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Le désir mimétique. René Girard.

René Girard 

 

Le désir mimétique peut être une bonne illustration de ce que nous avons analysé avec Spinoza sous l’expression de nécessité passionnelle.

 

  L’auteur part du constat que la nature n’a pas fixé les objets de nos désirs, cette indétermination conduisant souvent les hommes à s’en remettre aux autres pour élire tel ou tel objet. Il est ainsi amené à dénoncer une double illusion :

   Il montre qu’il y a un triangle du désir. Le sujet ne désire pas de manière autonome, il ne va pas en ligne droite à l’objet de son désir car entre lui et l’objet, il y a autrui ; de telle sorte que ce qu’il désire c’est ce que désire l’autre. Le désir est mimétique. Il est l’imitation du désir de l’autre.

   Ex: Dans Le Rouge et le Noir [1] Stendhal décrit un Mr de Rénal désireux de faire de Julien Sorel le précepteur de ses enfants, non point parce qu’il apprécie la culture de Julien mais parce qu’il imagine que son grand rival, Valenod le désire aussi.

  Ex: La publicité met en scène des objets susceptibles de flatter le désir du consommateur. Or ce ne sont pas les propriétés intrinsèques de l’objet qu’elle montre, c’est le désir de ceux qui suscitent le mimétisme, Zidane pour telle marque de chaussures ; Estelle Hallyday pour tel parfum.

   René Girard distingue la médiation externe et la médiation interne.

 Dans la médiation externe, l’imitateur et son modèle ne sont pas de même niveau, tant social que moral. C’est soit, un être imaginaire comme Amadis de Gaule, le modèle héroïque de Don Quichotte, soit un Dieu pour ceux qui imitent le Christ, soit le roi, ou l’aristocrate pour le manant. Le modèle est alors un objet d’admiration avec lequel l’imitateur ne peut jamais entrer en concurrence.

   Dans la médiation interne, en revanche, le modèle et l’imitateur sont de condition équivalente. Cette situation est celle des sociétés démocratiques. Or, si ce qui fait la séduction de telle femme à mes yeux, c’est d’être désirée par un homme que j’imite parce qu’il revêt pour moi un certain prestige, il n’est pas exclu que mon modèle puisse m’empêcher de posséder l’objet de mon désir en se l’appropriant. On a alors la rivalité mimétique dont les effets pervers sont la haine, la jalousie ou l’envie. En effet, remarque finement René Girard : « Seul l’être qui nous empêche de satisfaire un désir qu’il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d’abord lui-même en raison de l’admiration secrète que recèle sa haine ».

   Comprendre que les hommes sont dans des rapports de rivalité mimétique revient ainsi à prendre conscience que plus une société devient égalitaire plus elle suscite l’envie entre ses membres car la moindre différence inégalement valorisée peut la susciter. Tocqueville a bien décrit dans son livre De la Démocratie en Amérique [2] (1835 et 1840) ce poison de l’âge démocratique. Quand il n’y a plus de monarque ou de Dieu à imiter, les hommes deviennent les uns pour les autres des dieux et l’envie devient la vérité de leurs relations.

   Si la rivalité mimétique peut parfois être bénéfique en ce qu’elle suscite l’émulation, on découvre qu’elle peut être au principe de passions négatives (la haine, l’envie, nous diminuent, elles ne nous augmentent pas, elles nous rendent tristes, non joyeux) et surtout elle conduit les hommes à désirer des objets qui peuvent ne pas correspondre à la nécessité de leur nature. Pensons à toutes ces personnes dont les choix scolaires, sportifs, professionnels, amoureux, vestimentaires etc. procèdent non de la nécessité de leur nature mais de ce que la mode ou des êtres prestigieux valorisent.

   C’est ce que Rousseau appelait la plus intime des aliénations. Il la décrivait comme le propre de l’homme civil dont le centre de gravité n’est plus, comme ce serait le cas d’un sauvage, en lui mais hors de lui dans le regard des autres. Cette servitude universelle est le propre du social car dès lors qu’il vit avec d’autres hommes, l’homme se compare aux autres, envie ce qui incarne du prestige (la richesse, le savoir, la beauté, le talent etc.) et l’amour propre qui est l’amour de soi dans le regard des autres se substitue à l’innocence de l’amour de soi. (L’amour de soi est la tendance à persévérer dans l’être et à rechercher ce qui nous satisfait).

NB : C’est là le thème de la corruption de la nature humaine par le social, thème ayant rendu Rousseau célèbre au prix de regrettables malentendus.