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Eloge du plaisir. Spinoza.

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   « Et ce n’est qu’une sauvage et triste superstition qui interdit de prendre du plaisir. Car, en quoi convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie? Tels sont mon argument et ma conviction.

   Aucune divinité, ni personne d’autre que l’envieux ne prend plaisir à mon impuissance et à ma peine et ne nous tient pour vertu les larmes, les sanglots, la crainte, etc., qui sont signes d’une âme (animi) impuissante. Au contraire, plus nous sommes affectés d’une plus grande joie, plus nous passons à une perfection plus grande, c’est-à-dire qu’il est d’autant plus nécessaire que nous participions  de la nature divine. C’est pourquoi, user des choses et y prendre plaisir autant qu’il se peut (non certes jusqu’au dégoût, car ce n’est plus y prendre plaisir) est d’un homme sage. C’est d’un homme sage, dis-je, de réconforter et de réparer ses forces grâce à une nourriture et des boissons agréables prises avec modération, et aussi grâce aux parfums, au charme des plantes verdoyantes, de la parure, de la musique, des jeux du gymnase,  des spectacles, etc., dont chacun peut user sans faire tort à autrui. Le corps humain, en effet, est composé d’un grand nombre de parties de nature différente, qui ont continuellement besoin d’une alimentation nouvelle et variée, afin que le corps dans sa totalité soit également apte à tout ce qui peut suivre de sa nature, et par conséquent que l’esprit soit aussi également apte à comprendre plusieurs choses à la fois. C’est pourquoi cette ordonnance de la vie est  parfaitement d’accord et avec nos principes et avec la pratique (praxi) commune ; aussi, s’il existe d’autres manières de vivre, celle-ci est de toutes façons la meilleure et la plus recommandable »

   Spinoza, Ethique [1], IV, scolie du corollaire II, de la proposition 45.

         Magnifique texte épinglant l’irrationalité des contempteurs du plaisir, les superstitions dont ils sont les artisans aussi bien que les dupes et l’impuissance existentielle qu’une conception aussi inadéquate de la vie vertueuse trahit.

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I)     Petit abrégé de spinozisme pour faciliter l’explication du texte.

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      Dans une lettre à Albert Burg, Spinoza écrivait : «  Je ne prétends pas avoir rencontré la meilleure des philosophies, mais je sais que je comprends la vraie philosophie. Si vous me demandez comment je puis savoir cela, je dirai que c’est de la même manière que vous savez que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits : et personne ne dira que cela ne suffit pas, s’il a le cerveau sain, et s’il ne rêve pas d’esprits impurs nous inspirant des idées fausses semblables à des idées vraies : le vrai, en effet, est la marque du vrai et du faux » La Pléiade, p. 1290.

   On retrouve souvent cette conviction inébranlable dans le discours de notre philosophe car la connaissance, pour Spinoza, n’est pas l’opération d’un sujet mais l’affirmation en lui de l’Etre qui s’explique en se déployant. L’esprit est l’idée d’un état de choses, idée adéquate ou inadéquate, selon qu’il s’exerce sous l’empire des affects passifs ou actualise sa puissance propre qui est de comprendre rationnellement. En lui, s’exprime alors la vérité de l’Etre, c’est-à-dire de la totalité substantielle dont l’individu n’est qu’un mode. Le spinozisme est, en ce sens, « le plus puissant effort jamais tenté pour décentrer la réflexion philosophique par rapport à l’homme, et penser celui-ci à partir du Tout infini dont il fait partie » Georges Friedmann, Leibniz et Spinoza, Gallimard, NRF, 1962, p. 257.

   D’où sa méthode géométrique d’exposition de la vérité et son affirmation que l’erreur n’a rien de positif, qu’elle n’est qu’une expression partielle et mutilée de l’idée vraie dont la vérité ne se donne dans sa clarté et sa distinction que rapportée à Dieu (= à la Nature dans sa totalité). « En effet, toutes les idées qui sont en Dieu s’accordent entièrement avec les objets qu’elles représentent, et par conséquent elles sont toutes vraies » (Ethique [1], II, 32). L’erreur n’est donc qu’une privation de connaissance enveloppée par l’idée inadéquate (Ethique [1], II, 35).  Celle-ci exprime bien une vérité mais ce n’est pas celle des choses telles qu’elles sont en soi, c’est celle de ce qu’elles sont dans leur rapport à nous. Par exemple, il est faux de penser que le soleil soit à 200 pieds mais il est vrai que dans son rapport à notre corps, il paraît tel. (Ethique [1], II, 35, scolie).

    Tout est donc passible d’une explication rationnelle pour Spinoza, même nos productions les plus irrationnelles. D’où sa critique des superstitions, dont il  démonte le procès de production avec un talent généalogique n’ayant rien à envier à la perspicacité nietzschéenne. Idée inadéquate bien sûr, la superstition est une croyance imaginaire exprimant l’aliénation de la conscience soumise à l’action des passions négatives. « Ayant forgé ainsi d’innombrables fictions, ils interprètent la nature en termes extravagants, comme si elle délirait avec eux. Dans ces conditions, les plus ardents à épouser toute espèce de superstition ne peuvent manquer d’être ceux qui désirent le plus immodérément les biens extérieurs » (Traité des autorités théologiques et politiques, Préface). Ce sont, en effet, ceux-là qui craignent de ne pas posséder ce qu’ils convoitent, qui espèrent les faveurs des dieux et qui en veulent aussi aux autres de jouir des biens dont ils sont privés. La crainte, l’espoir, l’envie, la jalousie, voilà les affects qui troublent l’esprit et conduisent les hommes à concourir à leur servitude en croyant promouvoir leur liberté.

    L’enjeu du texte proposé à l’explication, est d’exhiber cet effet délétère de l’affect de l’envie dans la manière dont certains hommes conçoivent la vie bonne. Ils en arrivent à opposer le bien et le plaisir et à condamner radicalement celui-ci comme un mal. Folie que cette haine du plaisir car elle est en réalité une haine de la vie. Mais seul peut donner la mesure de cette démence, le contrepoint de la sagesse. Le vrai est la marque du vrai et du faux, aussi est-ce la vérité qu’il importe d’exposer. Occasion, pour Spinoza, d’exceller dans son art de faire éclater la vérité cachée des théologies et des morales de la condamnation du plaisir. Il les accuse d’être l’expression d’un pathos existentiel bien plus sûrement que les porte-parole des décrets de Dieu ou de la Raison.  Et ce soupçon  s’étaye sur une conviction dont la force est celle de la vérité ontologique. L’éthique est affaire de compréhension rationnelle de l’essence des choses et d’abord de notre propre essence. Elle se fonde dans l’ontologie. Elle est une philosophie réflexive de l’Etre de telle sorte que les décrets de Dieu ou les prescriptions de la Raison ne sont pas autre chose que les lois de la Nature.

     Or Dieu ou la Nature est puissance et sa puissance est identique à son essence. Tout ce qui se produit dans la nature procède de la puissance divine, conséquemment tout ce qui existe participe de la nature divine.  (« La puissance de l’homme, en tant qu’elle s’explique par son essence actuelle, est une partie de la puissance infinie de Dieu ou de la Nature » Ethique [1], IV, 4). Ainsi les choses singulières sont des modes par lesquels la puissance de Dieu s’exprime d’une façon définie et déterminée, qu’on envisage la substance divine sous l’attribut étendue ou sous celui de la pensée. Les attributs sont, selon la définition de Spinoza, « ce que l’entendement perçoit de la substance comme constituant son essence » (Ethique, [1]I, Définitions).  Il n’y a qu’une seule substance ayant une infinité d’attributs mais nous ne pouvons en concevoir que deux, ceux qui constituent notre essence, à savoir la pensée et l’étendue. Il s’ensuit qu’il faut substituer au dualisme de l’âme et du corps le principe du parallélisme. Le corps est un mode de l’étendue, la pensée un mode de la pensée mais Dieu ou la Nature, comme substance unique, ne produit rien sans le produire dans chaque attribut selon un seul et même ordre. « L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » (Ethique, [1]II, 7). Ainsi l’esprit est l’idée du corps, les actions et les passions de l’un ayant une correspondance dans l’autre. Cf. Ethique, [1]II, 13 : « L’objet de l’idée constituant l’Esprit humain est le Corps, autrement dit un certain mode de l’étendue existant en acte et rien d’autre ».

  Chaque individu est un degré de puissance, puissance corporelle d’être affectée par les autres corps et de les affecter ou puissance pensante d’avoir les idées de ces affections. Mais parmi ces affections, il faut opérer un certain nombre de distinctions :

–          Différence entre les passions et les actions.

–          Différence entre les passions tristes et les passions joyeuses.

   Non seulement il est impossible d’échapper aux passions parce que nous ne sommes pas un empire dans un empire mais aussi parce qu’ « il nous est impossible de n’avoir besoin de rien d’extérieur à nous pour conserver notre être et de vivre de façon à n’avoir aucun commerce avec les choses qui sont hors de nous » (scolie de la proposition 18, Ethique, [1]IV). Or parmi ces choses extérieures, il y en a qui conviennent à notre nature, d’autres pas.

«  Par Joie j’entendrai… la passion par laquelle l’esprit passe à une perfection plus grande ; par Tristesse au contraire, la passion par laquelle il passe à une perfection moindre. En outre, le sentiment de la joie rapporté à la fois à l’esprit et au corps, je le nomme plaisir local (tittilatio) ou Gaîté, et celui de la tristesse, Douleur ou Mélancolie ». (Ethique [1], III, scolie de la proposition 11).

   Par exemple, « si nous considérons notre esprit, notre entendement serait certes plus imparfait si l’esprit était seul et ne comprenait rien que lui-même. Beaucoup de choses existent donc hors de nous qui nous sont utiles et qu’il faut considérer pour cette raison. Parmi elles, on n’en peut trouver de meilleures que celles qui s’accordent tout à fait avec notre nature. En effet, si, par exemple, deux individus tout à fait de même nature sont unis l’un à l’autre, ils composent un individu deux fois plus puissants que chacun d’eux en particulier. A l’homme, rien n’est plus utile que l’homme ; les hommes, dis-je, ne peuvent rien souhaiter de supérieur pour conserver leur être que d’être tous d’accord en toutes choses, de façon que les esprits et les corps de tous composent pour ainsi dire un seul esprit et un seul corps, et qu’ils s’efforcent tous en même temps, autant qu’ils peuvent, de conserver leur être, et qu’ils cherchent tous en même temps ce qui est utile à tous » (scolie de la proposition 18, Ethique, [1]IV).

  Il suit de ce qui précède que :

   En conclusion, l’éthique spinoziste déduite de la connaissance vraie de l’Etre (ontologie) s’énonce ainsi : « La Raison ne demande rien contre la Nature ; elle demande donc que chacun s’aime soi-même, qu’il cherche l’utile qui est le sien, c’est-à-dire ce qui lui est réellement utile, et qu’il désire tout ce qui conduit réellement l’homme à une plus grande perfection ; et, absolument parlant, que chacun s’efforce, selon sa puissance d’être de conserver son être. Et cela est vrai aussi nécessairement qu’il est vrai que le tout est plus grand que sa partie. Ensuite, puisque la vertu n’est rien d’autre qu’agir selon les lois de sa propre nature, et que personne ne s’efforce de conserver son être, sinon selon  les lois de sa propre nature, il suit de là :

   1) Que le fondement de la vertu est l’effort même pour conserver son être propre, et que le bonheur consiste pour l’homme à pouvoir conserver son être ;

   2) Que la vertu doit être désirée pour elle-même, et qu’il n’y a rien qui l’emporte sur elle ou qui nous soit plus utile, ce pourquoi on devrait la désirer ;

   3) Enfin, que ceux qui se donnent la mort ont l’âme impuissante et sont entièrement vaincus par les causes extérieures, qui sont contraires à leur nature. » Ethique, [1]IV, scolie de la proposition 18.

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    II)     Explication du texte.

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 Thème : La bonté du plaisir.

Questions : Quelle est l’attitude de l’homme sage relativement au plaisir ? Est-ce de s’interdire de jouir des biens de l’existence ou au contraire d’en user afin de déployer sa vie sous la forme de la joie ?  La question peut surprendre tant l’aversion de la douleur et l’aspiration au plaisir sont des tendances communes à tous les êtres vivants. Pourtant les morales et les théologies condamnant le plaisir ne manquent pas. C’est le cas des morales ascétiques du type de celle qu’enseigne Speusippe, le neveu de Platon. Il soutient que le plaisir étant toujours lié à de la douleur, le souverain bien de la vie consiste à s’en affranchir tout autant que de la douleur. C’est le cas de certaines morales religieuses liant le plaisir au péché, et assignant un rôle rédempteur à la souffrance. (Pensons à la condamnation de la sexualité hors mariage et à but non procréatif, à la condamnation de l’homosexualité, du rire, des plaisirs des sens, des sons agréables par ceux qui aujourd’hui encore, s’ils sont les plus forts, tuent les oiseaux, interdisent la musique, détruisent les œuvres d’art, oppriment les femmes comme on le voit dans le film de la saoudienne Haifaa Al Mansour : Wadjda. Cf. L’image en tête de cet article).  Comment donc comprendre que l’on puisse s’interdire de prendre du plaisir, même lorsqu’il n’a rien d’excessif et ne nuit pas à autrui ?

Thèse : Les morales ou les théologies anti hédonistes ne sont inspirées ni par les décrets de Dieu, ni par les prescriptions de la raison. Elles relèvent d’une « sauvage et triste superstition ».

Question : Qu’est-ce qu’une superstition et d’où procède-t-elle ?

Thèse : Une superstition est une croyance irrationnelle produite en l’âme par la puissance de certains affects. Ni la raison, ni la divinité qu’une authentique piété ne permet pas d’imaginer autrement que sous les traits de la bonté, de la justice et de l’amour ne peuvent se réjouir de la souffrance des hommes, de la mutilation de leur existence. Les larmes de Wadjda, interdite des plaisirs de la bicyclette, de la liberté de mouvement, de la visibilité de son visage suscitent une réaction de révolte à l’injustice qui lui est faite et si, selon la leçon de Spinoza, il ne faut ni rire ni pleurer au spectacle de la folie humaine, du moins faut-il essayer de comprendre ce qui peut conduire certains à entretenir de telles superstitions.

   Spinoza s’y emploie ici et il voit en elles l’effet d’un pathos existentiel. Seuls des individus incapables d’affirmer leur puissance d’exister sous forme positive, sont prompts à faire délirer Dieu ou la Nature avec eux et à trouver des vertus aux larmes, à la souffrance, à la crainte. Seuls des êtres écrasés par un sentiment de culpabilité, en proie à des désirs immodérés les vouant à la frustration peuvent être enclins à s’offenser de la joie rayonnant dans le rire ou l’usage des plaisirs du corps et de l’esprit. Ce qui est très exactement la caractéristique de l’envieux. L’envie est une haine et la haine est toujours mauvaise. « Tout ce que nous désirons du fait que nous affectés de haine, est honteux, et dans l’Etat, injuste » (corollaire II de la proposition 45). L’envie consiste à en vouloir aux autres de posséder des biens dont on est dépourvu. D’où le désir de les en priver et la propension à se réjouir de leur infortune si les circonstances s’en chargent.

   L’envie est une passion négative et il faut appeler esclave, l’homme qui pense et existe sous l’empire du passif en lui. Il est nécessairement conduit  à se faire une image inadéquate de son désir et de qui est bon pour lui. Son ressentiment l’empoisonne, l’aveugle. Il développe en lui l’appétit de vengeance et pour peu que son poison se répande dans le corps social, il fait le lit du tyran et de son auxiliaire le prêtre pour asservir les autres en les soumettant à sa propre servitude. L’impuissance tient lieu d’éthique et de politique à ces figures de l’aliénation humaine car « en quoi convient-il mieux d’apaiser la faim et la soif que de chasser la mélancolie » ?

    Par cette allusion à la nécessité naturelle que même les plus délirants ne peuvent nier, Spinoza introduit l’exposé de la seule éthique qu’une compréhension rationnelle de Dieu ou de la Nature fonde. Même l’ascète le plus radical ne peut se dispenser de manger et de boire. Or apaiser la faim et la soif produit du plaisir et cet affect de joie est passage à une plus grande perfection. Tout un chacun, pour peu qu’il soit capable de se faire une idée adéquate de son expérience éprouve cette augmentation de son être. La vie est mouvement, passage d’un état à un autre au gré des rencontres avec ce qui nous convient ou au contraire ne s’accorde pas avec notre être. Comme on tend par nature à échapper aux affres de la faim et de la soif, il est naturel et sain de fuir la mélancolie. Les besoins animaux n’épuisent pas les possibilités du corps humain. Sa puissance d’être affecté par des corps extérieurs ou de les affecter est ouverte et plus celle-ci s’actualise dans des expériences multiples, plus l’existence déploie ses possibilités de passage à une perfection plus grande. Cf. «Plus le corps acquiert cette aptitude, plus l’esprit est rendu apte à percevoir; et par conséquent ce qui dispose le corps de cette manière et lui donne cette aptitude est nécessairement bon ou utile et d’autant plus utile que cela peut accroître cette aptitude du corps à ces choses» Ethique, [1]IV, 38.

   Seule une sauvage et triste superstition peut donc exiger de se complaire dans la mélancolie puisque la  mélancolie est une tristesse et que la tristesse est l’indice d’une impuissance existentielle. Elle engendre la méchanceté, méchanceté à l’oeuvre dans une éthique aussi contraire à la nature. Ce que connote l’usage du mot « sauvage ». Il y a quelque chose de barbare, de violent, de torve dans la haine de la vie.

   Toute éthique s’énonçant dans le langage de l’interdit participe d’ailleurs plus ou moins de cet affect suspect. La sagesse consiste à prescrire  ce qui va dans le sens de l’affirmation joyeuse, et non ce qui limite, diminue. Et tant qu’on prétend obtenir des hommes les conduites utiles à leur vie en jouant des affects négatifs, on prêche une morale d’esclave. La crainte du Seigneur n’est pas le commencement de la sagesse, elle est le symptôme de sa négation. Et si l’on pouvait inspirer à tous les hommes une régulation de leurs passions, par la seule puissance de leur entendement, on n’aurait pas besoin de recourir au service de la religion. Le vrai salut est le salut par la connaissance rationnelle, celle-ci se reconnaissant à ce qu’elle ne se préoccupe pas de reprocher aux hommes leurs vices mais de leur enseigner les vertus.  En témoigne l’exemple spinoziste dans ce texte où l’exposé d’une éthique positive est infiniment plus développé que la stigmatisation de sa caricature.

Question : Quelle est donc la vertu humaine ? Quelle est la seule éthique que la raison peut définir et que la vraie religion devrait enseigner ?

Thèse : « La Raison ne demande rien contre la Nature ; elle demande donc que chacun s’aime soi-même, qu’il cherche l’utile qui est le sien, c’est-à-dire ce qui lui est réellement utile, et qu’il désire tout ce qui conduit réellement l’homme à une plus grande perfection ; et, absolument parlant, que chacun s’efforce, selon sa puissance d’être de conserver son être. Et cela est vrai aussi nécessairement qu’il est vrai que le tout est plus grand que sa partie. […] la vertu n’est rien d’autre qu’agir selon les lois de sa propre nature, et […] personne ne s’efforce de conserver son être, sinon selon  les lois de sa propre nature » Ethique [1], IV, scolie de la proposition 18.

   On peut dire que notre proposition 45 développe de manière concrète ces commandements de la raison que les esprits chagrins et méchants interprètent comme les fondements de l’immoralité. En voyant de l’immoralité, là où il n’y a que de la vertu, ils témoignent à l’évidence des effets aveuglants de la haine.

   Mais il faut substituer la nécessité rationnelle à la nécessité passionnelle pour promouvoir une éthique aussi subversive. Car on ne dira jamais assez combien l’éthique spinoziste l’est.  En affirmant que la vertu n’a pas d’autre fondement que le désir ou la tendance à déployer son existence et sa joie, Spinoza remanie en profondeur les leçons de la sagesse. Il rompt avec les morales traditionnelles enclines à réprimer le désir au nom du bien. Il substitue à la préoccupation moralisatrice du bien, la préoccupation existentielle de la joie. Et le paradoxe, c’est qu’en liquidant toute transcendance religieuse (le spinozisme est une philosophie de l’immanence radicale) ou normative (l’éthique n’est pas la morale), il n’encourage pas une libération anomique du désir avec la violence et les effets pervers qui en découlent. Aux antipodes du cynisme d’un Calliclès, l’éthique spinoziste montre que le déploiement du désir de chacun  sous la conduite de la raison et non des affects passifs contribue à l’augmentation de la joie de tous car rien n’est plus utile à l’homme que l’harmonie sociale, la paix et le partage de la joie.

   C’est pourquoi, « user des choses et y prendre plaisir autant qu’il se peut (non certes jusqu’au dégoût, car ce n’est plus y prendre plaisir) est d’un homme sage ».

   Notre philosophe affirme donc que le plaisir est bon. Tous les plaisirs de l’existence sont bons dès lors qu’ils ne sont pas excessifs et ne nuisent pas autrui. Spinoza nomme les plaisirs de la table, les plaisirs des yeux (le goût des belles choses, de la parure, d’un environnement souriant), de l’oreille (la musique), des spectacles, de la culture du corps. Tout ce qui réjouit vraiment est bon, car cela permet de passer à une perfection plus grande. La mise en scène de l’espièglerie de Wadjda, du plaisir qu’elle prend à faire usage de sa bicyclette, à offrir son visage à la caresse de l’air ne diminue pas le bonheur du spectateur du film dont j’ai déjà parlé, elle l’augmente.

   Trois points sont donc à souligner :

   Conclusion :

   Cette éthique ontologique, existentielle et immanente est un hymne à la vie et à la joie. Elle n’est pas à la portée de la plupart des hommes tant dans la compréhension de ses présupposés ontologiques que dans l’expérience de la béatitude qu’elle décrit, et pourtant elle est en accord avec la pratique commune. Spinoza le rappelle à la fin de son propos comme un gage supplémentaire de sa profonde sagesse car ce qu’il faut faire ne peut pas ne pas s’accorder avec ce qui est (= avec ce qui est conforme à la nature ou l’essence des choses).

 Cf. https://www.philolog.fr/le-desir-comme-puissance-detre-spinoza/ [2]