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Socrate.

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    Comme l’écrit J. Brunschvicg, Socrate est paré aux yeux de la philosophie de toutes les vertus sacrales du totem.

   Il appartient inséparablement à l’histoire et au mythe de l’esprit :
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   –A l’histoire puisque selon l’usage on appelle présocratiques les penseurs antérieurs à Socrate. (Anaxagore, Anaximène, Pythagore, Empédocle, Héraclite, Parménide etc.)

   Les préoccupations de ces derniers sont essentiellement physiques, leur mode d’expression plus poétique ou théologique que philosophique. (Éclairs fulgurants et non discours argumenté) A ce titre ces penseurs ont pour nous quelque chose d’étranger. Avec Socrate, en revanche, commence une aventure dans laquelle nous nous reconnaissons pleinement. « Socrate a fait descendre la philosophie du ciel sur la terre » disait Cicéron.

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  –A la légende et au mythe car Socrate n’ayant rien écrit la connaissance du personnage et de sa pensée est indirecte 

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    La difficulté est de comprendre comment un même maître a pu être au principe de courants de pensée si différents car si l’école cyrénaïque tire de Socrate une leçon hédoniste, Antisthène donne naissance à la tradition cynique et à son ascétisme moral.

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DONNEES BIOGRAPHIQUES/

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    Socrate naît à Athènes vers 470 av.J.C. d’un père sculpteur et d’une mère sage-femme. Il se maria au moins une fois avec l’acariâtre Xanthippe dont il eut un fils Lamproclès. On ne sait rien de son enfance et de sa formation mais Athènes étant alors le grand centre culturel du monde antique, il a sans doute été en contact avec les maîtres qui comptaient à l’époque. Philosophe des rues, il parcourt Athènes apostrophant ses concitoyens qu’ils soient modestes artisans ou hommes célèbres et puissants.On situe vers 420 av.J.C. l’oracle de Delphes selon lequel Socrate est déclaré l’homme le plus sage d’Athènes.En 399 av.J.C. Socrate est accusé par Mélétos (un poète) Anytos (un riche tanneur) et Lycon de ne pas reconnaître les dieux de la cité, d’en introduire de nouveaux et de corrompre la jeunesse.Au terme d’un procès où il assure lui-même sa défense, il est condamné à boire la ciguë.

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UN ETRE PARADOXAL.

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LA METHODE DE SOCRATE

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          Ironie et dialectique

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   Socrate n’est pas un professeur transmettant un savoir, c’est un homme qui a l’art de faire prendre conscience aux autres de leur ignorance. Il pratique l’ironie c’est-à-dire une méthode d’interrogation en feignant d’être ignorant. Il les rend disponibles ainsi pour la recherche de la vérité.

Soulignons l’ambiguïté de l’ironie socratique :

L’ignorance savante n’étant pas l’ignorance vulgaire on peut dire que Socrate fait souvent semblant d’être ignorant cad de ne pas savoir que la réponse de son interlocuteur comporte des contradictions ou des confusions. En ce sens l’ironie est stratégique. Mais en dernière analyse l’inscience de Socrate est bien réelle. Comme tout grand penseur ou grand savant Socrate a conscience des limites de nos savoirs. Il sait qu’il y a au principe de la rationalité un irrationnel de fondement car la raison ne peut pas rendre raison d’elle- même. L’affirmation selon laquelle la raison est une faculté plus habilitée que le cœur ou que la Révélation à être la mesure du vrai procède en ce sens d’un acte de foi, d’une croyance. Le savoir repose sur une croyance.  (Un savoir est un discours se fondant sur un ordre de raisons. Une croyance est un discours qui ne peut pas, par les seules ressources de la raison, rendre raison de lui-même. Il s’ensuit qu’on y adhère pour d’autres raisons que de pures raisons) En ce sens l’ironie socratique est sérieuse.

En procédant ainsi, Socrate met en demeure ses interlocuteurs d’examiner leurs réponses, les questions posées par le philosophe étant les questions que l’esprit se poserait à lui-même s’il cessait d’opiner, s’il commençait à comprendre ce que penser veut dire.

« La pensée disait Platon est le dialogue de l’âme avec elle-même ». En dialoguant avec les autres, Socrate dramatise (met en scène ou en acte) l’essence dialogique de la pensée. Penser ou dialoguer c’est toujours être deux en un, c’est même être plusieurs en un car je me fais à moi-même les objections que les autres pourraient faire à un point de vue qui, tant qu’il reste prisonnier d’une particularité est erroné. L’interlocuteur interne avec lequel je mène le débat m’impose comme l’autre de m’excentrer par rapport à ma singularité, de faire le détour par l’altérité, détour sans lequel aucune prétention à l’universel ne peut être légitimé. (cf. le principe kantien de la pensée élargie : « penser en se mettant à la place de tout autre »)

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      Maïeutique et réminiscence

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   Socrate ne donne pas la réponse aux questions qu’il pose. Il aide seulement son interlocuteur à la trouver par son propre effort. Il est un maïeute. L’étymologie grecque du mot maïeutique renvoie à la notion d’accouchement. C’est que Socrate compare souvent son art à celui de sa mère (Phaenarète).Elle était une sage-femme cad une femme qui, selon l’usage grec n’est plus en état d’enfanter. Elle est stérile et ce statut l’habilite à accoucher les femmes fécondes. Ainsi en est-il de Socrate. Fort de son inscience, il a le pouvoir d’accoucher les esprits des vérités qu’ils portent en eux.

Réfléchissant sur la méthode de son maître, Platon élabore la théorie de la réminiscence.

Il s’agit pour lui de rendre intelligible un fait : comment se fait-il que l’esclave de Ménon parvient au terme de l’interrogation à résoudre un problème de mathématiques ? N’est-ce pas le signe que « savoir c’est se ressouvenir » ? Tout se passe comme si le savoir était une sorte de réminiscence cad de retour à la conscience d’un savoir oublié. Néanmoins la théorie de la réminiscence n’est qu’un  mythe.

    Platonraconte un mythe chaque fois que la raison est impuissante à résoudre par ses seules forces le problème qu’elle rencontre. Elle n’est pas en présence d’un problème (un problème est une difficulté que l’on peut résoudre) mais d’un mystère. Le mythe ne doit donc jamais être reçu à la lettre de ce qu’il raconte. Il s’agit simplement de comprendre le mystère qui a rendu nécessaire de recourir à lui et ce mystère est le suivant :

Chercherait-on la vérité si on en n’avait aucune idée ? Si l’âme n’était pas le temple des vérités mathématiques et des vérités morales comment les mathématiques et la distinction d’un bien et d’un mal seraient-elles possibles ? Ne faut-il pas alors se dire qu’il y a une connaturalité de l’âme et de l’intelligible, que l’âme a contemplé dans une vie préempirique les Idées mais qu’en s’incarnant elle a bu au fleuve de l’oubli (le Léthé) de telle sorte qu’elle doit se réapproprier une mémoire perdue ?

Voilà pourquoi à la différence des sophistes qui prétendaient transmettre un savoir et enseigner la vertu, Socrate affirmait que le savoir ou la vertu ne peut jamais être reçu de l’extérieur. Savoir c’est reconquérir par son propre effort, la mémoire par un difficile travail d’ascèse.

 

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                    QUELQUES ENONCES SOCRATIQUES

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    «  Philosopher c’est apprendre à mourir »

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   La philosophie est amour de la vérité or qu’est-ce qui nous égare loin de la vérité et nous maintient dans une demeure d’ignorance et de servitude ?

On peut répondre de manière métaphorique : le corps.

   Nous sommes empêchés d’avoir un rapport de transparence à la vérité ou au bien parce que nous ne sommes pas un pur esprit. Celui-ci est irréductiblement lié à un corps c’est-à-dire à  une particularité empirique, une inscription dans le temps et dans l’espace, un équipement sensoriel, une affectivité etc. et tout cela projette de l’ombre. Penser c’est s’efforcer de délier en soi la dimension sensible et la dimension intelligible car « l’âme ne raisonne jamais mieux que quand rien ne la trouble, ni l’ouïe, ni la vue, ni la douleur, ni quelque plaisir, mais qu’au contraire elle s’isole le plus complètement en elle-même, en envoyant promener le corps et qu’elle rompt, autant qu’elle le peut, tout commerce et tout contact avec lui pour essayer de saisir le réel » (Platon. Phédon [2] 65c)

Si on définit la mort comme séparation de l’âme d’avec le corps alors on peut dire que le philosophe s’emploie toute sa vie à réaliser cette ascèse « autant qu’il le peut » dit le texte. Réserve de taille, propre à pointer l’échec existentiel de la philosophie et à aborder la véritable mort avec une certaine espérance « Les vrais philosophes doivent penser et se dire entre eux des choses comme celles-ci : Il semble que la mort est un raccourci qui nous mène droit au but, puisque, tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n’atteindrons jamais complètement ce que nous désirons et nous disons que l’objet de nos désirs est la vérité » (Platon Phédon [2] 66b )

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       « Mieux vaut subir l’injustice que la commettre »

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  « S’il était nécessaire soit de commettre l’injustice, soit de la subir je choisirais de la subir plutôt que de la commettre » (Platon Gorgias [3]469c)

La grande leçon de Socrate consiste à faire comprendre qu’avant d’être un rapport à l’autre, la morale est une question de rapport à soi-même.

Il s’agit d’être en accord avec soi-même, d’être en ordre.

  L’ordre est, en effet, la norme de la raison et la cohérence (ce que connote la notion d’accord) est une exigence rationnelle fondamentale. (cf. le troisième principe kantien ou la maxime de la pensée conséquente : « penser toujours en accord avec soi-même »)

Il s’ensuit que faire ou dire quelque chose que la raison dénonce comme illégitime c’est se condamner à être intérieurement en désordre ; c’est coexister avec un être en soi que l’on réprouve. C’est donc être dégradé moralement à ses propres yeux ; c’est perdre l’estime de soi.

On voit ce qui distingue une existence portée par une authentique exigence socratique de l’existence de la plupart des hommes : A la question  « pourquoi ne faut-il pas commettre l’injustice » ? Nombreux sont ceux qui répondraient avec le sophiste Polos : « parce qu’on ne veut pas être puni » (que la punition soit infligée en ce monde par le juge humain ou dans l’autre par le juge divin).

« Personne n’est juste volontairement, on est juste par contrainte » affirme le sophiste Thrasymaque. (Platon. La république [4] II  360c) Thèse qui est illustrée par la fable de l’anneau de Gygès.

La justice est d’ordinaire pour les hommes affaire d’intérêts ; d’avantages. Pour Socrate elle est affaire d’estime de soi.

C’est pourquoi Hannah Arendt associe toujours la proposition socratique « mieux vaut subir l’injustice que la commettre » avec cette autre proposition « Mieux vaudrait me servir d’une lyre dissonante et mal accordée, diriger un chœur mal réglé, ou me trouver en désaccord ou en opposition avec tout le monde, que de l’être avec moi-même, étant un, et de me contredire. (Gorgias [3]482bc)

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« Nul n’est méchant volontairement »

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On appelle intellectualisme moral cette thèse consistant à affirmer qu’il n’y a pas chez les hommes une volonté perverse c’est-à-dire une volonté de faire le mal en sachant que c’est le mal. Les hommes font le mal en croyant faire le bien. Ils prennent subjectivement pour un bien ce qui objectivement est un mal. Ils se trompent, ils sont dans un rapport illusoire à la valeur morale. Leur faute est une erreur. Il s’ensuit que le grand enseignement de Socrate s’énonce ainsi :

 

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 Cf. Pensée et nihilisme. Texte de Hannah Arendt sur Socrate. [5]

 

 

 

 

 

 

 

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