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Innocence de l’amour de soi. Rousseau.

Picasso. Chat saisissant un oiseau. 1939. Collection particulière.

 

   «  La source de nos passions, l’origine et le principe de toutes les autres, la seule qui naît avec l’homme et ne le quitte jamais tant qu’il vit est l’amour de soi ; passion primitive, innée, antérieure à toute autre et dont toutes les autres ne sont en un sens que des modifications. En ce sens toutes si l’on veut sont naturelles. Mais la plupart de ces modifications ont des causes étrangères sans lesquelles elles n’auraient jamais lieu, et ces mêmes modifications loin de nous être avantageuses nous sont nuisibles, elles changent le premier objet et vont contre leur principe ; c’est alors que l’homme se trouve hors la nature et se met en contradiction avec soi.

   L’amour de soi-même est toujours bon et toujours conforme à l’ordre. Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse, et comment y veillerait-il ainsi s’il n’y prenait le plus grand intérêt ?

    Il faut donc que nous nous aimions pour nous conserver, et par une suite immédiate du même sentiment nous aimons ce qui nous conserve. Tout enfant s’attache à sa nourrice ; Romulus devait s’attacher à la Louve qui l’avait allaité » 

                                          Emile, IV. Pléiade, IV, p. 491.492.

 

 

«  Posons pour maxime que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits : il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain. Il ne s’y trouve pas un seul vice dont on ne puisse dire comment et par où il est entré »

                                         Emile, II. Pléiade, IV, p. 322.

 

    Le thème rousseauiste de « la bonté de la nature » a eu la gloire que l’on sait et le poncif : « pour Rousseau l’homme est bon, c’est la société qui le corrompt » est à peu près la seule chose que nos élèves ont retenue de lui. Or il convient de ne pas se tromper sur ce que notre philosophe entend par « bonté de la nature ». Il ne veut pas dire qu’il y a dans la nature humaine une inclination naturelle au bien moral. Il veut seulement signifier que les inclinations naturelles sont innocentes. L’innocence n’est pas la bonté, c’est le propre de ce qui est étranger à la volonté de nuire.

 

   Ainsi en est-il des mouvements de la nature. Ils sont étrangers au bien et au mal, ni moraux, ni immoraux, simplement extérieurs à la moralité (amoraux) en ce qu’ils expriment une nécessité naturelle. Tous les êtres naturels obéissent à la loi naturelle et celle-ci, sans exception, incline chacun à tendre vers son bien.

   C’est le cas des deux tendances que Rousseau voit inscrites dans la nature humaine : l’amour de soi et la pitié. L’amour de soi pousse chaque existant à rechercher ce qui le conserve et épanouit son existence ; la pitié modère son affirmation en lui inspirant une répugnance innée à voir souffrir autrui.

 

   L’amour de soi est une passion primitive, dit Rousseau. Le primitif est ici l’originaire, ce qui est premier dans l’ordre des déterminations naturelles. Il est antérieur à la raison car si celle-ci implique certaines conditions pour se développer, en particulier des conditions sociales (langage, éducation), l’amour de soi renvoie à la spontanéité dans ce qu’elle a de vital. Tout être vivant tend à persévérer dans son être c’est-à-dire à rechercher ce qui satisfait ses besoins et ses désirs et à fuir ce qui menace son expansion. C’est là son inclination naturelle et sa préoccupation majeure. C’est dire qu’il ne se contente pas d’éprouver le désir de se conserver mais encore il y prend intérêt. Prendre intérêt à quelque chose consiste à juger que cela est digne d’attention et d’efforts. « Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse, et comment y veillerait-il ainsi s’il n’y prenait le plus grand intérêt ? » L’amour de soi est donc un attachement aussi bien sensible que spirituel à sa vie. Celle-ci étant le bien propre de chacun, rien n’est plus naturel et légitime que de veiller à  la sauvegarder et à la déployer sous forme heureuse. S’aimer soi-même consiste donc à avoir le souci de son être, à aspirer à son propre bonheur, à poursuivre toutes choses en vue de cet accomplissement. Un souci est ce qui occupe l’esprit, ce qui le mobilise avec la nuance d’inquiétude que le terme connote. L’existant est en souci pour lui-même, autrement dit il se sent en charge de son être avec ce que cela implique, pour les vies ne se déployant pas sous la modalité de l’instinct, de sens de la responsabilité. S’aimer soi-même c’est donc être infiniment intéressé à prendre soin de son être, à avoir de la sollicitude pour tout ce qui le concerne.

    Cette aspiration à être heureux, cet intérêt pris à l’affirmation de son être est naturel et par voie de conséquence universel. La nature a remis chaque être à son propre soin. C’est ainsi et il est juste qu’il en soit ainsi. Le texte est sur ce point sans ambiguïté : « Chacun étant chargé spécialement de sa propre conservation, le premier et le plus important de ses soins est et doit être d’y veiller sans cesse ».

    Toutes nos passions, affirme Rousseau, dérivent de cet amour de soi mais sous l’effet de diverses influences, en particulier de la vie civile, il peut se dénaturer et aller à l’encontre des fins de la nature.

    Il s’ensuit que l’amour de soi est, en qualité de mouvement naturel, conforme à l’ordre tel que Dieu l’a voulu. Sa légitimité est celle de l’ordre naturel des choses. Certes il n’est pas bon en ce qu’il ne conduit pas nécessairement l’homme à agir moralement mais si la satisfaction de ses besoins ou de ses désirs n’est pas inoffensive pour cette même satisfaction chez autrui, la nature a bien fait les choses en lui inspirant une répugnance innée à voir souffrir son semblable. Le spectacle de la souffrance d’autrui le fait souffrir, et c’est encore par amour de soi qu’il est enclin à éviter de faire souffrir les autres ou lorsque cela n’est pas possible à faire son bien avec « le moindre mal possible d’autrui ». Discours sur l’origine de l’inégalité dans Du contrat social et autres textes. Garnier Flammarion, 1962. p. 60.

 

   On peut donc dire que la nature est bonne parce qu’il est bon que chacun veille à sa propre conservation, prenne intérêt à cette recherche, aime sa propre existence et tout ce qui la conserve.

   Tout ce qui écarte l’homme de cette tendance naturelle et le conduit à souffrir plutôt qu’à exister dans le contentement de son état est mauvais mais cette perversion, l’homme ne la doit qu’à lui-même ou plutôt à ce qui le définit comme homme, à savoir sa perfectibilité. [1] Il va sortir de l’hébétude de l’état sauvage, perdre son innocence, cesser d’avoir son centre de gravité en soi pour vivre dans le regard des autres. L’amour de soi se dégradant en amour propre, le paraître se substituant à l’être, il va payer en aliénation, en méchanceté et en malheur le développement de ses aptitudes dont la malédiction est de faire éclore ses vices en même temps que ses vertus.

 

   « Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même, deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation, et qui, dirigé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié, produit l’humanité et la vertu. L’amour-propre n’est qu’un sentiment relatif, factice, et né dans la société, qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre, qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement, et qui est la véritable source de l’honneur.

   Ceci bien entendu, je dis que, dans notre état primitif, dans le véritable état de nature, l’amour-propre n’existe pas; car chaque homme en particulier se regardant lui-même comme le seul spectateur qui l’observe, comme le seul être dans l’univers qui prenne intérêt à lui, comme le seul juge de son propre mérite, il n’est pas possible qu’un sentiment qui prend sa source dans des comparaisons qu’il n’est pas à portée de faire puisse germer dans son âme par la même raison, cet homme ne saurait avoir ni haine ni désir de vengeance, passions qui ne peuvent naître que de l’opinion de quelque offense reçue; et comme c’est le mépris ou l’intention de nuire, et non le mal, qui constitue l’offense, des hommes qui ne savent ni s’apprécier ni se comparer peuvent se faire beaucoup de violences mutuelles quand il leur en revient quelque avantage, sans jamais s’offenser réciproquement. En un mot, chaque homme, ne voyant guère ses semblables que comme il verrait des animaux d’une autre espèce, peut ravir la proie au plus faible ou céder la sienne au plus fort, sans envisager ces rapines que comme des événements naturels, sans le moindre mouvement d’insolence ou de dépit, et sans autre passion que la douleur ou la joie d’un bon ou mauvais succès ».

   Rousseau. Notes de la page 58 du Discours sur l’origine de l’inégalité dans Du contrat social et autres textes. Garnier Flammarion, 1962. p. 118.

 

 

 Cf. Ce commentaire de Henri Gouhier.

 

 « L’expression « bonté de la nature » est légitime si elle couvre la vieille idée que les facultés et les inclinations de l’homme ont pour fin naturelle son bien … Rousseau montre cette bonté dans les deux tendances qu’il découvre naturellement inscrites dans l’homme : l’instinct de conservation et la pitié.

  L’instinct qui vise la conservation de l’être est évidemment bon par lui-même : il est bon que la faim pousse l’être à se soucier de sa nourriture, que la soif le porte à boire l’eau dont son organisme a besoin, et ainsi de suite.

  Les idées de Rousseau sur la bonté naturelle deviennent plus personnelles avec ce qu’il appelle « la pitié », c’est-à-dire « une répugnance innée à voir souffrir son semblable », de là son autre nom : « commisération »

   Celle-ci tient à notre nature d’être sensible tout comme l’instinct de conservation : aussi est-elle indépendante du développement de la raison; on la trouve chez les animaux qui n’ont pas de raison, dans la répugnance du cheval à fouler un corps vivant, dans l’inquiétude de l’animal devant le cadavre d’un animal de même espèce, dans « les tristes mugissements du bétail » à l’abattoir, « annonçant l’impression qu’il reçoit de l’horrible spectacle qui le frappe ». Discours sur l’origine de l’inégalité dans Du contrat social et autres textes. Garnier Flammarion, 1962. p. 58.

   Ce « pur mouvement de la nature antérieur à toute réflexion » est, bien entendu, indépendant de toute vie sociale. Il ne suppose ni ne provoque aucune association : le fait de ne pouvoir sans émotion voir quelqu’un souffrir n’implique ni ne crée entre lui et moi un lien social. Il y a là une inclination spontanément déclenchée par le spectacle d’une douleur nécessairement passagère et nullement susceptible de devenir principe d’une relation permanente comme la solidarité.

   Une étonnante contradiction éclaire l’origine naturelle et infra-sociale de la pitié, celle, par exemple, de « cet Alexandre de Phère qui n’osait assister à la représentation d’aucune tragédie, de peur qu’on ne le vît gémir avec Andromaque et Priam, tandis qu’il écoutait sans émotion les cris de tant de citoyens qu’on égorgeait tous les jours par ses ordres ». Discours sur l’origine de l’inégalité dans Du contrat social et autres textes. Garnier Flammarion, 1962. p. 59.

   « L’homme de l’homme » est devenu impitoyable, mais, à la faveur du dépaysement théâtral, surgit la pitié de « l’homme selon la nature »

   L’état de nature est extra-moral comme extra-historique; mais la nature est bonne : par suite, s’ils ne sont pas bons en ce sens qu’ils ne violent pas les lois morales, les hommes qui vivent selon la nature le sont en ce sens qu’ils usent comme il faut, quand il faut et pas plus qu’il ne faut, des penchants et des facultés qui ont pour fin le bien inscrit dans leur être même. C’est dans cette perspective que se pose concrètement la question de Rousseau : que devient la bonté naturelle dans l’état qui n’est pas de nature?

   Si l’histoire est mauvaise, c’est qu’elle a rendu mauvais ou inopérant ce qui était bon; c’est qu’elle a dévié l’instinct de conservation et, en quelque sorte, anesthésié la sympathie ».

             H. Gouhier. Les méditations métaphysiques de Jean-Jacques Rousseau. Vrin, p. 25.