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Liberté et obligation. Kant.

 Kaliningrad. Plaque sur le mur du château.

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   «  Supposons que quelqu’un affirme, en parlant de son penchant au plaisir, qu’il lui est tout à fait impossible d’y résister quand se présente l’objet aimé et l’occasion : si, devant la maison où il rencontre cette occasion, une potence était dressée pour l’y attacher aussitôt qu’il aurait satisfait sa passion, ne triompherait-il pas alors de son penchant ? On ne doit pas chercher longtemps ce qu’il répondrait. Mais demandez-lui si, dans le cas où son prince lui ordonnerait en le menaçant d’une mort immédiate, de porter un faux témoignage contre un honnête homme qu’il voudrait perdre sous un prétexte plausible, il tiendrait comme possible de vaincre son amour pour la vie, si grand qu’il puisse être. Il n’osera peut-être pas assurer qu’il le ferait ou qu’il ne le ferait pas, mais il accordera sans hésiter que cela lui est possible. Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit (soll) la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue » Critique de la raison pratique [1].1788.Trad. Picavet. P.30.

 

 

   Introduction :

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   Thème : Liberté et obligation.

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   Question : Sommes-nous condamnés à affirmer que l’homme est soumis au déterminisme naturel ou y a-t-il une expérience propre à nous révéler la liberté comme une possibilité foncièrement humaine ?
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   Thèse : Pour répondre à cette question Kant propose une expérience de pensée nous demandant d’envisager quel serait le jugement d’un homme dans deux situations. La première le met en scène comme être empirique, déterminé par des inclinations naturelles dont la plus puissante est l’amour de soi, la tendance à persévérer dans l’existence. Déjà à ce niveau il apparaît que le déterminisme n’est pas aussi strict que l’homme le prétend d’ordinaire et il n’est pas douteux que le législateur puisse incliner l’homme à vaincre un penchant en jouant d’un penchant plus fort.
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   Question : Est-ce à dire que l’homme ne soit que le jouet de forces empiriques et que ses apparents choix ne soient que le masque des divers déterminismes régissant sa conduite ?
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   Thèse : La deuxième situation affronte cette question en plaçant l’homme dans une situation limite où l’inclination naturelle la plus forte n’est plus confrontée à une autre inclination. Elle est confrontée à une loi que l’homme découvre dans le trésor de sa raison et qui lui enjoint, dans ce cas particulier, de ne pas porter un faux témoignage contre un honnête homme. Que répondrait un homme mis en demeure, par une autorité toute puissante, de trahir la loi morale pour sauver sa vie?
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   Question : Pourrait-il raisonnablement prétendre qu’il n’a pas le choix et que, comme l’animal, il est déterminé par le penchant naturel à persévérer dans son être ?
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   Thèse : L’intérêt de l’analyse kantienne est de montrer que c’est paradoxalement l’expérience qu’on appelle morale, l’expérience du devoir qui est révélatrice de la liberté humaine. C’est parce que j’éprouve l’obligation morale que je me découvre capable de me rendre indépendant des inclinations naturelles pour m’autodéterminer rationnellement. Le « tu dois » me révèle le « tu peux » quand bien même je suis peu disposé à mettre en œuvre cette liberté.
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Développement :

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I)                   Analyse de la première situation.

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    Que l’homme soit un être de la nature soumis aux lois de cette même nature, la simple observation de l’expérience l’atteste. Il éprouve des besoins, des désirs et sa tendance naturelle est de chercher à les satisfaire. Le principe du plaisir, dira Freud, ou l’aspiration au bonheur, affirme Kant, est le principe déterminant de chacun en ce qu’il est un simple être empirique. Tout animal, et l’homme ne fait pas exception à la règle, tend à persévérer dans l’existence et à rechercher ce qui le satisfait. On appelle amour de soi ce penchant et il est si puissant que l’homme en tire prétexte souvent pour prétendre qu’il ne dispose d’aucune liberté, qu’il est rigoureusement déterminé. Ainsi lui serait-il « impossible » de résister à un désir.

   Argument problématique car il se trouve que l’homme vit dans des sociétés ayant normé ses désirs et imposé des restrictions à leur satisfaction. Toute société a institué des lois et l’expérience montre que lorsque la satisfaction d’un désir est prohibée par une loi assortie d’une sanction sévère, l’homme doit avouer que la représentation de la sanction est de nature à le dissuader de s’abandonner à son penchant. L’intérêt de ce premier cas de figure est de mettre en conflit l’inclination naturelle et la loi juridique. La potence symbolise le tribunal de police et de justice. Elle signifie en creux que le droit oppose la loi du devoir-être à celle de l’être et que si l’on ne pouvait pas postuler la liberté des hommes, définie comme capacité de mettre en échec le déterminisme naturel, la possibilité même d’un ordre juridique serait compromise.

  Et pourtant ce n’est pas l’expérience de la loi juridique qui révèle à l’homme sa liberté. Car le législateur n’a pas la légèreté de faire confiance à la volonté morale des membres d’une société  (= à leur liberté) pour obtenir d’eux l’obéissance à la loi. Le droit est un ordre extérieur de contraintes garanti par l’existence d’une force publique habilitée à soumettre des volontés récalcitrantes. Il définit des sanctions et c’est de la peur des sanctions qu’il attend une certaine efficacité. C’est dire qu’il prend acte du fait que les hommes sont déterminés par des inclinations naturelles et se fondant sur la puissance de certaines inclinations fondamentales (le désir de vivre, d’être libre, de jouir de ses biens etc.) il en joue pour incliner les hommes aux conduites exigibles. D’où l’institution d’amendes, de peines d’emprisonnement ou la peine de mort.  Il s’agit de faire en sorte que la crainte de la punition soit plus forte que le penchant à tel plaisir.  

  A ce niveau on ne sort pas de l’ordre empirique des déterminations sensibles. Le déterminisme y est souverain, le droit se contentant de substituer un déterminisme à un autre. La volonté ne se détermine pas par une loi qu’elle se donne; elle est déterminée par la loi du désir ou celle de la société.  Nulle liberté dans une conduite qui est régie par l’inclination naturelle immédiate ou par l’inclination instrumentalisée par le droit. Jeu mécanique des forces. L’intempérant triomphera bien de sa passion coupable mais par la force d’une autre passion, non par une initiative témoignant de sa capacité de déterminer de manière autonome sa volonté. Tant que la volonté est aux ordres des intérêts sensibles, elle est empiriquement déterminée (en termes kantiens, elle est pathologiquement déterminée), elle ne s’autodétermine pas librement (en terme kantiens, elle se s’autodétermine pas de manière pratique).

   Il s’ensuit qu’il n’y a aucun sens, au plan empirique, à parler de liberté. Dans l’ordre phénoménal il n’y a que du déterminisme, celui de la nature ou de la société. Les choix humains ne sont qu’apparents, en réalité ils ne sont que le masque des divers appétits déterminant leur volonté.
   Alors faut-il admettre qu’il n’y a que du déterminisme ? N’y a-t-il pas une expérience révélant aux hommes qu’il leur est impossible de le prétendre de manière absolue ?
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II)                Analyse de la deuxième situation.
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   Elle exige de déplacer la perspective et de passer du plan de l’extériorité à celui de l’intériorité. Car l’expérience décrite ici est l’expérience morale mettant en jeu la conscience humaine dans le secret de son intériorité.
   Le sujet y est mis en situation de devoir accomplir un acte qu’il condamne moralement. Car  devant le tribunal de la raison le principe du faux témoignage aux dépens d’une personne innocente est un scandale moral. Il heurte une loi qui n’est peut-être pas écrite mais que l’homme se représente en sa qualité d’être de raison. Cette loi qu’on appelle la loi morale légifère en lui sous la forme d’un devoir. Elle l’oblige. « Tu ne dois pas faire un faux témoignage », c’est là un impératif catégorique. Sous aucun prétexte ma conscience ne m’autorise à une telle conduite. L’impératif moral est inconditionné et commande absolument. Il a une nécessité  morale, celle-ci n’ayant pas d’autre support que la capacité humaine de se la représenter et de la faire exister par sa décision. Rien n’empêche d’enfreindre la loi morale, elle ne contraint pas, mais chacun sait bien, lorsqu’il la transgresse, qu’il ne respecte pas sa propre humanité. Il se dégrade moralement et porte atteinte à l’estime qu’il peut se porter. Sentiment de culpabilité ou pas, si l’homme veut bien se mettre en accord avec sa dimension raisonnable, il sait que le faux témoignage est condamnable moralement et qu’il ne doit pas s’octroyer le droit de nuire injustement à autrui.
   Or l’exigence morale se heurte, dans la situation évoquée, à une tendance non moins impérieuse. Car tout homme aime naturellement la vie et incline par nature à tout faire pour la conserver. Le Prince ne l’ignore pas aussi requiert-il de son subordonné un faux témoignage sous la menace d’une mort immédiate s’il résiste. Désobéir à l’injonction politique pour  honorer la loi que la raison commande implique donc, dans ce cas de figure, d’accepter le sacrifice de sa vie pour sauver sa rectitude morale.
  Kant met en scène ici le conflit intérieur d’un homme qui est déchiré entre deux exigences, l’une procédant de l’inclination sensible, l’autre de l’exigence rationnelle. Que devra avouer l’homme placé dans cette situation ? Pourra-t-il affirmer qu’il est déterminé empiriquement et qu’il est conduit nécessairement à porter un faux témoignage car il lui est impossible de vaincre son amour pour la vie ? Non répond Kant. « Il accordera sans hésiter que cela lui est possible ».
   Le possible est ce qui peut être mais ne sera pas nécessairement. Pour qu’il y ait du possible, il faut admettre de la contingence. Si l’homme peut sacrifier sa vie au nom d’exigences spirituelles et morales, cela signifie que les inclinations naturelles ne le déterminent pas rigoureusement. Il a le pouvoir d’en suspendre la nécessité pour initier un acte procédant d’une autre causalité que la causalité empirique. En faisant de la loi de sa raison, le principe de sa conduite, il témoigne qu’il n’est pas asservi au déterminisme naturel et qu’il peut lui substituer une autre causalité, la causalité rationnelle par laquelle il  manifeste qu’il peut s’instituer cause première de sa conduite. 
   Certes nul n’affirmera qu’il mettra en œuvre cette liberté. Ce qui est possible par liberté n’est pas ce qui est nécessaire empiriquement. Au contraire, c’est ce qui échappe à la nécessité empirique, ce qui implique la manifestation dans l’ordre phénoménal d’une capacité d’un autre ordre. Kant l’appelle une capacité nouménale, capacité que je peux penser (le noumène c’est la chose telle qu’elle est pensée et non connue objectivement) comme le propre d’un être raison, mais dont je n’aurais pas l’imprudence de prétendre que j’en ferai preuve. C’est l’acte qui la prouve et rien d’autre. Je jugerai donc que cela m’est possible mais je ne jugerai pas que ce qui est possible sera effectif car je n’ignore pas la force de tout ce qui en moi offre résistance à cette possibilité.

   Il s’ensuit que la seule expérience révélant à l’homme qu’il n’est pas soumis rigoureusement au déterminisme naturel est l’expérience morale. Lorsque la loi du devoir fait retentir « sa voix d’airain », elle rappelle à l’homme qu’il n’est pas un être de la nature comme un autre et que ce qui le distingue de l’animal est précisément la possibilité de se rendre indépendant du déterminisme naturel pour faire exister un monde ayant sa source dans la liberté d’un être raisonnable. Tout se passe comme si, alors que tous les êtres naturels sont déterminés par des lois, la nature avait remis à l’homme le soin d’instituer par sa propre initiative les lois de son monde. Et cela apparaît clairement si l’on remarque que l’homme est le seul être qui n’agit pas d’après des lois mais d’après la représentation de lois. Il se représente la loi de son intérêt sensible et lorsqu’il s’y soumet, on peut dire que son vouloir est déterminé par  la causalité empirique. Mais lorsqu’il fait de la loi morale que se représente sa raison le principe de sa volonté, il n’est plus possible d’invoquer la causalité empirique car la loi morale n’est pas la loi régissant les êtres naturels. C’est pourquoi elle s’énonce à l’impératif et contraint l’inclination sensible. Elle est une loi d’un autre ordre, loi raisonnable, rendant possible un règne humain que seule la bonne volonté d’êtres raisonnables peut instituer. Parler de causalité empirique sur ce plan n’a pas de sens puisque la causalité de la raison  suppose la capacité de mettre en échec cette dernière. La bonne volonté ne peut pas être pensée comme une volonté déterminée par des causes antécédentes, elle est une volonté se déterminant de manière autonome par la loi que la raison lui donne. 

   Au fond le vrai choix de l’homme est le choix entre l’existence animale déterminée et l’existence humaine autonome. La liberté ne fait signe dans le réel que comme l’effort de la faire exister. Et il apparaît que cet effort se confond avec l’effort moral. En deçà l’homme n’est pas encore ce qu’il peut être. Il trahit la personnalité qui fait sa dignité, à savoir sa capacité morale ou liberté.

 D’où la conclusion du texte : « Il juge donc qu’il peut faire une chose, parce qu’il a conscience qu’il doit (soll) la faire et il reconnaît ainsi en lui la liberté qui, sans la loi morale, lui serait restée inconnue ».
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  Conclusion :

   Ce n’est pas la liberté qui fonde l’obligation morale. Kant n’affirme pas, à la manière de Descartes, que  la liberté est de l’ordre du fait, qu’elle est une évidence et qu’elle nous oblige à en faire un bon usage.

  Ce qui est de l’ordre du fait, fait de la raison remarque Kant, est la représentation de la loi morale.  L’homme fait l’expérience du devoir et c’est l’expérience morale qui fonde la liberté. Je découvre que je peux être libre en m’éprouvant obligé. « Tu dois donc tu peux » écrit Kant. La liberté est ce qu’exige d’admettre la raison qui donne ses règles à l’action. Elle est un postulat de la raison pratique. 

  Ce postulat ( rappelons qu’un postulat est une proposition indémontrée et indémontrable qu’on demande d’admettre à titre de condition de possibilité de quelque chose) fonde la dignité de la personne humaine et sa responsabilité.

 
A méditer:
 
   « Deux choses remplissent le cœur (Gemüth) d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. Ces deux choses, je n’ai pas besoin (darf) de les chercher et de les conjecturer simplement, comme si elles étaient enveloppées de ténèbres ou placées dans une région transcendantale (im Ueberschwenglichen) en dehors de mon horizon ; je les vois devant moi, et je les rattache immédiatement à la conscience de mon existence […] Le premier spectacle, d’une multitude innombrable de mondes, anéantit pour ainsi dire mon importance, en tant que je suis une créature animale qui doit rendre la matière dont elle est formée à la planète (à un simple point de l’univers), après avoir été pendant un court espace de temps (on ne sait comment) douée de la force vitale (Lebenskraft). Le second, au contraire, élève infiniment ma valeur, comme celle d’une intelligence, par ma personnalité dans laquelle la loi morale me manifeste une vie indépendante de l’animalité et même de tout le monde sensible, autant du moins qu’on peut l’inférer d’après la détermination conforme à une fin (zweckmässigen) que cette loi donne à mon existence, détermination qui n’est pas limitée aux conditions et aux limites de cette vie, mais qui s’étend à l’infini ».
                        Kant. Critique de la raison pratique. [1] Conclusion.