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Le corps humain.

Lucian Freud

    

   -C’est la part matérielle de la personne.

   -On peut à la manière du biologiste voir en lui un corps-objet. Il est étalé dans l’espace, il se caractérise par une structure et une fonction. Il s’explique scientifiquement comme le veut Descartes par les lois des mouvements matériels. (Modèle mécaniste).

 – Le corps-objet n’est pas le corps vécu. Celui-ci n’est pas le corps donné dans la réalité physique, c’est le corps construit dans l’imaginaire. Le corps vécu est un corps fantasmé. Il est ce que je vis de l’intérieur. Ce corps qui est mien est le corps que je suis. Merleau-Ponty l’appelle le corps propre.

 – Le corps propre est un corps-sujet. C’est le centre de mon existence comme « puissance à la fois d’agir et de percevoir et comme moyen pour le sujet d’insertion dans le monde ». Merleau-Ponty. Phénoménologie de la perception.

 – Si le sujet ou l’être conscient est au monde par son corps, cela signifie que le monde est moins une structure offerte à l’inspection de mon esprit qu’une structure construite par la prise de mon corps sur lui. Le commerce que le corps entretient avec le monde est le mouvement même de l’existence. Le sujet percevant et connaissant n’est pas un pur intellect ; il est un corps conscient. «  La conscience est l’être à la chose par l’intermédiaire du corps » écrit Merleau-Ponty. Par là il faut comprendre que le corps n’est pas un simple instrument de la pensée. « L’esprit n’utilise pas le corps mais se fait à travers lui » précise Merleau-Ponty.

 – Etre un corps consiste à vivre d’une vie qui n’est pas transparente à l’esprit. C’est être traversé par des affects, des pulsions dont je ne puis entièrement répondre en qualité d’intellect même si je suis responsable de ma manière de me situer par rapport à ce passif. Le vécu, le corps-sujet est opaque à l’entendement. 

– Ce corps qui est mien est néanmoins celui que je peux voir de l’extérieur comme l’atteste l’expérience du miroir. Il n’a pas la plénitude d’une subjectivité. Par l’écart que la conscience introduit entre lui et moi, j’échappe à mon engluement en lui, cet engluement que je ressens par exemple dans l’expérience du désir sexuel remarquablement décrite par Sartre:

   « On connaît cette formule trop célèbre: « Faire l’amour avec une jolie femme lorsqu’on en a envie, comme on boit un verre d’eau glacée lorsqu’on a soif » et l’on sait aussi tout ce qu’elle a d’insatisfaisant pour l’esprit et même de scandaleux. C’est qu’on ne désire pas une femme en se tenant tout entier hors du désir, le désir me compromet; je suis complice de mon désir. Ou plutôt le désir est tout entier chute dans la complicité avec le corps. Il n’est pour chacun que de consulter son expérience: on sait que dans le désir sexuel la conscience est comme empâtée. Il semble qu’on se laisse envahir par la facticité qu’on cesse de la fuir et qu’on glisse vers un consentement passif au désir. A d’autres moments, il semble que la facticité envahisse la conscience dans sa fuite même et la rende opaque à elle-même. C’est comme un soulèvement pâteux du fait. Aussi, les expressions qu’on emploie pour désigner le désir en marquent assez la spécificité. On dit qu’il vous prend, qu’il vous submerge, qu’il vous transit. Imagine-t-on les mêmes mots employés pour désigner la faim? A-t-on idée d’une faim qui « submergerait  »? Cela n’aurait de sens à la rigueur que pour rendre compte des impressions de l’inanité. Mais, au contraire, le plus faible désir est déjà submergeant. On ne peut pas le tenir à distance, comme la faim, et « penser à autre chose » […]»  L’Etre et le Néant. [1] Tel Gallimard, p.438.444.

– L’écart que la conscience introduit entre le sujet et son corps est à l’origine des conduites d’appropriation du corps par le marquage, la parure, le maquillage. Il s’agit d’inscrire en lui des signes d’une identité jamais accomplie, toujours remaniée et projetée.

 
   L’expérience du corps est donc paradoxale. Elle est marquée par une ambiguïté foncière dans laquelle il ne faut pas craindre de s’enfoncer si l’on a le souci d’être fidèle à la vérité du vécu.
Cf. Dissertations. Ai-je un corps ou suis-je mon corps [2] ?
                           Peut-on légitimer les pratiques de marquage du corps humain? [3]