- PhiloLog - https://www.philolog.fr -

"Il n'est point entré dans le plan de la "Création" que l'homme soit "heureux".Freud.

   

 

 » Telle qu’elle nous est imposée, notre vie est trop lourde, elle nous inflige trop de peines, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter nous ne pouvons nous passer de sédatifs. (…) Ils sont peut-être de trois espèces : d’abord de fortes diversions, qui nous permettent de considérer notre misère comme peu de choses, puis des satisfactions substitutives qui l’amoindrissent ; enfin des stupéfiants qui nous y rendent insensibles. L’un ou l’autre de ces moyens nous est indispensable. C’est aux diversions que songe Voltaire quand il formule dans Candide, en guise d’envoi, le conseil de cultiver son jardin ; et c’est encore une diversion que le travail scientifique.

 

       Les satisfactions substitutives, celles par exemple que nous offre l’art, sont des illusions au regard de la réalité ; mais elles n’en sont pas moins psychiquement efficaces, grâce au rôle assumé par l’imagination dans la vie de l’âme. Les stupéfiants, eux, influent sur notre organisme, en modifient le chimisme. Il n’est guère facile de déterminer le rôle qu’occupe la religion dans cette série. Il nous faut reprendre les choses de plus loin.

    La question du but de la vie humaine a été posée d’innombrables fois ; elle n’a encore jamais reçu de réponse satisfaisante. Peut-être n’en comporte-t-elle aucune. Maint de ces esprits « interrogeants » qui l’ont posé ont ajouté : s’il était avéré que la vie n’eût aucun but, elle perdrait à nos yeux toute valeur. Mais cette menace n’y change rien, il semble qu’on ait plutôt le droit d’écarter la question. Elle nous semble avoir pour origine cet orgueil humain dont nous connaissons déjà tant d’autres manifestations. On ne parle jamais du but de la vie des animaux, sinon pour les considérer comme destinés à servir l’homme. Mais ce point de vue lui aussi est insoutenable, car nombreux sont les animaux dont l’homme ne sait que faire – sauf les décrire, les classer et les étudier – et des multitudes d’espèces se sont d’ailleurs soustraites à cette utilisation par le fait qu’elles ont vécu et disparu avant même que l’homme ne les ait aperçues. Il n’est décidément que la religion pour savoir répondre à la question du but de la vie. On ne se trompera guère en concluant que l’idée d’assigner un but à la vie n’existe qu’en fonction du système religieux.

    Aussi nous faut-il remplacer la question précédente par cette autre, moins ambitieuse : quels sont les desseins et les objectifs vitaux trahis par la conduite des hommes, que demandent-ils à la vie, et à quoi tendent-ils ? On n’a guère de chance de se tromper en répondant : ils tendent au bonheur ; les hommes veulent être heureux et le rester. Cette aspiration a deux faces, un but négatif et un but positif : d’un côté éviter douleur et privation de joie, de l’autre rechercher de fortes jouissances. En un sens plus étroit, le terme « bonheur » signifie seulement que le second but a été atteint. En corrélation avec cette dualité de buts, l’activité des hommes peut prendre deux directions, selon qu’ils cherchent – de manière prépondérante ou de manière exclusive – à réaliser l’un ou l’autre.

   On le voit, c’est simplement le principe du plaisir qui détermine le but de la vie, qui gouverne dès l’origine les opérations de l’appareil psychique ; aucun doute ne peut subsister quant à son utilité, et pourtant l’univers entier – le macrocosme aussi bien que le microcosme – cherche querelle à son programme. Celui-ci est absolument irréalisable ; tout l’ordre de l’univers s’y oppose ; on serait tenté de dire qu’il n’est point entré dans le plan de la « Création » que l’homme soit « heureux ». Ce qu’on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d’une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension, et n’est possible de par sa nature que sous forme de phénomène épisodique. Toute persistance d’une situation qu’a fait désirer le principe du plaisir n’engendre qu’un bien-être assez tiède ; nous sommes ainsi faits que le contraste est capable de nous dispenser une jouissance intense, alors que l’état lui-même ne nous en procure que très peu. Ainsi nos facultés de bonheur sont limitées par notre constitution. Or, il nous est beaucoup moins difficile de faire l’expérience du malheur. La souffrance nous menace de trois côtés : dans notre propre corps qui, destiné à la déchéance et à la dissolution, ne peut même se passer de ces signaux d’alarme que constituent la douleur et l’angoisse ; du côté du monde extérieur, lequel dispose de forces invincibles et inexorables pour s’acharner contre nous et nous anéantir ; la troisième menace enfin provient de nos rapports avec les autres êtres humains. La souffrance issue de cette source nous est plus dure peut-être que toute autre ; nous sommes enclins à la considérer comme un accessoire en quelque sorte superflu, bien qu’elle n’appartienne pas moins à notre sort et soit aussi inévitable que celles dont l’origine est autre.

    Ne nous étonnons point que sous la pression de ces possibilités de souffrance, l’homme s’applique d’ordinaire à réduire ses prétentions au bonheur (un peu comme le fit le principe du plaisir en se transformant sous la pression du monde extérieur en ce principe plus modeste qu’est celui de réalité), et s’il s’estime heureux déjà d’avoir échappé au malheur et surmonté la souffrance ; si d’une façon très générale la tâche d’éviter la souffrance relègue à l’arrière-plan celle d’obtenir la jouissance. La réflexion nous apprend que l’on peut chercher à résoudre ce problème par des voies très diverses ; toutes ont été recommandées par les différentes écoles où l’on enseignait la sagesse ; et toutes ont été suivies par les hommes. La satisfaction illimitée de tous les besoins se propose à nous avec insistance comme le mode de vie le plus séduisant, mais l’adopter serait faire passer le plaisir avant la prudence, et la punition suivrait de près cette tentative. Les autres méthodes ayant pour principal objectif d’éviter la souffrance se différencient selon les sources respectives de déplaisir sur lesquelles se fixe surtout l’attention. Il en est d’extrêmes et de modérées, les unes sont unilatérales, d’autres s’attaquent à plusieurs points à la fois. L’isolement volontaire, l’éloignement d’autrui, constitue la mesure de protection la plus immédiate contre la souffrance née des contacts humains. Il est clair que le bonheur acquis grâce à cette mesure est celui du repos. Lorsqu’on redoute le monde extérieur, on ne peut s’en défendre que par l’éloignement sous une forme quelconque – du moins si l’on veut résoudre la difficulté. Il existe à la vérité un procédé différent et meilleur ; après s’être reconnu membre de la communauté humaine et armé de la technique forgée par la science, on passe à l’attaque de la nature qu’on soumet alors à sa volonté : on travaille avec tous au bonheur de tous. Mais les plus intéressantes mesures de protection contre la souffrance sont encore celles qui visent à influencer notre propre organisme. En fin de compte, toute souffrance n’est que sensation, n’existe qu’autant que nous l’éprouvons ; et nous ne l’éprouvons qu’en vertu de certaines dispositions de notre corps.

   La plus brutale mais aussi la plus efficace des méthodes destinées à exercer pareille influence corporelle est la méthode chimique, l’intoxication. Je crois que personne n’en pénètre le mécanisme, mais c’est un fait que, par leur présence dans le sang et les tissus, certaines substances étrangères au corps nous procurent des sensations agréables immédiates ; et qu’elles modifient aussi les conditions de notre sensibilité au point de nous rendre inaptes à toute sensation désagréable (…)L’action des stupéfiants est à ce point appréciée, et reconnue comme un tel bienfait dans la lutte pour assurer le bonheur ou éloigner la misère, que des individus et même des peuples entiers leur ont réservé une place permanente dans l’économie de leur libido. On ne leur doit pas seulement une jouissance immédiate mais aussi un degré d’indépendance ardemment souhaité à l’égard du monde extérieur. On sait bien qu’à l’aide du « briseur de soucis », l’on peut à chaque instant se soustraire au fardeau de la réalité et se réfugier dans un monde à soi qui réserve de meilleures conditions à la sensibilité. Mais on sait aussi que cette propriété des stupéfiants en constitue précisément le danger et la nocivité. Dans certaines circonstances ils sont responsables du gaspillage de grandes sommes d’énergie qui pourraient s’employer à l’amélioration du sort des humains « .

 

            FREUD : Malaise dans la civilisation. (1929).(Traduction :Ch. et J. Odier)

 

 

 

Idées générales :

 

 

   Le principe du plaisir détermine le but de la vie mais, par notre constitution même, nous ne sommes pas faits pour être heureux.

   L’expérience à laquelle renvoie la notion de bonheur résulte d’un effet de contraste entre un état de tension douloureuse lié à l’excitation d’une pulsion ou d’un besoin et son apaisement. Par nature son intensité est tributaire de sa brièveté. Un bonheur durable est une contradiction dans les termes. Freud cite en note le propos, un peu « exagéré » reconnaît-il, de Goethe « Rien n’est plus difficile à supporter qu’une série de beaux jours ».

  Freud pointe « les trois sources d’où découle la souffrance humaine : la puissance écrasante de la nature, la caducité de notre propre corps, et l’insuffisance des mesures destinées à régler les rapports des hommes entre eux, que ce soit au sein de la famille, de l’Etat ou de la société ».

   Il énumère les divers moyens que les hommes mettent en œuvre pour résoudre le problème de la difficulté d’être. Il en distingue trois :

-« de fortes diversions ». Freud pense ici à toutes les activités par lesquelles les hommes se détournent de penser à leur misère et tire plaisir de leurs occupations. Il rejoint ici l’analyse pascalienne du divertissement.Cf. Cours. [1] Le travail professionnel, le travail intellectuel appartiennent à cette catégorie.

– « des satisfactions substitutives ». Freud englobe sous cette dénomination les satisfactions que donnent l’art et la religion. Ce sont « des illusions au regard de la réalité ; mais elles n’en sont pas moins psychiquement efficaces ».

  – la toxicomanie.

    Un bonheur positif étant impossible, les sagesses ont exploré des moyens de conquérir un « bonheur assez tiède », « le bonheur de la quiétude » par la maîtrise des désirs. « Cette maîtrise, ce sont les instances psychiques supérieures, soumises au principe de réalité, qui l’exercent. Ceci ne signifie nullement qu’on ait renoncé à toute satisfaction, mais qu’on s’est garanti contre la souffrance en ceci que l’insatisfaction des instincts tenus en bride n’est plus ressentie aussi douloureusement que celle des instincts non inhibés. En revanche, il s’ensuit une diminuation indéniable des possibilités de jouissance. La joie de satisfaire, un instinct resté sauvage, non domestiqué par le Moi, est incomparablement plus intense que celle d’assouvir un instinct dompté. Le caractère irrésistible des impulsions perverses, et peut-être l’attrait du fruit défendu en général, trouvent là leur explication économique ».

            

            Ainsi s’éclaire un thème déjà rencontré dans la réflexion sur « nature et civilisation ».Cf. Cours. [2] « Le barbare il faut bien l’avouer n’a pas de peine à bien se porter tandis que pour le civilisé c’est là une lourde tâche ».