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La liberté d’indifférence est-elle une vraie liberté?

Calder. 1898.1976. Totem. Fondation Calder. New York.

 

  

I)                   La liberté d’indifférence est « le plus bas degré de la liberté » Descartes.

  

  « Il n’y a que la seule volonté, que j’expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l’idée d’aucune autre plus ample et plus étendue en sorte que c’est elle principalement qui me fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu.

Car, encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance, qui s’y trouvant jointes la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend infiniment à plus de choses; elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires; mais plutôt, d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse. Et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l’augmentent plutôt, et la fortifient. De façon que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu’une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent ».  

                                   Descartes. Méditation quatrième.        

  

   « Quant au libre arbitre, je suis entièrement d’accord avec ce qu’en a écrit le Révérend Père. Et, pour exposer plus complètement mon opinion, je voudrais noter à ce sujet que l’indifférence me semble signifier proprement l’état dans lequel se trouve la volonté lorsqu’elle n’est pas poussée d’un côté plutôt que de l’autre par la perception du vrai ou du bien; et c’est en ce sens que je l’ai prise lorsque j’ai écrit que le plus bas degré de la liberté est celui où nous nous déterminons aux choses pour lesquelles nous sommes indifférents. Mais peut-être d’autres entendent-ils par indifférence la faculté positive de se déterminer pour l’un ou l’autre de deux contraires, c’est-à-dire de poursuivre ou de fuir, d’affirmer ou de nier. Cette faculté positive, je n’ai pas nié qu’elle fût dans la volonté. Bien plus, j’estime qu’elle s’y trouve, non seulement dans ces actes où elle n’est poussée par aucune raison évidente d’un côté plutôt que de l’autre, mais aussi dans tous les autres; à tel point que, lorsqu’une raison très évidente nous porte d’un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère choisir le parti contraire, absolument parlant, néanmoins, nous le pouvons. Car il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d’admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c’est un bien d’affirmer par là notre libre arbitre. De plus, il faut remarquer que la liberté peut être considérée dans les actions de la volonté avant leur accomplissement, ou pendant leur accomplissement. Considérée dans ces actions avant leur accomplissement, la liberté implique l’indifférence entendue dans le second sens, mais non dans le premier. Et bien que, lorsque nous opposons notre propre jugement aux ordres reçus des autres, nous nous disions plus libres de faire ce pour quoi rien ne nous a été prescrit par autrui, et où il nous est permis de suivre notre propre jugement, que de faire ce qui nous est interdit, nous ne pouvons pas dire de la même façon, quand nous opposons les uns aux autres nos jugements ou nos connaissances, que nous sommes plus libres de faire les choses qui ne nous semblent ni bonnes ni mauvaises ou dans lesquelles nous voyons autant de raisons de bien que de raisons de mal, que de faire celles où nous voyons beaucoup plus de bien que de mal. Une plus grande liberté consiste en effet ou bien dans une plus grande facilité de se déterminer, ou bien dans un plus grand usage de cette puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur. Si nous suivons le parti où nous voyons le plus de bien, nous nous déterminons plus facilement; mais si nous suivons le parti contraire, nous usons davantage de cette puissance positive. Et ainsi, nous pouvons toujours agir plus librement dans les choses où nous voyons plus de bien que de mal, que dans les choses appelées par nous adiaphora, ou indifférentes. En ce sens aussi on peut dire que les choses qui nous sont commandées par les autres et que sans cela nous ne ferions point de nous-mêmes, nous les faisons moins librement que celles qui ne nous sont pas commandées; car le jugement qu’elles sont difficiles à faire est opposé au jugement qu’il est bon de faire ce qui est commandé, et, ces deux jugements, plus ils nous meuvent également, plus ils mettent en nous d’indifférence prise au premier sens.

   Considérée maintenant dans les actions de la volonté, pendant qu’elles s’accomplissent, la liberté n’implique aucune indifférence, qu’on la prenne au premier ou au deuxième sens; parce que ce qui est fait ne peut pas demeurer non fait, étant donné qu’on le fait. Mais la liberté consiste dans la seule facilité d’exécution, et alors, libre, spontané et volontaire ne sont qu’une même chose. C’est en ce sens que j’ai écrit que j’étais porté d’autant plus librement vers quelque chose que j’étais poussé par plus de raisons, car il est certain que notre volonté se meut alors avec plus de facilité et d’élan ».

                         Lettre au Père Mesland, 9 février 1645.

 

   Ces deux textes montrent qu’il y a un flottement dans la conception cartésienne de la liberté. Dans la phrase des Méditations : « Elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose ou ne la faire pas (c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure nous y contraigne », la liberté est conçue comme production d’une action procédant de la seule initiative du sujet. Ne dépendant d’aucune causalité extérieure, elle est une liberté absolue qui peut aussi bien choisir le bien que le mal. Elle peut se déterminer au pire alors même qu’elle voit le meilleur dit La lettre au Père Mesland. L’intellection du bien ne la détermine pas et elle ne doit pas être pensée comme une volonté se déterminant naturellement au bien dès lors qu’elle en a la connaissance. Descartes semble rompre ici avec l’intellectualisme moral selon lequel nul n’est méchant volontairement. Il soutient qu’on peut délibérément vouloir le mal : « lorsqu’une raison très évidente nous porte d’un côté, bien que, moralement parlant, nous ne puissions guère choisir le parti contraire, absolument parlant, néanmoins, nous le pouvons. Car il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d’admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c’est un bien d’affirmer par là notre libre arbitre », lettre au Père Mesland.  

   Mais cette liberté d’indifférence qu’il est obligé d’admettre pour en maintenir le caractère absolu, et qu’il expérimente au moment où il doute des certitudes rationnelles, n’est pas une vraie liberté à ses yeux. La vraie liberté est la liberté éclairée par les lumières de l’entendement, de telle sorte que « d’une grande clarté dans  l’entendement suit une grande inclination dans la volonté » Lettre au Père Mesland du 2 mai 1644.

   Il s’ensuit que « que cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance, qu’une perfection dans la volonté ; car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire; et ainsi je serais entièrement libre, sans jamais être indifférent ». Méditation quatrième. 

    On n’est donc pas d’autant plus libre que l’on a le moins de raisons de faire quelque chose (Cf. Gide et l’acte gratuit). On est d’autant plus libre que l’on voit clairement le choix à faire. La liberté consiste à vouloir ce que l’on juge le meilleur. Elle est une capacité de choix réfléchi.

   NB : Cette liberté cartésienne dans laquelle Sartre verra une préfiguration de sa propre conception de la liberté, n’est pas, en réalité, une liberté absolue. Car ce n’est pas la volonté qui décide du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur. Ce n’est pas elle qui crée les valeurs. Celles-ci préexistent dans l’entendement et la volonté divine (théorie cartésienne de la création des vérités éternelles) et l’esprit humain doit s’incliner en présence de leur lumière. La liberté d’intellection n’est pas une liberté créatrice. Seule la liberté divine est créatrice, la liberté humaine consiste à se soumettre aux vérités et aux valeurs éternelles que l’entendement est capable de comprendre.  C’est par là, qu’aux yeux de Sartre, Descartes échoue à penser la liberté humaine car pour le penseur existentialiste c’est à la liberté humaine de décider du bien et du vrai. Cf. La liberté cartésienne dans Situations philosophiques.

 

 

II)                Une liberté de pure indifférence est « une contradiction manifeste ». Malebranche.

 

    « « Quand je dis que nous avons le sentiment intérieur de notre liberté, je ne prétends pas soutenir que nous ayons le sentiment intérieur d’un pouvoir de nous déterminer à vouloir quelque chose sans aucun motif physique (= motif qui agit sur la volonté) ; le pouvoir que quelques gens appellent indifférence pure. Un tel pouvoir me paraît renfermer une contradiction manifeste […]; car il est clair qu’il faut un motif, qu’il faut pour ainsi dire sentir, avant que de consentir. Il est vrai que souvent nous ne pensons pas au motif qui nous a fait agir; mais c’est que nous n’y faisons pas réflexion, surtout dans les choses qui ne sont pas de conséquence. Certainement il se trouve toujours quelque motif secret et confus dans nos moindres actions; et c’est même ce qui porte quelques personnes à soupçonner et quelquefois à soutenir qu’ils (= ces personnes) ne sont pas libres; parce qu’en s’examinant avec soin, ils découvrent les motifs cachés et confus qui les font vouloir. Il est vrai qu’ils ont été agis pour ainsi dire, qu’ils ont été mus; mais ils ont aussi agi par l’acte de leur consentement, acte qu’ils avaient le pouvoir de ne pas donner dans le moment qu’ils l’ont donné; pouvoir, dis-je, dont ils avaient le sentiment intérieur dans le moment qu’ils en ont usé, et qu’ils n’auraient osé nier si dans ce moment on les en eût interrogés. »

              Malebranche, De la recherche de la vérité [1], Ier Eclaircissement.

 

      Métaphysiquement le libre arbitre se décline comme liberté d’indifférence. Or il ne va pas de soi qu’une pure indifférence puisse jamais exister dans notre expérience. On peut en penser théoriquement la possibilité mais dans les faits, il y a toujours quelque chose qui incline la volonté dans un sens plutôt que dans un autre et cela est nécessaire pour que la liberté puisse s’exercer. Sans mobile, motivation ou motif la volonté ne pourrait pas se déterminer. «Il faut pour ainsi dire sentir, avant que de consentir» remarque Malebranche. La liberté de la volonté ne doit donc pas être cherchée dans une impossible indifférence mais dans son consentement ou non à ce qui agissant sur elle ne la détermine pas pour autant. Le sentiment intérieur de notre liberté n’est donc pas le sentiment de pouvoir se déterminer indifféremment, mais celui de consentir ou non à ce qui incline notre volonté dans tel sens.

 

 

III)             La vraie liberté n’est pas liberté d’indifférence mais libération de notre plus intime et originale préférence. Bergson.

 

    « Cette création de soi par soi, cette poussée ininterrompue de changement qui tire à chaque instant d’elle-même, et rien que d’elle-même, des créations imprévisibles, comment l’appeler, sinon liberté ? Elle ne doit son devenir qu’à elle-même ; aucun déterminisme ne pèse sur elle, aucune loi ne permettrait d’en prévoir le déroulement. Durée et liberté sont une seule et même chose, et chaque fois que, brisant la croûte du moi superficiel constitué par les habitudes, la vie sociale et le langage, nous ressaisissons au plus profond de nous-mêmes le dynamisme de la durée, nous sommes libres, d’une liberté qui s’affirme elle-même, incommensurable à toutes les prétentions du déterminisme scientifique.

« Cherchons au plus profond de nous-mêmes le point où nous nous sentons le plus intérieur à notre propre vie. C’est dans la pure durée que nous nous replongeons alors, une durée où le passé, toujours en marche, se grossit sans cesse d’un présent nouveau. Mais, en même temps, nous sentons se tendre jusqu’à sa limite extrême le ressort de notre volonté. Il faut que, par une contraction violente de notre personnalité sur elle-même, nous ramassions notre passé qui se dérobe, pour le pousser, compact et indivisé, dans un présent qu’il créera en s’y introduisant. Bien rares sont les moments où nous nous ressaisissons nous- mêmes à ce point : ils ne font qu’un avec nos actions vraiment libres.) (Energie créatrice p.201.)

   Il nous appartient à chaque moment de notre vie de redevenir nous-mêmes, d’être nous-mêmes et d’être libres. La liberté n’est donc pas le libre arbitre, cette indifférence qu’ont conçue les classiques, hésitation entre deux possibles et égale possibilité de l’un et de l’autre, mais bien plutôt la libération de notre plus intime et plus originale préférence. La liberté n’est pas un inintelligible pouvoir de choix qui ne serait rattaché à rien. La liberté, c’est «  la causalité psychologique », la détermination de l’acte par le moi tout entier. Mais cette causalité n’a rien à voir avec le déterminisme scientifique.

   « Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste. » (Données immédiates de la conscience, p.129.)

   « Quand nos amis les plus sûrs s’accordent à nous conseiller un acte important, les sentiments qu’ils expriment avec tant d’insistance viennent se poser à la surface de notre moi. Petit à petit ils formeront une croûte épaisse qui recouvrira nos sentiments personnels : nous croirons agir librement, et c’est seulement en y réfléchissant plus tard que nous reconnaîtrons notre erreur. Mais aussi, au moment où l’acte va s’accomplir, il n’est pas rare qu’une révolte se produise. C’est le moi d’en bas qui remonte à la surface. C’est la croûte extérieure qui éclate, cédant à une irrésistible poussée, » (Données immédiates de la conscience, p. 127.)

   « Mais les moments où nous nous ressaisissons ainsi nous-mêmes sont rares, et c’est pourquoi nous sommes rarement libres, La plupart du temps, nous vivons extérieurement à nous-mêmes, nous n’apercevons de notre moi que son fantôme décoloré. Nous vivons pour le monde extérieur plutôt que pour nous; nous parlons plutôt que nous ne pensons; nous «  sommes agis » plutôt que nous n’agissons nous-mêmes. Agir librement, c’est reprendre possession du moi, c’est se replacer dans la pure durée.» (Données immédiates, p.174.)

  « Plus nous prenons conscience de notre progrès dans la pure durée, plus nous sentons les diverses parties de notre être entrer les unes dans les autres et notre personnalité tout entière se concentrer en un point, ou, mieux, en une pointe, qui s’insère dans l’avenir en l’entamant sans cesse. En cela consistent la vie et l’action libres. Laissons-nous aller au contraire : au lieu d’agir, rêvons. Du même coup notre moi s’éparpille; notre passé, qui, jusque-là, se ramassait sur lui-même dans l’impulsion indivisible qu’il nous communiquait, se décompose en mille et mille souvenirs, qui s’extériorisent les uns par rapport aux autres. Ils renoncent à s’interpénétrer à mesure qu’ils se détendent davantage. » (Energie créatrice. p. 202.)

   La liberté, c’est la durée qui, au lieu de se détendre en mémoire, se concentre et se tend en action. »

               François Meyer. Pour connaître Bergson, Bordas, 1985. p.35.36.