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Visage de la folie humaine. Nous ne nous tenons jamais au temps présent.Pascal.

Picasso. Le rêve 1932. 

 

  «  Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul temps qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer des choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où vous n’avez aucune assurance d’arriver.

 Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais »
                                 Pascal. Pensée [1]172 B.
 
 
 
 
Introduction :
 

   Vanité des vanités. Les pièges du désir dessinent les multiples visages de la folie humaine. Pascal en décrit le tragique dans ce texte où il affronte les questions suivantes : Quelle est la modalité du rapport de l’homme au temps ? Comment se dispose-t-il à l’égard des trois instances temporelles du passé, du présent et de l’avenir ? Peut-on dire qu’il se soucie de vivre c’est-à-dire d’être au présent ?

   Non, répond-il. A bien observer les hommes, force est de constater qu’ils n’habitent pas le temps présent. Ils se projettent vers l’avenir ou le passé mais ils ne «se tiennent pas au présent ». (Thèse).

 
   Comment comprendre cette étonnante manière d’exister ? Etonnante, car des trois dimensions du temps, seul le présent est le temps réel. Le passé n’est plus, l’avenir n’est pas encore. N’est-il pas imprudent et vain de déserter le présent pour des temps imaginaires ? Pourquoi l’homme est-il si peu sage et conséquent ? (Questions).
 
   N’est-ce pas le signe que l’aspiration au bonheur n’a d’égale que l’impuissance à être heureux ? (Thèse) Tout se passe comme si le temps du désir était celui du malheur existentiel que l’homme s’obstine à fuir dans l’espérance ou la nostalgie sans voir que l’une et l’autre sont moins la solution de la misère humaine qu’une de ses dimensions.
 
   Aussi la description pascalienne de la propension humaine à fuir la réalité pour n’embrasser que le néant, se prolonge-t-elle d’une sentence dont le pessimisme  est sans appel : « Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ».
 
   Pascal n’hésite pas à affirmer que l’objet de notre désir le plus cher, le bonheur n’est qu’un mirage que nous nous contentons de désirer, d’attendre, d’espérer. Il n’a pas la couleur du vécu. (Thèse) Rançon d’un manque de sagesse ou destin inéluctable ? (Question)
 
   Telle est l’interrogation à laquelle nous invite, en dernière analyse, la méditation de notre philosophe. Car à quoi bon prendre conscience des sortilèges du désir si la connaissance ne promeut pas un gain de sagesse ? Toute la difficulté est alors de préciser en quoi consiste cette dernière car si l’on comprend bien la nécessité de réinvestir le présent pour en faire le temps de la vie réelle et heureuse, il est difficile de savoir comment il est possible d’habiter un temps dont la réalité est fort évanescente. Comment se tenir en un lieu instable, point de passage entre le néant du « n’être pas encore » et celui du « n’être déjà plus » ?
 
 
I)                   L’errance temporelle ou la fuite dans des temps imaginaires.
 
 
   La thèse est énoncée dans la première phrase et est étayée par la suite du texte. « Nous ne nous tenons jamais au temps présent » écrit Pascal.
 
   Notons les deux sens de l’expression : « tenir à ».
   Tenir consiste à être solidement lié à quelque chose dont il est impossible de se détacher. C’est être rivé, adhérent à, implanté en un certain lieu.
   Mais c’est aussi être attaché au sens affectif, l’attachement se traduisant par une sollicitude, un souci à l’endroit de ce qui suscite notre affection.
   En disant que « nous ne nous tenons jamais au temps présent », Pascal signifie que l’homme déserte le lieu qui est pourtant son point d’ancrage dans le réel et par là même, que celui-ci n’est pas l’objet de ses soins et de son attention.
   La suite du texte explicite les caractéristiques de cette posture existentielle ne semblant pas avoir d’exception, ainsi que le précise « jamais ».
 
   L’homme ne cesse d’ « anticiper » l’avenir et de « rappeler » le passé, lit-on.
   De fait, il n’est pas immergé dans le temps à la manière des choses. Il a la capacité d’introduire un écart entre lui et lui-même et de temporaliser sa propre expérience. Il a l’intuition du changement de ses états et des êtres comme si la conscience du temps n’était pas une conscience entièrement prise en lui. Elle ne cesse de s’échapper de l’être-là. Peut-être même faut-il dire avec St Augustin que «  le temps n’est pas autre chose qu’une distension de l’âme ». Si la conscience n’était pas mémoire et anticipation, l’homme serait, comme l’animal, englué dans le présent et celui-ci ne serait pas du temps; il serait un temps hors du temps c’est-à-dire une sorte d’éternité.  
   Mais à la différence des animaux, l’homme ne vit pas simplement, il [2]existe [2] et exister consiste à se tenir hors de soi. L’existant est impuissant à être dans la coïncidence à soi-même. Il est une intentionnalité, un mouvement de transcendance vers tout ce que sa conscience éclaire et qu’elle néantise ou veut faire exister en fonction de son désir. Ainsi l’existant dépasse-t-il son enfermement dans le présent et ne cesse-t-il de lui échapper pour fuir vers le passé ou l’avenir.
 
   Cette transcendance constitutive de l’existant est celle d’un sujet désirant car seul peut être « trop lent à venir » ou « trop prompt » un temps investi par l’espérance ou le regret. Pascal souligne ici combien, l’ajournement du présent procède de la dynamique du désir.
 
   Désirer consiste, en effet, à se projeter vers des objets ou des fins que l’on se représente comme promesse de plaisir. Le désir est manque actuel de ce dont la possession est imaginée comme source de jouissance. Son vecteur est tout naturellement l’avenir. Il s’ensuit que le temps du bonheur n’est pas dans l’actualité désirante, il est fantasmé dans le temps à venir de l’accomplissement du désir. Le bonheur est ce que l’on espère ou attend, il n’est pas ce que l’on éprouve au présent.
   Et tant que l’on est dans la salle d’attente, le temps s’écoule toujours trop lentement. « Ah ! Vivement Noël ; vivement que je sois grand, vivement les vacances ou la retraite ! » Le désir rend impatient. En projetant le temps du bonheur dans le futur, il s’irrite de la distance l’en séparant ; il voudrait comprimer le temps, précipiter son cours, comme si celui-ci ne lui était pas compté, comme si chaque instant qui passe ne le rapprochait pas de sa fin. Car quoi de plus fou, à bien y réfléchir, que de vouloir réduire le temps du vivre ? La vie est-elle si longue qu’il faille en réduire la durée en s’impatientant d’un avenir « trop lent à venir » ou, même inconséquence, en s’indignant qu’elle continue ?
   Car, folie symétrique, si le bonheur n’est pas dans le futur, il a le goût de la jouissance passée. « Ah ! Le bon vieux temps ! » Comme on aimerait parfois arrêter son cours !
   Trop lent ou trop rapide, le temps est décidément ce qui ne nous agrée pas. Son irréversibilité nous éloigne des instants de grâce où nous avons été comblés. Et l’on voudrait l’immobiliser dans cette perfection sauf que cette perfection n’a jamais été la saveur du moment présent.
 
 
II)                La raison d’être de cette errance.
 
 
   Pascal l’énonce plus loin en guise de justification de la folie qu’il stigmatise : « C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper ».
Pourquoi le présent suscite-t-il un ressentiment tel que l’homme fuit dans des temps imaginaires ?
 
« Parce qu’il nous afflige » écrit l’auteur.
   Cette signification se décline de plusieurs manières :
 
 
 
 
III)             Vérification de l’analyse sur soi-même.
 
   Pascal convoque chaque lecteur à l’introspection pour confirmer par sa propre expérience la pertinence du constat. Il s’agit d’examiner ses pensées afin de découvrir qu’elles n’ont pas le présent comme horizon. De fait, chacun peut vérifier qu’il pense essentiellement à l’avenir et que s’il lui arrive d’être attentif au présent, c’est uniquement comme support de son projet. Nourrissant l’illusion d’une prise de sa volonté sur le futur, l’homme instrumentalise le présent et le passé à cette fin et ne retient d’eux que ce qui est utile à la fin visée. Le souvenir du temps révolu et l’attention au présent ne sont jamais des fins en soi, ce ne sont que des moyens au service du futur. Tout se passe comme si l’existant était toujours en avant de lui-même dans le mirage des lendemains qui chantent. Et ces lendemains lui font mobiliser, parfois sacrifier son aujourd’hui. Il laisse « échapper », s’enfuir son temps présent pour un temps illusoire ou pire, il en fait un enfer devant accoucher du paradis escompté. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour le grand soir ! Le présent est si misérable et si pitoyable à la lumière de ce soleil ! Toujours la même chanson : « Un jour pourtant, un jour viendra, couleur d’orange, un jour de palme, un jour de feuillages au front, un jour d’épaules nues où les gens s’aimeront, un jour comme un oiseau sur la plus haute branche ». (Louis Aragon).
 
IV)              Condamnation morale. : imprudence et vanité humaines.
 
 La description de cette posture de l’existant dans le temps est sévèrement jugée. Pascal stigmatise l’irréflexion et la vacuité des hommes. En parlant d’imprudence, il les accuse de se conduire de manière insensée, en parlant de vanité, d’inconsistance.
   La prudence est synonyme pour les Anciens de sagesse pratique. Elle est l’art de promouvoir la vie bonne et heureuse. L’imprudent est le contraire du sage. Par manque de réflexion, il travaille à rebours de ses intérêts ou des valeurs supérieures de son existence et il en est bien ainsi de l’errance temporelle. Elle est l’aveu de la folie humaine parce qu’il n’y a qu’un temps qui soit vraiment nôtre. La temporalité est tellement l’étoffe de l’existence que nous ne sommes rien en dehors du temps actuel. Seul l’instant présent nous appartient puisque seul il peut être le temps de l’action, de la décision et de la joie effective. Nous existons au présent, non au passé ou à l’avenir. Laisser fuir le présent revient à se délester de sa substance, le déserter à renoncer à  l’être pour le néant.
   C’est absolument vain car on ne peut pas habiter un lieu qui est un non lieu. A divaguer hors du temps de la vie effective, on diffère le temps de vivre, on remet à plus tard le temps d’exister et on oublie d’être. Comme si nous avions le temps de différer le temps de vivre ! Seul l’étourdi peut ignorer que celui-ci nous est compté par un bourreau.
Coupables frivolité et futilité ; la vie périt par le délai et il est toujours trop tard lorsqu’on en prend conscience.
 
V)                 Est-il possible de se tenir au présent ?
 
   En revanche, il n’est jamais trop tard pour adopter une autre manière d’être au temps. Et c’est l’intérêt de la méditation pascalienne de nous y inviter. Ce qui fait sa valeur est, non seulement la finesse de son analyse de l’existence, mais aussi l’exhortation à se projeter dans le temps de manière plus conséquente qu’elle contient en creux. La question est donc, en dernière analyse, de savoir en quoi consiste la façon souhaitable d’habiter le temps.
 
   Sans doute faut-il assumer l’angoisse plutôt que la fuir. Oui, nous sommes un être pour la mort, oui notre finitude et notre indigence sont un destin, oui il y a une contingence de l’existence. Celle-ci n’a pas de raison d’être en dehors de celle que nous lui donnerons, mais précisément ce n’est pas ce qui devrait nous désespérer. Les défis les plus exaltants sont ceux qui sont les plus durs à relever. Sans espoir et sans illusion, le courage consiste à monter, comme Sisyphe sa pierre jusqu’au soir, le plus dignement possible.
    Il y a de magnifiques pages de Camus sur la sagesse de l’homme absurde dont la vie est « un exercice de détachement et de passion qui consomme la splendeur et l’inutilité d’une vie d’homme » Le mythe de Sisyphe 1942. Camus demande d’imaginer Sisyphe heureux. « Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».
 
   Reste que s’il faut s’interdire toute stratégie d’esquive dans des espérances illusoires et assumer en toute lucidité son être pour la mort, on ne voit pas comment il est possible de se tenir absolument au temps présent. L’authenticité ne se conquiert pas sur le déni de sa condition. L’existant n’a pas l’existence figée de la chose, c’est ainsi.  « Il est de son essence de se révéler à lui-même dans l’essor (Aufsprung) ou le bondissement (Absprung) du projet » Jean Beauffret. De l’existentialisme à Heidegger. 1945. L’existant est par essence un être de possibilité. Il est en avant de lui-même dans le projet de son être. Celui-ci n’est pas une nature, c’est une liberté irréductible.
 
   Alors comment est-il  possible de vivre son projet autrement que dans la désertion du présent ?
   Ici il faut sans doute suivre les leçons de la sagesse stoïcienne nous demandant de convertir le souci ou l’angoisse, passions inutiles, en soin pris à accomplir les tâches présentes. L’existant est jeté dans le monde, son passé le précède et il est impuissant à le vouloir autrement qu’il fut, son avenir le hante mais il ne dépend pas entièrement de lui. En revanche, il dépend entièrement de lui de bien jouer son rôle dans le présent. La fin de l’action n’est pas dans la réussite à venir, elle est dans le soin avec lequel on fait tout ce que l’on a à faire. « A chaque heure, applique-toi de tout ton soin à faire ce que tu as sur les bras » conseille Marc Aurèle. Les devoirs issus des situations (la matière de l’action) dans lesquelles chacun se trouve s’imposent comme le rôle d’un acteur. L’acteur n’a pas choisi son rôle. Il n’est responsable ni du personnage qui lui a été confié, ni du temps dont il dispose pour le jouer. Ce qui lui appartient absolument c’est seulement de jouer le mieux possible son rôle. (Usage qu’il en fait).
 
   Comme ils distinguent la matière de l’action de son usage, les stoïciens distinguent le but (skopos) et la fin (telos) de l’action. Il faut être comme un archer qui vise une cible (skopos). Il ne dépend pas entièrement de lui qu’il atteigne sa cible. Par exemple il peut mourir avant d’avoir achevé sa tâche, des obstacles peuvent surgir sur sa route et produirent l’échec. Il ne faut vouloir le but qu’avec « une clause de réserve » et comprendre que la vraie fin de l’action n’est pas le but visé, c’est l’action elle-même dans la perfection de l’agir actuel. Elle n’a donc pas besoin de la durée pour atteindre son achèvement, cet achèvement est tout entier réalisé dans l’instant de l’acte. Voilà pourquoi les stoïciens utilisent la métaphore de l’acteur ou du danseur. Leur activité est « praxis », elle n’est pas comme dans le cas de la « poiesis », une activité transitive ayant sa fin hors d’elle. La praxis est une activité immanente ayant sa fin en elle-même.
Cf. Cicéron : «  Le tireur doit tout faire pour atteindre le but (skopos) et pourtant c’est cet acte de tout faire pour atteindre le but, pour réaliser son dessein, c’est cet acte qui est si je puis dire la fin (telos) que recherche le tireur et qui correspond à ce que nous appelons quand il s’agit de la vie le souverain bien : tandis que frapper le but n’est qu’une chose que l’on peut souhaiter mais ce n’est pas une chose méritant d’être recherchée pour elle-même » Des Termes Extrêmes des Biens et des Maux. III. 6, 22.
 
Conclusion :
 
   Ce n’est pas une mince affaire d’exister et chacun s’y prend comme il peut pour échapper à la difficulté d’être. Mais il y a des voies insensées et vaines. Chacun y est exposé tant qu’il ne s’est pas efforcé de conquérir un peu de sagesse. Or la sagesse, si l’on en croit les Anciens, est la méthode de la vie bonne et heureuse. Son enjeu est d’accomplir l’excellence humaine et d’être heureux. A cette fin, les morales antiques telles que l’épicurisme ou le stoïcisme nous invitent à réinvestir le présent car c’est le seul temps qui soit réel.
   Mais sa réalité est bien fragile car l’instant présent n’a pas de durée. Il est contemporain de l’acte d’un sujet attentif et agissant. C’est donc dans l’instant qu’on prend conscience d’être et qu’on se fait être.
   Si le temps a la discontinuité des instants, s’il n’est qu’une poussière d’instants, il se caractérise moins par la continuité que par la nouveauté. Il faut donc sans délai cueillir l’offrande du jour (carpe diem) et concentrer son attention sur l’action actuelle afin de domestiquer l’angoisse dans le soin pris chaque jour à bien accomplir son métier d’existant.