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Le jugement de goût.

Alberto Giacometti. La forêt. Bronze. 1950. Photo Talmotyair, 2006.

 

 Tant qu’on ne disjoint pas la dimension artistique de la dimension esthétique d’une œuvre d’art, celle-ci relève des Beaux-Arts, la beauté étant la valeur de l’esthétique.

 

  PB : Pourquoi parler d’esthétique ?

 

      Parce que la beauté est affaire de sensibilité, d’émotion, de goût.

     Le concept d’esthétique (issu du grec aisthèsis, signifiant : sensation, appréhension sensible au sens large) apparaît en 1750 et Baumgarten (1712.1762) fonde sous ce nom « la science de la connaissance sensible ».

      Kant précise que « Ce qui est simplement subjectif dans la représentation d’un objet, c’est-à-dire ce qui constitue sa relation au sujet et non à l’objet, c’est sa nature esthétique ». Critique de la faculté de juger [1]. Introduction VII.

     L’esthétique concerne donc la manière dont la sensibilité humaine est affectée par des objets. Elle ne concerne pas l’objet dans sa réalité objective, mais la subjectivité qui est en rapport avec lui. Or bien qu’il en soit ainsi, l’expérience esthétique fait intervenir un jugement, le jugement esthétique ou jugement de goût.

     Le goût, écrit Kant, est : « la faculté de juger du beau ».

 

  D’où le problème : Comment un tel jugement est-il possible ?

 

    Dans une analyse magistrale, Kant montre que le jugement de goût se caractérise par d’apparentes contradictions qu’il analyse en 1790 dans La Critique de la faculté de juger. [2]

 

  1° : Lorsque je dis « c’est beau » je prononce un jugement de valeur. Je reconnais une valeur propre à l’objet mais cette valeur ne se fonde pas dans une appréciation objective de la nature de cet objet. Le jugement de goût n’est pas un jugement de connaissance. Il ne détermine pas son objet, il ne m’apprend rien sur lui, comme par exemple que cette fleur est une rose, qu’elle appartient à telle famille ou fleurit à telle époque. Il me renseigne seulement sur le sujet qui le prononce. Il exprime le plaisir que j’éprouve à contempler tel objet. En disant : « c’est beau » je dis que ma perception est heureuse, que « cela me plaît » et pourtant en prononçant un jugement je prétends  que ce plaisir doit être celui de tout homme.

   D’où cette première contradiction : Dans la mesure où il fait intervenir la sensibilité, le jugement de goût a une subjectivité irréductible et comme tel, il semblerait qu’il faille admettre sa relativité. Or il prétend à la validité universelle. Il ne dit pas  « cela me plaît à moi » mais « c’est beau ». Il parle du beau comme s’il était la propriété de l’objet, reconnaissable par tous.

   Certes l’universalité revendiquée est une universalité esthétique et non logique, et « le jugement de goût ne postule pas l’adhésion de chacun (…) il ne fait qu’attribuer à chacun cette adhésion » Ibid. §8, reste qu’il récuse son caractère  personnel.

   « Lorsqu’il s’agit de ce qui est agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et en fonction duquel il affirme d’un objet qu’il lui plaît, soit restreint à sa seule personne. (…) Ce serait folie que de discuter à ce propos, afin de réputer erroné le jugement d’autrui, qui diffère du nôtre, comme s’il lui était logiquement opposé ; le principe : « A chacun son goût » (s’agissant des sens) est un principe valable pour ce qui est agréable.

  Il en va tout autrement du beau. Il serait (tout juste à l’inverse) ridicule que quelqu’un, s’imaginant avoir du goût, songe en faire la preuve en déclarant : cet objet (…) est beau pour moi. Car il ne doit pas appeler beau, ce qui ne plaît qu’à lui. (…) lorsqu’il dit qu’une chose est belle, il attribue aux autres la même satisfaction ; il ne juge pas seulement pour lui, mais pour autrui et parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses » Ibid. § 7

 

  2° : S’ensuit-il que ce jugement, comme tout jugement puisse se justifier par des concepts, des raisons, par une argumentation susceptible d’emporter la conviction d’autrui ? Non répond Kant, car quelles que soient les raisons susceptibles d’être énoncées, il ne se fonde pas sur autre chose que le plaisir ressenti devant l’objet beau. D’où une nouvelle contradiction : En disant : « c’est beau » je prétends que chacun peut partager mon jugement mais je ne peux pas le justifier par des concepts.

« Le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d’une satisfaction universelle ».Ibid. § 6

 

   3° : Si le plaisir ressenti devant l’œuvre belle peut être universalisé, c’est, remarque Kant, que la satisfaction qu’elle donne n’est pas une satisfaction intéressée.

     Elle n’est pas la satisfaction d’une inclination sensible portant par nature la marque de la particularité d’un sujet : un sentiment esthétique est autre chose qu’une sensation agréable, car comme il a été dit l’agréable est simplement ce qui me plaît à moi.

    Il n’est pas non plus ce qui satisfait un intérêt qu’il s’agisse d’un intérêt sensible ou d’un intérêt rationnel. Il ne faut confondre le beau ni avec l’utile ni avec le bien. Car le bien ou l’utile implique une connaissance de l’objet et sont l’objet, l’un d’une satisfaction pathologique, l’autre d’une satisfaction pratique.

     Le beau, en revanche, ne dépend d’aucun concept déterminé et la satisfaction qu’il donne est pure de tout intérêt.

   « La satisfaction que détermine le jugement de goût est libre de tout intérêt » (Kant).

 

    Il s’ensuit que le beau est paradoxalement l’objet d’une satisfaction désintéressée.

 

  C’est ce caractère désintéressé du plaisir esthétique qui fonde, aux yeux de Kant, sa prétention à l’universalité. «  Car qui a conscience que la satisfaction produite par un objet est exempte d’intérêt, ne peut faire autrement qu’estimer que cet objet doit contenir un motif de satisfaction pour tous (…) sans que cette prétention dépende d’une universalité fondée objectivement ; en d’autres termes, la prétention à une universalité subjective doit être liée au jugement de goût » Ibid. §6.

  

  Comme telle cette expérience est de l’ordre de la réconciliation :

  

   Elle réconcilie dans le sujet lui-même, la dimension sensible et la dimension intelligible. Dans l’expérience esthétique ce qui d’ordinaire s’oppose (la sensibilité et l’intelligence, l’imagination et l’entendement) s’accorde. Le jugement de goût témoigne que nous sentons une harmonie naturelle entre notre sensibilité et notre entendement. Le plaisir vient de l’accord des facultés de l’esprit. Kant définit ainsi l’art comme libre jeu des facultés ou libre accord.

   Accord éprouvé en présence d’un objet manifestant une complaisance à leur endroit. Il nous semble que l’objet est fait pour provoquer cet état et le plaisir qui en découle ; qu’il y a en lui cette finalité. Pour autant impossible de dire que c’est le cas, ni pour la beauté naturelle car il n’y a pas d’intention dans la nature, ni pour la beauté artistique car l’artiste atteint le beau sans se l’être préalablement représenté. D’où cette nouvelle définition paradoxale « La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle est perçue en celui-ci sans représentation d’une fin » Ibid. §17. 

   Elle réconcilie les subjectivités. L’universalité de la satisfaction, liée à son caractère désintéressé exprime le postulat « d’un sens commun esthétique ». En effet, on a vu qu’il est ridicule de prétendre : « cela est beau pour moi ». Ce qui vaut pour un seul ne vaut rien. En matière de beau : « A chacun son goût » signifierait que le goût n’existe pas. Il s’ensuit qu’on peut définir le goût comme « la faculté de juger ce qui rend notre sentiment procédant d’une représentation donnée, universellement communicable sans la médiation d’un concept » Ibid. § 40. Il ne s’agit pas, bien sûr, de prétendre que ce sens commun est une réalité empirique, mais le jugement esthétique le présuppose comme « une norme idéale » et la raison le pose comme une Idée régulatrice de l’exercice du jugement esthétique.

 

  PB : Faut-il remettre en question l’exigence d’un sens commun esthétique ?

 

  Tel est l’enjeu de la critique sociologique qui, avec Bourdieu, dénonce dans « le goût » défini par Kant, ce qui sanctionne le goût partagé par les membres d’une classe privilégiée. L’art, sous sa forme classique, serait un instrument de distinction sociale et de domination d’une classe qui imposerait son « bon goût » en stigmatisant ce qui serait le « mauvais goût » des autres.

  PB : N’est-il pas injurieux pour tous les hommes de considérer que les grandes œuvres que le temps a consacrées comme classiques ne seraient que l’expression du goût arbitraire d’une classe sociale ? Si la critique sociale, d’essence marxiste, était absolument fondée, comment pourrait-on comprendre qu’un athée éprouve une émotion esthétique en écoutant une cantate de Bach, manifestement destinée à la jouissance d’un monde chrétien, ou que l’homme du 20° siècle, membre de la société occidentale soit ému par une œuvre de la Grèce classique ?

  Ne faut-il pas admettre qu’il y a, en droit, une universalité du goût, mais que celui-ci doit être éduqué au contact des grandes œuvres, comme l’intelligence de chacun doit être éduquée au contact des grandes œuvres intellectuelles ? Ne faut-il pas dénoncer le caractère démagogique d’un discours flattant le barbouilleur d’une toile en lui laissant croire que ce qu’il fait est comparable à un Rembrandt ou à un Braque ; que tout se vaut et que nul n’est habilité à distinguer le beau du laid en prétendant à l’universalité ?

  Que le relativisme soit la tendance lourde d’un monde démocratique, n’est pas un argument pour considérer que le beau, comme le vrai ou le juste dépendent de l’arbitraire des uns et des autres. Si comme le dit le proverbe « des goûts et des couleurs, on ne peut discuter » ce n’est sans doute pas parce qu’il n’y a pas de sens commun esthétique, c’est plutôt, comme Kant l’analyse, parce que le jugement de goût, s’étayant sur le plaisir éprouvé à regarder la chose jugée belle, ne peut pas se justifier par des raisons.

  En témoigne le fait que certaines œuvres deviennent des classiques et traversent les siècles autant que les civilisations. L’expérience montre que le consensus est fort autour des grandes œuvres. L’empiriste Hume remarquait avec ironie qu’il y a moins de désaccord sur la grandeur d’Homère ou de Shakespeare que sur la validité de la physique de Galilée. 

 

Cf. Peut-on convaincre autrui de la beauté d’un objet? [3]