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La sagesse socratique.

Les Danaïdes. John William Waterhouse. 

 

Dans le Gorgias  [1](texte [2]) Platon fait dialoguer Socrate et le sophiste Calliclès à propos de la vertu et du bonheur. Faut-il affirmer, à la manière de Calliclès que  « Le luxe, l’incontinence et la liberté, quand ils sont soutenus par la force constituent la vertu et le bonheur ? »

 

   « Pour bien vivre, affirme Calliclès, il faut laisser prendre à ses passions tout l’accroissement possible, au lieu de les réprimer et quand elles ont atteint toute leur force être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir ses désirs à mesure qu’ils éclosent ».(Traduction E. Chambry).

  Calliclès fait l’apologie d’une vie livrée au flux des désirs, à la recherche effrénée de plaisirs polymorphes, d’autant plus intenses qu’ils ignorent toute forme de barrière.

  Il est donc le champion d’une morale subversive. Il prêche un immoralisme assumé, défini comme morale des puissants, morale aristocratique, opposable à la morale commune,  accusée d’être à la fois hypocrisie ( Calliclès prétend dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas sans oser l’avouer) et alibi permettant de se voiler sa propre faiblesse et de se protéger de la force des plus forts que soi. 

  Au fond Calliclès soupçonne le discours moral commun de n’avoir aucune pureté morale. Il aurait une fonction exclusivement idéologique au sens où Marx entend par là une pensée n’ayant aucune valeur théorique ou morale véritable mais reflétant, inconsciente de son propre déterminisme, une situation d’intérêts. Ainsi le discours exaltant les valeurs de tempérance, de justice ne ferait qu’exprimer et justifier les intérêts des faibles infiniment intéressés à tenir en respect la force des forts.

 

  Par là Calliclès annonce le soupçon nietzschéen. Nietzsche pose en effet la question subversive suivante : « Qui veut la valeur ? » Par exemple, qui veut la tempérance, la justice, la liberté réglée par la loi ? Qu’est-ce qui est à la source des évaluations ? On sait que la réponse du philosophe à coups de marteau est : « des instincts de vie », des forces vitales, fortes ou faibles,des forces actives ou réactives.

 

  Confronté à Calliclès, Socrate est mis au pied du mur car la morale socratique est aux antipodes de celle de Calliclès et il est bien vrai que, si la première est le symptôme d’une énergie vitale exténuée, elle n’a pas de valeur morale. Socrate doit donc montrer à Calliclès que les valeurs affichées par le sophiste ne sont pas ce qu’elles prétendent être car :

La licence n’est pas la liberté.

La poursuite effrénée des plaisirs n’est pas le bonheur.

L’agréable n’est pas toujours le bien.

  Socrate procède de manière oblique, en proposant des allégories.

   Vivre comme le propose Calliclès n’est-ce pas être impuissant à être, car le désir est flux, mouvement, passage ? Il n’a aucune stabilité, il interdit par ses intermittences, par son caractère protéiforme toute possibilité d’avoir une unité et une permanence dans le temps. Or n’y a-t-il pas contre l’hémorragie du devenir et les métamorphoses de la matière un désir spirituel et moral  d’une plénitude d’être?

   Pour figurer ce propos métaphysique, Socrate mobilise les images de l’écumoire, de la passoire, du tonneau percé, du pluvier qui mange et qui fiente en même temps. Leur caractéristique est de fuir en permanence. Ils s’écoulent, ils ne parviennent pas à retenir quoi que ce soit.

  Cette vie est une vie terrible, toujours en manque. C’est une vie inapte à jouir de soi, à connaître l’apaisement et la plénitude. C’est une vie en état de dépendance, terrible non seulement par sa forme éclatée, haletante mais aussi par ses incohérences car :

Ce qu’elle appelle liberté est servitude. En effet, on ne peut pas appeler libre celui qui est gouverné par ses passions, celui qui n’a pas la maîtrise de lui-même.

Ce qu’elle appelle bonheur est éphémère soulagement d’une souffrance que le flux des désirs réactive sans cesse. Or le bonheur implique la durée, la plénitude, l’accord avec soi et avec le monde.

Ce qu’elle appelle le bien c’est l’agréable. Or il est agréable de se gratter lorsqu’on a une démangeaison, dira-t-on néanmoins qu’une vie passée à se gratter est une vie bonne ?

  A une telle vie, Socrate préfère « une vie réglée, contente et satisfaite de ce que chaque jour lui apporte ».

 

  Il va de soi que Socrate ne convainc pas Calliclès. Le dialogue se termine sur un échec. Calliclès retourne contre Socrate son argument majeur. Socrate avait demandé si la vie défendue par Calliclès n’était pas une manière de mourir sans cesse, de consentir à l’œuvre de la mort au sein de la vie. Calliclès lui répond que c’est la vie que lui, Socrate, propose qui est celle d’un mort. C’est celle d’une pierre ou d’un cadavre.

   Au fond, on peut dire que Platon met en scène ce que Max Weber appellera le polythéisme des valeurs. Le face à face : Socrate-Calliclès est le face à face de deux éthiques inconciliables, deux choix de vie s’excluant et interdisant toute tentative de dépassement de la contradiction.

  Calliclès, qui n’est pas un personnage réel mais un personnage de composition figure l’autre absolu du sage. Il incarne le choix de l’abandon à la violence des énergies désirantes que rien ne vient entraver. Il embrasse donc la vie du tyran car il faut disposer de la puissance pour soumettre le réel à la loi des désirs. L’intempérance c’est aussi l’injustice et à terme la mort violente lorsque ceux qu’on instrumentalise à des fins de jouissance se révoltent. Socrate choisit de ne pas discuter l’éthique de Calliclès sur ses conséquences car celles-ci sont assumées d’avance. Pas plus que la tempérance n’est une vertu pour les hommes de la trempe de Calliclès, la justice n’en est une. Ce qu’il appellera justice, c’est la justice selon la nature c’est-à-dire c’est le règne de la force. Comme il dénonce la tempérance comme morale des faibles ; il dénonce la justice selon la loi de la cité comme moyen par lequel les faibles renversent l’ordre naturel et se protègent ainsi de ceux qui devraient, en droit, les soumettre. 

  L’habileté de Socrate ne consiste pas à disqualifier les choix de Calliclès au nom d’un autre choix de valeur ; il se contente de montrer les contradictions internes de ces choix mais qu’importe la contradiction à celui qui est étranger aux exigences de l’esprit ?