de la maladie ou que les deux faits sont liés par une loi. Il y a dans cette manière de parler une survivance d’une mentalité archaïque consistant à projeter sur les phénomènes matériels des opérations n’ayant de sens que pour un agent moral. Cette confusion est   d’ailleurs inhérente à la notion de « cause ». Lalande rappelle que le mot grec aïtia signifiant cause connote les idées d’imputation, accusation, voire de culpabilité. En latin le mot « causa veut dire à la fois cause au sens de ce qui produit et au sens de procès, plaidoirie ». L’étymologie révèle qu’il y a bien une projection de l’idée de responsabilité sur celle de causalité. Au fond est cause ce qui est mis en cause, ce qui est accusé.
   Kant pointe l’inconséquence en faisant remarquer que bien qu’on admette l’idée d’un déterminisme des phénomènes naturels on blâme néanmoins le menteur. C’est donc qu’on ne s’en tient pas strictement à la première approche de l’acte. On  fait implicitement intervenir le principe d’une autre causalité. C’est ce que la deuxième partie va examiner avec précision.
 
3)      Le fondement de l’imputation de responsabilité. « Car on suppose…sa négligence »
 
   Comme la perspective scientifique repose sur un postulat, le postulat du déterminisme des phénomènes naturels, la perspective morale met en jeu, elle aussi, un postulat. Un postulat est une proposition indémontrée et indémontrable qu’on demande d’admettre parce qu’elle est la condition de possibilité de quelque chose. Kant pointe explicitement le caractère conjectural de ce qui rend possible le jugement moral avec la formule « on suppose que ». Il s’agit d’admettre qu’on peut faire abstraction de toutes les causes déterminantes précédemment envisagées : la mauvaise éducation, les mauvaises fréquentations ; un tempérament mal disposé moralement, une circonstance ponctuelle ou la manifeste inconscience. « On suppose qu’on peut laisser tout cela de côté ». Kant attire notre attention sur l’hétérogénéité radicale de la nouvelle façon de considérer l’acte délictueux par rapport à la précédente.
   Alors que le savant conçoit le fait comme conditionné par des faits antécédents, alors qu’il le réintègre dans un processus où celui-ci est un effet mécanique, le moraliste ou le juge arrachent l’action à l’enchaînement mécanique des causes et des effets et font « comme si  l’auteur commençait absolument avec elle une série de conséquences ». Proposition importante permettant de prendre la mesure du changement de perspective. Au fond il s’agit de faire comme si l’agent était le véritable auteur de son acte. Je suis l’auteur de ce que je fais si je suis au principe de mon action, si celle-ci trouve son origine en moi, si je suis la cause première de mon acte. Je suis l’auteur, le sujet de mon mensonge si on peut considérer que ce mensonge n’est pas l’effet d’un mécanisme exigeant de me réintégrer dans un enchaînement de causes et d’effets mais si c’est bien moi qui initie ce mensonge. Initier c’est être cause de, c’est commencer quelque chose. Cette capacité de rompre l’enchaînement mécanique des causes et des effets, de s’instituer cause première de son acte, le juge ou le moraliste ne disent pas que c’est une capacité empirique, ils se contentent de faire comme si l’agent moral en avait la possibilité car s’ils n’admettaient pas cela il n’auraient pas le droit de demander à qui que ce soit de répondre de ses actes.
   Kant appelle « métaphysique » la discipline du « comme si ». De fait, en faisant comme si le sujet avait le pouvoir de commencer absolument un acte, on le soustrait à l’ordre empirique où une telle possibilité est exclue par principe. On lui confère un pouvoir proprement métaphysique à savoir  « la faculté de commencer de soi-même, un état dont la causalité n’est pas subordonnée à son tour suivant la loi de la nature à une autre cause qui la détermine quant au temps » (Kant). On ne suppose un tel pouvoir ni dans l’animal ni dans la chose, c’est pourquoi on ne les juge pas moralement.
   Exemple : Le loup mange l’agneau. C’est ainsi selon la loi de la nature. Il serait ridicule de condamner moralement le loup. En revanche on blâme le fort lorsqu’il écrase le faible car on considère l’homme non pas comme un simple être empirique, régi par les lois naturelles. Certes il est aussi un être naturel ou empirique mais cette dimension n’épuise pas son être. Il est aussi un être porteur d’une raison. Comme tel, il participe d’une dimension métaphysique ou métempirique lui permettant de se rendre indépendant des lois naturelles et de soumettre sa conduite à la loi qu’il peut se représenter.
   Voilà pourquoi le texte oppose « le caractère empirique » (de l’homme) auquel s’en tient le savant dans la première perspective, « au caractère intelligible » que postulent le moraliste ou le juge dans la seconde perspective.
   D’où le dualisme théorisé par Kant, mais au fond implicite dans les pratiques humaines, de la nature et de la raison, de l’ordre sensible et de l’ordre intelligible, de la sphère du déterminisme et de celle de la liberté.
 
4)      La thèse kantienne : la liberté est un postulat de la raison pratique.
 
   « Ce blâme se fonde sur une loi de la raison où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et a dû déterminer autrement la conduite de l’homme indépendamment de toutes les conditions empiriques nommées ».
   La raison n’est pas seulement la raison théorique c’est-à-dire la faculté permettant de construire les savoirs. C’est aussi la raison pratique c’est-à-dire la faculté permettant de se représenter la loi morale et de soumettre la conduite à cette loi sous la forme du droit ou de la morale. La raison pratique ou morale est ainsi l’instance qui est au principe des diverses obligations conférant à l’existence humaine sa dimension morale et conséquemment, élevant l’homme à la dignité d’une personne exigeant le respect.
   Or Kant nous dit que ce qui autorise à imputer la responsabilité à un agent moral est « une loi de la raison ». La raison pratique formule des lois qui sont des exigences.  Une exigence n’énonce pas ce qui est, cet énoncé étant du type : L’homme est un sujet libre capable de se donner la loi de sa conduite.
   Une exigence formule ce qui doit être, cet  énoncé étant du type : Il faut, on doit admettre que la raison est ce qui peut et ce qui doit déterminer la conduite de l’être qui en est porteur.
   Notons l’expression « qui a pu et a dû ». Là est l’idée cardinale du texte. Elle énonce que la raison se considère elle-même comme ce qui doit être au principe de la conduite. Elle formule un devoir. La loi de la raison ou loi morale nous fait obligation de nous autodéterminer rationnellement et c’est parce qu’elle nous assigne ce devoir qu’elle nous demande d’admettre que nous en avons la possibilité. Car si l’on ne pouvait pas supposer que l’homme a la possibilité de se rendre indépendant (= de s’affranchir) de la loi de l’être (l’ordre du déterminisme) pour soumettre sa conduite à la loi du devoir être un ordre juridique et un ordre moral seraient impossibles.
   Il s’ensuit que pour comprendre la possibilité du droit et de la morale il faut postuler que l’homme est libre. « Tu dois donc tu peux » écrit Kant dans un autre texte. La liberté est un postulat de la raison pratique non l’énoncé d’un fait empirique. Ce n’est pas parce que tu es libre que tu dois, c’est parce que tu fais l’expérience de l’obligation morale, parce que tu dois qu’il faut supposer que tu es libre.
   La fin du texte précise bien que la causalité de la raison ne doit pas être envisagée comme concomitante, entendons comme coexistant avec les causes empiriques. La perspective métaphysique et morale exige de faire abstraction de ces dernières et de n’admettre au principe de l’acte volontaire que la causalité de la raison. Et si Kant précise que celle-ci doit être conçue comme « complète » c’est pour rappeler l’hétérogénéité absolue des plans. Il ne s’agit pas de croire que l’imputation de responsabilité repose sur une distribution du rôle des différentes causalités comme si celle de la raison pouvait n’avoir qu’un rôle partiel. La cohérence exige de comprendre que soit un acte est déterminé empiriquement et il n’y a aucun sens à en imputer la responsabilité à son auteur, soit on impute la responsabilité et on suppose que l’auteur est bien l’auteur de l’acte. Auteur, avons-nous dit, celui qui est au principe de l’action, qui l’initie et qui par là s’expose à devoir en assumer les conséquences. Auteur, celui qui a la capacité de commencer une « série de conséquences » c’est-à-dire qui est libre. Cela est sans réserve.
    Kant insiste : « quand bien même les mobiles sensibles ne seraient pas du tout en sa faveur », « malgré toutes les conditions empiriques de l’action… ». C’est-à-dire, quand bien même l’éducation d’un sujet serait désastreuse, ses fréquentations très mauvaises, les circonstances favorables à la délinquance « l’action est attribuée au caractère intelligible de l’auteur ». C’est pourquoi « il est entièrement coupable à l’instant où il ment ».
   L’acte volontaire met nécessairement en jeu une spontanéité spirituelle c’est-à-dire une capacité de se déterminer à agir en se représentant des possibles : Ex : Ai-je intérêt à mentir ou à dire la vérité ? Première possibilité : Si je mens ma petite amie ne m’en voudra pas ; deuxième possibilité : Si je dis la vérité elle risque de me quitter. Il met en jeu une capacité de se déterminer pour des raisons : Ex : Comme je ne veux pas compromettre ma relation avec ma petite amie, je choisis la première possibilité.
   Puisque l’acte volontaire implique la conscience et le pouvoir de choisir entre des possibles, on peut et on doit considérer son auteur comme responsable.
   Exemple : « Tu ne dois pas mentir » prescrit la raison humaine. Parce que la conscience est la capacité de se représenter la loi du devoir, on suppose que tu peux ne pas mentir. Il s’ensuit que si tu mens ton mensonge est imputé à ta négligence. Puisque tu as négligé de te conduire comme la personne qu’on te fait l’honneur de respecter, tu dois répondre de tes actes.
 
Conclusion :
 
 Ce texte établit que seul un parti pris métaphysique et moral sauve le jugement moral et les institutions demandant aux hommes de répondre de leurs actes de l’inconséquence. Parti pris métaphysique qui chez Kant n’est pas l’objet, comme chez Descartes, d’une affirmation dogmatique. La liberté n’est pas présentée comme une évidence dont il est impossible de douter. Elle est supposée, elle est un postulat qu’il faut admettre pour fonder la dignité de la personne humaine et la rationalité de nos pratiques. En effet nous jugeons moralement et juridiquement les hommes. Il est donc important de préciser au nom de quoi nous le faisons afin de savoir si nous avons le droit de le faire. Car tant que ce présupposé permet de fonder la dignité de la personne humaine, il ne nous pose aucun problème. Mais dès qu’il apparaît que la contrepartie de la dignité c’est la responsabilité, les choses se compliquent. Car la responsabilité, c’est ce qui autorise les juges à condamner à la réclusion criminelle à perpétuité, parfois à la peine de mort. Bref, c’est ce qui confère le pouvoir de punir or il faudrait être bien superficiel pour ne pas voir que ce pouvoir est redoutable et qu’il est impossible de l’exercer dans une totale sérénité. L’homme éprouve un scrupule à faire souffrir l’homme car il lui semble que son devoir moral est de diminuer la somme des maux dans le monde non de l’accroître. Or il doit remplir le devoir de justice et la rétribution exige, là où un homme a fait subir un mal à un autre de prononcer une peine (= une sanction qui fait souffrir). Le tribunal de justice rend effectives ces diverses exigences.
   Ce texte montre que ce solennel édifice repose sur des assises bien fragiles…D’où la difficulté d’éviter un certain nombre de doutes. Et s’il n’y avait que du déterminisme de telle sorte que ce qu’un homme a fait, il était déterminé à le faire ? Ne serait-il pas monstrueux de cautionner moralement un jugement impliquant un présupposé relevant de la pure fiction?  Ne faudrait-il pas alors soupçonner avec Nietzsche que le présupposé de liberté appartient à une métaphysique du bourreau et  que ce qui est au principe de l’affirmation de la liberté relève de la méchanceté, de la volonté cruelle de punir, de l’appétit de vengeance ? « Si l’on a conçu les hommes libres, c’est à seule fin qu’ils puissent être jugés et condamnés, afin qu’ils puissent devenir coupables »  écrit-il dans Le crépuscule des idoles.  
   Avouons qu’il y a là de quoi donner encore davantage de scrupules. Le philosophe Paul Ricœur ne cachait pas ses doutes lorsqu’il écrivait : « Lorsque la conscience s’attarde à méditer sur ses conditions et sur ses limites, elle n’est pas loin d’être accablée ».