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Instinct. Intelligence.

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 « Instinct et raison, marque de deux natures » écrit Pascal dans la Pensée [1]344B et il note dans la Pensée [1] 343B : «  Le bec du perroquet qu’il essuie, quoiqu’il soit net ».

  Il pointe par là la différence entre l’homme et l’animal, différence qu’on peut approfondir comme distinction de l’intelligence et de l’instinct.

 

   Analyse dont il faut bien comprendre les enjeux. Car, invariablement, le souci analytique sur cette question suscite une réaction d’hostilité de la part de certains. Il est scandaleux de douter que les animaux pensent, qu’ils parlent, qu’ils agissent intelligemment! Un tel discours est bien la preuve que le prof n’aime pas les animaux !

  Au diable cette puérilité. Si l’on veut rendre intelligibles les conduites animales et les conduites humaines, il faut bien construire des concepts opératoires. Tel est l’enjeu des concepts d’intelligence et d’instinct.

  L’intelligence est la faculté d’établir des rapports, de comprendre, de résoudre des problèmes, d’adapter des moyens à des fins. Partout où il y a intelligence, il y a difficulté à surmonter par des moyens exigeant l’intervention d’une faculté mentale capable de concevoir une solution, de l’inventer, d’utiliser des détours pour parvenir à ses fins.

  L’intelligence s’oppose ainsi à l’automatisme, à l’habitude, à une manière de procéder à l’aveuglette, à l’instinct. Elle implique la mise en oeuvre d‘opérations d’abstraction, d’imagination témoignant de l’activité d’un esprit.

 

    La notion d’instinct est utilisée en deux sens qu’il faut bien distinguer :

   Pulsion, force psychosomatique. Ex : la pulsion ou l’instinct sexuel. Excepté chez l’animal où la pulsion sexuelle s’exerce sous la forme d’un instinct, au sens technique du terme, cet usage est impropre.

   Manière d’agir des animaux ne procédant pas de la spontanéité d’un esprit, ne mettant pas en jeu des opérations proprement intellectuelles et inventives mais des gestes relativement stéréotypés, inconscients et automatiques. En ce sens l’instinct est un savoir-faire spécifique, inné, immuable, aveugle, ordonné à la conservation de l’espèce ou de l’individu. Très rigide dans les espèces inférieures, l’instinct révèle une certaine plasticité dès qu’on s’élève dans l’échelle zoologique. Avec certaines espèces, par exemple les chimpanzés, on observe des conduites intelligentes mais il s’agit alors d’une intelligence concrète. Son exercice est toujours ordonné à la satisfaction des besoins et les relations que l’animal établit s’exhibent empiriquement.

 Ex : La construction des digues par le castor, des alvéoles de cire par les abeilles.

    Marx formule dans une analyse célèbre la distinction entre l’activité humaine consciente et volontaire et l’activité instinctive : « Une araignée accomplit des opérations qui ressemblent à celle du tisserand ; une abeille par la construction de ses cellules de cire confond plus d’un architecte. Mais ce qui distingue d’abord le plus mauvais architecte et l’abeille la plus habile, c’est que le premier a construit la cellule dans sa tête avant de la réaliser dans la cire ». Capital [2]I 3°section, §7.1867.

   Et Bergson établit que ce sont là deux moyens différents d’adaptation : «  La force immanente à la vie a dû hésiter entre deux modes d’activité psychique, l’un assuré du succès immédiat mais limité dans ses effets, l’autre aléatoire mais dont les conquêtes, s’il arrivait à l’indépendance pouvaient s’étendre indéfiniment. Le plus grand succès fut d’ailleurs remporté, ici encore, du côté où était le plus grand risque. Instinct et intelligence représentent donc deux solutions divergentes, également élégantes d’un seul et même problème : celui de l’adaptation ». Bergson. L’évolution créatrice. 1907.

   Dégageons les traits distinctifs de ces deux manières d’agir : 

   L’instinct se caractérise par sa rigidité de telle sorte que si la situation change, les gestes ne sont plus appropriés. L’intelligence se reconnaît à sa souplesse, à sa possibilité d’essayer des solutions nouvelles si les précédentes manquent d’efficacité.

    Le geste instinctif est d’emblée parfait. On ne peut qu’être émerveillé par la précision, l’ingéniosité des opérations animales Leurs outils annexés à leurs corps ont une souplesse à faire pâlir d’envie le plus grand génie technique qui, essayant de les imiter (Cf. la bionique) ne peut éviter, dans ses machines les plus sophistiquées, une certaine raideur mécanique. A l’inverse le geste intelligent commence par être hésitant, tâtonnant, peu performant, souvent exposé à l’erreur. Il utilise au degré zéro de l’histoire des outils rudimentaires, mis au point empiriquement, par la méthode des essais et des erreurs. “L’instinct achevé est une faculté d’utiliser et même de construire des instruments organisés, l’intelligence achevée est la faculté de fabriquer et d’employer des instruments inorganisés” remarque Bergson.

    L’instinct est invariable, immuable. « Un animal est au bout de quelques mois, ce qu’il sera toute sa vie et son espèce au bout de mille ans, ce qu’elle était la première année de ces mille ans.» écrit Rousseau dans le Discours sur l’origine de l’inégalité. L’intelligence au contraire tire profit de ses échecs et perfectionne ses manières de faire et ses instruments. Si la réussite immédiate de l’instinct exclut le changement et le progrès, l’intelligence permet des progrès indéfinis. Elle est au principe de l’aventure culturelle et historique humaine. Grâce à elle, l’homme peut concevoir et fabriquer les outils dont la nature l’a privé, il peut trouver des solutions aux multiples problèmes qu’il a à résoudre et d’abord aux problèmes pratiques liés à la satisfaction des besoins.

   Bergson disait en ce sens: ” Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas homo-sapiens, mais homo-faber. En définitive l’intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer des outils artificiels, en particulier des outils à faire des outils et d’en varier indéfiniment la fabrication”.

 

 

  L’intelligence est donc, dans une vie humaine, ce qui supplée l’instinct, cette caractéristique de la condition animale. Car l’homme «  est né nu, sans chaussures, sans couvertures, sans armes » comme dit le mythe de Prométhée.

  Il s’ensuit qu’il n’est déterminé par la nature ni dans ses fins, ni dans ses moyens.

  « Libre de l’instinct » (Kant), l’homme peut se donner toutes sortes de fins. Conserver sa vie comme les animaux bien sûr, mais aussi d’autres fins spécifiquement humaines : produire de la beauté, de la moralité, construire un monde beau et juste.

  « Libre de l’instinct », l’homme est condamné à mettre au point par son propre effort ses savoir-faire et ses outils.

  Il a ainsi le mérite de devoir tout tirer de lui-même et de promouvoir un monde qui est sa propre oeuvre.

   « Par son instinct un animal est déjà tout ce qu’il peut être, une raison étrangère a déjà pris soin de tout pour lui. Mais l’homme doit user de sa propre raison. Il n’a point d’instinct et doit se fixer lui-même le plan de sa conduite ». Kant. Réflexions sur l’Education. Introduction.