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Morale antique. Morale moderne.

 
 
 
 

  

 1°)  Des formulations différentes de la question morale. 

   

  Pour Kant c’est-à-dire pour les Modernes, la morale répond à la question : Que dois-je faire ?  

  Pour les Anciens la question morale par excellence est : Quelle est la fin naturelle d’un être ? Qu’est-ce qui réalise sa nature dans son excellence ?  

    Les Anciens pensent la moralité ou vertu en rapport avec la nature comme accomplissement par chaque être de sa fin propre (de ce pour quoi il est fait). C’est que la nature est pour eux un cosmos, c’est-à-dire un ordre harmonieux et finalisé. La notion de cosmos connote celle d’ordre et de beauté. Ce qu’une chose est, lorsqu’elle est en ordre, c’est ce qu’elle doit être selon la loi naturelle. (Cf. Le sac de peau. Platon et son commentaire comme illustration de cette idée).  

  Idée-force : Les Anciens ne distinguent pas le plan de l’être et celui du devoir-être. La nature est pour eux : modèle, norme.  

  La pensée moderne distingue, au contraire radicalement le plan de l’être et celui du devoir-être. C’est là, l’héritage judéo-chrétien. Jérusalem s’oppose à Athènes en nous apprenant que la nature est déchue, corrompue par le péché originel. Il s’ensuit qu’il y a un mal radical dans  la nature humaine. La nature ne peut donc pas être conçue comme un modèle ou une norme.  

  La morale kantienne (dont je fais ici l’emblème de la morale moderne, mais il faut avoir présent à l’esprit qu’il y a dans la modernité d’autres conceptions de la moralité) affirme ainsi l’hétérogénéité du plan de la nature (l’être) et de la moralité (le devoir-être).  

  La moralité ne se fonde pas dans une loi immanente à la nature (fondement cosmologique) mais dans la loi transcendante de la raison (fondement rationnel) qui légifère sous la forme d’un impératif.  

  « Devoir! nom sublime et grand, toi qui ne renfermes rien en toi d’agréable, rien qui implique insinuation, mais qui réclames la soumission (…) » s’exclame Kant dans la Critique de la raison pratique. [1]  

  L’expérience morale par excellence est l’expérience de l‘obligation ou du devoir. Celle-ci révèle la résistance de la sensibilité à la loi que se représente la raison et la liberté de la volonté appelée à  se rendre indépendante des inclinations sensibles.Cf.Cours [2]  

  La distinction de l’être et du devoir-être se décline ainsi comme dualisme de la nature et de la raison, du déterminisme et de la liberté.  

  Cette opposition conduit Kant à définir deux finalités de la nature humaine :  

  Une finalité naturelle : en tant qu’être de la nature ou être sensible, notre finalité est le bonheur.  

  Une finalité supra naturelle : en tant qu’être de raison, être suprasensible, notre finalité est la moralité.  

  Avec la pensée moderne, le bien moral (ou moralité, ou vertu) et le bonheur sont donc distingués alors que cette distinction est absente dans la pensée antique. La moralité ou l’art d’être heureux n’est pas une finalité supranaturelle, elle est l’accomplissement de notre nature.  

  « Il n’est pas possible de vivre avec plaisir sans vivre avec prudence et il n’est pas possible de vivre de façon bonne et juste sans vivre avec plaisir » affirme Epicure dans la maxime fondamentale V.  

  Dans la Lettre à Ménécée [3] on peut aussi lire : « Il n’y a pas moyen de vivre agréablement si l’on ne vit pas avec prudence, honnêteté et justice, et il est impossible de vivre avec prudence, honnêteté et justice si l’on ne vit pas agréablement. Les vertus en effet, ne sont que des suites naturelles et nécessaires de la vie agréable et, à son tour, la vie agréable ne saurait se réaliser en elle-même et à part des vertus ». Lignes 172 .173.174.175.176.177.178.179.  

  

 2°) Des impératifs de nature différente.  

  

«Il faut » ; « Tu dois faire ceci ou cela ». Ces expressions formulent des impératifs.  

  Un impératif représente une action comme nécessaire pour réaliser une fin. Il formule des principes à observer pour atteindre certains objectifs. Le fait de formuler des impératifs témoigne que la conduite humaine n’est pas comme la conduite instinctive déterminée par des lois naturelles dans ses fins et dans ses moyens. C’est une conduite consciente et volontaire qui doit définir ou déterminer ses propres opérations. « Toute chose dans la nature agit d’après des lois. Il n’y a qu’un être raisonnable qui ait la faculté d’agir d’après la représentation de lois c’est-à-dire d’après des principes, en d’autres termes qui ait une volonté. Puisque pour dériver des actions des lois, la raison est requise, la volonté n’est rien d’autre qu’une raison pratique » Fondements de la métaphysique des mœurs. [4]1785.  

  Or les principes d’action définis par la raison ne sont pas de même nature.  

  On peut distinguer les impératifs hypothétiques et les impératifs catégoriques.  

  Les impératifs hypothétiques nous représentent une action comme bonne comme moyen, pour arriver à une certaine fin. Ils commandent conditionnellement. Ex : Si tu veux guérir (sous condition de cette aspiration), tu dois prendre tel médicament.  

  Les impératifs catégoriques représentent l’action comme une fin bonne  en soi. Ils commandent inconditionnellement. Ex : Tu dois respecter la personne humaine. Ici l’action est commandée « comme nécessaire pour elle-même et sans rapport à un autre but comme nécessaire objectivement » Kant.  

  Cette analyse conduit Kant à distinguer les plans de l’habileté, de la prudence et de la moralité.  

  L’habileté est l’aptitude à atteindre certaines fins de manière appropriée. Elle renvoie au champ de la technique en général. Les impératifs de l’habileté sont des impératifs hypothétiques. Ex : Su tu veux voler il te faut construire un avion. Si tu veux construire un barrage solide il faut calculer avec soin la résistance des matériaux. L’habileté énonce des règles.  

  La prudence est ce que les Anciens appellent la sagesse pratique (phronesis). Elle est l’art de promouvoir la vie bonne et heureuse. La prudence est au fond l’habileté dans le choix des moyens propres à assurer le bonheur. Ex : si tu veux être heureux Calliclès, il faut éviter la vie d’un pluvier qui mange et qui fiente en même temps dit Socrate dans le Gorgias. [5] La prudence énonce des conseils.  

  La moralité, au contraire des domaines précédents, commande une action de manière absolue. Elle ne dit pas : « Fais ceci si tu veux atteindre ton objectif » que celui-ci soit une réussite technique ou le bonheur. Elle dit « Fais ceci ». « Tu dois parce que tu dois ». La moralité énonce des commandements.  

   

  Conclusion : Ces éclaircissements pointent clairement la distinction entre les morales antiques et la morale moderne.  

  

Les morales antiques formulent des conseils. Ce sont des parénétiques (parainein ; exhorter). Ni en grec, ni en latin, ainsi que le souligne Victor Brochard dans son bel article sur ce thème, il n’y a de mot pour exprimer l’idée de devoir, au sens de l’obligation impérieuse c’est-à-dire du commandement. Dans les morales anciennes il n’y a pas d’impératif, il n’y a qu’un optatif. Un optatif exprime un souhait. Ex : Tu dois être tempérant Calliclès, si tu ne souhaites pas subir le châtiment des danaïdes conseille Socrate. Tu dois philosopher, pratiquer la metriopathie, ne pas craindre les dieux et la mort,  Ménécée, si tu veux être heureux, conseille Epicure.  

  Pour Kant, de telles morales sont extérieures au champ de la moralité. Le tort des Anciens est de confondre deux ordres hétérogènes. Le plan des inclinations naturelles et celui de l’exigence morale. La recherche du bonheur correspond à une inclination naturelle, nul besoin d’un devoir pour nous prescrire ce à quoi l’on tend naturellement. Le propre de l’obligation morale est de relever d’une autre source que celle de la sensibilité et de rencontrer en elle de la résistance. « Ce que chacun inévitablement veut déjà de soi-même ne peut appartenir au concept du devoir ; en effet le devoir est une contrainte en vue d’une fin qui n’est pas voulue de bon gré. C’est donc se contredire que de dire qu’on est obligé de réaliser de toute ses forces son propre bonheur » Kant Métaphysique des moeurs. Doctrine de la vertu. 1797.  

  Il s’ensuit que le bonheur est une chose, la moralité une autre : « La majesté du devoir n’a rien à faire avec la jouissance de la vie » écrit Kant.