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Essence et existence.

P. Mondrian. 1872.1944. Composition 1924.25. National Gallery of art.

   

 Lorsqu’on parle des choses, Aristote remarquait qu’on peut se demander si elles sont ou bien ce qu’elles sont. C’est une chose de savoir qu’il y a un arbre, c’en est une autre de savoir ce qu’est un arbre. Cette distinction renvoie métaphysiquement à la distinction de l’essence et de l’existence.

    Dans les deux cas on utilise le verbe être mais l’existence désigne le fait d’être, alors que l’essence désigne ce qui constitue la nature d’un être.

    Au sens ontologique, l’essence ou la nature d’un être, c’est ce qui lui appartient nécessairement, ce  qui fait qu’un être est ce qu’il est, ce qui constitue son identité, sa permanence par rapport à ce qui, en lui, est accidentel, lié aux circonstances, contingent. Par exemple, l’homme est par essence un être mortel, ce n’est pas par essence qu’il meurt foudroyé à vingt ans. La mortalité appartient à sa définition ; elle définit de manière nécessaire son être. L’événement de sa mort dans telles circonstances est contingent. Essence s’oppose ici à accident.

    La détermination de l’essence est l’enjeu d’une opération fondamentale de la pensée, celle de la définition. En fixant les contours d’un être, en énonçant l’ensemble des propriétés qui font qu’il est ce qu’il est, l’esprit s’approprie symboliquement  le réel. Il  en fait le corrélat de ses propres exigences d’identification et de nécessité logique. Or il semble bien que l’existence soit précisément ce qui met en échec cette prétention.

   La détermination de l’essence de l’arbre ne m’apprend rien, en effet, sur le fait que cet arbre existe ou non. L’existence n’est pas un prédicat comme un autre. Exister, ne pas exister ne sont pas des propriétés parmi d’autres des réalités que l’on veut définir. L’arbre est par essence une plante ligneuse. Ce n’est pas par essence qu’il existe. L’existence n’est pas contenue dans l’essence de l’arbre c’est-à-dire dans sa possibilité logique. Elle est ce qui s’ajoute de l’extérieur.

 

   Il s’ensuit qu’il y a une extériorité de l’existence. Elle est donnée hors concept de telle sorte que ce n’est que du dehors, par la réceptivité d’une intuition sensible que je peux saisir une existence.

 

 1)      L’existence ne se déduit pas, elle s’éprouve ou se constate.

 

   Si l’existence est donnée hors concept, la pensée se trompe lorsqu’elle prétend déduire l’existence d’une chose de son essence ou lorsqu’elle croit  trouver dans l’essence d’une chose les raisons de son existence.

   Cette erreur est, par exemple, celle de Descartes dans la reprise qu’il fait de la preuve ontologique de l’existence de Dieu, héritée de St Anselme (11° siècle). Il intitule ses Méditations métaphysiques [1] : Méditations touchant la première philosophie dans lesquelles l’existence de Dieu et la distinction réelle de l’âme et du corps de l’homme sont démontrées.

   Ayant découvert qu’il peut douter de tout sauf de son esprit, Descartes poursuit sa méditation en remarquant qu’il découvre dans son esprit l’idée d’un être parfait. Or, dit-il, «  l’existence ne peut non plus être séparée de l’essence de Dieu que de l’essence du triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux à deux droits, ou bien de l’idée d’une montagne l’idée d’une vallée, en sorte qu’il n’y a pas moins de répugnance de concevoir un Dieu (c’est-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque l’existence (c’est-à-dire auquel manque quelque perfection) que de concevoir une montagne qui n’ait point de vallée » Méditation V.

    Kant a donné une réfutation magistrale de l’argument ontologique et à travers lui de l’idéalisme dont l’erreur consiste à croire qu’il y a nécessairement une réalité extérieure correspondant aux idées que l’esprit conçoit. Il en stigmatise la faute logique dans le texte suivant :

 

    «Etre n’est évidemment pas un prédicat réel, c’est-à-dire un concept de quelque chose qui puisse s’ajouter au concept d’une chose. C’est simplement la position d’une chose ou de certaines déterminations en soi. Dans l’usage logique, ce n’est que la copule d’un jugement. Cette proposition : Dieu est tout-puissant, renferme deux concepts qui ont leurs objets: Dieu et toute-puissance; le petit mot est n’est pas du tout encore par lui-même prédicat, c’est seulement ce qui met le prédicat en relation avec le sujet Or, si je prends le sujet (Dieu) avec tous ses prédicats (dont la toute-puissance fait aussi partie) et que je dise: Dieu est, ou il est un Dieu, je n’ajoute aucun nouveau prédicat au concept de Dieu, mais je ne fais que poser le sujet en lui-même avec tous ses prédicats, et en même temps, il est vrai, l’objet qui correspond à mon concept. Tous deux doivent exactement renfermer la même chose et, par conséquent, rien de plus ne peut s’ajouter au concept qui exprime simplement la possibilité, par le simple fait que je conçois (par l’expression: il est) l’objet de ce concept comme donné absolument. Et ainsi, le réel ne contient rien de plus que le simple possible. Cent thalers* réels ne contiennent rien de plus que cent thalers possibles. Car, comme les thalers possibles expriment le concept et les thalers réels, l’objet et sa position en lui-même, au cas où celui-ci contiendrait plus que celui-là, mon concept n’exprimerait pas l’objet tout entier et, par conséquent, il n’en serait pas, non plus, le concept adéquat. Mais je suis plus riche avec cent thalers réels qu’avec leur simple concept (c’est-à-dire qu’avec leur possibilité). Dans la réalité, en effet, l’objet n’est pas simplement contenu analytiquement dans mon concept, mais il s’ajoute synthétiquement à mon concept […].
   Par conséquent la preuve ontologique (CARTÉSIENNE) si célèbre qui veut démontrer par concepts l’existence d’un Etre suprême, fait dépenser en vain toute la peine qu’on se donne et tout le travail que l’on y consacre; nul homme ne saurait, par de simples idées, devenir plus riche de connaissances, pas plus qu’un marchand ne le deviendrait en argent, si, pour augmenter sa fortune, il ajoutait quelques zéros à l’état de sa caisse ».

   Kant, Critique de la raison pure [2](1781), trad. A.Tremesaygues et Pacaud, PUF, «Quadrige»,
5′ éd., 1997, p. 429-431.

  NB : Pierre est grand : Pierre est le sujet, grand, le prédicat. Un prédicat est ce qui est affirmé de quelque chose. Le verbe être n’a dans cette proposition aucune portée ontologique, il n’a qu’une fonction logique de copule servant à relier un sujet et un prédicat.

          Pierre est : Le verbe être signifie ici exister. Une existence est ce qui s’éprouve : par la présence de la conscience à elle-même, Pierre peut dire comme Descartes : au moment où je pense, je suis certain d’exister. Elle est aussi ce qui s’observe, ce qui se constate. Moi, qui ne suis pas Pierre mais qui le perçois, je puis dire que je constate une existence donnée hors de mon esprit. Pierre a besoin de mon esprit pour m’apparaître, il n’en a pas besoin pour être. Etre connote ici : il y a un  être. Le mot a une portée ontologique

        

*Thaler : ancienne monnaie allemande.

 

   Pas plus qu’il n’est possible de déduire l’existence de Dieu de son essence, il ne suffit, dans le discours scientifique, d’établir la nécessité théorique de l’existence d’une particule ou d’un autre phénomène pour se croire autorisé à prétendre qu’il existe. Ce que le savant postule pour des raisons de cohérence théorique doit ensuite être vérifié. Il faut faire apparaître, grâce à un protocole expérimental, le phénomène dont on a supposé l’existence. Tant qu’il n’a pas été observé, constaté dans le cadre d’une expérience répétable par tous les membres de la communauté scientifique soucieux de s’assurer de sa réalité empirique, il reste une pure hypothèse en attente de vérification.

 

 

2)      L’existence n’est pas seulement ce qui est donné hors concept ; elle est aussi le propre de l’être qui se tient hors de lui dans le projet.

 

   Dans ce qui est donné hors de l’esprit il y a les êtres qui sont sur le mode de l’en-soi et ceux qui sont sur le mode du pour-soi. Le pour-soi à la différence de l’en-soi n’est pas clos en lui. Il transcende son être et se projetant vers ce qu’il imagine ou désire, il nie ce qui est. Il est intentionnalité, négativité, transcendance vers ce qui est autre que lui.

    En ce sens et selon l’étymologie, exister c’est sortir de soi (Ek-sistere), c’est être en dehors de soi-même, en quête de soi. D’où le problème posé par l’idée d’une nature ou d’une essence humaine.

     L’essence détermine ce qui appartient nécessairement à un être, ce qui délimite ses contours, ce qui l’enferme dans des limites assignables d’avance. La notion d’essence ou de nature connote celle d’une certaine fixité. La nature d’un être limite et circonscrit à l’avance la sphère de ses possibles variations. Or on ne peut pas définir à l’avance ce que sera un homme puisque tant qu’il existe, il a la liberté de se choisir autre que ce qu’il a été. Si l’existence de l’arbre est sans incidence sur sa nature, s’il n’est donc dans son existence rien d’autre que ce que contient sa possibilité logique, il n’en est pas de même avec l’existant. Il dispose du pouvoir de se choisir, d’inventer, de construire son essence conformément à son projet. Il n’est pas, comme l’arbre, déterminé à être ce qu’il sera.

   L’existence humaine se déployant sous le régime de la contingence et de la négativité, il en résulte :

 

    C’est précisément ce que refuse Sartre. Au nom de la liberté et de l’athéisme, (on pourrait ajouter au nom d’un rejet de toute forme de naturalisme), il faut donc refuser l’idée d’une essence ou d’une nature humaine. Chez l’homme, affirme-t-il,  « l’existence précède l’essence. Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait » (Sartre).

   Ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas « une condition humaine ». « S’il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n’est pas par hasard que les penseurs d’aujourd’hui parlent plus volontiers de la condition de l’homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l’ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l’univers. Les situations historiques varient : l’homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c’est la nécessité pour lui d’être dans le monde, d’y être au travail, d’y être au milieu d’autres et d’y être mortel […] Et bien que les projets puissent être divers, au moins aucun ne me reste-t-il tout à fait étranger parce qu’ils se présentent tous comme un essai pour franchir ses limites ou pour les reculer ou pour les nier ou pour s’en accommoder.» L’existentialisme est un humanisme. [3]1946.