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La foi peut-elle se passer d’un rituel? Pascal et Isaac Bashevis Singer.

 

  

   « _ […] Je suis fait d’une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous que je fasse ?

        _ Il est vrai. Mais apprenez au moins que votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte, et que néanmoins vous ne le pouvez, vient de vos passions. Travaillez donc, non pas à vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira.

    _ Mais c’est ce que je crains.

    _ Et pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ?…

       Mais, pour vous montrer que cela y mène, c’est que cela diminue les passions, qui sont vos grands obstacles.

       Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincère, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n’en aurez-vous point d’autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie, et que, à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude du gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous connaîtrez à la fin que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné.

    _ Oh ! ce discours me transporte, me ravit etc.

    _ Si ce discours vous plaît et vous semble fort, sachez qu’il est fait par un homme qui s’est mis à genoux auparavant et après, pour prier cet Etre infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le vôtre pour votre propre bien et pour sa gloire ; et qu’ainsi la force s’accorde avec cette bassesse »

                              Pascal. Fin du pari. Pensées. [1] B 233. L.125.

 

   «  C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ; mais c’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre » Pascal. Pensées, [1]B 249. L 265

 

   «  Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe » Pascal. Pensées, [1]B 250. L 90.

 

   «  Car il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu’esprit ; et de là vient que l’instrument par lequel la persuasion se fait n’est pas la seule démonstration. Combien y a-t-il peu de choses démontrées. Les preuves ne contraignent que l’esprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues ; elles inclinent l’automate, qui entraine l’esprit sans qu’il y pense. Qui a démontré qu’il sera demain jour, et que nous mourrons ? Et qu’y a-t-il de plus cru ? C’est donc la coutume qui nous en persuade, c’est elle qui fait tant de chrétiens, c’est elle qui fait les Turcs, les païens, les métiers, les soldats, etc. (Il y a la foi reçue dans le baptême aux chrétiens de plus qu’aux païens.) Enfin il faut avoir recours à elle quand une fois l’esprit a vu, où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d’en avoir toujours les preuves présentes, c’est trop d’affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l’habitude, qui sans violence, sans art, sans argument, nous fait croire des choses, et incline toutes nos puissances à cette croyance, en sorte que notre âme y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction, et que l’automate est incliné à croire le contraire, ce n’est pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces : l’esprit, par les raisons, qu’il suffit d’avoir vues une fois en sa vie ; et l’automate, par la coutume, et en ne lui permettant pas d’incliner au contraire. Inclina cor meum, Deus. (Incline mon cœur, ô Dieu). […] » Pascal. Pensées, [1]B 252. L 195.

 

   « Ordre – Une lettre d’exhortation à un ami pour le porter à chercher. Et il répondra : mais à quoi me sert de chercher, rien ne paraît. Et lui répondre : ne désespérez pas. Et il répondrait qu’il serait heureux de trouver quelque lumière. Mais selon cette religion même quand il croirait ainsi cela ne lui servirait de rien. Et qu’ainsi il aime autant ne point chercher. Et à cela lui répondre : La machine. » Pascal. Pensées. [1]B. 247, L. 25.

   « Ordre, – Après la lettre « qu’on doit chercher Dieu », faire la lettre « d’ôter les obstacles », qui est le discours de la « machine », de préparer la machine, de chercher par raison » Pascal. Pensées. [1]B. 246. L25.

 

 

   « Lettre de Hertz Dovid Grein à Morris Gombiner

        Mon cher Moshe,

    Merci pour ta lettre. Tu es la seule personne à qui j’écris d’ici. J’ai coupé les liens avec tout le monde, même mes enfants. Tu me demandes pourquoi et veux tout savoir en détail. C’est très simple. J’ai fini par être convaincu que tout ce que je croyais d’un intérêt secondaire était en réalité capital. Je posais toujours à mon père, que la paix soit avec lui, des questions suscitées par le doute. Où est-il écrit dans la Torah que les Juifs ne sont pas autorisés à se raser la barbe? A porter des complets vestons et des chapeaux melons? Une fois, je m’en souviens, mon père m’a répondu sévèrement : ce n’est écrit nulle part, mais si aujourd’hui tu portes un veston court, demain tu coucheras avec une femme mariée. A 1’époque je n’ai pas bien compris ses paroles, mais elles étaient prophétiques. On ne peut pas observer les Dix Commandements si on vit au sein d’une société qui ne les respecte pas. Un soldat doit porter l’uniforme et vivre à la caserne. Celui qui veut servir Dieu doit arborer les insignes de Dieu et s’écarter de ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes. La barbe, les papillotes, le châle de prière, les franges rituelles — tout cela fait partie de l’uniforme d’un Juif. Ce sont les signes extérieurs de son appartenance au monde de Dieu, pas aux bas-fonds.

   Oui, les bas-fonds, J’ai fait le décompte de mes jours et de tous mes actes et j’ai vu, avec une clarté aveuglante, que j’avais vécu dans un monde criminel et m’étais comporté comme s’il était naturellement le mien.

   Dès qu’un ami s’éloignait, j’entretenais aussitôt une relation illicite avec sa femme. Peu importait les résolutions solennelles que je pouvais prendre. Je crois maintenant que même nos saints hommes ne se seraient pas mieux comportés s’ils avaient vécu au milieu des méchants. Ce que nous appelons la culture européenne ou la culture américaine est en réalité une culture des bas-fonds. Elle est bâtie sur le principe de la récompense immédiate. En dépit de son langage ampoulé, elle ne reconnaît qu’une autorité : la force. J’ai vécu dans le péché avec des femmes que je n’avais pas épousées, je me suis moqué de certains, en ai rendu d’autres malades, ai même provoqué la mort de quelqu’un. Oui, j’ai aussi été un assassin. Je n’ai pas tué d’un seul coup, je l’ai fait progressivement. Mes deux enfants ont épousé l’un une chrétienne, l’autre un chrétien. Ma fille a choisi un Allemand dont les frères étaient probablement des nazis qui ont ordonné à des Juifs de creuser leur propre tombe. Entre couper ses papillotes ou mettre une cravate d’un côté, et de l’autre, bafouer les lois divines et mêler sa semence à celle d’Amalek, il n’y a qu’un pas. Ce n’est pas vrai uniquement dans mon cas. Le Juif moderne doit désirer s’assimiler. Le chemin qu’il suit mène à la conversion.

   Je suis maintenant en Israël et depuis quelque temps, j’y ai observé ces Juifs qu’on dit « éclairés » Ils se donnent l’air de fuir l’assimilation, mais en réalité, c’est quelque chose qu’ils portent en eux, Ils parlent hébreu, mais à la moindre occasion, ils imitent les chrétiens. Le pays est infesté de livres chrétiens, des pièces de théâtre chrétiennes y remportent un succès triomphal. En réalité, les Juifs d’ici sont très malheureux de ne pas pouvoir imiter encore plus les chrétiens. Et pour ce qui est de la vie de famille, je ferais mieux de n’en rien dire. Les Israéliens se disent Juifs, mais en quoi le sont-ils? L’hébreu — ou en tout cas une langue très proche de l’hébreu — était aussi parlé en pays de Moab et dans d’autres contrées proches de Canaan. Au début, j’ai parcouru la presse israélienne, lu des livres israéliens, vu des pièces israéliennes. Je n’y ai trouvé qu’idolâtrie, adultère, flots de sang, sans parler de calomnies, de ragots, d’obscénités, d’insolences et de vains bavardages.

   Un jour, je suis allé à Meah Shearim et là, j’ai vu qu’il existait encore des Juifs. Ils portent des vêtements qui témoignent tout de suite qu’ils sont des serviteurs de Dieu. Quand on met un caftan, des franges rituelles, un châle de prière, quand on laisse pousser sa barbe et ses papillotes et qu’on étudie vraiment la Guemara, on ne lit plus de livres profanes, on ne voit plus de pièces profanes, on n’a plus de liaison illicite avec aucune femme. Certes, on peut encore être un escroc ou un homme d’affaires véreux. Les garanties ne sont pas à cent pour cent. Mais on ne peut pas être un Juif si l’on n’appartient pas à l’armée de Dieu et si l’on n’a pas sur soi la preuve qu’on le sert. Peu importe à quoi ressemble cette preuve. Autrefois, les Juifs religieux portaient différents vêtements distinctifs. L’essentiel, c’est que cela se voie clairement. L’argument comme quoi un Juif sans barbe vaut mieux qu’une barbe sans Juif n’est qu’un stupide jeu de mots. Un Juif sans barbe ni papillotes, sans franges rituelles et sans Guemara, cela n’existe pas. Si on s’écarte d’un pas du judaïsme de nos pères, on se retrouve au milieu d’idolâtres et d’assassins, et on élève des enfants qui épouseront des nazis, Le véritable test, la vraie pierre de touche, ce sont les enfants. Il n’y a pas de compromis possible, de moyen terme, de réforme acceptable. Toutes les restrictions et les interdictions contenues dans la Loi juive sont essentielles, aussi nécessaires que des protections contre la peste ou des rayons mortels. On ne peut pas s’habiller comme un chrétien, prendre plaisir à lire des livres profanes ou à voir des pièces profanes, fréquenter des restaurants non cacher et observer les Dix Commandements. C’est impossible! C’est pourquoi Tolstoï a fini par porter la blouse des paysans. Avec ce simple vêtement, il essayait de rompre avec un monde corrompu. Cela n’a servi à rien parce que le paysan russe n’était pas le genre d’homme que Tolstoï avait imaginé. Je suis certain que, s’il avait vécu plus longtemps, Tolstoï se serait tourné vers le judaïsme, qu’il aurait adopté le châle de prière et les phylactères, les franges rituelles et les règles de la cacherout. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir d’autre forme de judaïsme.

   Evidemment, si tu me voyais aujourd’hui, tu ne me reconnaîtrais pas. Maintenant, je ressemble à mon père, qu’il repose en paix. Tu ne vas pas me croire, mais j’ai une barbe grise. Je suis très loin, toutefois, d’être tout à fait comme mon père. J’ai l’esprit empoisonné à force d’avoir vécu tant d’années comme je l’ai fait. Pendant que j’étudie la Guemara, j’ai la tête remplie de choses abominables. Je suis resté à quatre-vingt dix-neuf pour cent une bête sauvage, un homme des bas-fonds. Mais j’ai ligoté cette bête avec les lanières de cuir de mes phylactères et mes franges rituelles. Même un tigre ne peut plus mordre quand il est attaché. C’est ça, la force du judaïsme.

   Tu me demandes si j’ai la foi. Que répondre? Quand on a lu les exégètes modernes de la Bible, les archéologues, les historiens et les autres, on ne peut jamais être tout à fait sûr de sa foi. La foi existe à un niveau extrêmement élevé auquel on n’a accès qu’après avoir beaucoup souffert et accompli beaucoup de bonnes actions. Au moment où j’enroule la lanière de cuir de mes phylactères autour de mon bras et embrasse les petites boîtes contenant les textes sacrés, l’idée me vient que la Torah est une œuvre d’imagination et que Moïse n’a pas gravi le mont Sinaï — en bref, comme Rachi l’a fait remarquer dans un commentaire célèbre sur l’histoire d’Elisée, « il n’y a ni forêts ni ours », tout est inventé. Mais je me dis alors que du moment que les phylactères attachent le tigre tapi en moi, je n’ai pas le choix et dois les mettre. Un élément essentiel de la foi que je n’ai jamais perdu, c’est la croyance en l’existence et l’unité du Créateur. Je suis également prêt à croire en une divine providence qui se soucie de chaque individu. Quelle différence cela fait-il  de savoir qui nous a donné la Torah ? La Torah est le seul enseignement qui nous serve à museler la bête humaine. Et personne ne l’a mieux fait que le Juif, je veux dire le vrai Juif, celui des Ecritures, de la Guemara, du Choulchan Arukh, des livres de morale. Les chrétiens ont leur poignée de moines et de religieuses. Nous, nous avons créé une nation entière au service de Dieu. Nous avons été autrefois une sainte nation. Dieu merci, il en reste quelque chose.

   Ce même Dieu qui a créé le tigre a également créé la corde et donné au tigre humain le désir de se ligoter lui-même. Le premier peuple à museler la bête et à apprendre aux autres à le faire, a été le Peuple élu. Tant que les membres des autres nations continueront à aller à l’église le matin et à la chasse l’après-midi, ils resteront des animaux sauvages en liberté et donneront naissance à des Hitler et autres monstres. Pour moi, c’est clair comme le jour.

   Eh bien, je t’ai presque tout dit. Pour le moment, je vis sur mes économies, mais j’ai si peu de besoins qu’il m’en reste pour des années encore. Naturellement, on doit donner un dixième de ses gains aux œuvres charitables, et un cinquième, c’est encore mieux, sinon on ne peut pas être un vrai Juif. Inutile de te dire que chaque jour est pour moi un combat. Très souvent, je pense que je devrais raser ma barbe, tout abandonner et retourner en courant dans la jungle. Chaque jour a son lot de tentations. Ce qui me fait le plus souffrir, c’est l’ennui. Aux yeux des gens dits « modernes », notre vie ici a quelque chose de totalement stagnant. Parfois, cela devient si difficile que j’ai envie de me tuer. Mais chaque jour a aussi ses minutes, et parfois ses heures d’exaltation. Je prends un grand plaisir à prier et je recommence à savourer le véritable goût d’une page de la Guemara.

   En ce qui concerne ton éventuelle visite ici : pourquoi pas? Mais je t’avertis que si tu ne reviens pas complètement au judaïsme, je ne veux rien avoir à faire avec toi. Crois-moi, ce n’est pas parce que je suis un fanatique. Dans ma situation, il faut que je me protège. Si un seul nœud se défait, la bête sauvage se libérera d’un bond.

   Non, je ne veux pas que tu transmettes mes meilleures pensées à qui que ce soit. A part Leah, je n’ai plus personne. Au fond de mon cœur, je suis encore attaché à ma famille et même à mes bons amis, mais il faut que je reste isolé. Après tout, l’essentiel du judaïsme, c’est l’isolement. Comme il est dit dans les Proverbes « Heureux l’homme qui est constamment sur ses gardes et ne chemine pas avec eux. » L’accent est mis sur « qui est constamment sur ses gardes ». Un animal enchaîné ne peut avoir aucun contact avec un animal en liberté.

   Porte-toi bien et que le Tout-Puissant te vienne en aide.

                                                                                                     Dovid »

            Isaac Bashevis Singer (1904.1991), Ombres sur l’Hudson, écrit en yiddish, paru en feuilleton en 1957. Traduction  anglaise 1998. Traduction française 2001.

 

 

Explication.

 

   Est-il possible de maintenir vivante une foi lorsqu’elle s’est affranchie des rituels dans lesquels elle s’exprimait physiquement et avait une visibilité sociale ? Naïvement on est tenté de répondre que oui, alléguant que la foi est affaire d’intériorité, que sa sincérité se joue dans le cœur et que cela n’a rien à voir avec une gesticulation et un conformisme social. On peut faire son jogging le dimanche matin plutôt que d’aller à la messe sans que cela n’altère son engagement chrétien. On peut partir en vacances plutôt que de battre le pavé dans telle manifestation sans que cela ne remette en cause son engagement communiste. Car les religions traditionnelles n’épuisent pas le phénomène religieux et il en est des religions séculières ce qui s’observe des autres. Toutes se caractérisent par un corps de dogmes et par des pratiques sociales. Nulle croyance n’existe sans un rituel, sans une expression dans l’espace public par lesquels la foi des uns se soutient de celle des autres. Mais l’idéalisme philosophique incline à minimiser les aspects matériels et extérieurs de la croyance. Et de fait, il faut bien reconnaître avec Pascal que : « C’est être superstitieux, de mettre son espérance dans les formalités ». La profondeur d’une foi, son authenticité ne se mesurent pas à des signes extérieurs. On peut s’agenouiller devant l’autel, faire le signe de la croix, réciter machinalement sa prière sans posséder les vertus qui font le disciple du Christ.

    Cela est vrai mais faut-il pour autant penser que la réciproque le soit aussi ? Peut-on conquérir, voire sauvegarder ces vertus sans le secours de ces gestes ? « C’est être superbe, de ne vouloir s’y soumettre » affirme Pascal.  « Il faut que l’extérieur soit joint à l’intérieur pour obtenir de Dieu ; c’est-à-dire que l’on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l’homme orgueilleux, qui n’a voulu se soumettre à Dieu, soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est être superstitieux, ne vouloir pas le joindre à l’intérieur est être superbe » Pascal. Pensées, [1]B 250. L 90.

« Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira » B 233. L.125.

 

    Propos étonnant ayant scandalisé en son temps. Comment accepter cette idée qu’il faut payer son tribut à la machine, (à l’automate) et accepter de « s’abêtir », selon les expressions même de Pascal ? Faire les gestes de la foi à défaut d’être habité par elle, remuer les lèvres, se signer, aller à l’église, s’agenouiller, bref faire « comme si »…, tout cela pour obtenir de la machine un secours dont l’esprit serait bien présomptueux de prétendre pouvoir se passer ? 

   On sait que dans l’édition des Pensées [1] de 1670, Port Royal fit disparaître cette terrible notion d’abêtissement que Victor Cousin réintroduira au XIX° siècle par fidélité aux manuscrits de l’auteur. Brunschvicg reproduit dans son édition des Pensées [1]le commentaire de Victor Cousin accompagnant la notion : « Quel langage ! Est-ce donc là le dernier mot de la sagesse humaine ? La raison n’a-t-elle été donnée à l’homme que pour en faire le sacrifice et le seul moyen de croire à la suprême intelligence est-il, comme le veut et le dit Pascal, de nous abêtir ? comme si, lorsqu’on a hébété l’homme, il en était plus près de Dieu ».

   En fait Pascal pose ici une question du plus grand intérêt, surtout pour une époque comme la nôtre où la mutation culturelle nous ayant fait sortir de l’âge théologico-politique a substitué une coutume à une autre. A l’emprise de la communauté religieuse sur l’individu, aux habitudes d’une existence rythmée par le calendrier des églises s’est substitué un ordre social structuré par une idéologie individualiste, faisant de l’autonomie de la personne humaine un principe cardinal. De là à penser que la croyance est une affaire purement spirituelle et d’ordre privé, pouvant s’affranchir sans dommage de l’embrigadement des corps et de ses assises communautaires, il n’y a qu’un pas que la tentation angélique incline naïvement à franchir. Aussi n’est-on pas loin de croire que la pureté de la foi, la fidélité de la conduite à ses exigences éthiques relèvent de la dynamique de l’ange, ou pour le dire moins métaphoriquement qu’elles ne mettent en jeu que l’intériorité spirituelle en chacun de nous.

    « Superbe diabolique » avertit Pascal. « L’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête »B. 358. L. 427.

 

   Ma lecture, cet été, du chef-d’œuvre d’Isaac Bashevis Singer : Ombres sur l’Hudson, a réactualisé pour moi la thématique pascalienne. Aussi ai-je jugé intéressant de mettre en perspective l’impressionnant épilogue de ce livre avec le passage du pari où Pascal, s’adressant à un libertin, énonce les conditions du choix d’une existence avec Dieu. Celles-ci ne sont pas d’ordre intellectuel car la raison est impuissante à démontrer l’existence ou la non existence de Dieu. Sans doute la théologie rationnelle s’y est-elle essayé mais c’est là sa faute, d’une part parce qu’elle confond le Dieu des philosophes et des savants et celui de la révélation biblique (le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob), d’autre part parce qu’elle se rend coupable de péché d’orgueil. On n’accède pas aux vérités de la foi par les seules ressources de la raison ne cesse de répéter Pascal. « La foi est un don de Dieu. Ne croyez pas que nous disions que c’est un don du raisonnement […] » B. 279. L 142. « C’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison. Voilà ce que c’est que la foi : Dieu sensible au cœur, non à la raison » B. 278. L 8.

   Alors comment choisir d’exister avec Dieu plutôt que sans lui si l’on n’a pas reçu ce don ? Ce qui est le cas de l’interlocuteur de Pascal et de l’immense majorité des hommes, surtout dans un monde comme le nôtre où l’athéisme pratique est la chose du monde la mieux partagée. Le personnage de Singer qui, pourtant, prend soin de préciser qu’il n’a jamais perdu la croyance en l’existence et l’unité du Créateur, fait cet aveu : « Tu me demandes si j’ai la foi. Que répondre? Quand on a lu les exégètes modernes de la Bible, les archéologues, les historiens et les autres, on ne peut jamais être tout à fait sûr de sa foi ». De fait le procès de rationalisation et de sécularisation propre à la modernité occidentale n’est guère favorable à la vitalité de la foi ; le culte des plaisirs non plus. Nos contemporains pensent surtout à leurs jouissances temporelles, ils ne se préoccupent guère de leur salut. La question de  savoir si leur âme est mortelle ou immortelle est le cadet de leur souci. Ils veulent être heureux en cette vie et si quelque chose de la quête du salut survit encore en certains, c’est à un salut profane qu’ils pensent, la sphère politique et historique devenant pour eux l’enjeu d’un investissement proprement religieux.

   La plus grande partie de nos contemporains sont donc ce que Pascal décrit comme des personnes vivant sans chercher Dieu et sans l’avoir trouvé. Il n’y a en effet, selon lui, « que trois sortes de personnes : les uns qui servent Dieu l’ayant trouvé, les autres qui s’emploient à le chercher ne l’ayant pas trouvé, les autres qui vivent sans le chercher et sans l’avoir trouvé. Les premiers sont raisonnables et heureux, les derniers sont fous et malheureux, ceux du milieu, sont malheureux et raisonnables » B. 257. L 61.

   Certes, on ne le suit pas spontanément dans le jugement qu’il porte sur ceux qui vivent sans chercher Dieu. Les sondages n’attestent-ils pas que nos compatriotes se sentent heureux majoritairement ? Bien loin de rimer avec malheur, l’incrédulité, l’abandon aux passions, le culte des valeurs du corps sont plutôt vécus comme le sésame du bonheur. Mais voilà pour Pascal, ce bonheur-là est un symptôme de la misère humaine. Misère de l’homme sans Dieu. Ne pas sentir cette perte, faire des plaisirs sensibles l’horizon de son existence, s’acharner à se divertir alors même que les stratégies du divertissement ne parviennent pas à juguler l’angoisse et l’insatisfaction, c’est là le véritable malheur. Il faut de grandes crises pour commencer à en prendre conscience. On le voit bien avec le personnage de Singer, Grein. D’impasse en impasse, il fait l’expérience de son errance et comprend que la fidélité à une exigence religieuse a des conditions matérielles et sociales de possibilité. « On ne peut pas observer les Dix Commandements si on vit au sein d’une société qui ne les respecte pas » dit-il, ou encore « Toutes les restrictions et les interdictions contenues dans la Loi juive sont essentielles, aussi nécessaires que des protections contre la peste ou des rayons mortels. On ne peut pas s’habiller comme un chrétien, prendre plaisir à lire des livres profanes ou à voir des pièces profanes, fréquenter des restaurants non cacher et observer les Dix Commandements. C’est impossible! »

   Seuls donc ceux qui, sans avoir trouvé Dieu, sont travaillés par le mystère de leur condition et par une quête dont ils ne peuvent pas nécessairement nommer l’objet, peuvent être réceptifs aux propos de Pascal ou de Singer. Ils sont disposés à se mettre à l’écoute d’un directeur de conscience en matière de choix existentiel et c’est bien, d’une certaine manière, le rôle que campent Pascal et Singer. Pascal l’assume ouvertement : « Vous voulez aller à la foi, et vous n’en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d’un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes, etc. »

 

  PB : Cela étant, que veut donc dire Pascal lorsqu’il soutient que pour chercher Dieu, il faut surmonter l’obstacle des passions, ce qui implique la collaboration de la machine ?

 

 

 

 

 

 

Conclusion.

       Il y a dans ces textes de Pascal ou de Singer une grande leçon d’humilité et une remise en cause de l’angélisme des Lumières. A trop croire dans les possibilités de l’ange, on fait le jeu de la bête. Quoi qu’il en soit, aucune époque ne peut se passer de rites. Ceux d’aujourd’hui sont en train de changer, comme je l’ai vu clairement au sein de l’école. De quel profil humain, de quelle foi, de quelles forme de société en passe d’être accouchée, sont-ils le support ?

 

     Cf: Le beau cours de Pierre Macherey sur Pascal et la machine : http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/macherey20052006/macherey09112005cadreprincipal.html [3]  

      L’étude d’Henri Gouhier sur le pari de Pascal dans: Commentaires, Vrin, 2005, p.246 à 306.