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Le sentiment du respect.

  

  Il ne faut pas confondre le sentiment du respect avec l’obligation morale du respect [1].

  Que nous ayons le devoir de témoigner à l’autre des égards, de le traiter avec réserve et considération est une chose, que nous éprouvions réellement à son endroit un sentiment de respect en est une autre.

 

  Pascal pointe la différence de deux formes de respect en distinguant ” les respects naturels “et “les respects d’établissement “. Les premiers sont éprouvés en présence « des grandeurs naturelles », les seconds sont dus aux « grandeurs d’établissement ».  Dans le Second Discours sur la condition des grands. [2]1670. Pascal introduit cette question par une citation de Fontenelle : « Devant un grand seigneur je m’incline, mais mon esprit ne s’incline pas ».

  Il s’agit de comprendre que tout ordre social comporte des règles de civilité relatives aux hiérarchies instituées. Par exemple, l’usage, dans l’Ancien Régime, veut qu’on parle aux Rois à genoux ou qu’on se tienne debout dans la chambre des Princes. Ce sont là des « cérémonies extérieures » c’est-à-dire une certaine manière de se conduire où l’essentiel consiste dans la conformité extérieure de la conduite à la règle sociale. Les marques conventionnelles de respect n’impliquent aucunement le consentement intérieur de l’âme qui est, au contraire, le propre du respect éprouvé pour les « grandeurs naturelles ».

  Kant remarque dans la même veine : « Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je reconnais une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnais pas à moi-même, mon esprit s’incline, que je le veuille ou non, et si haut que j’élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité » Critique de la raison pratique. [3]1788.

  C’est que tout sentiment met en jeu, la sensibilité c’est-à-dire la faculté de notre esprit d’être affecté par les choses, de recevoir des impressions sensibles ou autres.   La sensibilité est en nous la fonction de la réceptivité et dans la réceptivité il y a un élément irréductible de passivité.

  Ainsi un sentiment est ce que nous éprouvons parce que nous subissons l’action de quelque chose qui agit sur nous. Nous sommes affectés, touchés par elle.

  En témoigne le sentiment d’amour. On ne décide pas d’aimer sauf s’il s’agit de l’amour de bienveillance. Mais dans ce cas il ne s’agit plus du sentiment, il s’agit d’une obligation.

  Alors qu’est-ce que le sentiment du respect ?

  Le mot vient du latin « respectus » signifiant le fait de se retourner pour regarder. Il indique un temps d’arrêt marqué devant l’objet du regard. Et il va de soi que seul ce qui s’impose à nous comme une valeur peut susciter ce sentiment conjuguant les sentiments d’estime et d’admiration.

  Cependant si nous admirons un beau paysage, il n’y a guère de sens à dire que nous le respectons.

  Il y a donc une spécificité du respect que Kant analyse en montrant que c’est un sentiment à part.

  Il est le sentiment moral par excellence car ce que nous sommes enclins à respecter a rapport au bien moral. Or le bien moral n’est pas chose sensible. Il faut un jugement moral pour reconnaître la valeur morale.

  Le sentiment du respect a donc ceci de spécifique qu’il n’a pas sa source dans la sensibilité. Il a sa source dans le jugement de la raison et il est l’effet dans la sensibilité de la loi morale que se représente la raison.

  Kant s’explique clairement dans les Fondements de la métaphysique des mœurs. [4]1785.

  « Quoique le respect soit un sentiment, ce n’est point cependant un sentiment reçu par influence ; c’est, au contraire, un sentiment spontanément produit par un concept de la raison, et par là même spécifiquement différent de tous les sentiments du premier genre comme l’inclination ou la crainte ».

  Son objet est la loi morale et par extension le sujet raisonnable sans lequel elle n’aurait pas d’existence. « La moralité, ainsi que l’humanité, en tant qu’elle est capable de moralité, c’est donc là seul ce qui a de la dignité ». Ibid.

  Kant montre que ce sentiment n’est pas un sentiment entièrement heureux car l’effet de la loi morale en nous est d’abord d’humilier les penchants de la sensibilité. La loi morale « porte préjudice »,  à notre amour-propre, elle disqualifie notre présomption en pointant l’illégitimité d’une estime de soi antérieure à l’accord de la volonté avec la loi morale. « La loi morale humilie inévitablement tout homme quand il compare avec cette loi la tendance sensible de sa nature » Critique de la raison pratique. [3]

  Mais si elle humilie notre égoïsme, la loi morale force aussi l’estime de nous-mêmes dans la mesure où nous en sommes l’auteur et où le fait d’être affecté par elle témoigne que notre nature ou sensibilité n’est pas entièrement mauvaise.

  Il s’ensuit que le respect n’est pas ce que Kant appelle un sentiment pathologique, c’est un sentiment pratique.

   NB : Pathologique ne signifie pas morbide mais passif, subi, ayant sa source dans la sensibilité.

  Pratique : ce qui est possible par liberté (action par rapport à passion). Pratique est synonyme chez Kant de moral.

 

  Cette analyse du sentiment de respect révèle pourquoi le respect de l’homme vicieux ne va pas du tout de soi.

  Nous avons l’obligation de lui témoigner les égards dus à la personne humaine, en tant qu’elle est capable de moralité. Mais au-delà de l’exigence morale et de la convention d’un monde civilisé, il est clair que seul peut forcer le sentiment du respect, l’homme vertueux.