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Ennui et superstition. Schopenhauer.

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    Qu’est-ce qui peut bien pousser Jeanne de la Rochefoucauld, (1705.1775),  marquise d’Urfé à suivre Casanova, l’enchanteur, dans la promesse qu’il lui fait de promouvoir sa régénération sous la forme de sa renaissance dans un nouveau corps,  un corps glorieux, fruit de leurs amours dans lequel son âme transmigrera à l’accouchement ?  Sa crédulité sans bornes, dira-t-on, car, nul doute qu’il en faut pour ouvrir un boulevard à de telles superstitions.  Et pourtant, elles ne sont pas rares. La fin du monde est régulièrement annoncée. Elle se produira, paraît-il, le 21 décembre 2012 à défaut d’avoir eu lieu au passage de l’an 2000 comme divers hallucinés l’avaient prophétisée.

   Inutile de multiplier les exemples. Il y a en chacun de nous un superstitieux en puissance, la question étant de savoir  comment rendre intelligible la propension des hommes à croire aux effets magiques de certaines paroles ou de certains actes, à des pouvoirs occultes, à la possibilité de communiquer avec les morts ou avec des êtres surnaturels etc.

   Effet de l’ignorance, de la paresse intellectuelle, de l’aliénation de l’esprit s’exerçant sous l’empire des passions, diront majoritairement les philosophes et leurs analyses restent parfaitement d’actualité. Mais on en n’a jamais fini d’essayer  de comprendre et il arrive qu’un auteur nous impose de revisiter une question et de l’éclairer sous un angle inédit. Ainsi en est-il du talent généalogiste de Schopenhauer. Comme la sociabilité, la superstition est pour lui un effet de l’ennui. Elle révèle « un besoin d’occupation pourr abréger le temps ».

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I)                   Le discours classique sur la superstition.

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A)    La superstition est fille de la passivité intellectuelle. Kant.

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    On impute d’ordinaire la superstition à  la passivité de l’âme qui, en lieu et place d’un exercice rigoureux de l’entendement, est la proie des délires de l’imagination.

   Pour Kant, par exemple, la superstition est le signe de la minorité intellectuelle et  morale. Elle est le propre du régime d’hétéronomie de l’esprit, propice à la souveraineté des tutelles et à l’empire du préjugé. Seul, un processus d’émancipation permettant à la raison de conquérir son autonomie peut libérer de la superstition. Et c’est précisément ce qu’il faut  mettre à l’actif du mouvement des Lumières. Le mot est éloquent. Les lumières incarnent le moment où l’esprit s’efforce de s’éclairer, c’est-à-dire travaille à s’affranchir de tout ce qui l’empêche de s’exercer librement. Ce qui suppose un vrai courage car la rectitude de la pensée se conquiert de haute lutte [1] et d’abord contre sa propre paresse et lâcheté.

   La devise des lumières est donc : « Ose te servir de ton entendement ! ». Autrement dit : sors de l’enfance et de l’obscurantisme, brise les chaînes de ton aliénation en faisant de la seule raison humaine l’arbitre du vrai et du faux. Pense par toi-même, examine tes croyances, distingue en elles ce qui relève de la fantaisie et ce qui peut être justifié rationnellement et découvre que cette tâche relevant de ta seule responsabilité est celle de la liberté intellectuelle, morale et politique.

  « On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l’hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n’étant pas soumise  aux règles que l’entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement et c’est la superstition. On nomme les lumières < Aufklärung > la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénomination convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (in sensu eminenti) un préjugé, puisque l’aveuglement en lequel elle plonge l’esprit, et bien plus qu’elle exige comme une obligation, montre d’une manière remarquable le besoin d’être guidé par d’autres et par conséquent l’état d’une raison passive »

    Kant, Critique de la faculté de juger [2], II, § 40, trad. Philonenko, Vrin, p. 128.

    Qu’une telle libération ne soit pas chose facile et exige un effort toujours recommencé, Kant le précise en note : « On s’aperçoit bien vite que si in thesi l’Aufklärung est chose facile, elle est in hypothesi difficile et longue à réaliser ; certes n’être point passif en tant que raison, mais se donner en tout temps sa propre loi, est chose bien facile pour l’homme, qui ne veut qu’être en accord avec sa fin essentielle et qui ne cherche pas à connaître ce qui dépasse son entendement ; mais comme l’aspiration à une telle connaissance est presqu’inévitable et qu’il ne manquera jamais de gens prétendant avec beaucoup d’assurance pouvoir satisfaire cette soif de savoir, il doit être très difficile de maintenir ou d’établir dans la forme de pensée (surtout en celle qui est publique) ce moment simplement négatif (qui constitue l’Aufklärung proprement dite). Ibid. p. 128.

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B)    La superstition est fille de la souveraineté des affects de crainte et d’espoir. Spinoza.

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    Si la conquête de l’autonomie est si difficile, c’est qu’elle implique un combat contre la subversion de la raison par l’imagination. Or cette subversion procède de la toute-puissance des affects, en particulier de la crainte et de l’espoir, prompts à abuser l’esprit dans des croyances irrationnelles. A chaque instant, ils inclinent l’esprit à interpréter les événements en fonction des peurs et des attentes humaines comme si le réel n’obéissait pas à une stricte nécessité rationnelle indifférente à notre pathos. Ce n’est pas parce que j’espère guérir que cette maladie, fatale pour les autres, ne le sera pas pour moi. Et pourtant même un médecin peut mal lire le résultat de ses propres analyses biologiques tant la force de son espoir peut aveugler son esprit. Ce n’est pas parce que mon angoisse me conduit à fantasmer une catastrophe imminente que celle-ci a des raisons objectives de se produire. Et pourtant les prophètes de l’apocalypse, aujourd’hui comme hier, prospèrent et trouvent infiniment plus d’oreilles complaisantes que les authentiques savants. C’est que les hommes ne vivent pas sous la conduite de la raison, [3] ils agissent et pensent sous l’empire des passions. Il s’ensuit que la superstition procède de la nécessité passionnelle ; une nécessité qu’il est possible de comprendre pour avoir moins à la subir mais il faut pour cela exercer sa raison et Spinoza ne nourrit pas l’illusion que cela soit à la portée de tous les hommes.

  « Si les hommes avaient le pouvoir d’organiser les circonstances de leur vie au gré de leurs intentions, ou si le hasard leur était toujours favorable, ils ne seraient pas en proie à la superstition. Mais on les voit souvent acculés à une situation si difficile, qu’ils ne savent plus quelle résolution prendre; en outre, comme leur désir immodéré des faveurs capricieuses du sort les ballotte misérablement entre l’espoir et la crainte, ils sont en général très enclins à la crédulité. Lorsqu’ils se trouvent dans le doute, surtout concernant l’issue d’un événement qui leur tient à cœur, la moindre impulsion les entraîne tantôt d’un côté, tantôt de l’autre; en revanche, dès qu’ils se sentent sûrs d’eux-mêmes, ils sont vantards et gonflés de vanité. Ces aspects de la conduite humaine sont, je crois, fort connus, bien que la plupart des hommes ne se les appliquent pas … En effet, pour peu l’on ait la moindre expérience de ceux-ci, on a observé, qu’en période de prospérité, les plus incapables débordent communément de sagesse, au point qu’on leur ferait injure en leur proposant un avis. Mais la situation devient-elle difficile? Tout change : ils ne savent plus à qui s’en remettre, supplient le premier venu de les conseiller, tout prêts à suivre la suggestion la plus déplacée, la plus absurde ou la plus illusoire! D’autre part, d’infimes motifs suffisent à réveiller en eux soit l’espoir, soit la crainte. Si, par exemple, pendant que la frayeur les domine, un incident quelconque leur rappelle un bon ou mauvais souvenir, ils y voient le signe d’une issue heureuse ou malheureuse; pour cette raison, et bien que l’expérience leur en ait donné cent fois le démenti, ils parlent d’un présage soit heureux, soit funeste. Enfin, si un spectacle insolite les frappe d’étonnement, ils croient être témoins d’un prodige manifestant la colère ou des Dieux, ou de la souveraine Déité; dès lors, à leurs yeux d’hommes superstitieux et irréligieux, ils seraient perdus s’ils ne conjuraient le destin par des sacrifices et des vœux solennels. Ayant forgé ainsi d’innombrables fictions, ils interprètent la nature en termes extravagants, comme si elle délirait avec eux. Dans ces conditions, les plus ardents à épouser toute espèce de de superstition ne peuvent manquer d’être ceux qui désirent le plus immodérément les biens extérieurs. Principalement du fait qu’en présence d’un danger, ils sont incapables de prendre eux-mêmes d’utiles décisions; ils implorent le secours divin, à force de prières et de larmes dignes de femmes, ils déclarent la raison aveugle (puisqu’elle ne saurait leur apprendre un moyen assuré d’obtenir les prétendus biens auxquels ils aspirent) et la sagesse humaine sans fondement. Au contraire, ils prennent les délires de l’imagination, les songes et n’importe quelle puérile sottise pour des réponses divines, A les en croire, Dieu se détournerait des sages; ce ne serait pas dans les esprits des hommes, mais dans les entrailles des animaux domestiques qu’il aurait inscrit ses volontés; ou encore, ce seraient les idiots, les fous, les oiseaux qui, d’une inspiration, d’un instinct divins, seraient en mesure de nous les faire connaître. Voilà à quel excès de démence la frayeur peut porter les hommes! La crainte serait donc la cause qui engendre, entretient et alimente la superstition »

   Spinoza, Traité des autorités théologique et politique, Pléiade, p. 606.607.

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II)                La superstition est fille de l’ennui. Schopenhauer.

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    On ne dira jamais assez combien la pensée de Schopenhauer confirme le propos de Bergson selon lequel tout créateur se distingue par une intuition fondatrice qu’il ne cesse de décliner dans toute l’architectonique de son œuvre. Schopenhauer part de et revient toujours à  l’idée que le besoin et l’ennui sont les deux grands ressorts de la conduite humaine.

    S’il s’était contenté de pointer le besoin [4], ses analyses n’auraient rien eu d’original. Par exemple, tous les auteurs qui ne font pas de la sociabilité une tendance naturelle l’enracinent dans la nécessité de satisfaire des besoins. Si les hommes s’associent, nous disent Protagoras, Hobbes, Rousseau, pour ne parler que d’eux, c’est qu’ils doivent se défendre contre des ennemis ou échanger les produits de leur travail pour assurer leur subsistance et leur développement économique et culturel. Schopenhauer ne nie pas l’aiguillon du besoin mais il en souligne un autre auquel la tradition intellectuelle a été peu sensible. Quand bien même tous les besoins seraient comblés, les hommes se rechercheraient les uns les autres, bien qu’ils aient  de la peine à se supporter, parce rien n’est plus urgent pour eux que d’échapper à l’ennui. [5]

   Ainsi en est-il de la superstition. Notre philosophe ne nie pas la pertinence des analyses classiques mais elles font l’impasse sur une dimension du phénomène qui lui paraît essentielle. La vie est aussi insupportable lorsque les soucis de tous ordres qui l’empoisonnent d’ordinaire lui laissent un répit  que lorsqu’ils l’occupent. Car alors l’ennui se fait ressentir et comme il faut lui échapper, la superstition supplée les soucis réels manquants par des soucis imaginaires dont la fonction est surtout d’occuper l’esprit et de meubler le temps. Le superstitieux croit peut-être moins aux balivernes qu’il enfante qu’on ne le croit ! Mais il en a besoin pour se distraire et fuir le vide de sa vie. Il y a un bénéfice à retirer de la superstition même si on le paie cher en termes de tracasseries et ce bénéfice est « de s’occuper pour abréger le temps ».

«  Si empressés que soient les soucis, petits et grands, à remplir la vie, à nous tenir en haleine, en mouvement, ils ne réussissent point à dissimuler l’insuffisance de la vie à remplir une âme, ni le vide et la platitude de l’existence, non plus qu’ils n’arrivent à chasser l’ennui, toujours aux aguets pour occuper le moindre vide laissé par le souci. De là vient que l’esprit de l’homme, n’ayant pas encore assez des soucis, des chagrins et des occupations que lui fournit le monde réel, se fait encore mille superstitions diverses un monde imaginaire, s’arrange pour que ce monde lui donne cent maux et absorbe toutes ses forces, au moindre répit que lui laisse la réalité ; car ce répit, il n’en saurait jouir. C’est tout naturellement ce qui arrive aux peuples auxquels la vie est facile, grâce à un climat et à un sol cléments, ainsi d’abord chez les Hindous, puis chez les Grecs, chez les Romains, et, parmi les modernes, chez les Italiens, chez les Espagnols, etc. – L’homme se fabrique, à sa ressemblance, des démons, des dieux, des saints ; puis il leur faut offrir sans cesse sacrifices, prières, ornements pour leurs temples, vœux, accomplissements de vœux, pèlerinages, hommages, parures pour leurs statues, et le reste. Le service de ces êtres s’entremêle perpétuellement à la vie réelle, l’éclipse même ; chaque événement devient un effet de l’action de ces êtres ; le commerce qu’on entretient avec eux remplit la moitié de la vie, nourrit en nous l’espérance, et, par les illusions qu’il suscite, nous devient parfois plus intéressant que le commerce des êtres réels. C’est là l’effet et le symptôme du double besoin de l’homme, besoin de secours et d’assistance, besoin d’occupation pour abréger le temps ; sans doute le résultat va directement contre le premier de ces besoins, puisque, en chaque conjoncture fâcheuse ou périlleuse, il nous fait consumer un temps et des ressources qui auraient leur emploi ailleurs, en prières et en offrandes ; mais il n’en est que plus favorable à l’autre besoin, grâce à ce commerce fantastique avec un monde rêvé ; c’est là le bénéfice qu’on tire des superstitions, et il n’est pas à dédaigner »

     Schopenhauer. Le monde comme volonté et comme représentation. [6] Trad. A. Burdeau. PUF, IV, § 58, p. 407.408.