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En quoi consiste la liberté politique?

Sonia Delaunay. La prose du transsibérien et de la petite Jeanne de France. 1913. 

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   Si l’on prend acte de la violence avec laquelle certains Français critiquent les idéaux libéraux, on ne peut manquer de se dire que la démocratie ne va pas nécessairement avec l’amour de la liberté. Ce que Tocqueville avait anticipé avec la possibilité d’un despotisme démocratique résultant de la passion égalitariste.

  « Il y a en effet une passion mâle et légitime pour l’égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté. » écrit-il dans La démocratie en Amérique, I, I, § III.

   La thèse est bien connue, mais elle ne nous dit pas pourquoi cette passion égalitariste est plus développée en France qu’en Amérique ou en Angleterre.

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   Est-ce parce que les institutions libres eurent pour fondement en Amérique un esprit religieux alors qu’elles sont nées en France du renversement d’un ordre aristocratique qui, hélas, survit au cœur de l’état social français ? C’est la lecture que Philippe d’Iribarne propose à la suite de Raymond Aron de  ce qu’il appelle « l’étrangeté française ».
   Les riches, par exemple, ne sont pas vécus dans les pays anglo-saxons comme une « aristocratie ». Ceux qui ont des moyens plus modestes ne se sentent pas d’un « rang inférieur ». L’égalité morale foncière des membres associés dans le corps politique n’est pas remise en cause par les différences de réussites économiques ou intellectuelles. En France si. Tout se passe comme si la liberté n’était pas attachée, chez nous, à la personne comme sujet moral ou à ce que Locke appelait « le droit de propriété qu’on a sur sa personne et sur ses biens » (Cf. L’étrangeté française, 2006, Seuil,  p. 23) mais au privilège d’une noblesse à laquelle on revendique d’avoir accès.

   «  C’est que, en France, toute différence de niveau prend immédiatement sens d’une différence de « rang » dans le sens le plus traditionnel du terme, c’est-à-dire de différence de possibilité d’être « quelqu’un ». Elle implique, en fin de compte, un accès inégal à une pleine dignité d’homme et de citoyen. La portée d’une telle différence est bien plus grande que celle des différences que l’on trouve dans un univers marchand. Dans un tel univers, il est certes de bons et de mauvais produits, des positions sociales plus ou moins gratifiantes, et il vaut la peine de se donner du mal pour avoir mieux. Mais la qualité des personnes, et a fortiori la pleine reconnaissance de leur humanité, n’étant pas en cause, l’enjeu reste limité. De ce fait, dans les sociétés, telles la société américaine ou les sociétés d’Europe du Nord, où la dignité d’homme et de citoyen n’est pas une question de rang social, la revendication d’égalité est beaucoup moins radicale qu’elle ne l’est en France. Le refus d’admettre l’existence de différences de capacité est étranger aux sociétés où ces différences n’ont qu’une portée limitée. C’est parce que la France reste, dans sa réalité sociologique, une société de rangs qu’elle nourrit la passion égalitaire que l’on y rencontre. » Ibid, p. 209. 

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   PB : Que faut-il donc entendre par liberté et pourquoi est-elle moins menacée par le despotisme démocratique lorsqu’elle a un fondement religieux que lorsqu’elle est confondue avec un privilège aristocratique ?

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I)                   La liberté est un droit naturel attaché au sujet moral.
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 Cf.   « Déclaration unanime des treize États unis d’Amérique réunis en Congrès le 4 juillet 1776
Lorsque dans le cours des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de dissoudre les liens politiques qui l’ont attaché à un autre et de prendre, parmi les puissances de la Terre, la place séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui donnent droit, le respect dû à l’opinion de l’humanité oblige à déclarer les causes qui le déterminent à la séparation.

Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu’une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l’abolir et d’établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l’organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur. » (C’est moi qui souligne)

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  La liberté, que déclarent les Américains, est conçue comme liberté-indépendance. Elle consiste à affirmer que nul homme n’est né pour être soumis à la loi d’un autre homme. Il est libre de penser ce qu’il veut, de croire au dieu qu’il veut, de s’exprimer, de s’associer, d’avoir un procès équitable, d’entreprendre etc., tant que cette liberté ne porte pas atteinte à la même liberté chez autrui. Tocqueville en résume le principe : « D’après la notion moderne, la notion démocratique, et, j’ose dire, la notion juste de liberté, chaque homme étant présumé avoir reçu de la nature les lumières nécessaires pour se conduire, apporte en naissant un droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables, en tout ce qui n’a rapport qu’à lui-même, et à régler comme il l’entend sa propre destinée » Etat social et politique de la France avant et depuis 1789 in Œuvres complètes, t. II, I, p. 62.

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Ce droit que chacun peut également à tout autre revendiquer, correspond au fond à un devoir envers le Créateur ou, en un sens laïc, envers sa propre humanité. C’est clair chez Rousseau lorsque condamnant l’absolutisme, il affirme :
 « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme ; et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté » Du contrat social. Livre I, § IV.
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   Cette idée que la liberté est ce qui confère à un homme sa dignité, ce qui constitue la condition de son perfectionnement individuel et à travers celui-ci du développement de la civilisation est une idée-force de la pensée libérale. Deux références peuvent être ici mobilisées :
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   Benjamin Constant : La servitude est non seulement une entrave au bonheur privé, elle est aussi ce qui empêche le perfectionnement de l’humaine nature. C’est pourquoi il est souhaitable que la souveraineté politique soit limitée. « Qu’elle se borne à être juste; nous nous chargerons d’être heureux. » affirme-t-il, mais surtout : « D’ailleurs, Messieurs, est-il donc si vrai que le bonheur de quelque genre qu’il puisse être soit le but unique de l’espèce humaine? En ce cas, notre carrière serait bien étroite, et notre destination bien peu relevée. Il n’est pas un de nous qui, s’il voulait descendre, restreindre ses facultés morales, rabaisser ses désirs, abjurer l’activité, la gloire, les émotions généreuses et profondes, ne pût s’abrutir et être heureux. Non, Messieurs, j’en atteste cette partie meilleure de notre nature, cette noble inquiétude qui nous poursuit et qui nous tourmente, cette ardeur d’étendre nos lumières et de développer nos facultés: ce n’est pas au bonheur seul, c’est au perfectionnement que notre destin nous appelle; et la liberté politique est le plus puissant, le plus énergique moyen de perfectionnement que le Ciel nous ait donné. » De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, [1] 1819.
 
   Alexis de Tocqueville : Déplorant que, dans les nations démocratiques, la passion de s’enrichir, de consommer dirait-on aujourd’hui, soit la passion dominante et fasse le lit du despotisme démocratique dont le mot d’ordre pourrait être en ce début du XXI° siècle : « consommez, enrichissez-vous et éclatez-vous dans festivopolis [2], nous nous occuperons du reste », il écrit : « Seule la liberté est capable de les (les hommes) arracher au culte de l’argent et aux petits tracas journaliers de leurs affaires particulières pour leur faire sentir à tout moment la patrie au-dessus et à côté d’eux ; seule elle substitue de temps à autre à l’amour du bien-être des passions plus énergiques et plus hautes, fournit à l’ambition des objets plus grands que l’acquisition des richesses, et crée la lumière qui permet de voir et de juger les vices et les vertus des hommes » L’Ancien régime et la révolution. Préface.
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   NB : Pour que la notion de despotisme démocratique [3] soit claire et que l’on voit bien en quoi, il est une menace pour l’idéal de la liberté, précisons ce qu’il faut entendre par là :
   « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
   Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
   C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. […]
     J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.» Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, [4]II, IV, § VI.
 
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II)                La liberté est un privilège attaché au rang social.
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   L’horreur de ce spectre d’un enclos humain, où sous la protection d’un pouvoir tutélaire, chacun est dispensé de se donner la peine de penser et d’agir par lui-même, apparaît par contraste avec ce que fût l’attachement à la liberté dans le monde aristocratique. Tocqueville déplore que cette liberté n’ait été alors que le privilège de quelques uns mais il célèbre son caractère viril. Goût de l’excellence, fière affirmation de l’indépendance personnelle, sens aigu de l’honneur, la liberté aristocratique était une « passion énergique ». Il va de soi que Tocqueville a une nostalgie de cette fière et noble liberté, les épithètes employées pour la définir impliquant une hiérarchie implicite entre le « haut » et le « bas », le « grand » et le « médiocre ». « Il n’y eut jamais noblesse plus fière et indépendante dans ses opinions et dans ses actes que la noblesse française des temps féodaux. Jamais l’esprit de liberté démocratique ne se montra avec un caractère plus énergique, et je pourrais presque dire plus sauvage, que dans les communes françaises du Moyen-Âge et des états généraux qui se réunirent à différents moments jusqu’au commencement du XVII° siècle » L’Ancien Régime et la Révolution, p.78.
   En disant « liberté démocratique » dans un texte où il est question du monde aristocratique, Tocqueville signifie qu’il n’y a pas deux sortes de liberté, il n’y en a qu’une, l’exigible étant de faire que ce qui était le privilège du noble, devienne un droit commun à tous les hommes.
   Or il semble bien que les Français ne soient pas sortis des hiérarchies traditionnelles. Comme la liberté était un privilège du noble, elle leur semble être, aujourd’hui, le privilège de « la France d’en haut » selon la formule consacrée. Dans l’imaginaire politique français, le corps politique n’est pas conçu comme l’ensemble des membres associés sous l’autorité de lois communes, mais comme un corps déchiré par le conflit du « haut » et du « bas ». Lutte des classes et non Etat de droit. Conséquemment, c’est par « son rang social » que l’homme est considéré comme libre, non par son statut moral de sujet raisonnable. D’où le caractère insupportable pour un Français de toute différence avec les manifestations proprement « ridicules » au sens pascalien, de cette mentalité. Pascal qualifie de « ridicule », « d’injuste » ou de « tyrannique » la tendance à méconnaître l’hétérogénéité des ordres, par exemple l’hétérogénéité du plan moral : en qualité d’être de raison tous les hommes sont égaux en dignité et en droit ; et du plan intellectuel ou économique : en vertu des différences d’aptitudes et aussi de certains hasards certains réussissent mieux que d’autres.
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   Prenons un exemple dans un domaine que je connais bien. L’élève d’aujourd’hui (pas tous bien sûr mais une tendance lourde se dessine) ne peut plus se satisfaire de son égalité politique et morale avec le professeur, il voudrait encore être reconnu comme son « égal » en « autorité » ou en « savoir ». Il ne veut plus être enseigné (ce qui implique la conscience de son ignorance et donc de son infériorité sur ce plan là), il veut être reconnu à égalité de rang !
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   D’où la difficulté de la société française à résoudre « les problèmes que toute société vouée aux idéaux de liberté et d’égalité doit résoudre : comment les incarner de manière qu’ils restent compatibles avec deux traits fondamentaux de l’existence humaine : côté liberté, l’impossibilité de se passer de formes d’autorité ; côté égalité, l’hétérogénéité des êtres humains » ? Philippe d’Iribarne, L’étrangeté française, p. 199.
   L’attachement au sens aristocratique de la liberté ne facilite pas les choses. Tocqueville l’avait annoncé : «On aurait donc bien tort de croire, que l’ancien régime fût un temps de servilité et de dépendance. Il y régnait beaucoup plus de liberté que de nos jours; mais c’était une espèce de liberté irrégulière et intermittente […] toujours liée à l’idée d’exception et de privilège, qui permettait presque autant de braver la loi que l’arbitraire […]. Si cette sorte de liberté déréglée et malsaine préparait les Français à renverser le despotisme, elle les rendait moins propre qu’aucun autre peuple, peut-être, à fonder à sa place l’empire paisible des lois.» L’Ancien régime et la Révolution, Gallimard, 1952,p. 176.177.
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   Et pourtant il n’y a pas de liberté effective sans lois, pas de lois sans une souveraineté politique, pas d’organisation politique légitime sans quelques principes qu’il convient de formuler. Le souci du meilleur régime est aussi le propre de la pensée libérale mais pour s’entendre sur celui-ci, il ne faut pas sous-estimer les tensions inhérentes à l’idée de liberté.
 
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III)             Distinctions conceptuelles.
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A)    Liberté naturelle – liberté civile.
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 La liberté naturelle est la liberté sauvage. Elle coïncide avec l’affirmation de la vie dans son dynamisme naturel. Elle consiste à faire tout ce qui plaît (= licence ou liberté déréglée. Cf. Calliclès), sans entrave. Sa seule loi est la poursuite de la satisfaction. Ainsi si quelque chose « tente », suscite un attrait, et si l’être déterminé par cette impulsion a la force de se l’approprier, rien ne l’arrête. La liberté naturelle n’est limitée que par les forces de l’individu. Dans l’état de nature, le droit de chacun s’étend jusqu’où s’étend sa force. Mais la force n’est jamais assez forte pour garantir un exercice effectif de la liberté car les forces des uns, celles du muscle ou de la ruse, limitent celles des autres, les menacent et les réduisent à l’impuissance. L’état de nature est donc un état de violence, de guerre de tous contre tous, convertissant la fameuse liberté naturelle en son contraire. Elle se ramène en réalité à une impuissance généralisée.
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 La liberté civile est une liberté réglée par la loi ; elle est donc limitée par la loi mais, paradoxe, la loi est moins ce qui supprime la liberté que ce qui en garantit l’exercice effectif en la mettant à l’abri du danger que représentent les libertés naturelles. En renonçant par le contrat social à la liberté naturelle, en aliénant celle-ci, le citoyen ne renonce pas à la liberté, il met, au contraire, en place l’artifice lui permettant de jouir d’une liberté effective. Loin que la loi civile soit le tombeau de la liberté, elle en est la condition. Il s’agit de renoncer à une liberté fictive pour une liberté réelle, celle qui n’a d’effectivité qu’avec la loi la protégeant des empiétements que ne manqueraient de se permettre des libertés naturelles.
   La liberté advient donc avec la loi civile ou périt avec elle clame haut et fort Rousseau : « Il n’y a donc point de liberté sans Lois, ni là où quelqu’un est au-dessus des Lois […] Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas ; il a des chefs et non pas des maîtres ; il obéit aux Lois, mais il n’obéit qu’aux Lois et c’est par la force des Lois qu’il n’obéit pas aux hommes. Toutes les barrières qu’on donne dans les Républiques au Pouvoir des Magistrats (= tous ceux qui ont une responsabilité dans les affaires de l’Etat) ne sont établies que pour garantir de leurs atteintes l’enceinte sacrée des Lois : ils en sont les Ministres non les arbitres, ils doivent les garder non les enfreindre. Un Peuple est libre, quelque forme qu’ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne il ne voit point l’homme mais l’organe de la Loi. En un mot, la liberté suit toujours le sort des Lois, elle règne ou périt avec elles ; je ne sache rien de plus certain ». Rousseau. Lettres de la Montagne.1764.
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B)    Hétéronomie et autonomie.
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   S’il faut se protéger de la menace que chacun représente pour chacun, cela signifie que la liberté politique est une liberté-indépendance. Liberté par rapport aux autres : en anglais freedom from. Il s’agit de se mettre à l’abri de l’arbitraire des autres volontés.
   Rappelons ce qui a été vu dans la réflexion sur l’Etat : la servitude consiste toujours pour une volonté humaine à être soumise au pouvoir d’une autre volonté, à son bon plaisir. Il s’ensuit que « les hommes ont inventé l’Etat pour ne pas obéir aux hommes » (Georges Burdeau), pour affranchir les rapports d’autorité et d’obéissance de ce qu’il y a d’humiliant pour un homme d’avoir à se soumettre à un autre homme.
   Conséquence : la liberté va de pair avec l’autonomie. L’hétéronomie, pour un homme majeur est synonyme de servitude. Le sujet soumis à la loi assurant la liberté civile doit donc aussi en être l’auteur en qualité de citoyen.
   Rousseau a dit cela de manière magistrale, en proposant une identification du problème politique et du problème moral : côté moral : « l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté » Du Contrat social, L.I, § VII ; côté politique : « Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant » Du Contrat social, L.I, § VI. 
   Raymond Aron dit de même : cette liberté que « Montesquieu aurait appelée sécurité ou absence d’arbitraire, ne s’accomplit que dans la liberté proprement politique, c’est-à-dire dans la participation du citoyen à l’administration des affaires locales et à la gestion de la chose publique » Essais sur les libertés, Calmann-Lévy, Pluriel, p. 26.
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   C’est dire que la liberté civile implique des Institutions qui doivent être représentatives du corps politique et soucieuses de favoriser le règne du droit et de la loi. La Déclaration américaine, citée plus haut, le proclame : « Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »
    La loi doit donc être l’expression de la volonté générale, mais la souveraineté populaire pouvant être l’otage des passions populaires, comme l’a montré l’épisode hitlérien, il convient de limiter son exercice (principe formulé par Constant : « Il ne s’ensuit pas que l’universalité des citoyens ou ceux par qui ils sont investis de la souveraineté puissent disposer souverainement de l’existence des individus. Il y a, au contraire, une partie de l’existence humaine qui, de nécessité, reste individuelle et indépendante et qui est de droit hors de toute compétence sociale ».Ecrits politiques [5]). Un Etat de droit est donc un Etat qui, à la différence de l’Etat totalitaire reconnaît la distinction de la sphère publique et de la sphère privée. C’est aussi un Etat qui a compris la nécessité de contrôler l’exercice de la  souveraineté populaire en vérifiant la constitutionnalité des lois. D’où la mise en place, chez nous,du conseil constitutionnel comme organe de contre pouvoir propre à protéger l’homme et le citoyen de certaines tentations liberticides.
    Cette analyse montre que l’Etat n’est légitime que s’il est l’instrument des individus associés, s’il respecte leurs droits, s’il arbitre leurs différends selon le principe majoritaire, s’il a séparé les pouvoirs et mis en place des contre-pouvoirs.
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C)    Liberté formelle – liberté réelle.
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     L’Etat libéral reconnaît la relative autonomie de la société civile. Antérieurement à l’institution politique, les hommes nouent des relations d’échange, culturelles, économiques, affectives etc. qui, si elles requièrent une régulation étatique, n’ont pas à être régentées de part en part par l’Etat. La liberté des échanges, la responsabilité des acteurs sociaux ont à voir avec le droit naturel de toute personne à la liberté, et sont aussi une condition du progrès de la civilisation. Le sociétal ne doit donc pas être résorbé dans l’étatique (définition de l’Etat totalitaire).
   Or cette exigence en rencontre une autre qu’on désigne sous l’expression : la question sociale.
   Car le monde des échanges économiques place les salariés sous la dépendance de ceux qui les emploient. Comment articuler la subordination inhérente au salariat avec la liberté du citoyen ?
   De même, c’est une chose de proclamer que les hommes naissent libres et égaux en droit, c’en est une autre de réaliser les conditions d’une liberté effective.
   La liberté-indépendance est au fond surtout une liberté négative : elle consiste à être libre de l’ingérence d’autrui dans la poursuite des activités que l’on est capable d’exercer de manière autonome. Mais on peut revendiquer une liberté positive, c’est-à-dire une liberté consistant à être libéré des obstacles exposant à diverses formes de servitude : libéré de la faim, de la peur, de l’ignorance, de la maladie, de la pauvreté etc.  
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   La Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), plus que la Déclaration française (1789) est sensible à ces deux aspects de la liberté. Elle distingue :
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   Il va de soi que l’Etat libéral a les moyens de garantir les droits-libertés, en revanche il ne peut pas garantir, avec la même assurance, les droits économiques et sociaux. Il faudrait pour cela supprimer les libertés fondamentales, nécessairement liées à l’économie de marché. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas le souci de concilier dans la mesure du possible les deux visages de la liberté. Voilà pourquoi il tend à devenir un Etat providence.
   Reste que :
 
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